Suite du précédent.
Après la prise de cette ville, nous n'eûmes plus qu'à châtier les Otomis
rebelles qui s'étaient dispersés dans les montagnes. Nous employions de
grands chiens dressés à cette sorte de chasse et qui savent découvrir
les Indiens dans les recoins les plus cachés; voici comment nous les
dressions, pour occuper nos soirées. On donnait à un prisonnier
complétement nu un long bâton, et on lâchait sur lui les jeunes chiens.
Dans les premiers temps, ils ne faisaient que tourner autour de lui en
aboyant sans oser s'approcher, de sorte que l'Indien les écartait
facilement avec son bâton, et croyait que ce n'était qu'un jeu; mais
quand on trouvait qu'il avait assez duré, on lâchait sur lui un
vigoureux mâtin qui l'avait bientôt éventré; on laissait alors les
jeunes chiens faire la curée. Cette manière de les dresser est
excellente; ils devenaient bientôt si âpres après les Indiens, que nous
avions de la peine à en préserver ceux qui étaient à notre service.
Quelques uns de ces chiens étaient si utiles qu'ils recevaient au profit
de leur maître la même paie que les soldats.
Le vice-roi, excité sans doute par quelques uns de ces prêtres qui se
mêlent toujours de ce qui ne les regarde pas et qui se firent l'organe
des plaintes des Indiens, blâma les mesures que nous avions prises et
rappela Bolea. Je ne prétends pas dire qu'il ne fut un peu sévère, mais
cela est nécessaire avec cette race maudite des Indiens, qu'on ne peut
faire marcher qu'à coups de bâton. Les religieux ont fait bien du mal
dans les Indes en se posant comme leurs protecteurs, et surtout ce Las
Casas, qui a publié contre les conquérants des livres pleins d'injures.
Il aurait dû se rappeler que c'était à leur épée qu'il devait son évêché
de Chiapa, qu'il n'est pas pressé de quitter: au lieu d'écrire contre
eux, il devrait prier pour eux à chaque messe qu'il dit; mais
l'ingratitude a toujours été le fléau de ce monde.
Quelque temps après mon retour de cette expédition, je fus chargé par le
vice-roi d'une mission pour explorer le Popocatepetl, volcan situé près
de Mexico, et dont le nom signifie montagne fumante. On prétendait que
son cratère contenait une masse d'or en fusion. Déjà plusieurs
tentatives avaient été faites pour y pénétrer. Je partis accompagné de
trois cents Indiens, qui portaient tout ce dont j'avais besoin. Les
flancs inférieurs de la montagne sont assez bien cultivés; plus haut on
ne trouve plus que des rochers arides parsemés de sapins rabougris, et
enfin de vastes champs couverts de cendre et de lave. Nous mîmes trois
jours à faire cette ascension.
Quand nous fûmes arrivés sur le bord du cratère, nous y plaçâmes une
longue poutre, dont une extrémité, garnie d'une poulie, dépassait le
bord de huit ou dix pieds; l'autre extrémité fut chargée de pierres pour
l'empêcher de basculer. Nous passâmes dans la poulie une longue corde au
bout de laquelle était attaché un grand panier; c'était par là que je
devais descendre. Après m'être mis à genoux sur le bord du cratère et
avoir adressé mes prières à Dieu et à ma sainte patronne, j'y entrai
résolument, la tête couverte d'un casque, pour me protéger contre les
pierres qui tombaient du haut du cratère en bondissant de rocher en
rocher.
Arrivé à la profondeur d'environ cinquante brasses, je fus environné
d'une fumée sulfureuse si épaisse, qu'elle me prenait à la gorge et
m'empêchait de respirer. Je donnai en toute hâte le signal convenu pour
qu'on me remontât, et j'arrivai au sommet presque sans connaissance. Je
fis le lendemain une seconde tentative qui ne fut pas plus heureuse; il
fallut revenir à Mexico sans aucun résultat. Il n'est pas douteux que ce
ne soit le démon qui, pour empêcher le roi catholique de jouir des
trésors que renferme cette montagne et de les employer à la propagation
de la foi, ne les protége par cette fumée pestilentielle qu'il fait
sortir des soupiraux de l'enfer; d'autres ont prétendu que ce cratère
est une des entrées du purgatoire, et que souvent on y entend les cris
des âmes en peine. On a même fondé à mi-côte une petite chapelle où un
capucin prie pour elles, et qui est dédiée à _Nuestra Señora de los
Remedios_. Je ne sais pas si cette opinion est plus fondée que l'autre,
mais, dans tous les cas, ceux qui la combattent ne sont pas ceux qui
reçoivent l'argent des messes.