L'auteur accompagne Alvarado à la conquête du Guatemala.
Notre armée se composait de cent cavaliers, de cent cinquante fantassins
dont je faisais partie, car ma pauvreté ne m'avait pas encore permis
d'acheter un cheval, et de six cents Indiens alliés. Nous marchâmes
pendant assez long-temps à travers des pays soumis, dont les habitants
ne nous offrirent aucune résistance. Nous arrivâmes ainsi à la rivière
de Michapoyat, dont les habitants d'une ville nommée Atiquipaque nous
disputèrent le passage. Les Indiens n'étaient plus si faciles à vaincre
qu'autrefois; ils redoutaient encore beaucoup les chevaux et les armes à
feu, mais ils ne regardaient plus ces animaux comme des monstres qui
vomissaient du feu et de la fumée. Notre général eut son cheval tué par
un Indien, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'on parvint à le
remonter dans la mêlée.
Après une rude affaire, nous pénétrâmes dans la ville, que nous
trouvâmes abandonnée; nous nous y établîmes, mais les Indiens y mirent
le feu pendant que nous étions livrés au sommeil, et nous assaillirent
de tous les côtés. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine et après avoir
perdu un assez grand nombre des nôtres que nous parvînmes à les
repousser. Le lendemain, nous nous emparâmes, non sans combat, de la
ville de Taxisco, et plus tard de celles de Guazacapan et de Pazaco.
Notre marche était lente, car les Indiens, en parsemant la route de
cailloux aigus et de pointes de flèches, étaient parvenus à estropier
presque tous nos chevaux. Ce spectacle me consola de mon métier forcé de
fantassin: car si je n'avais pas de cheval pour me porter, je n'en avais
pas un à traîner derrière moi, comme la plupart des nôtres. Cependant
notre général imagina d'envelopper les pieds des chevaux dans des
morceaux de peau de cerf, qu'on renouvelait aussitôt qu'ils étaient
usés, et de cette manière ils furent bientôt guéris.
Nous arrivâmes ainsi près de la grande ville de Xélaluh, sur le
territoire des Indiens Quiches. Ceux-ci nous attaquèrent dans une gorge
de montagne qu'on appelait alors Olintepeque, et qui, depuis cette
époque, a reçu le nom indien de Xéquigel (rivière de sang). Ils
combattirent toute la journée avec acharnement et en faisant rouler sur
nous d'énormes quartiers de rocher, ce qui, cette fois, fit mentir le
dicton que le bien nous vient d'en haut. Après une lutte acharnée, nous
forçâmes le passage, et nous arrivâmes dans la ville, dont tous les
habitants s'étaient réfugiés dans les bois.
Le lendemain, le roi, qui se nommait Chigniavicelut, envoya une
ambassade à Alvarado pour lui demander la paix, en lui offrant une
grande quantité d'or. Il l'invitait à venir le voir à Ulatlan, sa
capitale. Alvarado, le croyant de bonne foi, se mit en route, mais il
hésita quand il vit la situation et la force de cette ville. Située au
sommet d'un rocher escarpé, on n'y pénétrait que par deux portes
auxquelles conduisaient des escaliers très rapides. Les rues en étaient
fort étroites et les maisons très élevées. Alvarado remarqua aussi que
l'on n'apercevait ni femmes ni enfants, ce qui est un signe certain que
les Indiens méditent quelque trahison. Il n'hésita donc pas à donner le
signal de mettre le feu à la ville et de massacrer les habitants.
Après avoir ainsi détruit la monarchie des Quiches, Alvarado nous
conduisit vers Guatemala. Le roi vint au devant de lui sur une litière
couverte d'ornements d'or et de plumes brillantes. Il nous fit
distribuer des vivres en abondance, tant il était joyeux de notre
victoire sur les Quiches, car une haine mortelle régnait entre les deux
nations. J'en raconterai la cause au chapitre suivant, telle que je l'ai
apprise du cacique de Xochitl, village qui me fut donné en
repartimiento[4]. Je dirai seulement ici que Don Pedro Alvarado, ayant,
par une rare prudence, soupçonné la fidélité du roi de Guatemala, le fit
mettre à mort. Après nous avoir partagé son trésor, il y fonda une ville
espagnole sous l'invocation du glorieux apôtre saint Jacques; je fus un
de ceux qui s'y établirent les premiers, et je reçus pour ma part 800
castillans d'or et le village de Xochitl. J'aurais bien fait d'y rester.
Mais l'homme est un voyageur sur cette terre, et mon humeur vagabonde ne
me permettait pas de tenir en place.
[4] On nomme ainsi les villages qui étaient distribués aux
conquérants, et dont les habitants étaient obligés de leur payer
tribut.