Séjour de l'auteur à Vienne. Sa fuite chez les Hongrois sauvages.
Mon séjour à Vienne dura environ une année. Cette ville est tellement
fréquentée par les Espagnols, qu'il est inutile de la décrire. On nous y
voit cependant avec jalousie, et les Allemands sont tellement
querelleurs, surtout quand ils ont bu, qu'il est bien difficile à nos
Espagnols d'éviter d'avoir quelques démêlés avec eux. Cependant je
m'acquittais tranquillement de mon emploi, et je vivais en assez bonne
harmonie avec mes camarades, quoiqu'ils ne pussent pas me pardonner de
ne pas m'enivrer comme eux. J'aurais probablement fini mes jours dans
cette ville, sans un événement qui a empoisonné le reste de ma vie.
Un jour un des principaux officiers de l'empereur me fit appeler, et me
proposa une compagnie de cavalerie dans l'armée qu'on levait alors
contre les Turcs. Je m'empressai d'accepter, mais, à mon grand
étonnement, quand je l'annonçai à ma femme, je crus m'apercevoir qu'elle
n'en était ni surprise ni fâchée. Cela éveilla mes soupçons. Je l'épiai,
et je ne tardai pas à m'apercevoir qu'elle était d'intelligence avec cet
officier, et que c'était pour jouir plus tranquillement de leurs amours
qu'ils avaient résolu de m'envoyer en Hongrie combattre le croissant,
tandis qu'ils l'introduisaient dans ma maison.
Mon parti fut bientôt pris. Je feignis de partir, et au milieu de la
nuit un valet que j'avais mis dans la confidence me rouvrit la porte de
la maison. Je trouvai les deux amants occupés à fêter mon départ, et je
vis aussi clairement que possible que, si le saint était absent, la
chapelle n'était pas vacante. Je me vengeai comme il convient à un noble
Espagnol. Après avoir poignardé ma femme, je mis à mon ennemi la pointe
de ma dague sur le coeur, en lui jurant de le traiter de même s'il ne
reniait Dieu et sa sainte mère. Il y consentit lâchement, et j'eus la
consolation de l'envoyer dans l'autre monde chargé d'un péché mortel, et
de tuer son âme avec son corps.
L'on n'est pas aussi indulgent à Vienne qu'en Espagne pour la juste
vengeance d'un mari outragé. D'ailleurs, j'étais sans amis et sans
protecteurs. Je ne savais que devenir, quand mon valet, qui craignait
lui-même d'être impliqué dans cette affaire, me proposa de me réfugier
chez ses compatriotes les Hongrois sauvages ou Czeclers.
Ces Czeclers sont les restes des Hongrois qui s'étaient révoltés contre
l'Autriche. Ils habitent de vastes plaines, dont la possession est sans
cesse contestée entre les Turcs et les Allemands. Bien qu'ils se disent
chrétiens, ils pillent indistinctement les deux nations. Toujours prêts
à se réunir au plus fort, ils ne vivent que de butin, et vendent aux uns
ce qu'ils ont pris aux autres. Ils passent leur vie à cheval, et ne
donnent d'autre préparation à la viande que de la placer pendant une
heure ou deux sous la selle de leur cheval pour la mortifier un peu.
Voilà les gens chez lesquels je fus forcé de me réfugier, et encore nous
ne pûmes arriver chez eux qu'en traversant des montagnes désertes dans
lesquelles nous faillîmes périr plusieurs fois.
Peu à peu je m'accoutumai à leur genre de vie. Notre demeure principale
était un ravin presque inaccessible, traversé par un torrent. Nous
pouvions former une troupe de deux ou trois cents cavaliers, et nous
n'en sortions que la nuit pour aller piller les villages turcs. Nos
déprédations finirent cependant par fatiguer ceux-ci; les plaintes
arrivèrent au sultan Soliman, qui régnait alors, et celui-ci ordonna au
pacha de Belgrade d'en finir avec nous à tout prix.
Nos espions nous annoncèrent un jour le passage d'une riche caravane.
Nous allâmes l'attendre; mais au lieu de paisibles marchands nous
trouvâmes une troupe de janissaires, qui nous reçurent à coups de
mousquet. Nous essayâmes de battre en retraite; mais elle était coupée,
car nos espions nous avaient vendus aux Turcs. Chacun se dispersa pour
fuir de son mieux, mais, pour mon malheur, je m'embourbai dans un
marais. Un spahis cassa la tête de mon cheval d'un coup de pistolet, et
me força à me rendre. Il m'attacha à la queue de sa monture, me traîna
ainsi jusqu'à Belgrade, et le lendemain il me vendit pour un ducat à un
marchand d'esclaves, qui me conduisit à Constantinople.
Je faisais partie d'une troupe de plusieurs centaines d'esclaves
chrétiens. On nous avait divisés par bandes de vingt, qui marchaient à
la file. Afin de nous empêcher de nous échapper, on nous avait rivé au
cou des fourches, dont chacun, pour pouvoir marcher, était obligé
d'appuyer le manche sur l'épaule de celui qui le précédait. On ne les
ôtait pas même la nuit. A mesure que nous avancions, on augmentait les
coups, en diminuant la nourriture, de sorte que quand nous arrivâmes à
Constantinople nous pouvions à peine nous tenir sur nos jambes.