Histoire d'Aben-Humeya.
Quelques jours après mon arrivée, je fus vendu à un Turc, qui m'emmena
chez lui. Je fus bien étonné quand il m'adressa la parole en espagnol,
et bien davantage encore quand, en examinant ses traits, ils ne me
semblèrent pas inconnus. Il me regardait aussi avec étonnement, et
m'interrogea sur mon nom et ma patrie. Quand je lui eus répondu, il me
demanda: Ne te rappelles-tu pas un certain Thomas Corcobado, dont la
mère vendait des légumes dans la rue de _Los Caballeros_. A ces mots il
me tomba des yeux comme des écailles, et je reconnus un jeune Maurisque
avec lequel j'avais joué cent fois dans les rues de Jaen.
Il me traita avec amitié, me fit ôter mes fers et me fit donner tout ce
dont j'avais besoin. Quand je fus remis par quelques jours de repos et
de bonne nourriture, il me raconta son histoire. Il était de la race des
Gazules, illustre dans les annales de Grenade. Comme la plupart des
Maurisques, son père, tout en feignant de se convertir à notre sainte
foi, pratiquait en secret ses superstitions idolâtres. Mais il ne put
échapper à la sainte inquisition, et fut brûlé lors de l'autodafé par
lequel on célébra l'avénement de notre glorieux empereur Charles V. Sa
mère se retira à Jaen, où ils vécurent assez pauvrement d'un petit
commerce de légumes. Quand les Maures se révoltèrent dans les Alpuxares,
Thomas alla les rejoindre, et quitta son nom chrétien de Thomas pour
reprendre celui d'Aben-Humeya.
Tout le monde connaît les glorieuses victoires remportées sur les
Maurisques par le marquis de Mondexar, dans lesquelles la valeur
espagnole brilla d'un nouveau lustre. Aben-Humeya s'était distingué dans
plusieurs combats, et fut un de ceux qui, sous la conduite d'Aben-Farax,
défendirent si long-temps le château d'Albaycin. Contraints enfin de se
rendre, ils furent conduits prisonniers à Antequère et de là à Malaga,
où on les envoya raser Neptune avec un couteau de bois, comme on dit à
Séville, ou, pour parler plus clairement, ramer sur les galères de Sa
Majesté. Heureusement pour Thomas ou Aben-Humeya, sa galère fut prise
auprès de l'île de Chypre, où elle avait été envoyée porter des secours
aux Vénitiens qui défendaient Famagouste. Il fut mis en liberté, prit du
service, et devint bientôt capitaine de la même galère où jadis il avait
ramé. Il s'enrichit par des prises sur les Génois et les Vénitiens, et
était devenu l'un des plus riches Turcs de Constantinople, et l'un des
favoris de Soliman. Je dois lui rendre la justice qu'il me traita plutôt
comme son ami que comme son esclave. Mais il fit tous ses efforts pour
me convertir à sa fausse religion. Grâce à la protection de ma sainte
patronne, je résistai à tous ses efforts. Ce fut en vain qu'il m'offrit
la main d'une de ses filles et une partie de ses trésors. Je préférai à
toutes ses offres le salut de mon âme. J'essayais, de mon côté, de lui
persuader de rentrer en Espagne et de solliciter le pardon de notre mère
la sainte Eglise; mais il ne voulut pas non plus m'écouter.
J'espérais qu'il se déciderait à me donner ma liberté et les moyens de
retourner en Espagne; mais, sans me refuser, il me remettait toujours.
Ses pensées se tournaient sans cesse vers son ancienne patrie, et il
était heureux d'avoir quelqu'un avec qui il pût en parler.
Malheureusement pour moi, il mourut peu de temps après; l'on vendit tous
ses effets, et par conséquent ses esclaves. Je fus acheté par un nommé
Ali, qui se préparait à faire le pèlerinage de la Mecque, et je
m'embarquai avec lui peu de jours après pour Tripoli de Syrie. Les
commencements de notre voyage furent heureux; mais, au moment d'entrer
dans le port, nous fûmes assaillis et pris par une galère de Malte. En
arrivant dans cette ville, on remit les esclaves chrétiens en liberté,
et les religieux de la Merci distribuèrent à chacun de nous dix écus
pour l'aider à regagner sa patrie. Le capitaine d'un navire espagnol me
prit à son bord par charité, et six semaines après j'étais à Séville.