CHAPITRE VII.

Séjour de l'auteur à Saint-Christoval. Son départ pour le Mexique.

Pendant que nous étions à Saint-Christoval, un de nos compagnons, nommé

Vetanzos, fit un assez bon tour, mais qui finit par tourner au détriment

de son inventeur. Il répandit secrètement le bruit qu'il était

_visitador_ (inspecteur). On appelait ainsi les agents que l'empereur

envoyait dans les colonies pour examiner ce qui se passait et lui en

rendre compte. Ils étaient libres de garder l'incognito, et de ne

déployer leur caractère que quand ils le jugeaient convenable. C'était

sur leur rapport que les fonctionnaires des colonies étaient rappelés ou

recevaient de l'avancement. Vetanzos ajoutait qu'il avait perdu tous ses

papiers dans le naufrage, et qu'il avait écrit en Espagne pour en avoir

d'autres.

Toute la ville donna dans le panneau. Chacun lui apportait des présents,

et il ne faudrait pas demander à certaines dames ce qu'elles lui

offrirent afin d'obtenir de l'avancement pour leur père ou pour leur

mari. Comme on lui donna beaucoup de cuir de boeuf, une des principales

productions de l'île, il y en eut bien quelques uns qui gardèrent les

cornes, probablement parce qu'elles étaient d'un transport plus

difficile. Il avait déjà ramassé, en échange de belles promesses, une

assez jolie cargaison, et avait frété un navire pour se rendre en

Espagne chercher son diplôme qui n'arrivait pas, quand un cavalier

espagnol nouvellement arrivé le rencontra et le reconnut pour un paysan

de Velez, à qui il avait vu couper les oreilles pour avoir volé une

bourrique à la foire de Carmona.

Ce cavalier, tout étonné de le voir traiter avec respect, alla révéler à

l'audience royale ce qu'il en savait. On le fit arrêter, et, l'absence

des oreilles ayant été constatée, son procès ne fut pas long. Il fut

promené sur un âne dans toute la ville, la figure tournée du côté de la

queue, reçut deux cents coups de fouet, et fut condamné à dix ans de

galères. Décidément les bourriques lui portaient malheur; ce n'était

pourtant pas la faute de ses oreilles. Il conserva son sang-froid

pendant toute la cérémonie; il allongea même deux doigts de la main

droite en passant devant certain gentilhomme qui avait obtenu de lui,

par le crédit de sa femme, la promesse de la croix d'Alcantara.

Pendant que je suis en train de raconter des histoires, je veux encore

en dire une autre, qui fait honneur à l'esprit d'un habitant. On avait

commencé depuis quelques années à introduire des esclaves nègres pour le

service des sucreries, mais il était très difficile de les conserver:

soit mal du pays, soit que les travaux fussent trop durs, ils se

pendaient presque tous. Un certain habitant, qui en avait déjà perdu

plusieurs de cette manière, en aperçut sept ou huit qui se dirigeaient

vers la forêt. Ne doutant pas de leur dessein, il met un morceau de

corde dans sa poche et tombe tout d'un coup au milieu d'eux, «Vous

allez, leur dit-il en leur montrant sa corde, dans le pays des esprits?

Eh bien! puisque tous mes esclaves y vont, j'y veux aller aussi, et là

nous verrons s'ils m'échapperont; je leur ferai bien payer la peine

qu'ils me donnent de courir après eux.» Les nègres furent si frappés de

cette menace, qu'ils retournèrent au travail et ne pensèrent plus à se

donner la mort.

Après avoir séjourné quelques semaines à Saint-Christoval, nous

trouvâmes une occasion de nous embarquer, et bientôt après nous

arrivâmes à Mexico, qui avait alors pour vice-roi D. Antonio de Mendoza.

Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin · 第 30 / 60 题