Expédition de Pedro d'Aharado au Pérou.
Alvarado avait obtenu de l'empereur le gouvernement de tous les pays
qu'il pourrait découvrir au Pérou, et qui ne faisaient pas déjà partie
du gouvernement de Pizarro. Il s'embarqua avec sa troupe, qui se
composait de 500 hommes, dont près de la moitié avaient des chevaux.
Nous touchâmes d'abord à Nicaragua, pour y prendre des renforts. Après
avoir débarqué à Puerto-Viejo, nous nous dirigeâmes vers Quito à travers
un pays inconnu. Quelquefois nous rencontrions des villages, où nous
nous procurions d'abondantes provisions de vivres; quelquefois aussi
nous en étions réduits aux herbes et aux racines que nous trouvions dans
les forêts.
A mesure que nous avancions, le pays devenait plus sauvage et plus
montagneux. Nous marchâmes même pendant plusieurs heures sur de la
cendre chaude, provenant de l'éruption d'un volcan voisin, dont pendant
la nuit nous apercevions le feu, et qui semblait une des bouches de
l'enfer. Nous arrivâmes enfin dans des montagnes couvertes de neige. Les
Indiens, qui nous servaient de guides et de porteurs, succombaient par
troupes à la rigueur du climat, et, ce qui fut bien plus funeste, nos
chevaux ne tardèrent pas à éprouver le même sort. Nous savions bien que
nous pourrions remplacer nos Indiens aussitôt que nous arriverions dans
un pays habité, mais la perte des chevaux était irréparable. La descente
fut encore plus pénible que la montée. Nous étions obligés de nous
laisser glisser sur la neige, et malheur à celui qui déviait de la bonne
route: il allait se perdre dans des précipices sans fond.
Quand nous fûmes arrivés à Pasi, au bas de la Cordillière, notre général
passa sa troupe en revue, et l'on trouva que près de cent Espagnols et
presque tous les chevaux avaient péri. Après nous être reposés pendant
quelque temps, nous nous remîmes en marche, et nous découvrîmes, à
quelques lieues de là, en approchant d'Ambato, des traces de chevaux qui
nous apprirent que nous approchions d'un endroit occupé par les
Espagnols. En effet, nous rencontrâmes peu après quelques cavaliers, qui
cherchèrent d'abord à nous échapper; mais on réussit à leur couper le
chemin; ils furent pris et conduits à Alvarado. D'après ce qu'ils lui
racontèrent, Diego d'Almagro, qui venait de conquérir le royaume de
Quito, avait appris sa venue par les Indiens, et, ne sachant à qui il
avait affaire, il avait abandonné sa nouvelle conquête pour marcher au
devant de lui. L'armée d'Almagro était campée à Rio-Bamba, à trois ou
quatre lieues de là.
Les deux chefs se mirent en communication, mais ils ne pouvaient tomber
d'accord sur les limites de leur gouvernement. Plusieurs fois ils furent
sur le point d'en venir aux mains, et rien n'aurait pu empêcher une
solution sanglante, si de bons religieux de saint François, qui se
trouvaient dans les deux armées, ne fussent intervenus. La troupe
d'Almagro était moins nombreuse que la nôtre, car il n'avait que 250
hommes. Mais ceux-ci étaient résolus à défendre jusqu'à la dernière
goutte de leur sang le fruit de leur conquête, tandis que les nôtres
étaient tout disposés à s'arranger avec eux, pourvu qu'on nous fît de
bons avantages. Alvarado n'était pas non plus sans inquiétude sur la
manière dont il serait jugé en Espagne s'il enlevait à ses compatriotes
une province déjà soumise, et qui peut-être serait perdue par sa faute.
Grâce à l'intervention des bons Pères, les deux chefs conclurent un
traité, par lequel Alvarado vendit à Almagro sa flotte, son armée et ses
provisions de guerre et de bouche, moyennant la somme de 120,000
castillans d'or, en s'engageant par serment à repartir pour son
gouvernement de Guatemala, et à ne jamais remettre les pieds au Pérou.
Il fut stipulé également que chacun de ses soldats recevrait une
certaine somme et serait traité comme les soldats d'Almagro, pour le
partage du butin que l'on ferait à l'avenir. La nouvelle de cet accord
fut reçue avec acclamation par les deux armées, qui se mêlèrent et se
régalèrent ensemble. Les soldats d'Almagro se firent un plaisir de
partager avec nous les vivres et les Indiennes qu'ils avaient en
abondance. Ils avaient surtout de grands troupeaux d'une espèce de
petits chameaux qu'on nomme dans le pays _lamas_; tout cela était en si
grande quantité, qu'on eût eu facilement, pour un cheval, cent _lamas_
ou cent jeunes Indiennes. Les premiers avaient l'avantage de trouver
partout leur nourriture et d'en fournir à l'armée. Quant aux autres,
lorsque personne n'en voulait plus, on les chassait du camp, après les
avoir baptisées, ce à quoi les religieux de Saint-François se montraient
fort zélés. Mais c'était un grand tort, selon moi: car une fois livrées
à elles-mêmes, elles devaient retomber dans leur idolâtrie; tandis que,
si on les eût mises à mort aussitôt après leur baptême, elles eussent
été tout droit dans le séjour des anges. J'en fis la proposition à
Almagro; mais, par une pitié mal placée, celui-ci ne voulut pas y
consentir.