Retour de l'auteur en Espagne.
L'audience poursuivit notre procès avec vigueur. Peu de jours après,
Alonso et Gil Davila, ainsi que mon ancien général Bolea, furent
condamnés à mort et exécutés sur un échafaud recouvert en velours noir.
On prétendit avoir trouvé dans leurs papiers des preuves qu'ils avaient
tramé de longue main une conspiration pour rendre le Mexique
indépendant; mais rien n'établissait la culpabilité du marquis. Tous
trois moururent en héros. Un dominicain de l'école de ce fou de
Las-Casas voulut reprocher à Bolea sa conduite envers les Indiens, et
exiger qu'il en fît réparation; mais Bolea lui répondit: Je quitte ce
monde sans rien devoir à personne, si ce n'est quatre réaux, que j'ai
oublié de payer à mon cordonnier en quittant Séville; voilà tout ce que
j'ai sur la conscience. Leurs corps furent ensevelis dans l'église de
Saint-Augustin; quant à leurs têtes, les auditeurs les avaient d'abord
fait placer sur la porte de la maison de ville, ce qui pensa exciter une
sédition, parce qu'on regardait cela comme une accusation de trahison
contre la ville, de sorte que l'audience ordonna qu'on les enlevât et
qu'on les clouât au gibet.
Bien d'autres gentilshommes auraient été victimes de la fureur de
l'audience, sans l'arrivée du nouveau vice-roi, D. Gaston de Peralta,
marquis de Falces. Il fit mettre en liberté le marquis et la plupart de
ses amis, et envoya les autres, parmi lesquels je me trouvais, en
Espagne, pour y être jugés. En débarquant, on nous envoya prisonniers au
château d'Ayamonte, sur les frontières du Portugal.
Je ne pus m'empêcher, en me voyant dans cette forteresse, de me rappeler
le sort de Gonzalo Pizarro et d'autres conquérants, qui avaient gémi
quinze ou vingt ans dans les fers sans pouvoir obtenir qu'on terminât
leur procès. Je résolus donc de m'évader et de rejoindre en Portugal le
roi D. Sébastien, qui préparait alors une expédition contre les Maures
d'Afrique. Aidé de deux de mes compagnons, je fabriquai une échelle de
corde, et nous descendîmes par une des fenêtres de la tour dans laquelle
nous étions détenus. Arrivés sur les bords de la Guadiana, nous nous
cachâmes dans les roseaux. Le lendemain matin, nous aperçûmes un pêcheur
dans sa nacelle. Un de mes camarades se mit à imiter le cri du canard
sauvage. Le pêcheur s'approcha, croyant qu'un de ces oiseaux, blessé par
un chasseur, était tombé dans les roseaux.
En un instant il fut poignardé, et sa barque nous transporta à Tavira,
dans le royaume des Algarves. Comme on nous traitait en prisonniers
d'état, on ne nous avait pas enlevé l'or que nous possédions: ce fut
chose facile de se procurer des chevaux et des armes. Nous nous mîmes en
route pour Lisbonne. Tout le long de la route nous rencontrions des
troupes de jeunes laboureurs qui allaient rejoindre l'armée du roi D.
Sébastien, et de temps en temps un seigneur couvert d'armes brillantes
et suivi de nombreux soldats. A mesure que l'on approchait de la
capitale, cette foule devenait plus compacte et plus joyeuse: on eut dit
qu'elle allait assister à une fête. Peu de jours se passèrent, et la
plaine d'Alcazarquivir était couverte de leurs cadavres. Les plus
heureux étaient esclaves chez les Maures. Mais j'ai tort de dire les
plus heureux, car j'y ai souffert mille morts, tandis que mes compagnons
d'armes recevaient dans le Ciel la couronne du martyre, due à tous les
guerriers chrétiens qui succombent dans un combat contre les infidèles.