Mort du marquis Pizarro.
J'ai déjà dit quel était le malheureux sort des amis d'Almagro. On les
avait dépouillés de tout, et on ne leur permettait pas même de
s'éloigner pour chercher une meilleure fortune. Ils étaient si pauvres
au milieu de la richesse générale, que douze d'entre eux qui habitaient
une petite maison dans le faubourg de Lima ne possédaient qu'un seul
manteau, dont ils couvraient alternativement leurs haillons quand ils
allaient par la ville. Moi-même je n'avais pour me vêtir que les étoffes
communes que fabriquent les Indiens, et j'étais obligé de vivre de
racines, de fruits et de chicha, espèce de bière qu'on fabrique avec du
maïs. Nous n'avions pas même l'espérance d'obtenir justice en Espagne.
Le marquis avait défendu qu'aucun de nous s'embarquât, et avait envoyé à
la cour son frère Hernando, pour distribuer de riches présents à toutes
les personnes influentes, et raconter à sa manière tout ce qui s'était
passé. Mais Dieu et sa sainte mère ne permirent pas qu'il aveuglât le
conseil. Il fut renfermé dans la forteresse de Medina del Campo, où il
resta plus de vingt ans.
Nous nous rassemblions quelquefois pour nous raconter nos misères, et,
n'y voyant pas de terme, nous résolûmes de tuer le marquis et de
proclamer à sa place le fils d'Almagro, encore jeune, mais qui
promettait d'avoir un jour les vertus de son père. Nous avions résolu
d'assaillir Pizarro au sortir de la messe, mais les saints qui nous
protégeaient nous épargnèrent ce sacrilége. Au moment de partir, nous
apprîmes qu'il ne s'y était pas rendu, sous prétexte qu'il était malade.
Nous fûmes très effrayés, et nous crûmes tout découvert. Beaucoup
d'entre nous parlaient de se séparer et d'attendre une meilleure
occasion, quand Juan de Herrada, s'élançant vers la porte, s'écria: Si
nous hésitons nous sommes perdus, dès ce soir nous serons dénoncés; je
vous déclare que si vous ne me suivez pas pour exécuter immédiatement
notre projet, je vais tout déclarer au marquis pour me soustraire au
supplice qui nous attend.
Il n'y avait donc plus à hésiter. Tirant nos épées et criant: Vive le
roi, et meure le mauvais gouvernement! nous nous élançâmes vers la
maison qu'habitait Pizarro. Herrada, apercevant l'un de nous qui faisait
un détour pour ne pas traverser une flaque d'eau qui se trouvait au
milieu de la place, le renvoya en lui disant: «Comment! nous allons nous
baigner dans le sang, et tu as peur de te mouiller les pieds?» La porte
de la maison du marquis était heureusement ouverte; on entendait le
bruit que nous faisions sur l'escalier. Quelques uns de ses amis, qui
avaient dîné avec lui, se voyant sans armes, sautent par une fenêtre et
s'enfuient à travers le jardin. Il ne resta auprès du marquis que son
demi-frère Martin de Alcantara, Francisco de Chaves, et deux petits
pages.
Chaves entr'ouvrit la porte pour nous demander ce que nous voulions; il
fut à l'instant percé de plusieurs coups d'épée. Nous lui passâmes sur
le corps, et nous aperçûmes le marquis se faisant boucler son armure par
son frère. Nous nous élançâmes vers lui en criant: Mort au tyran! Je
dois dire que tous deux se défendirent comme des gentilshommes
castillans. Plusieurs de nos amis furent blessés. Alcantara me donna un
coup de tranchant sur le bras, mais au même instant je lui plantai ma
dague dans la poitrine. Le coup fut tellement violent, que le pied me
glissa dans le sang; je tombai, et mes amis, me croyant mort, chargèrent
le marquis avec une nouvelle violence. Celui-ci se défendait comme un
lion; mais, ayant passé son épée au travers du corps de Narvaez, il ne
put la retirer assez vite, et tomba percé de plusieurs coups. Il eut à
peine le temps de tracer sur le sol une croix avec son sang; il
l'embrassa et rendit le dernier soupir.
Aussitôt nous nous répandîmes dans la ville en brandissant nos épées
teintes de sang et en criant: Le tyran est mort, vive le roi et Almagro.
La maison du marquis et celles de ses principaux partisans furent mises
à sac; nous y trouvâmes des trésors immenses, et qui nous dédommagèrent
de nos misères passées. L'or y était dans une telle abondance qu'on
dédaignait d'emporter l'argent. Les partisans de Pizarro cherchèrent à
se réunir pour le venger, et l'on en serait venu aux mains dans toutes
les rues de la ville, si les religieux n'étaient sortis avec le saint
sacrement. Tous ceux qui se trouvaient sur leur passage les
accompagnèrent dévotement après s'être agenouillés; de cette manière
l'effusion du sang fut arrêtée, et l'ordre fut rétabli dans la ville.
Ainsi périt le conquérant du Pérou et le meurtrier d'Almagro. Après
avoir vengé mon ami, je ne pus me défendre de verser quelques larmes sur
celui qui nous avait si souvent conduits à la victoire. Ce sentiment
était général parmi nous, et beaucoup se firent, comme moi, un devoir
d'employer la dîme de ce qu'ils avaient pris dans sa maison à faire dire
des messes pour le repos de son âme. Son corps fut enterré secrètement
par deux de ses domestiques, enveloppé dans un vieux manteau qu'on leur
donna par charité; mais on m'a raconté que, depuis peu de temps, on lui
a élevé un somptueux monument dans la cathédrale de Lima.