Voyage de l'auteur jusqu'à Sainte-Marthe.
Protégé par les Indiens, je gagnai d'abord la ville de Quito et ensuite
la province de Popayan, qui avait jadis été conquise par Sebastian de
Benalcazar. Je passai près d'un an à faire cette route. L'Indien qui me
conduisait, nommé Chuspa, avait été chasqui ou courrier au service de
l'inga. Il connaissait très bien tout le pays, et me faisait éviter tous
les endroits habités par des Espagnols, qui m'auraient livré à mes
ennemis. Nous souffrîmes souvent de la faim, et pendant tout ce temps
nous ne mangions presque que des serpents, des grenouilles, des racines
et l'écorce de certains arbres qu'il connaissait, et dont le goût
ressemble à celui de la cannelle.
Quand nous approchâmes de Popayan, dernière limite des états de l'inga,
mon guide me déclara qu'il ne pouvait me conduire plus loin, le pays lui
étant complétement inconnu. Je me décidai donc à entrer dans la ville,
et mon premier soin fut d'aller entendre une messe et de me confesser.
Je m'approchai d'un religieux de la Merci, et, à mon grand étonnement,
quand il m'eut adressé la parole, je reconnus ce Maldonado que j'avais
laissé à Ceuta, marié avec la belle Juive. Nous nous racontâmes nos
aventures. Maldonado se conduisit envers moi en véritable ami. Il me dit
que je ne serais pas en sûreté à Popayan, mais qu'il allait partir pour
Santa-Fé de Bogota, dans le pays des Muyzcas, et qu'il m'emmènerait avec
lui. En attendant, il me cacha dans son couvent.
Le voyage de Popayan à Santa-Fé passe pour rude et difficile; mais ce
n'était rien après toutes les fatigues que j'avais éprouvées. Don Alonso
Luis de Lugo, gouverneur de ce pays, que l'on avait surnommé la
Nouvelle-Grenade, me fit une très bonne réception. Je l'accompagnai dans
une expédition contre les Indiens Muzos, dont le pays est célèbre par
ses mines d'émeraudes. Mais nous perdîmes beaucoup de monde dans cette
occasion, sans avoir pu les soumettre. Il fallut y renoncer pour envoyer
des secours sur la côte: elle était alors menacée par des corsaires
français, qui avaient pillé et brûlé Sainte-Marthe et Carthagène. Je
profitai de cette occasion pour me rapprocher de l'Espagne, où j'avais
dessein de retourner.
Pendant notre marche nous entendîmes parler d'une nation appelée les
Tayronas. On nous raconta que dans leur temple on voyait des images du
soleil et de la lune en or et en argent. Nous résolûmes de nous emparer
de ce village, qui était entouré d'une triple rangée de palissades
tournant sur elles-mêmes comme un colimaçon, et ne laissant au milieu
qu'un passage fort étroit. Nous l'attaquâmes au milieu de la nuit. Les
Indiens firent une courageuse résistance, et nous n'y pénétrâmes
qu'après avoir perdu un assez grand nombre des nôtres. Mais quand nous
entrâmes dans le temple, le soleil et la lune s'étaient éclipsés, soit
qu'ils n'eussent jamais existé, soit que les Indiens les eussent
emportés. Mon seul bénéfice dans cette affaire fut un coup de flèche
dans la cuisse. Heureusement qu'elle n'était pas empoisonnée. J'en fus
quitte pour boiter pendant quelque temps, tandis que j'ai souvent vu des
Espagnols mourir dans d'affreuses convulsions après avoir été blessés
par les flèches de ces sauvages.
Arrivés à Sainte-Marthe, nous trouvâmes la ville dans le plus déplorable
état. Les corsaires de la Rochelle l'avaient réduite en cendres après
l'avoir pillée. Les habitants s'étaient enfuis dans les bois à leur
approche, mais ils y étaient revenus après leur départ, et y avaient
construit quelques huttes en branchages. Je m'y embarquai sur un
vaisseau destiné pour la Corogne, qui eut bien de la peine à se procurer
les vivres nécessaires pour la traversée, tant ils étaient rares dans la
ville. Après quelques jours de navigation nous nous trouvâmes au milieu
des corsaires français. Notre vaisseau était trop faible pour essayer de
se défendre. Nous tombâmes donc entre les mains des hérétiques, qui nous
conduisirent à la Rochelle.