CHAPITRE XVIII.

Gouvernement d'Almagro le fils. Bataille de Chupas.

Après avoir donné à la joie les premiers moments de notre délivrance,

nous nous empressâmes d'envoyer dans tout le Pérou la nouvelle de ce qui

s'était passé. Les partisans des Pizarro, et surtout Holguin, qui

commandait à Cuzco, se soulevèrent contre nous. Nous serions venus à

bout de les réduire; mais Dieu trouvait sans doute que nos péchés

étaient bien grands, car il nous envoya un nouveau fléau en la personne

du licencié Vaca de Castro, qui arriva d'Espagne presque au moment de la

mort du marquis.

Le licencié Vaca de Castro était chargé de pleins pouvoirs de S. M. S'il

était arrivé plus tôt il nous aurait sans doute fait rendre justice;

mais en apprenant la mort du marquis, il se déclara contre nous, et ne

voulut pas même entendre nos justifications. Comme tous les partisans

des Pizarro avaient couru au devant de lui, il eut bientôt réuni une

nombreuse armée. Dieu sait que nous n'avions aucune intention de nous

révolter contre lui; mais Vaca de Castro n'était entouré que de gens qui

lui demandaient vengeance, et nous dépeignaient comme les plus grands

scélérats. Il fallut donc nous préparer à la résistance. Nous n'aurions

pas même eu assez d'armes, si Mango inga, toujours fidèle à la mémoire

d'Almagro, n'eût consenti à nous rendre l'artillerie et les arquebuses

qui étaient tombées entre ses mains lors du siége de Cuzco. Il nous

envoya également un nombre de guerriers choisis, commandés par son frère

l'inga Paullo.

Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de Chupas. Notre parti

se distinguait par des écharpes blanches, celui des Pizarro par des

écharpes rouges. Le feu de notre artillerie fit éprouver à l'ennemi des

pertes considérables, et la victoire semblait se déclarer pour nous

quand Almagro, entraîné par la vivacité de l'âge, sortit de sa position

pour attaquer la cavalerie ennemie, commandée par Caravajal. Il était

parvenu à la mettre en déroute; mais, Vaca de Castro ayant profité d'un

moment de désordre pour le charger en flanc avec sa réserve, notre

cavalerie se débanda et entraîna l'infanterie dans sa fuite. Je fus

moi-même renversé avec mon cheval, et je restai sur le champ de bataille

sans pouvoir me relever. Le coucher du soleil mit fin au carnage, et,

pendant la nuit, les Indiens qui s'étaient tenus cachés dans les forêts

pendant le combat vinrent comme des loups enragés mutiler et dépouiller

les morts; ils égorgèrent tous les blessés qu'ils découvrirent;

heureusement j'étais parvenu à me traîner dans un épais buisson, et, au

milieu de l'obscurité, ils ne m'aperçurent pas.

Tous ceux de nos malheureux compagnons, le jeune Almagro lui-même, qui

tombèrent entre les mains de Vaca de Castro, furent mis à mort sans

pitié; leurs propriétés furent distribuées aux vainqueurs. Heureusement

pour moi, je fus près de deux jours sans pouvoir me relever, et, quand

je fus en état de le faire, le champ de bataille était désert; il n'y

avait de vivant autour de moi que des bandes de vautours occupés à

dévorer les cadavres des hommes et des chevaux. Je gagnai avec bien de

la peine un village indien, où quelques uns des guerriers de Paullo inga

avaient déjà trouvé un refuge. Heureusement ils me reconnurent pour un

des leurs, de sorte que les Indiens m'épargnèrent, tandis qu'ils étaient

impitoyables envers tous les blessés du parti des Pizarro.

Je passai quelques semaines dans ce village. Un Indien que j'avais

envoyé pour savoir ce qui se passait revint m'annoncer que Vaca de

Castro avait ordonné, sous les peines les plus sévères, de lui livrer

tous les partisans d'Almagro, et qu'il faisait exécuter impitoyablement

tous ceux qui tombaient entre ses mains. Je ne savais que devenir.

Rentrer au Pérou, c'était courir à une mort certaine; rester au milieu

des Indiens, c'était traîner une vie misérable que terminerait une mort

sans confession. Je résolus donc à tout hasard de me diriger vers le

nord, et, si je pouvais gagner un des ports du golfe du Mexique, de

m'embarquer de là pour l'Espagne.

Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin · 第 20 / 60 题