Siége de Cuzco par les Indiens.
Hernando Pizarro, qui commandait alors à Cuzco, avait toujours montré
beaucoup de faiblesse pour les Indiens, et s'était toujours opposé aux
mesures de rigueur que l'on avait voulu prendre contre eux. Il vit alors
que ce n'est que par la sévérité que l'on peut venir à bout de cette
maudite race; mais il était trop tard, et nous eûmes beaucoup à souffrir
de son excès d'indulgence.
Aussitôt qu'il fut instruit de l'insurrection, Hernando fit une sortie
dans la direction de Yucai, espérant se rendre maître de la personne de
l'inga. Mais il le trouva à la tête de deux cent mille Indiens, et fut
forcé de rentrer dans la ville, où nous fûmes bientôt complétement
cernés. Les Indiens, qui n'osaient nous attaquer corps à corps,
profitèrent de ce que les maisons étaient couvertes en paille pour y
mettre le feu au moyen de flèches autour desquelles ils avaient
entortillé du coton enflammé. Toute la ville fut ainsi successivement
incendiée, et nous fûmes obligés de camper au milieu de la grande place
du marché, le seul endroit qui fût à l'abri du feu. Les Indiens nous
lançaient également, au moyen de machines, les têtes de ceux de nos
compatriotes qui étaient tombés sous leurs coups. Notre position était
terrible, car la forteresse, qu'Hernando Pizarro, dans sa folle
confiance, avait laissée presque sans garnison, était tombée, dès la
première attaque, entre les mains des Indiens.
Dans cette situation, on convoqua un conseil de guerre. Les uns étaient
d'avis de s'ouvrir un passage les armes à la main, et de tâcher de
regagner la côte; les autres représentaient que, si l'on abandonnait
Cuzco, il ne fallait pas songer à embarrasser la marche par tous les
trésors qu'on y avait réunis, et qu'ils perdraient ainsi en un seul jour
le prix de leurs travaux. Ils ajoutaient que la prise de cette ville
encouragerait tellement les Indiens, que bientôt les chrétiens, forcés
de se rembarquer, iraient traîner dans leur patrie le reste de leurs
jours dans la pauvreté et le mépris universel. D'ailleurs, il était
probable que l'armée de l'inga ne resterait pas long-temps réunie, et
que le gouverneur Francisco Pizarro, aussitôt qu'il apprendrait notre
position, nous amènerait du secours. Ce dernier parti prévalut, et il
fut décidé qu'on attaquerait d'abord la forteresse, d'où les Indiens
nous incommodaient considérablement.
Cette forteresse, construite de gros quartiers de rochers, n'était
abordable que par un seul côté. Nous l'attaquâmes pendant la nuit, afin
de surprendre les Indiens, car ils ne combattaient jamais après le
coucher du soleil, qu'ils regardaient comme leur dieu, et n'avaient pas
même l'idée de poser des sentinelles. Malgré cela ils montrèrent la plus
grande valeur et nous tuèrent bien du monde. Juan Pizarro, qui nous
commandait, fut blessé à la tête d'un coup de pierre, dont il mourut
quinze jours après. J'eus aussi deux ou trois côtes brisées, mais je fus
rétabli en peu de jours. Je dois citer ici la conduite de l'inga chargé
de la défense de cette forteresse. D'une taille gigantesque, il
combattit long-temps avec une massue garnie de pointes de cuivre. Ses
coups redoutables renversaient tous les assaillants. Jamais il ne fut
possible de pénétrer dans les retranchements par le côté qu'il
défendait. Voyant les Espagnols maîtres de la place, il lança au loin sa
massue, et, se croisant les bras, il se jeta du haut des remparts dans
un précipice, sans vouloir accepter la vie que ses ennemis lui
offraient. Exemple d'autant plus remarquable, que cette nation est
ordinairement faible et timide.
Quelques uns assurent avoir aperçu le glorieux apôtre saint Jacques
monté sur un cheval blanc et combattant à la tête des Espagnols, mais
tant de bonheur n'était pas réservé à un pauvre pécheur comme moi. Je
n'ai rien aperçu, mais il est vrai que j'avais assez à faire de me
défendre avec mon bouclier contre les pierres qui pleuvaient sur moi de
tous les côtés. Cette faveur du ciel était réservée à d'autres, plus
heureux et sans doute plus purs que moi.
Depuis la prise de la forteresse, nos affaires allaient toujours en
s'améliorant. L'inga, craignant une famine, avait été obligé de renvoyer
une grande partie de ses soldats pour cultiver les terres. Il ne nous
attaquait plus, et se contentait de nous bloquer. Nous respirions donc
un peu, et nous nous occupions à soigner nos blessures. Tout d'un coup
nous apprîmes qu'on avait aperçu un corps nombreux d'Espagnols à peu de
distance de Cuzco.