Gouvernement d'Almagro le fils. Bataille de Chupas.
Après avoir donné à la joie les premiers moments de notre délivrance,
nous nous empressâmes d'envoyer dans tout le Pérou la nouvelle de ce qui
s'était passé. Les partisans des Pizarro, et surtout Holguin, qui
commandait à Cuzco, se soulevèrent contre nous. Nous serions venus à
bout de les réduire; mais Dieu trouvait sans doute que nos péchés
étaient bien grands, car il nous envoya un nouveau fléau en la personne
du licencié Vaca de Castro, qui arriva d'Espagne presque au moment de la
mort du marquis.
Le licencié Vaca de Castro était chargé de pleins pouvoirs de S. M. S'il
était arrivé plus tôt il nous aurait sans doute fait rendre justice;
mais en apprenant la mort du marquis, il se déclara contre nous, et ne
voulut pas même entendre nos justifications. Comme tous les partisans
des Pizarro avaient couru au devant de lui, il eut bientôt réuni une
nombreuse armée. Dieu sait que nous n'avions aucune intention de nous
révolter contre lui; mais Vaca de Castro n'était entouré que de gens qui
lui demandaient vengeance, et nous dépeignaient comme les plus grands
scélérats. Il fallut donc nous préparer à la résistance. Nous n'aurions
pas même eu assez d'armes, si Mango inga, toujours fidèle à la mémoire
d'Almagro, n'eût consenti à nous rendre l'artillerie et les arquebuses
qui étaient tombées entre ses mains lors du siége de Cuzco. Il nous
envoya également un nombre de guerriers choisis, commandés par son frère
l'inga Paullo.
Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de Chupas. Notre parti
se distinguait par des écharpes blanches, celui des Pizarro par des
écharpes rouges. Le feu de notre artillerie fit éprouver à l'ennemi des
pertes considérables, et la victoire semblait se déclarer pour nous
quand Almagro, entraîné par la vivacité de l'âge, sortit de sa position
pour attaquer la cavalerie ennemie, commandée par Caravajal. Il était
parvenu à la mettre en déroute; mais, Vaca de Castro ayant profité d'un
moment de désordre pour le charger en flanc avec sa réserve, notre
cavalerie se débanda et entraîna l'infanterie dans sa fuite. Je fus
moi-même renversé avec mon cheval, et je restai sur le champ de bataille
sans pouvoir me relever. Le coucher du soleil mit fin au carnage, et,
pendant la nuit, les Indiens qui s'étaient tenus cachés dans les forêts
pendant le combat vinrent comme des loups enragés mutiler et dépouiller
les morts; ils égorgèrent tous les blessés qu'ils découvrirent;
heureusement j'étais parvenu à me traîner dans un épais buisson, et, au
milieu de l'obscurité, ils ne m'aperçurent pas.
Tous ceux de nos malheureux compagnons, le jeune Almagro lui-même, qui
tombèrent entre les mains de Vaca de Castro, furent mis à mort sans
pitié; leurs propriétés furent distribuées aux vainqueurs. Heureusement
pour moi, je fus près de deux jours sans pouvoir me relever, et, quand
je fus en état de le faire, le champ de bataille était désert; il n'y
avait de vivant autour de moi que des bandes de vautours occupés à
dévorer les cadavres des hommes et des chevaux. Je gagnai avec bien de
la peine un village indien, où quelques uns des guerriers de Paullo inga
avaient déjà trouvé un refuge. Heureusement ils me reconnurent pour un
des leurs, de sorte que les Indiens m'épargnèrent, tandis qu'ils étaient
impitoyables envers tous les blessés du parti des Pizarro.
Je passai quelques semaines dans ce village. Un Indien que j'avais
envoyé pour savoir ce qui se passait revint m'annoncer que Vaca de
Castro avait ordonné, sous les peines les plus sévères, de lui livrer
tous les partisans d'Almagro, et qu'il faisait exécuter impitoyablement
tous ceux qui tombaient entre ses mains. Je ne savais que devenir.
Rentrer au Pérou, c'était courir à une mort certaine; rester au milieu
des Indiens, c'était traîner une vie misérable que terminerait une mort
sans confession. Je résolus donc à tout hasard de me diriger vers le
nord, et, si je pouvais gagner un des ports du golfe du Mexique, de
m'embarquer de là pour l'Espagne.