CHAPITRE XI.

Expédition de Pedro d'Aharado au Pérou.

Alvarado avait obtenu de l'empereur le gouvernement de tous les pays

qu'il pourrait découvrir au Pérou, et qui ne faisaient pas déjà partie

du gouvernement de Pizarro. Il s'embarqua avec sa troupe, qui se

composait de 500 hommes, dont près de la moitié avaient des chevaux.

Nous touchâmes d'abord à Nicaragua, pour y prendre des renforts. Après

avoir débarqué à Puerto-Viejo, nous nous dirigeâmes vers Quito à travers

un pays inconnu. Quelquefois nous rencontrions des villages, où nous

nous procurions d'abondantes provisions de vivres; quelquefois aussi

nous en étions réduits aux herbes et aux racines que nous trouvions dans

les forêts.

A mesure que nous avancions, le pays devenait plus sauvage et plus

montagneux. Nous marchâmes même pendant plusieurs heures sur de la

cendre chaude, provenant de l'éruption d'un volcan voisin, dont pendant

la nuit nous apercevions le feu, et qui semblait une des bouches de

l'enfer. Nous arrivâmes enfin dans des montagnes couvertes de neige. Les

Indiens, qui nous servaient de guides et de porteurs, succombaient par

troupes à la rigueur du climat, et, ce qui fut bien plus funeste, nos

chevaux ne tardèrent pas à éprouver le même sort. Nous savions bien que

nous pourrions remplacer nos Indiens aussitôt que nous arriverions dans

un pays habité, mais la perte des chevaux était irréparable. La descente

fut encore plus pénible que la montée. Nous étions obligés de nous

laisser glisser sur la neige, et malheur à celui qui déviait de la bonne

route: il allait se perdre dans des précipices sans fond.

Quand nous fûmes arrivés à Pasi, au bas de la Cordillière, notre général

passa sa troupe en revue, et l'on trouva que près de cent Espagnols et

presque tous les chevaux avaient péri. Après nous être reposés pendant

quelque temps, nous nous remîmes en marche, et nous découvrîmes, à

quelques lieues de là, en approchant d'Ambato, des traces de chevaux qui

nous apprirent que nous approchions d'un endroit occupé par les

Espagnols. En effet, nous rencontrâmes peu après quelques cavaliers, qui

cherchèrent d'abord à nous échapper; mais on réussit à leur couper le

chemin; ils furent pris et conduits à Alvarado. D'après ce qu'ils lui

racontèrent, Diego d'Almagro, qui venait de conquérir le royaume de

Quito, avait appris sa venue par les Indiens, et, ne sachant à qui il

avait affaire, il avait abandonné sa nouvelle conquête pour marcher au

devant de lui. L'armée d'Almagro était campée à Rio-Bamba, à trois ou

quatre lieues de là.

Les deux chefs se mirent en communication, mais ils ne pouvaient tomber

d'accord sur les limites de leur gouvernement. Plusieurs fois ils furent

sur le point d'en venir aux mains, et rien n'aurait pu empêcher une

solution sanglante, si de bons religieux de saint François, qui se

trouvaient dans les deux armées, ne fussent intervenus. La troupe

d'Almagro était moins nombreuse que la nôtre, car il n'avait que 250

hommes. Mais ceux-ci étaient résolus à défendre jusqu'à la dernière

goutte de leur sang le fruit de leur conquête, tandis que les nôtres

étaient tout disposés à s'arranger avec eux, pourvu qu'on nous fît de

bons avantages. Alvarado n'était pas non plus sans inquiétude sur la

manière dont il serait jugé en Espagne s'il enlevait à ses compatriotes

une province déjà soumise, et qui peut-être serait perdue par sa faute.

Grâce à l'intervention des bons Pères, les deux chefs conclurent un

traité, par lequel Alvarado vendit à Almagro sa flotte, son armée et ses

provisions de guerre et de bouche, moyennant la somme de 120,000

castillans d'or, en s'engageant par serment à repartir pour son

gouvernement de Guatemala, et à ne jamais remettre les pieds au Pérou.

Il fut stipulé également que chacun de ses soldats recevrait une

certaine somme et serait traité comme les soldats d'Almagro, pour le

partage du butin que l'on ferait à l'avenir. La nouvelle de cet accord

fut reçue avec acclamation par les deux armées, qui se mêlèrent et se

régalèrent ensemble. Les soldats d'Almagro se firent un plaisir de

partager avec nous les vivres et les Indiennes qu'ils avaient en

abondance. Ils avaient surtout de grands troupeaux d'une espèce de

petits chameaux qu'on nomme dans le pays _lamas_; tout cela était en si

grande quantité, qu'on eût eu facilement, pour un cheval, cent _lamas_

ou cent jeunes Indiennes. Les premiers avaient l'avantage de trouver

partout leur nourriture et d'en fournir à l'armée. Quant aux autres,

lorsque personne n'en voulait plus, on les chassait du camp, après les

avoir baptisées, ce à quoi les religieux de Saint-François se montraient

fort zélés. Mais c'était un grand tort, selon moi: car une fois livrées

à elles-mêmes, elles devaient retomber dans leur idolâtrie; tandis que,

si on les eût mises à mort aussitôt après leur baptême, elles eussent

été tout droit dans le séjour des anges. J'en fis la proposition à

Almagro; mais, par une pitié mal placée, celui-ci ne voulut pas y

consentir.

Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin · 第 13 / 60 题