Séjour de l'auteur à Guatemala.
Selon l'usage, D. Pedro de Alvarado fit inscrire sur un registre le nom
de tous ceux qui voulaient s'établir à Guatemala, et leur distribua des
places pour y construire des maisons. On procéda ensuite aux élections
municipales, et je fus nommé un des deux alcaldes de la nouvelle ville.
Ma maison fut bientôt construite. J'avais fait venir de Xochitl quelques
jeunes Indiennes pour me servir, et je profitais de quelques moments de
repos pour leur enseigner la doctrine chrétienne. Elles m'avaient donné
quelques enfants, et tout alla bien tant que durèrent mes huit cents
castillans.
Au bout de deux ans, tout le pays fut troublé par les réformes que
voulut introduire un certain Las Casas, nouvellement nommé évêque de
Chiapa, qui, armé d'un décret royal, voulait enlever les Indiens à ceux
qui les avaient gagnés au prix de leur sang. Pour la moindre chose on
commença à faire des procès aux conquérants. Si un Indien avait été
frappé d'un coup d'épée dans un moment de colère, ou s'il succombait en
portant des fardeaux ou en exploitant les mines, on commençait contre le
propriétaire des poursuites qui le ruinaient. La place n'était plus
tenable.
Ces coquins d'Indiens avaient découvert que c'était l'or et l'argent qui
nous attiraient dans leur pays. Loin de s'empresser de nous l'apporter
comme autrefois, ils le cachaient dans les endroits les plus
inaccessibles; on ne trouvait plus rien. Tout cela me dégoûta. Vers la
même époque, le bruit se répandit que Pizarro venait de découvrir dans
le sud un pays très riche. Alvarado réunissait des troupes pour prendre
part à cette conquête. Je vendis tout ce que je possédais à un camarade
qui avait ramassé une quantité d'or à la conquête du pays des Zutugils,
et je me joignis à cette vaillante troupe.
Voici comment le vieux cacique de Xochitl me raconta, avant mon départ
du Guatemala, l'histoire de la querelle qui existait entre le roi de ce
pays et celui des Quiches quand les Espagnols y arrivèrent. Ce cacique,
nommé Ahbop, était un grand sorcier; il savait se changer en tigre et en
serpent pour parcourir les forêts et découvrir des trésors. Mais, avec
la malignité de sa race, il n'a jamais voulu me les faire connaître, et
a fini par pousser la méchanceté jusqu'à mourir sous les coups plutôt
que de me les révéler. Dans les commencements, je le traitais bien, pour
tâcher de le prendre par la douceur, et ce fut alors qu'il me raconta
cette histoire.
Le roi de Guatemala avait une fille jeune et belle, qui était prêtresse
de leurs dieux, et par conséquent sorcière. Le démon lui avait enseigné
l'art de se changer en toutes sortes d'oiseaux. Elle prenait souvent la
forme d'un quetzal[5], et allait voltiger aux environs de la ville. Le
roi des Quiches, qui était aussi magicien, prit la forme d'un aigle, et
profita d'une de ses excursions pour l'enlever et la transporter dans sa
capitale, où il la plaça au nombre de ses femmes. Le roi de Guatemala,
outré de cet affront, leva une grande armée pour marcher contre lui;
mais il ne put le vaincre, et c'était de là que datait l'inimitié entre
les deux nations. C'est ainsi que la puissance de Dieu se rit des
oeuvres du démon. Car ce fut cette querelle qui prépara la voie à nos
conquêtes. On peut même dire qu'elle les annonça, car l'aigle est le
symbole de notre invincible empereur, et le quetzal peut être regardé
comme celui du Mexique.
[5] Oiseaux d'un vert doré, des plumes duquel les Mexicains faisaient
leurs plus beaux ornements.
Je dirai aussi quelques mots d'une aventure qui arriva à un soldat nommé
Roldan. Celui-ci avait trouvé dans le pillage d'un temple une grande
plaque d'or qui pesait plusieurs milliers de castillans. Forcé de partir
pour une autre expédition, et ne voulant pas la confier à sa femme,
qu'il connaissait pour très dépensière, il imagina de la noircir et de
la jeter dans un coin, pensant qu'on la prendrait pour un morceau de
métal sans valeur. Quelque temps après, l'évêque, voulant faire fondre
des cloches pour la nouvelle église, envoya de maison en maison, pour
demander des morceaux de cuivre inutiles. Cette femme aperçut cette
plaque, et la jeta dans le panier du quêteur; elle fut comprise dans la
fonte, qui réussit parfaitement bien. C'est même à ce mélange
considérable d'or qu'on attribue le son brillant de cette cloche.
Quand le soldat fut revenu de son expédition, et qu'il ne trouva plus sa
plaque, jugez de sa colère. Sa femme sait probablement mieux que moi les
preuves qu'il en donna. Il voulut réclamer, mais il aurait fallu
refondre toute la cloche, et l'évêque, appuyé en cela par le gouverneur,
lui déclara que ce qui avait été donné à Dieu ne pouvait être repris.
Peut-être en aurait-il pris son parti; mais qui a le mal a encore la
raillerie. Dès qu'on sonnait la cloche, tout le monde lui disait:
Roldan, entends-tu ton or. Il n'y avait pas jusqu'aux petits garçons qui
ne courussent après lui dans les rues en répétant ces paroles. Il en
conçut un tel dépit, qu'il ne voulut pas rester au Guatemala, et partit
avec nous pour le Pérou, dans l'espérance de refaire la fortune qu'il
avait perdue.