Séjour de l'auteur à la cour de l'inga Mango.
Les amis de l'infortuné Almagro étaient tous les jours plus maltraités;
on les appelait les Chilenos, parce qu'ils avaient presque tous pris
part à l'expédition du Chili. Pizarro ne leur permettait pas de
s'éloigner de Lima, dans la crainte d'une révolte; ils étaient en proie
à la plus affreuse misère, parce que, lors du sac de Cuzco, ils avaient
été dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Peut-être aurait-il mieux
fait de leur laisser tenter quelque expédition pour refaire leur
fortune; mais Pizarro était persuadé que, dès qu'ils seraient réunis en
armes, ils se tourneraient contre lui.
Les Chilenos s'étaient mis en rapport avec l'inga, et lui avaient promis
de le rétablir à Cuzco s'il voulait se réunir à eux. Je ne prétends pas
les excuser d'avoir ainsi manqué à ce qu'ils devaient au roi et aux
saints, mais ils étaient réduits au désespoir. Pour persuader l'inga,
ils lui avaient envoyé un certain Antonio Barduna, qui se trouvait alors
dans la forteresse. Comme il me connaissait depuis long-temps, il me
prit sous sa protection, et quand il eut terminé son traité avec l'inga,
il obtint de lui de m'emmener à Lima.
Avant de parler de ce qui s'y passait, je veux dire quelques mots de
Mango inga. S'il avait voulu reconnaître les vérités de notre sainte
foi, il aurait été un prince accompli; mais il était l'ennemi mortel de
N. S. J.-C. et de sa sainte mère, et c'est sans doute pour cela que non
seulement il a subi sur la terre un supplice honteux, mais qu'il brûle
actuellement dans les flammes éternelles de l'enfer. Il était surtout
irrité contre Pizarro, qui avait fait tuer à coups de flèches, après
l'avoir attachée à un arbre, celle de ses femmes qu'il chérissait le
plus.
Mango avait appris à se servir des armes des Espagnols; il montait même
assez bien à cheval, et se servait adroitement de l'épée. Lors de la
grande insurrection, les Indiens nous avaient pris une assez grande
quantité d'armes et de chevaux. Ils ne pouvaient faire aucun usage des
fauconneaux et des arquebuses, parce qu'ils ignoraient la fabrication de
la poudre, mais leurs principaux chefs se servaient des chevaux, plus
hardis en cela que les Mexicains, qui, bien des années après la
conquête, n'osaient encore en approcher. Les Indiens avaient même su
réparer les casques et les armures qui étaient tombés entre leurs mains,
mais avec de l'or, seul métal qu'ils sussent bien travailler, de sorte
qu'on voyait souvent un casque ou une cuirasse rongés de rouille et
rapiécés avec des morceaux d'or fin. Plus il y avait d'or, moins les
Indiens l'estimaient.
Les armes des Indiens sont des lances faites d'un bois très dur, qui
sont quelquefois garnies de cailloux tranchants; il y en a aussi qui ont
des pointes en cuivre. Ils ont aussi des arcs et des flèches, et, pour
combattre de près, des massues. Ils sont assez braves individuellement,
surtout ceux de la race des ingas, mais ils ne savent pas combattre en
ordre, et leurs bataillons sont aisément rompus, surtout par le choc des
chevaux.
Rien n'égale leur dévouement à leur inga. Jamais on n'a pu tirer d'eux,
ni par les menaces ni par les tortures, aucun renseignement sur ses
projets ni sur le lieu où il faisait son séjour. On ne peut non plus
leur faire découvrir les trésors cachés, comme le prouve celui qui est
au milieu de Cuzco, que j'ai vu de mes yeux et dont je n'ai pu
m'emparer. Mon malheureux sort m'a toujours empêché de retourner dans
cette ville. Si j'avais pu le faire, je ne traînerais pas le reste de
mes vieux jours dans la pauvreté.