CHAPITRE XVI.

Séjour de l'auteur à la cour de l'inga Mango.

Les amis de l'infortuné Almagro étaient tous les jours plus maltraités;

on les appelait les Chilenos, parce qu'ils avaient presque tous pris

part à l'expédition du Chili. Pizarro ne leur permettait pas de

s'éloigner de Lima, dans la crainte d'une révolte; ils étaient en proie

à la plus affreuse misère, parce que, lors du sac de Cuzco, ils avaient

été dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Peut-être aurait-il mieux

fait de leur laisser tenter quelque expédition pour refaire leur

fortune; mais Pizarro était persuadé que, dès qu'ils seraient réunis en

armes, ils se tourneraient contre lui.

Les Chilenos s'étaient mis en rapport avec l'inga, et lui avaient promis

de le rétablir à Cuzco s'il voulait se réunir à eux. Je ne prétends pas

les excuser d'avoir ainsi manqué à ce qu'ils devaient au roi et aux

saints, mais ils étaient réduits au désespoir. Pour persuader l'inga,

ils lui avaient envoyé un certain Antonio Barduna, qui se trouvait alors

dans la forteresse. Comme il me connaissait depuis long-temps, il me

prit sous sa protection, et quand il eut terminé son traité avec l'inga,

il obtint de lui de m'emmener à Lima.

Avant de parler de ce qui s'y passait, je veux dire quelques mots de

Mango inga. S'il avait voulu reconnaître les vérités de notre sainte

foi, il aurait été un prince accompli; mais il était l'ennemi mortel de

N. S. J.-C. et de sa sainte mère, et c'est sans doute pour cela que non

seulement il a subi sur la terre un supplice honteux, mais qu'il brûle

actuellement dans les flammes éternelles de l'enfer. Il était surtout

irrité contre Pizarro, qui avait fait tuer à coups de flèches, après

l'avoir attachée à un arbre, celle de ses femmes qu'il chérissait le

plus.

Mango avait appris à se servir des armes des Espagnols; il montait même

assez bien à cheval, et se servait adroitement de l'épée. Lors de la

grande insurrection, les Indiens nous avaient pris une assez grande

quantité d'armes et de chevaux. Ils ne pouvaient faire aucun usage des

fauconneaux et des arquebuses, parce qu'ils ignoraient la fabrication de

la poudre, mais leurs principaux chefs se servaient des chevaux, plus

hardis en cela que les Mexicains, qui, bien des années après la

conquête, n'osaient encore en approcher. Les Indiens avaient même su

réparer les casques et les armures qui étaient tombés entre leurs mains,

mais avec de l'or, seul métal qu'ils sussent bien travailler, de sorte

qu'on voyait souvent un casque ou une cuirasse rongés de rouille et

rapiécés avec des morceaux d'or fin. Plus il y avait d'or, moins les

Indiens l'estimaient.

Les armes des Indiens sont des lances faites d'un bois très dur, qui

sont quelquefois garnies de cailloux tranchants; il y en a aussi qui ont

des pointes en cuivre. Ils ont aussi des arcs et des flèches, et, pour

combattre de près, des massues. Ils sont assez braves individuellement,

surtout ceux de la race des ingas, mais ils ne savent pas combattre en

ordre, et leurs bataillons sont aisément rompus, surtout par le choc des

chevaux.

Rien n'égale leur dévouement à leur inga. Jamais on n'a pu tirer d'eux,

ni par les menaces ni par les tortures, aucun renseignement sur ses

projets ni sur le lieu où il faisait son séjour. On ne peut non plus

leur faire découvrir les trésors cachés, comme le prouve celui qui est

au milieu de Cuzco, que j'ai vu de mes yeux et dont je n'ai pu

m'emparer. Mon malheureux sort m'a toujours empêché de retourner dans

cette ville. Si j'avais pu le faire, je ne traînerais pas le reste de

mes vieux jours dans la pauvreté.

Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin · 第 18 / 60 题