Suite du précédent. Retour de l'auteur au Mexique.
Au bout de quelque temps, à force de condescendre aux voeux des mortels,
les yeux me sortaient de la tête, et j'aurais fini par éternuer mon âme
si ma sainte patronne ne fût venue à mon secours. Un matin j'étais sur
mon trône, revêtu de brillants ornements de plumes rouges que m'avaient
fabriqués mes adorateurs, quand j'entendis retentir au loin quelques
coups de mousquet; bientôt une foule éperdue se précipita dans le
temple, suivie de plusieurs hommes vêtus à la mode castillane. Ils
allaient se jeter sur moi, me prenant pour une idole, qu'ils voulaient
briser selon leur louable habitude, quand tout d'un coup je me levai en
leur criant en espagnol: «Arrêtez, je suis chrétien comme vous.»
Il serait difficile de peindre leur étonnement; les uns se frottaient
les yeux comme des hommes qui doutent s'ils sont bien éveillés, d'autres
dirigeaient sur moi leurs escopettes, et un moine commença à
m'exorciser. Je m'approchai d'eux et fis cesser leurs doutes en leur
racontant mon histoire, tandis que la foule des Indiens, surprise que
j'eusse pu d'un seul mot arrêter les Espagnols, se prosternait à mes
pieds et faisait retentir l'air de ses acclamations.
Je me hâtai de profiter de cette occasion pour quitter l'île, et je
laissai, pour me remplacer, le saint Jacques de bois, que les Indiens
purent enfumer à leur aise sans qu'il eût l'air de s'en apercevoir, ce
qui m'a fait sans doute regretter. Heureux celui qui, parvenu à un poste
élevé, excite le même sentiment quand il le quitte! Ma conscience m'a
quelquesfois reproché cette aventure: j'ai craint d'avoir commis une
profanation en recevant les adorations des Indiens. Mais de savants
casuistes m'ont rassuré à cet égard, puisque j'avais fait tous mes
efforts pour les en dissuader. Toujours est-il que, depuis ce temps, je
ne puis voir une tabatière sans me rappeler que j'ai été dieu.
Les Espagnols avaient été à la recherche d'une île nommée Païtiti, que
l'on disait habitée par des Amazones et remplie d'or et d'argent. On
ajoutait même qu'il s'y trouvait une fontaine dont la vertu était telle,
que tous ceux qui s'y baignaient revenaient à l'âge de vingt ans. Ils
avaient erré long-temps avant d'arriver dans l'île où je me trouvais,
mais ils n'avaient rien découvert que quelques rochers habités seulement
par des oiseaux de mer. Après avoir pris des vivres et de l'eau, ils
continuèrent leurs recherches en remontant vers le nord pour se
rapprocher du Mexique, d'où ils étaient partis, et rentrèrent enfin à
Acapulco sans avoir rien découvert.
Cette ville n'est, à proprement parler, qu'un village de pêcheurs; mais
il s'y tient tous les ans une foire très considérable à l'arrivée des
galions de Manille: ils y apportent des marchandises de la Chine et du
Japon, qu'ils échangent contre des métaux précieux et des productions
d'Europe. Quand cette foire est terminée, il est d'usage que les
marchands donnent un grand tonneau de vin aux porte-faix qui ont
travaillé à charger et décharger leurs ballots. Ceux-ci le placent sur
une espèce de corbillard, et, vêtus d'habits de deuil, ils parcourent
ainsi la ville en versant des larmes. On appelle cette cérémonie
enterrer la foire. Je n'ai pas besoin de dire que les porte-faix la
terminent en vidant le corps du défunt.