CHAPITRE X.

Suite du précédent.

Après la prise de cette ville, nous n'eûmes plus qu'à châtier les Otomis

rebelles qui s'étaient dispersés dans les montagnes. Nous employions de

grands chiens dressés à cette sorte de chasse et qui savent découvrir

les Indiens dans les recoins les plus cachés; voici comment nous les

dressions, pour occuper nos soirées. On donnait à un prisonnier

complétement nu un long bâton, et on lâchait sur lui les jeunes chiens.

Dans les premiers temps, ils ne faisaient que tourner autour de lui en

aboyant sans oser s'approcher, de sorte que l'Indien les écartait

facilement avec son bâton, et croyait que ce n'était qu'un jeu; mais

quand on trouvait qu'il avait assez duré, on lâchait sur lui un

vigoureux mâtin qui l'avait bientôt éventré; on laissait alors les

jeunes chiens faire la curée. Cette manière de les dresser est

excellente; ils devenaient bientôt si âpres après les Indiens, que nous

avions de la peine à en préserver ceux qui étaient à notre service.

Quelques uns de ces chiens étaient si utiles qu'ils recevaient au profit

de leur maître la même paie que les soldats.

Le vice-roi, excité sans doute par quelques uns de ces prêtres qui se

mêlent toujours de ce qui ne les regarde pas et qui se firent l'organe

des plaintes des Indiens, blâma les mesures que nous avions prises et

rappela Bolea. Je ne prétends pas dire qu'il ne fut un peu sévère, mais

cela est nécessaire avec cette race maudite des Indiens, qu'on ne peut

faire marcher qu'à coups de bâton. Les religieux ont fait bien du mal

dans les Indes en se posant comme leurs protecteurs, et surtout ce Las

Casas, qui a publié contre les conquérants des livres pleins d'injures.

Il aurait dû se rappeler que c'était à leur épée qu'il devait son évêché

de Chiapa, qu'il n'est pas pressé de quitter: au lieu d'écrire contre

eux, il devrait prier pour eux à chaque messe qu'il dit; mais

l'ingratitude a toujours été le fléau de ce monde.

Quelque temps après mon retour de cette expédition, je fus chargé par le

vice-roi d'une mission pour explorer le Popocatepetl, volcan situé près

de Mexico, et dont le nom signifie montagne fumante. On prétendait que

son cratère contenait une masse d'or en fusion. Déjà plusieurs

tentatives avaient été faites pour y pénétrer. Je partis accompagné de

trois cents Indiens, qui portaient tout ce dont j'avais besoin. Les

flancs inférieurs de la montagne sont assez bien cultivés; plus haut on

ne trouve plus que des rochers arides parsemés de sapins rabougris, et

enfin de vastes champs couverts de cendre et de lave. Nous mîmes trois

jours à faire cette ascension.

Quand nous fûmes arrivés sur le bord du cratère, nous y plaçâmes une

longue poutre, dont une extrémité, garnie d'une poulie, dépassait le

bord de huit ou dix pieds; l'autre extrémité fut chargée de pierres pour

l'empêcher de basculer. Nous passâmes dans la poulie une longue corde au

bout de laquelle était attaché un grand panier; c'était par là que je

devais descendre. Après m'être mis à genoux sur le bord du cratère et

avoir adressé mes prières à Dieu et à ma sainte patronne, j'y entrai

résolument, la tête couverte d'un casque, pour me protéger contre les

pierres qui tombaient du haut du cratère en bondissant de rocher en

rocher.

Arrivé à la profondeur d'environ cinquante brasses, je fus environné

d'une fumée sulfureuse si épaisse, qu'elle me prenait à la gorge et

m'empêchait de respirer. Je donnai en toute hâte le signal convenu pour

qu'on me remontât, et j'arrivai au sommet presque sans connaissance. Je

fis le lendemain une seconde tentative qui ne fut pas plus heureuse; il

fallut revenir à Mexico sans aucun résultat. Il n'est pas douteux que ce

ne soit le démon qui, pour empêcher le roi catholique de jouir des

trésors que renferme cette montagne et de les employer à la propagation

de la foi, ne les protége par cette fumée pestilentielle qu'il fait

sortir des soupiraux de l'enfer; d'autres ont prétendu que ce cratère

est une des entrées du purgatoire, et que souvent on y entend les cris

des âmes en peine. On a même fondé à mi-côte une petite chapelle où un

capucin prie pour elles, et qui est dédiée à _Nuestra Señora de los

Remedios_. Je ne sais pas si cette opinion est plus fondée que l'autre,

mais, dans tous les cas, ceux qui la combattent ne sont pas ceux qui

reçoivent l'argent des messes.

Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin · 第 33 / 60 题