Diverses expéditions au Pérou.
La première expédition à laquelle je pris part fut celle que Sebastien
de Benalcazar fut chargé de diriger contre le cacique Ruminahui, qui,
après la mort d'Atahualpa, s'était fait proclamer roi dans la province
de Quito. Ce barbare, avant de nous livrer bataille, fit massacrer les
femmes et les enfants, et nous attaqua ensuite comme un furieux, à la
tête de sa troupe. Nous en fîmes un grand carnage, et Ruminahui, blessé,
tomba entre nos mains avec plusieurs des principaux chefs. On avait
surtout recommandé de le prendre vivant, parce que lui seul connaissait
l'endroit où avaient été cachés les trésors de l'inga. Mais, avec la
malice ordinaire aux Indiens, il aima mieux se laisser brûler à petit
feu que de rien avouer.
Ne voulant pas prendre part à une expédition que Benalcazar voulait
conduire vers le nord, je me rendis auprès de Pizarro, qui venait de
fonder la ville de Los Reyes, qu'on appelle aujourd'hui Lima. Il venait
d'y faire proclamer inga Mango, fils de Huaynacapac, au grand
contentement des Indiens, qu'il espérait par là gouverner plus
facilement; mais il ne tarda pas à reconnaître qu'il s'était trompé: ce
fantôme de roi entretenait chez eux le désir de se rendre indépendants,
ce qui obligea Pizarro à s'en débarrasser. On ne peut se figurer la
quantité d'or et d'argent qui se trouvait alors entre les mains des
Espagnols; aussi l'employaient-ils aux usages les plus vils. Ils
allaient jusqu'à en fabriquer des marmites et à en ferrer les chevaux.
L'un d'eux, qui avait eu pour sa part le soleil en or qui décorait le
grand temple de Cuzco, le joua et le perdit en une seule nuit; aussi
disait-on de lui: Il a trouvé moyen de perdre le soleil avant qu'il fût
levé. Je ne puis retenir mes larmes quand, dans ma pauvre résidence de
Jaen, où j'ai bien de la peine à vivre, je pense à tous les trésors que
j'ai dissipés. Il me suffirait d'en avoir la centième partie pour
adoucir le peu de jours qui me restent à vivre, et léguer à ma paroisse
une somme suffisante pour tirer mon âme du purgatoire. Mais je place
toute ma confiance dans l'intercession de Notre-Dame d'Atocha, ma sainte
patronne. La reine des anges me tiendra compte, je l'espère, du sang que
j'ai versé pour la propagation de notre sainte foi catholique.
La bonne harmonie avait malheureusement cessé d'exister entre Almagro et
Pizarro. Ils ne pouvaient s'accorder sur les limites de leurs
gouvernements. Fr. Thomas de Berlanga, évêque de Terre-Ferme, qui avait
été envoyé par l'empereur pour régler leur différend, était évidemment
partial pour ce dernier. Gagné par le don d'une somme considérable que
lui fit Pizarro, l'évêque persuada à son rival d'entreprendre une
expédition contre le Chili, province située vers le sud. On disait
qu'elle abondait d'autant plus en or et en argent, qu'elle avait
toujours résisté aux attaques des ingas. Heureusement pour moi, je
souffrais encore d'une blessure qui m'empêcha de suivre Almagro, auquel
je m'étais attaché, car le résultat de cette expédition fut désastreux.
Almagro emmenait avec lui le grand prêtre du soleil, et quelques uns des
ingas dont on se défiait, et qu'on était bien aise d'éloigner. Ils
avaient paru y consentir avec plaisir, mais ce n'était qu'une feinte. A
quelque distance de Cuzco, ils trouvèrent moyen de s'échapper, et furent
rejoints par d'autres chefs, qui, sous divers prétextes, avaient quitté
successivement la ville. En peu de jours tout le pays fut en armes, en
proclamant l'inga Mango, que Pizarro avait fait la faute de reconnaître,
et celle plus grande encore de laisser sortir de Cuzco pour aller
célébrer une fête dans la vallée de Yucai. Tous les Espagnols qui
étaient dispersés dans les villages furent massacrés par les Indiens.
Souvent même ils leur faisaient souffrir les plus horribles tourments.
Ils aimaient surtout à leur couler de l'or fondu dans la bouche, et leur
criaient par dérision: Voilà ce métal que vous aimez tant; maintenant
vous pouvez vous en rassasier.