CHAPITRE XI.

Départ de l'auteur pour le Pérou. Il est abandonné dans une île sauvage.

Je n'avais pas renoncé à mon voyage du Pérou et au trésor des ingas.

N'ayant pas le moyen de faire le voyage, j'eus l'imprudence de me

confier à don Blas de Berlanga, neveu de l'ancien évêque du Pérou. Nous

convînmes qu'il fréterait un petit navire à Acapulco et paierait tous

les frais, et que nous partagerions. C'était certainement lui faire une

belle part, mais j'aurais dû me rappeler le proverbe, que l'avarice

finit par déchirer le sac.

Après quinze jours de navigation, nous arrivâmes en vue d'une assez

grande île couverte de verdure. Nous résolûmes de nous y arrêter pour

prendre de l'eau et renouveler nos provisions, s'il était possible. Le

traître Berlanga s'embarqua avec moi dans une chaloupe. En arrivant nous

prîmes un léger repas; je ne sais s'il mêla quelque drogue dans mes

aliments, mais quand je me réveillai le soleil était sur le point de se

coucher, et les voiles du navire s'apercevaient à peine à l'horizon. Le

Ciel a sans doute puni sa perfidie: il s'éleva dans la nuit un ouragan

terrible, et jamais on n'a entendu parler de Berlanga ni de son

vaisseau.

J'étais tellement occupé à regarder ma dernière espérance qui fuyait,

que je ne m'aperçus pas qu'un grand nombre d'Indiens s'étaient approchés

et avaient fini par m'entourer complétement. Je fus tiré de ma rêverie

par une explosion de cris sauvages mêlés du son d'instruments plus

sauvages encore. Sortant de ma stupeur, je levai les yeux et je me vis

entouré d'une troupe d'Indiens peints de diverses couleurs et la tête

couronnée de plumes, qui dansaient en se tenant par la main. Je crus ma

dernière heure arrivée, et je me prosternai en invoquant ma sainte

patronne pour obtenir le pardon de mes péchés; mais quelle était mon

erreur! Deux chefs, la tête humblement baissée vers la terre, me prirent

par les mains et m'emmenèrent, tandis que toute la foule nous suivait en

hurlant et en jouant de ses diaboliques instruments. On me conduisit

sous un grand hangar, et l'on me fit asseoir sur un banc placé sur une

espèce d'estrade. Un des chefs me fit un long discours auquel je ne

compris rien. Puis toute la foule, qui était restée, pendant qu'il

parlait, la face contre terre, recommença à chanter et à danser. Enfin

on apporta des brasiers que l'on plaça tout autour de moi, et sur

lesquels on jeta une espèce de gomme dont la fumée était tellement acre

qu'elle pensa m'étouffer et me fit éternuer plusieurs fois. En

l'entendant, la foule se dispersa en faisant de grandes acclamations. La

même cérémonie se renouvela le lendemain et les jours suivants. Tous les

matins on me présentait trois petits gâteaux de maïs sur un plateau

d'or. Une garde nombreuse, armée d'arcs et de flèches, veillait autour

du hangar et m'empêchait d'en sortir.

Je ne comprenais rien à cette conduite et à cette manie de me faire

éternuer, qui paraissait le but principal de cette cérémonie. Comme la

langue que parlent ces Indiens ressemble beaucoup à celle du Mexique, je

parvins à me faire comprendre des prêtres. Je découvris que quelques

années auparavant un vaisseau espagnol avait abordé dans cette île, et

qu'un moine qui se trouvait à bord, après avoir prêché le christianisme

aux Indiens, leur avait donné une image en bois du glorieux apôtre saint

Jacques, dont ils avaient, dans leur ignorance, fait une idole. Me

voyant vêtu à peu près de la même manière, et ne comprenant pas comment

j'étais arrivé dans leur île, ils me crurent descendu du ciel,

m'installèrent dans leur temple comme leur dieu, et m'adressèrent des

prières. Regardant l'éternuement comme un acquiescement à leurs voeux,

ils ne cessaient leurs fumigations que quand ils l'avaient obtenu, de

sorte que toute la journée on me faisait éternuer à me faire sauter la

cervelle. C'était en vain que je cherchais à leur faire comprendre que

je n'étais pas un dieu, mais un homme, et que je ne pouvais leur

accorder ce qu'ils demandaient. Ils ne cessaient de m'implorer et de

m'enfumer que quand l'éternuement tant désiré leur faisait comprendre

que j'étais sensible à leurs prières.

Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin · 第 34 / 60 题