Départ de l'auteur pour les Indes. Son naufrage à la Bermude.
J'avais pris, comme on l'a vu, le plus long pour me rendre aux Indes,
mais je n'avais pas renoncé à mon projet. Le trésor des ingas me tenait
toujours au coeur, et je n'avais pas perdu l'espoir de le recouvrer. Je
m'embarquai donc pour Porto-Bello, d'où je devais, en traversant
l'isthme, me rendre à Panama, et de là au Pérou.
Nous approchions du terme de notre voyage, quand nous fûmes assaillis
par une horrible tempête. Nous fûmes plusieurs jours sans savoir où nous
étions; enfin, nous aperçûmes la terre très près de nous, et presqu'en
même temps nous touchâmes sur un rocher. On se hâta de jeter la
cargaison par dessus le bord pour alléger le navire, et, le temps
s'étant un peu radouci, on s'occupa du sauvetage des passagers. Les uns
se jetaient tout nus à la mer et gagnaient la côte; les autres voulaient
sauver leurs effets les plus précieux et étaient engloutis par les
vagues. Nous employâmes le restant de la journée et celle du lendemain à
ramasser tous les objets que la mer jetait sur la rive; mais ce
n'étaient guère que des pièces de bois et quelques caisses de biscuit
avarié. Nous manquions surtout de vêtements, car nous étions presque
tous entièrement nus. Une jeune femme d'Antequère, qui accompagnait son
mari, revêtu de la charge de contador, eut tant de honte de se voir dans
cette position que, pour cacher sa nudité, elle exigea de son mari de
l'enterrer dans le sable; elle n'en voulut jamais sortir, et périt dans
cette position. Que la reine des anges ait pitié d'elle.
Notre pilote nous annonça que nous étions dans l'île de la Bermude, et
que nous y péririons infailliblement, parce qu'on y manquait
complétement d'eau. Heureusement cette dernière prévision ne se réalisa
pas, et nous réussîmes à découvrir une source d'une eau qui, quoique
saumâtre, nous fit le plus grand plaisir. Nous parvînmes à allumer du
feu en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre, méthode que
quelques uns d'entre nous avaient apprise des Indiens. Assurés de notre
existence, nous construisîmes quelques cabanes avec les débris du
navire, en attendant qu'il plût à Dieu de nous délivrer de cette
solitude. Nous prenions assez de tortues et de poissons pour suffire à
notre nourriture journalière.
La discorde ne tarda pas à se mettre parmi nous. Les matelots, qui
faisaient bande à part, exigèrent qu'on leur abandonnât les femmes de
quelques passagers. Ceux-ci s'y étant refusés, ils nous livrèrent un
combat sanglant. Heureusement nous n'avions pas d'armes dangereuses.
Chacun s'arma des pièces de bois qui lui tombèrent sous la main, et il y
eut plus de têtes cassées que de vies perdues. Quelques religieux qui se
trouvaient parmi nous s'entremirent pour rétablir la paix, et il fut
convenu qu'on remettrait aux matelots quatre négresses qui avaient
accompagné quelques unes de nos passagères. Après avoir fait les
difficiles, elles s'accoutumèrent assez bien à leur sort. Mais ces
Hélènes couleur de suie furent sur le point de faire du camp des
matelots une seconde Troie. Nous fûmes obligés d'intervenir. Comme nous
avions placé un poste sur un rocher assez élevé, pour nous avertir s'il
passait quelque navire, et que personne ne voulait y aller à cause de
l'ardeur du soleil, il fut convenu qu'on y construirait une cabane pour
les négresses, et que ceux qui seraient chargés de faire le guet
jouiraient de leur société. Depuis ce temps, ce poste fut fort
recherché.
Au bout de quelques semaines, nos guetteurs nous avertirent de
l'approche de cinq pirogues. Les Indiens abordèrent sur un autre point
de l'île sans nous avoir aperçus. Quelques uns d'entre nous se
glissèrent le long des rochers, et nous étions déjà dans leurs
embarcations quand ils nous aperçurent et coururent sur nous, en nous
lançant des flèches et en poussant de grands cris. Nous prîmes le large
sans plus attendre. Heureusement les pirogues contenaient quelques
provisions, et nous pûmes gagner en peu de jours le port de
Saint-Christoval de la Habana. Le commandant se hâta d'envoyer un petit
navire au secours de nos compagnons, mais on ne trouva que quelques
cadavres. D'autres Indiens avaient rejoint les premiers; tous ensemble
avaient attaqué les Espagnols et les avaient massacrés. Ils étaient
ensuite retournés probablement sur le continent, en emmenant les femmes,
car on n'en trouva pas une seule parmi les morts, de sorte que nos
pauvres passagères, après avoir évité les Carybdes à peau blanche,
avaient été la proie des Scyllas à peau rouge. J'espère que le supplice
qu'elles ont probablement subi leur comptera dans le ciel comme un
martyre. Les Indiens sont assez laids pour cela.