Départ de l'auteur pour le Pérou. Il est abandonné dans une île sauvage.
Je n'avais pas renoncé à mon voyage du Pérou et au trésor des ingas.
N'ayant pas le moyen de faire le voyage, j'eus l'imprudence de me
confier à don Blas de Berlanga, neveu de l'ancien évêque du Pérou. Nous
convînmes qu'il fréterait un petit navire à Acapulco et paierait tous
les frais, et que nous partagerions. C'était certainement lui faire une
belle part, mais j'aurais dû me rappeler le proverbe, que l'avarice
finit par déchirer le sac.
Après quinze jours de navigation, nous arrivâmes en vue d'une assez
grande île couverte de verdure. Nous résolûmes de nous y arrêter pour
prendre de l'eau et renouveler nos provisions, s'il était possible. Le
traître Berlanga s'embarqua avec moi dans une chaloupe. En arrivant nous
prîmes un léger repas; je ne sais s'il mêla quelque drogue dans mes
aliments, mais quand je me réveillai le soleil était sur le point de se
coucher, et les voiles du navire s'apercevaient à peine à l'horizon. Le
Ciel a sans doute puni sa perfidie: il s'éleva dans la nuit un ouragan
terrible, et jamais on n'a entendu parler de Berlanga ni de son
vaisseau.
J'étais tellement occupé à regarder ma dernière espérance qui fuyait,
que je ne m'aperçus pas qu'un grand nombre d'Indiens s'étaient approchés
et avaient fini par m'entourer complétement. Je fus tiré de ma rêverie
par une explosion de cris sauvages mêlés du son d'instruments plus
sauvages encore. Sortant de ma stupeur, je levai les yeux et je me vis
entouré d'une troupe d'Indiens peints de diverses couleurs et la tête
couronnée de plumes, qui dansaient en se tenant par la main. Je crus ma
dernière heure arrivée, et je me prosternai en invoquant ma sainte
patronne pour obtenir le pardon de mes péchés; mais quelle était mon
erreur! Deux chefs, la tête humblement baissée vers la terre, me prirent
par les mains et m'emmenèrent, tandis que toute la foule nous suivait en
hurlant et en jouant de ses diaboliques instruments. On me conduisit
sous un grand hangar, et l'on me fit asseoir sur un banc placé sur une
espèce d'estrade. Un des chefs me fit un long discours auquel je ne
compris rien. Puis toute la foule, qui était restée, pendant qu'il
parlait, la face contre terre, recommença à chanter et à danser. Enfin
on apporta des brasiers que l'on plaça tout autour de moi, et sur
lesquels on jeta une espèce de gomme dont la fumée était tellement acre
qu'elle pensa m'étouffer et me fit éternuer plusieurs fois. En
l'entendant, la foule se dispersa en faisant de grandes acclamations. La
même cérémonie se renouvela le lendemain et les jours suivants. Tous les
matins on me présentait trois petits gâteaux de maïs sur un plateau
d'or. Une garde nombreuse, armée d'arcs et de flèches, veillait autour
du hangar et m'empêchait d'en sortir.
Je ne comprenais rien à cette conduite et à cette manie de me faire
éternuer, qui paraissait le but principal de cette cérémonie. Comme la
langue que parlent ces Indiens ressemble beaucoup à celle du Mexique, je
parvins à me faire comprendre des prêtres. Je découvris que quelques
années auparavant un vaisseau espagnol avait abordé dans cette île, et
qu'un moine qui se trouvait à bord, après avoir prêché le christianisme
aux Indiens, leur avait donné une image en bois du glorieux apôtre saint
Jacques, dont ils avaient, dans leur ignorance, fait une idole. Me
voyant vêtu à peu près de la même manière, et ne comprenant pas comment
j'étais arrivé dans leur île, ils me crurent descendu du ciel,
m'installèrent dans leur temple comme leur dieu, et m'adressèrent des
prières. Regardant l'éternuement comme un acquiescement à leurs voeux,
ils ne cessaient leurs fumigations que quand ils l'avaient obtenu, de
sorte que toute la journée on me faisait éternuer à me faire sauter la
cervelle. C'était en vain que je cherchais à leur faire comprendre que
je n'étais pas un dieu, mais un homme, et que je ne pouvais leur
accorder ce qu'ils demandaient. Ils ne cessaient de m'implorer et de
m'enfumer que quand l'éternuement tant désiré leur faisait comprendre
que j'étais sensible à leurs prières.