Séjour de l'auteur à Saint-Christoval. Son départ pour le Mexique.
Pendant que nous étions à Saint-Christoval, un de nos compagnons, nommé
Vetanzos, fit un assez bon tour, mais qui finit par tourner au détriment
de son inventeur. Il répandit secrètement le bruit qu'il était
_visitador_ (inspecteur). On appelait ainsi les agents que l'empereur
envoyait dans les colonies pour examiner ce qui se passait et lui en
rendre compte. Ils étaient libres de garder l'incognito, et de ne
déployer leur caractère que quand ils le jugeaient convenable. C'était
sur leur rapport que les fonctionnaires des colonies étaient rappelés ou
recevaient de l'avancement. Vetanzos ajoutait qu'il avait perdu tous ses
papiers dans le naufrage, et qu'il avait écrit en Espagne pour en avoir
d'autres.
Toute la ville donna dans le panneau. Chacun lui apportait des présents,
et il ne faudrait pas demander à certaines dames ce qu'elles lui
offrirent afin d'obtenir de l'avancement pour leur père ou pour leur
mari. Comme on lui donna beaucoup de cuir de boeuf, une des principales
productions de l'île, il y en eut bien quelques uns qui gardèrent les
cornes, probablement parce qu'elles étaient d'un transport plus
difficile. Il avait déjà ramassé, en échange de belles promesses, une
assez jolie cargaison, et avait frété un navire pour se rendre en
Espagne chercher son diplôme qui n'arrivait pas, quand un cavalier
espagnol nouvellement arrivé le rencontra et le reconnut pour un paysan
de Velez, à qui il avait vu couper les oreilles pour avoir volé une
bourrique à la foire de Carmona.
Ce cavalier, tout étonné de le voir traiter avec respect, alla révéler à
l'audience royale ce qu'il en savait. On le fit arrêter, et, l'absence
des oreilles ayant été constatée, son procès ne fut pas long. Il fut
promené sur un âne dans toute la ville, la figure tournée du côté de la
queue, reçut deux cents coups de fouet, et fut condamné à dix ans de
galères. Décidément les bourriques lui portaient malheur; ce n'était
pourtant pas la faute de ses oreilles. Il conserva son sang-froid
pendant toute la cérémonie; il allongea même deux doigts de la main
droite en passant devant certain gentilhomme qui avait obtenu de lui,
par le crédit de sa femme, la promesse de la croix d'Alcantara.
Pendant que je suis en train de raconter des histoires, je veux encore
en dire une autre, qui fait honneur à l'esprit d'un habitant. On avait
commencé depuis quelques années à introduire des esclaves nègres pour le
service des sucreries, mais il était très difficile de les conserver:
soit mal du pays, soit que les travaux fussent trop durs, ils se
pendaient presque tous. Un certain habitant, qui en avait déjà perdu
plusieurs de cette manière, en aperçut sept ou huit qui se dirigeaient
vers la forêt. Ne doutant pas de leur dessein, il met un morceau de
corde dans sa poche et tombe tout d'un coup au milieu d'eux, «Vous
allez, leur dit-il en leur montrant sa corde, dans le pays des esprits?
Eh bien! puisque tous mes esclaves y vont, j'y veux aller aussi, et là
nous verrons s'ils m'échapperont; je leur ferai bien payer la peine
qu'ils me donnent de courir après eux.» Les nègres furent si frappés de
cette menace, qu'ils retournèrent au travail et ne pensèrent plus à se
donner la mort.
Après avoir séjourné quelques semaines à Saint-Christoval, nous
trouvâmes une occasion de nous embarquer, et bientôt après nous
arrivâmes à Mexico, qui avait alors pour vice-roi D. Antonio de Mendoza.