CHAPITRE XV.

Aventure de l'auteur dans les souterrains.

J'avais toujours bien traité cette femme, qui avait été avant la

conquête une des vierges consacrées au soleil. Elle avait appris assez

bien l'espagnol, et m'était fort attachée. Quand elle vit ma détresse

elle me dit: «Ce que je vais faire me coûtera probablement la vie, mais

je vais sauver la tienne. Jure-moi par le Dieu que tu portes à ton cou

de ne jamais révéler ce que tu verras, et suis-moi.»

Elle se dirigea vers les ruines du temple qui avait été brûlé pendant le

siége, et s'enfonça dans une excavation tellement basse que nous étions

obligés de ramper sur les pieds et sur les mains. Après avoir marché

ainsi pendant une demi-heure, nous arrivâmes dans une espèce de caveau,

d'où nous descendîmes par un escalier de plus de trois cents marches. Il

nous conduisit dans une vaste caverne qui paraissait creusée dans le

roc. Dans les parois on avait pratiqué douze niches. Chacune contenait

ce que je pris d'abord pour des statues, mais ma conductrice m'apprit

que c'étaient les corps embaumés des douze ingas qui avaient précédé

Huascar.

Chacun de ces corps était assis sur un trône d'or massif, et couvert de

pierres précieuses. Un immense soleil, également en or, couvrait le

plafond. Le sol était couvert, à une hauteur de plusieurs pieds, de

colliers, de bracelets, et d'autres bijoux que les chefs indiens

offraient aux mânes de leurs anciens souverains quand ils venaient

visiter ce lieu: il y avait là plus d'or qu'il n'en eût fallu pour

acheter toutes les Espagnes.

Quand je fus un peu revenu de mon étonnement, l'Indienne me quitta en

promettant de revenir bientôt m'apporter des vivres. Elle revint en

effet, et pendant plus d'un mois elle m'en fournit autant que je pouvais

en consommer.

Au bout d'un temps que je ne pouvais calculer, puisque je n'apercevais

jamais le soleil, l'Indienne cessa de venir. Je n'ai jamais pu savoir

son sort, mais il est probable que quelque Espagnol l'avait tuée ou

vendue comme esclave: car, si ses compatriotes l'avaient massacrée pour

la punir d'avoir révélé leur secret, ils ne m'auraient pas épargné. Je

ne savais que faire; cependant, pressé par la faim, et espérant que la

persécution contre les amis d'Almagro se serait ralentie, impatient

d'ailleurs de jouir de l'immense richesse dont je me voyais possesseur,

je résolus de tenter la fortune.

La chose n'était pas facile, car ma provision d'huile était épuisée en

même temps que mes vivres, et j'étais plongé dans l'obscurité la plus

profonde. Je réussis cependant à retrouver l'escalier et le souterrain,

dont j'eus soin, en sortant, de fermer l'extrémité extérieure avec une

grosse pierre, de crainte que quelqu'un ne fût tenté d'y pénétrer. Je

m'avançai ensuite vers la ville pour tâcher de gagner la maison d'un de

mes anciens amis; mais, pour mon malheur, je tombai sur une garde dont

le chef me connaissait pour un des partisans les plus zélés d'Almagro.

Il me conduisit en prison, et le lendemain, chargé de chaînes, je fus

envoyé à Lima.

Nous marchâmes pendant plusieurs jours, et j'étais sur le point de

succomber à la fatigue, car il me fallait suivre à pied le pas des

chevaux de mes gardiens. A notre arrivée dans les défilés qui conduisent

à Xauxa, les Indiens, qui nous attendaient dans une embuscade, firent

rouler sur nous une grêle de rochers qui fut suivie d'une pluie de

flèches. Mes gardiens furent renversés de leurs chevaux et assaillis par

les Indiens, qui les achevèrent à coups de massue. Le cacique qui les

conduisait était assez au fait de nos discordes pour supposer, en me

voyant chargé de chaînes, que je devais être un ennemi de Pizarro. Il

ordonna donc de m'épargner, et fit panser quelques légères blessures que

les flèches m'avaient faites. Après avoir marché pendant plusieurs jours

à travers d'épaisses forêts, nous arrivâmes dans une forteresse indienne

construite de briques cuites au soleil, où demeurait alors l'inga Mango.

Cette forteresse était située au sommet d'un rocher inaccessible. On

montait jusqu'à une certaine hauteur par un escalier en pierre très

étroit et sans parapet; un homme déterminé aurait pu le défendre seul

contre une armée. L'escalier s'arrêtait à une plate-forme à cent pieds

au dessous de la forteresse. De là, ceux que l'inga admettait auprès de

lui étaient placés dans un grand panier, que l'on tirait du haut des

remparts à l'aide d'une corde de fil de palmier.

Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin · 第 17 / 60 题