CHAPITRE IV.

Séjour de l'auteur à Vienne. Sa fuite chez les Hongrois sauvages.

Mon séjour à Vienne dura environ une année. Cette ville est tellement

fréquentée par les Espagnols, qu'il est inutile de la décrire. On nous y

voit cependant avec jalousie, et les Allemands sont tellement

querelleurs, surtout quand ils ont bu, qu'il est bien difficile à nos

Espagnols d'éviter d'avoir quelques démêlés avec eux. Cependant je

m'acquittais tranquillement de mon emploi, et je vivais en assez bonne

harmonie avec mes camarades, quoiqu'ils ne pussent pas me pardonner de

ne pas m'enivrer comme eux. J'aurais probablement fini mes jours dans

cette ville, sans un événement qui a empoisonné le reste de ma vie.

Un jour un des principaux officiers de l'empereur me fit appeler, et me

proposa une compagnie de cavalerie dans l'armée qu'on levait alors

contre les Turcs. Je m'empressai d'accepter, mais, à mon grand

étonnement, quand je l'annonçai à ma femme, je crus m'apercevoir qu'elle

n'en était ni surprise ni fâchée. Cela éveilla mes soupçons. Je l'épiai,

et je ne tardai pas à m'apercevoir qu'elle était d'intelligence avec cet

officier, et que c'était pour jouir plus tranquillement de leurs amours

qu'ils avaient résolu de m'envoyer en Hongrie combattre le croissant,

tandis qu'ils l'introduisaient dans ma maison.

Mon parti fut bientôt pris. Je feignis de partir, et au milieu de la

nuit un valet que j'avais mis dans la confidence me rouvrit la porte de

la maison. Je trouvai les deux amants occupés à fêter mon départ, et je

vis aussi clairement que possible que, si le saint était absent, la

chapelle n'était pas vacante. Je me vengeai comme il convient à un noble

Espagnol. Après avoir poignardé ma femme, je mis à mon ennemi la pointe

de ma dague sur le coeur, en lui jurant de le traiter de même s'il ne

reniait Dieu et sa sainte mère. Il y consentit lâchement, et j'eus la

consolation de l'envoyer dans l'autre monde chargé d'un péché mortel, et

de tuer son âme avec son corps.

L'on n'est pas aussi indulgent à Vienne qu'en Espagne pour la juste

vengeance d'un mari outragé. D'ailleurs, j'étais sans amis et sans

protecteurs. Je ne savais que devenir, quand mon valet, qui craignait

lui-même d'être impliqué dans cette affaire, me proposa de me réfugier

chez ses compatriotes les Hongrois sauvages ou Czeclers.

Ces Czeclers sont les restes des Hongrois qui s'étaient révoltés contre

l'Autriche. Ils habitent de vastes plaines, dont la possession est sans

cesse contestée entre les Turcs et les Allemands. Bien qu'ils se disent

chrétiens, ils pillent indistinctement les deux nations. Toujours prêts

à se réunir au plus fort, ils ne vivent que de butin, et vendent aux uns

ce qu'ils ont pris aux autres. Ils passent leur vie à cheval, et ne

donnent d'autre préparation à la viande que de la placer pendant une

heure ou deux sous la selle de leur cheval pour la mortifier un peu.

Voilà les gens chez lesquels je fus forcé de me réfugier, et encore nous

ne pûmes arriver chez eux qu'en traversant des montagnes désertes dans

lesquelles nous faillîmes périr plusieurs fois.

Peu à peu je m'accoutumai à leur genre de vie. Notre demeure principale

était un ravin presque inaccessible, traversé par un torrent. Nous

pouvions former une troupe de deux ou trois cents cavaliers, et nous

n'en sortions que la nuit pour aller piller les villages turcs. Nos

déprédations finirent cependant par fatiguer ceux-ci; les plaintes

arrivèrent au sultan Soliman, qui régnait alors, et celui-ci ordonna au

pacha de Belgrade d'en finir avec nous à tout prix.

Nos espions nous annoncèrent un jour le passage d'une riche caravane.

Nous allâmes l'attendre; mais au lieu de paisibles marchands nous

trouvâmes une troupe de janissaires, qui nous reçurent à coups de

mousquet. Nous essayâmes de battre en retraite; mais elle était coupée,

car nos espions nous avaient vendus aux Turcs. Chacun se dispersa pour

fuir de son mieux, mais, pour mon malheur, je m'embourbai dans un

marais. Un spahis cassa la tête de mon cheval d'un coup de pistolet, et

me força à me rendre. Il m'attacha à la queue de sa monture, me traîna

ainsi jusqu'à Belgrade, et le lendemain il me vendit pour un ducat à un

marchand d'esclaves, qui me conduisit à Constantinople.

Je faisais partie d'une troupe de plusieurs centaines d'esclaves

chrétiens. On nous avait divisés par bandes de vingt, qui marchaient à

la file. Afin de nous empêcher de nous échapper, on nous avait rivé au

cou des fourches, dont chacun, pour pouvoir marcher, était obligé

d'appuyer le manche sur l'épaule de celui qui le précédait. On ne les

ôtait pas même la nuit. A mesure que nous avancions, on augmentait les

coups, en diminuant la nourriture, de sorte que quand nous arrivâmes à

Constantinople nous pouvions à peine nous tenir sur nos jambes.

Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin · 第 27 / 60 题