Expédition contre les Otomis.
Au bout de quelques semaines tout fut pacifié, et nous reprîmes la route
de Mexico. Deux ou trois jours avant d'entrer dans cette ville, nous
passâmes la nuit près d'une grande ferme appartenant à Christoval de
Olid, et régie par un majordome qui avait perdu un oeil. Celui-ci, pour
se consoler sans doute de son malheur, avait procuré la même infirmité à
tous les êtres vivants qui se trouvaient sur la ferme, de sorte que
chevaux, boeufs, Indiens, porcs, volailles, tout était borgne.
On ne nous laissa pas long-temps reposer à Mexico, et nous reçûmes
l'ordre de marcher contre les Otomis, qui avaient pris les armes. D.
Jose Bolea, encouragé par des succès récents, espérait une victoire
facile, mais il se trompait, pour son malheur, car Satan, auquel ces
Indiens ne cessent de faire des sacrifices secrets, leur inspira une
ruse véritablement diabolique. Un soir on vint lui annoncer que l'on
apercevait auprès du camp un nombreux troupeau de cerfs. Il était fou de
la chasse: il prit une arquebuse légère et partit avec quelques
officiers comme lui sans armure. Il aperçut en effet les cerfs, qui, en
ayant l'air de paître tranquillement, s'enfonçaient peu à peu dans la
forêt. Il s'élance à leur poursuite, mais à peine a-t-il pénétré dans le
fourré qu'il est salué d'une grêle de flèches. C'étaient ces démons
d'Indiens qui s'étaient couverts de peaux de cerfs pour l'attirer dans
une embuscade. Presque tous ses compagnons tombèrent morts ou blessés,
et Bolea regagna le camp presque seul. Pendant toute la nuit, les Otomis
célébrèrent une grande fête. Ils massacrèrent les prisonniers et les
firent rôtir, ainsi que les cadavres des morts. Ils n'épargnèrent qu'un
religieux de Saint-François; encore le forcèrent-ils toute la nuit à
tourner la broche à laquelle rôtissaient les Espagnols. Ces Indiens ont
une sorte de répugnance à manger la chair des religieux; ils prétendent
qu'elle leur donne la diarrhée. Que cette idée soit vraie ou fausse,
elle lui sauva la vie. Ils se contentèrent de lui faire une amputation,
en lui disant qu'il leur avait souvent prêché, en leur prenant leurs
poules pour son couvent, qu'un vrai chrétien devait se défaire du
superflu.
Quelques jours après, nous leur rendîmes un autre tour qui valait bien
celui-là. Nous avions mis le siége devant leur principale ville. Elle
était entourée d'une triple rangée de madriers, et, comme nous ne
pouvions la forcer faute d'artillerie, notre général leur fit proposer
un traité par lequel il leur promettait de se retirer s'ils consentaient
à lui payer un léger tribut. Les Otomis acceptèrent, et il fut convenu
que chaque maison lui paierait une paire de pigeons, oiseaux que les
Indiens élèvent en grande quantité. Au milieu de la nuit, nous lâchâmes,
après leur avoir attaché aux pattes une mèche de coton allumée, tous ces
pigeons, qui s'empressèrent de retourner à leur colombier. Comme toutes
les maisons sont couvertes en paille, peu de minutes après la ville fut
en flammes. Les Indiens, après avoir fait tous leurs efforts pour
éteindre l'incendie, cherchèrent à s'échapper. Mais c'était là que nous
les attendions. Nous avions placé devant la seule porte d'entrée un
énorme tas de fagots embrasés, et nous abattions à coups d'arquebuse
tous ceux qui cherchaient à le traverser. Il n'en échappa ni vieux, ni
jeune, ni homme, ni femme, ni grand, ni petit. Ce fut ainsi que nous
nous vengeâmes comme des hommes, tandis qu'ils s'étaient vengés comme
des chiens en dévorant nos infortunés soldats. En cherchant ensuite dans
les cendres, nous recueillîmes une grande quantité d'or, et nous en
donnâmes la dîme aux RR. PP. de Saint-François, afin qu'ils priassent
pour nos compagnons.