Aventure de l'auteur dans les souterrains.
J'avais toujours bien traité cette femme, qui avait été avant la
conquête une des vierges consacrées au soleil. Elle avait appris assez
bien l'espagnol, et m'était fort attachée. Quand elle vit ma détresse
elle me dit: «Ce que je vais faire me coûtera probablement la vie, mais
je vais sauver la tienne. Jure-moi par le Dieu que tu portes à ton cou
de ne jamais révéler ce que tu verras, et suis-moi.»
Elle se dirigea vers les ruines du temple qui avait été brûlé pendant le
siége, et s'enfonça dans une excavation tellement basse que nous étions
obligés de ramper sur les pieds et sur les mains. Après avoir marché
ainsi pendant une demi-heure, nous arrivâmes dans une espèce de caveau,
d'où nous descendîmes par un escalier de plus de trois cents marches. Il
nous conduisit dans une vaste caverne qui paraissait creusée dans le
roc. Dans les parois on avait pratiqué douze niches. Chacune contenait
ce que je pris d'abord pour des statues, mais ma conductrice m'apprit
que c'étaient les corps embaumés des douze ingas qui avaient précédé
Huascar.
Chacun de ces corps était assis sur un trône d'or massif, et couvert de
pierres précieuses. Un immense soleil, également en or, couvrait le
plafond. Le sol était couvert, à une hauteur de plusieurs pieds, de
colliers, de bracelets, et d'autres bijoux que les chefs indiens
offraient aux mânes de leurs anciens souverains quand ils venaient
visiter ce lieu: il y avait là plus d'or qu'il n'en eût fallu pour
acheter toutes les Espagnes.
Quand je fus un peu revenu de mon étonnement, l'Indienne me quitta en
promettant de revenir bientôt m'apporter des vivres. Elle revint en
effet, et pendant plus d'un mois elle m'en fournit autant que je pouvais
en consommer.
Au bout d'un temps que je ne pouvais calculer, puisque je n'apercevais
jamais le soleil, l'Indienne cessa de venir. Je n'ai jamais pu savoir
son sort, mais il est probable que quelque Espagnol l'avait tuée ou
vendue comme esclave: car, si ses compatriotes l'avaient massacrée pour
la punir d'avoir révélé leur secret, ils ne m'auraient pas épargné. Je
ne savais que faire; cependant, pressé par la faim, et espérant que la
persécution contre les amis d'Almagro se serait ralentie, impatient
d'ailleurs de jouir de l'immense richesse dont je me voyais possesseur,
je résolus de tenter la fortune.
La chose n'était pas facile, car ma provision d'huile était épuisée en
même temps que mes vivres, et j'étais plongé dans l'obscurité la plus
profonde. Je réussis cependant à retrouver l'escalier et le souterrain,
dont j'eus soin, en sortant, de fermer l'extrémité extérieure avec une
grosse pierre, de crainte que quelqu'un ne fût tenté d'y pénétrer. Je
m'avançai ensuite vers la ville pour tâcher de gagner la maison d'un de
mes anciens amis; mais, pour mon malheur, je tombai sur une garde dont
le chef me connaissait pour un des partisans les plus zélés d'Almagro.
Il me conduisit en prison, et le lendemain, chargé de chaînes, je fus
envoyé à Lima.
Nous marchâmes pendant plusieurs jours, et j'étais sur le point de
succomber à la fatigue, car il me fallait suivre à pied le pas des
chevaux de mes gardiens. A notre arrivée dans les défilés qui conduisent
à Xauxa, les Indiens, qui nous attendaient dans une embuscade, firent
rouler sur nous une grêle de rochers qui fut suivie d'une pluie de
flèches. Mes gardiens furent renversés de leurs chevaux et assaillis par
les Indiens, qui les achevèrent à coups de massue. Le cacique qui les
conduisait était assez au fait de nos discordes pour supposer, en me
voyant chargé de chaînes, que je devais être un ennemi de Pizarro. Il
ordonna donc de m'épargner, et fit panser quelques légères blessures que
les flèches m'avaient faites. Après avoir marché pendant plusieurs jours
à travers d'épaisses forêts, nous arrivâmes dans une forteresse indienne
construite de briques cuites au soleil, où demeurait alors l'inga Mango.
Cette forteresse était située au sommet d'un rocher inaccessible. On
montait jusqu'à une certaine hauteur par un escalier en pierre très
étroit et sans parapet; un homme déterminé aurait pu le défendre seul
contre une armée. L'escalier s'arrêtait à une plate-forme à cent pieds
au dessous de la forteresse. De là, ceux que l'inga admettait auprès de
lui étaient placés dans un grand panier, que l'on tirait du haut des
remparts à l'aide d'une corde de fil de palmier.