CHAPITRE X.

Séjour de l'auteur à Guatemala.

Selon l'usage, D. Pedro de Alvarado fit inscrire sur un registre le nom

de tous ceux qui voulaient s'établir à Guatemala, et leur distribua des

places pour y construire des maisons. On procéda ensuite aux élections

municipales, et je fus nommé un des deux alcaldes de la nouvelle ville.

Ma maison fut bientôt construite. J'avais fait venir de Xochitl quelques

jeunes Indiennes pour me servir, et je profitais de quelques moments de

repos pour leur enseigner la doctrine chrétienne. Elles m'avaient donné

quelques enfants, et tout alla bien tant que durèrent mes huit cents

castillans.

Au bout de deux ans, tout le pays fut troublé par les réformes que

voulut introduire un certain Las Casas, nouvellement nommé évêque de

Chiapa, qui, armé d'un décret royal, voulait enlever les Indiens à ceux

qui les avaient gagnés au prix de leur sang. Pour la moindre chose on

commença à faire des procès aux conquérants. Si un Indien avait été

frappé d'un coup d'épée dans un moment de colère, ou s'il succombait en

portant des fardeaux ou en exploitant les mines, on commençait contre le

propriétaire des poursuites qui le ruinaient. La place n'était plus

tenable.

Ces coquins d'Indiens avaient découvert que c'était l'or et l'argent qui

nous attiraient dans leur pays. Loin de s'empresser de nous l'apporter

comme autrefois, ils le cachaient dans les endroits les plus

inaccessibles; on ne trouvait plus rien. Tout cela me dégoûta. Vers la

même époque, le bruit se répandit que Pizarro venait de découvrir dans

le sud un pays très riche. Alvarado réunissait des troupes pour prendre

part à cette conquête. Je vendis tout ce que je possédais à un camarade

qui avait ramassé une quantité d'or à la conquête du pays des Zutugils,

et je me joignis à cette vaillante troupe.

Voici comment le vieux cacique de Xochitl me raconta, avant mon départ

du Guatemala, l'histoire de la querelle qui existait entre le roi de ce

pays et celui des Quiches quand les Espagnols y arrivèrent. Ce cacique,

nommé Ahbop, était un grand sorcier; il savait se changer en tigre et en

serpent pour parcourir les forêts et découvrir des trésors. Mais, avec

la malignité de sa race, il n'a jamais voulu me les faire connaître, et

a fini par pousser la méchanceté jusqu'à mourir sous les coups plutôt

que de me les révéler. Dans les commencements, je le traitais bien, pour

tâcher de le prendre par la douceur, et ce fut alors qu'il me raconta

cette histoire.

Le roi de Guatemala avait une fille jeune et belle, qui était prêtresse

de leurs dieux, et par conséquent sorcière. Le démon lui avait enseigné

l'art de se changer en toutes sortes d'oiseaux. Elle prenait souvent la

forme d'un quetzal[5], et allait voltiger aux environs de la ville. Le

roi des Quiches, qui était aussi magicien, prit la forme d'un aigle, et

profita d'une de ses excursions pour l'enlever et la transporter dans sa

capitale, où il la plaça au nombre de ses femmes. Le roi de Guatemala,

outré de cet affront, leva une grande armée pour marcher contre lui;

mais il ne put le vaincre, et c'était de là que datait l'inimitié entre

les deux nations. C'est ainsi que la puissance de Dieu se rit des

oeuvres du démon. Car ce fut cette querelle qui prépara la voie à nos

conquêtes. On peut même dire qu'elle les annonça, car l'aigle est le

symbole de notre invincible empereur, et le quetzal peut être regardé

comme celui du Mexique.

[5] Oiseaux d'un vert doré, des plumes duquel les Mexicains faisaient

leurs plus beaux ornements.

Je dirai aussi quelques mots d'une aventure qui arriva à un soldat nommé

Roldan. Celui-ci avait trouvé dans le pillage d'un temple une grande

plaque d'or qui pesait plusieurs milliers de castillans. Forcé de partir

pour une autre expédition, et ne voulant pas la confier à sa femme,

qu'il connaissait pour très dépensière, il imagina de la noircir et de

la jeter dans un coin, pensant qu'on la prendrait pour un morceau de

métal sans valeur. Quelque temps après, l'évêque, voulant faire fondre

des cloches pour la nouvelle église, envoya de maison en maison, pour

demander des morceaux de cuivre inutiles. Cette femme aperçut cette

plaque, et la jeta dans le panier du quêteur; elle fut comprise dans la

fonte, qui réussit parfaitement bien. C'est même à ce mélange

considérable d'or qu'on attribue le son brillant de cette cloche.

Quand le soldat fut revenu de son expédition, et qu'il ne trouva plus sa

plaque, jugez de sa colère. Sa femme sait probablement mieux que moi les

preuves qu'il en donna. Il voulut réclamer, mais il aurait fallu

refondre toute la cloche, et l'évêque, appuyé en cela par le gouverneur,

lui déclara que ce qui avait été donné à Dieu ne pouvait être repris.

Peut-être en aurait-il pris son parti; mais qui a le mal a encore la

raillerie. Dès qu'on sonnait la cloche, tout le monde lui disait:

Roldan, entends-tu ton or. Il n'y avait pas jusqu'aux petits garçons qui

ne courussent après lui dans les rues en répétant ces paroles. Il en

conçut un tel dépit, qu'il ne voulut pas rester au Guatemala, et partit

avec nous pour le Pérou, dans l'espérance de refaire la fortune qu'il

avait perdue.

Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin · 第 12 / 60 题