Expédition contre Tamaulipas.
Je trouvai Mexico bien différent de ce qu'il était lors de mon premier
séjour. On avait comblé tous les canaux et tout reconstruit à
l'espagnole. Il ne restait plus de traces de la magnificence indienne,
mais celle des Espagnols surpassait toute description. On ne pouvait
plus, il est vrai, comme au temps de la conquête, gagner des sommes
immenses d'un coup d'épée; mais les familles nobles possédaient des
terres et des mines qui leur donnaient un produit régulier et
considérable. Les propriétaires de certaines mines surtout avaient des
revenus immenses. On me raconta que l'un d'eux, qui n'était qu'un pauvre
soldat, s'était égaré à la chasse, et que, surpris par la nuit, il avait
allumé du feu pour se garantir des bêtes sauvages. Le lendemain, il
aperçut de l'argent fondu dans les cendres, creusa dans cet endroit, et
se trouva au bout de quelques semaines un des plus riches mineurs de la
Nouvelle-Espagne.
Grâce à quelques anciens amis que je retrouvai à Mexico, j'obtins une
compagnie d'infanterie. La première expédition à laquelle je pris part
était commandée par D. José de Bolea et dirigée contre les Indiens de
Tamaulipas. Ces Indiens, après avoir adopté notre sainte foi catholique,
s'étaient révoltés et avaient massacré leurs missionnaires. Ils
prétextaient que ceux-ci, au lieu de s'occuper de leur instruction
religieuse, les faisaient travailler aux mines à leur profit; cela
prouve bien que leur conversion était feinte: car, s'ils eussent été de
vrais chrétiens, ils auraient subi sans murmurer toutes les tribulations
qu'il plaisait à Dieu de leur envoyer. D'ailleurs, pouvait-on s'attendre
à ce que les bons pères négligeassent leurs intérêts particuliers, comme
s'ils étaient venus d'Espagne uniquement pour sauver l'âme de pareils
drôles?
Ces Indiens étaient conduits par des nègres fugitifs qui avaient quelque
idée de l'art de la guerre. Ils s'étaient fortifiés au sommet d'un
rocher, où ils avaient amassé quantité de pierres et de gros troncs
d'arbres pour les faire rouler sur nous, de sorte qu'ils repoussèrent
deux ou trois assauts consécutifs, et que nous fûmes réduits à les
bloquer pour les prendre par la famine. Pour nous distraire un peu, nous
faisions presque chaque jour des battues. Nous prîmes peu d'hommes,
parce qu'ils s'étaient presque tous retirés dans la forteresse, mais il
nous tomba entre les mains quantité de femmes et d'enfants. Notre
général les fit tous pendre en vue de la forteresse, pour effrayer ses
défenseurs, de sorte que bientôt les arbres furent plus peuplés que les
villages.
Au bout de quelque temps, les Indiens furent forcés de se rendre, faute
de vivres. Les chefs demandèrent une capitulation, et à cette occasion
notre général inventa un tour assez plaisant. Il les invita à un festin
de réconciliation, et ceux-ci, qui souffraient la faim depuis
long-temps, se hâtèrent d'accepter. On mêla dans leur boisson une
substance appelée opium, qui ne tarda pas à les endormir. Dès qu'ils
furent dans cet état, on les dépouilla entièrement nus et on les attacha
à des poteaux au milieu d'un tas de fagots. Rien n'était plus amusant
que la figure étonnée qu'ils firent en se réveillant. Le général leur
reprocha leur révolte, et comme il n'y avait pas de capitulation, il
ordonna qu'on mît le feu aux fagots et qu'on les brûlât comme des
renégats qu'ils étaient. Cependant notre aumônier eut soin de
s'approcher du bûcher pour donner l'absolution à tous ceux qui se
repentiraient à l'heure de la mort. Quant à la masse des Indiens qui
défendaient la place, ils demandèrent merci à genoux en apprenant la
mort de leurs chefs. Bolea usa d'indulgence à leur égard et les renvoya
chez eux, après leur avoir fait abattre le poignet droit d'un coup de
hache pour les mettre hors d'état de porter les armes.
La guerre continua pendant quelque temps. Mais grâce à la précaution que
nous prîmes de ne pas nous charger de prisonniers, nous parvînmes à
battre successivement tous les caciques. Je ne saurais trop recommander
cette précaution à ceux qui font la guerre dans les Indes. Comme les
Espagnols ignorent la langue des habitants, il se trame toujours des
complots entre les prisonniers et les Indiens de service. Ils
embarrassent la marche et consomment les vivres. Il faut donc tuer ou
mutiler tous ceux qu'on peut saisir. Mais je n'ai pas besoin de dire à
des chrétiens qu'à moins qu'on ne soit pressé par le temps, il n'est
jamais permis de tuer un Indien sans avoir régénéré son âme par l'eau
sainte du baptême. Autrement, ce serait les traiter comme des animaux,
et je ne suis pas de ceux qui disent que Notre Seigneur Jésus-Christ
n'est pas mort sur la croix pour eux comme pour nous.