Arrivée de l'auteur à Mexico.
Vera-Cruz était un ramassis de quelques cabanes. D'après ce que l'on m'a
raconté, elle est depuis devenue une belle ville. A notre arrivée, nous
fûmes accueillis par une foule d'Espagnols qui étaient venus de
différentes provinces du Mexique y chercher une occasion de s'embarquer
pour l'Europe, avec les trésors qu'ils avaient gagnés à la pointe de
leur épée. D'autres étaient venus acheter des marchandises pour les
conduire dans l'intérieur. Tous étaient chargés d'or et d'argent; ils
passaient les nuits à jouer et à boire du vin d'Espagne, dont ils
étaient privés depuis long-temps, et qu'ils payaient des prix
exorbitants.
Quel spectacle c'était pour moi, dans les poches de qui un réal était
aussi rare qu'une perdrix dans les rues de Séville, de voir des poignées
d'or qu'on ne se donnait pas la peine de compter, et de penser que dans
peu de jours je pourrais en posséder autant! Toutes les marchandises que
notre vaisseau avait apportées furent bientôt vendues au prix qu'il plut
aux marchands de demander. Quelques jeunes filles, qui se disaient
nobles et vierges, ce que la charité chrétienne m'ordonne de croire,
quoiqu'elles fussent probablement plus connues des _Alcahuetas_ de
Triana que du curé de leur paroisse, trouvèrent bientôt des maris. Un
Père de Saint-François, qui avait acquis une grande dextérité en
baptisant quelquefois dix mille Indiens dans une après-midi, eut bientôt
expédié tous ces mariages. En peu de jours les navires reprirent la mer,
et ceux qui ne partirent pas avec eux se remirent en route pour
l'intérieur; de sorte que Vera-Cruz redevint presque désert jusqu'à
l'arrivée d'une nouvelle flotte.
Le pays qui séparait Vera-Cruz de Mexico était entièrement soumis, et la
route était continuellement fréquentée par les Espagnols. Nous
traversâmes successivement Tlascala, dont les habitants furent les
premiers qui se déclarèrent en faveur de l'illustre Fernand Cortez et
qui lui restèrent toujours fidèles; Cholula, ville entièrement détruite
lors de l'infâme trahison des habitants, qui avaient formé le projet de
massacrer tous les Espagnols, et Otumba, illustrée par la victoire que
la valeur castillanne, protégée par le glorieux apôtre saint Jacques,
remporta sur la barbare furie d'une multitude innombrable de Mexicains.
Les traces du long siége qu'avait soutenu Mexico s'effaçaient
rapidement; des palais comme ceux d'Espagne remplaçaient les anciennes
habitations des seigneurs mexicains; une magnifique cathédrale
commençait à s'élever; on avait assis les fondations sur les images de
pierre qu'on avait arrachées des temples du démon. Les rues étaient
remplies d'Indiens, dont les uns travaillaient à combler les canaux qui
faisaient autrefois de cette ville une autre Venise, les autres
apportaient de longues poutres ou traînaient d'énormes pierres. Un grand
nombre succombaient à la peine; mais ils en étaient bien dédommagés, car
les RR. PP. franciscains parcouraient les rues de la ville, et quand ils
voyaient un Indien près d'expirer, ils versaient sur son front l'eau
sainte du baptême, et l'envoyaient tout droit dans le séjour de la
gloire. Combien leur sort était différent de celui des Indiens qui
avaient péri pour la défense de leur fausse religion, et que les griffes
du démon avaient entraînés dans les flammes de l'enfer! quelle
consolation pour les propriétaires de ces magnifiques palais, pour les
fondateurs de ces églises et de ces saints monastères, d'avoir été la
cause du salut de tant d'âmes!
Cependant, après avoir employé quelques jours à rassasier mes yeux d'un
spectacle tout nouveau pour moi, je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il
n'était pas aussi facile de faire fortune à Mexico que je me l'étais
imaginé. Les trésors de Montezuma étaient partagés, les commanderies
étaient données, plusieurs expéditions qui avaient été tentées vers le
nord avaient assez mal réussi, et, comme dit le proverbe, ceux qui
avaient été chercher de la laine s'en étaient revenus tondus. Je me
décidai donc à me joindre à l'illustre Don Pedro de Alvarado, qui
réunissait des soldats pour aller à la conquête du Guatemala, pays situé
vers le sud, et dont on vantait beaucoup les richesses.