Départ de l'auteur pour Temistitan. Il est pris par un corsaire de
Barbarie et recouvre sa liberté.
Après quelques jours d'une navigation heureuse, nous arrivâmes à la
hauteur des Açores. Nous nous réjouissions de cet heureux début, quand
nous aperçûmes dans le lointain trois voiles que nous ne tardâmes pas à
reconnaître pour des corsaires barbaresques. Notre capitaine fit tous
ses préparatifs pour une résistance digne du nom castillan, ce qui
n'était pas chose facile à bord d'un navire encombré de marchandises et
de passagers hors d'état de porter les armes. Nous ne tardâmes pas à
être assaillis. Nous résistâmes de notre mieux; mais, après avoir
combattu plusieurs heures et perdu la plus grande partie de notre
équipage, il fallut céder au nombre. Les ennemis de notre foi coulèrent
notre navire, après en avoir enlevé les marchandises les plus précieuses
et les hommes qui pouvaient être vendus avantageusement comme esclaves.
Tous ceux qui furent jugés d'un mauvais débit, ainsi que les blessés,
trouvèrent une mort humide au milieu des flots. Que Dieu et sa sainte
mère leur soient en aide!
Nous fûmes conduits à Tetuan. Maldonado et moi nous fûmes achetés par le
même maître, marchand juif né à Séville, et que la crainte salutaire de
la sainte inquisition avait forcé à s'enfuir au Maroc. Ce mécréant, bien
loin de nous considérer comme des compatriotes, nous faisait souffrir
mille maux, et semblait vouloir venger sur nous tous les porcs
(_marranos_) de sa race qui ont été brûlés sur la grande place de
Séville. Aussi depuis ce jour je n'ai jamais vu brûler un juif sans me
dire avec quel plaisir je verrais à sa place ce coquin d'Isaac. Nous
avions cependant un avantage sur nos compagnons d'infortune: comme notre
maître n'était pas musulman, il nous laissait tranquilles sur le
chapitre de la religion, tandis que les Maures faisaient souvent essuyer
aux esclaves chrétiens les traitements les plus affreux, pour les forcer
à renier la foi de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Ce juif avait amené d'Espagne sa jeune fille nommée Rébecca. Comme, pour
se soustraire à la sainte inquisition, Isaac, lorsqu'il habitait
Séville, feignait d'être chrétien, il avait fait élever sa fille dans
notre sainte loi, qu'elle avait sincèrement embrassée. Quand Isaac se
fut décidé à s'établir en Afrique avec l'or dont il avait dépouillé les
chrétiens par les usures, il avait ouvertement professé sa maudite loi
et voulu forcer sa fille à faire de même; elle s'y était refusée, c'est
pourquoi il l'accablait de mauvais traitements. Rébecca se confia à
nous, et nous dit combien elle désirait se rendre en terre chrétienne,
si nous voulions favoriser sa fuite. Elle ne parla ni à des niais ni à
des sourds, et comme elle savait le moyen de puiser dans le coffre-fort
de son père, elle nous fournit de l'argent pour gagner un homme qui
devait nous attendre à la porte de la ville avec trois chevaux. Une
belle nuit, quelques coups de poignard nous assurèrent du silence du
père. Nous nous laissâmes couler du haut des remparts au moyen d'une
corde, et en peu d'heures les pieds légers de nos chevaux nous eurent
portés aux portes de Ceuta, où le valeureux D. Lope Manrique, qui y
commandait au nom de Sa Majesté, nous fit la meilleure réception.
Rébecca reprit son nom chrétien d'Isabelle. Sa beauté avait touché mon
coeur ainsi que celui de Maldonado; tous les deux nous voulions
l'épouser, et nous étions sur le point de vider cette querelle les armes
à la main, quand un pieux religieux de la Merci, qui était venu à Ceuta
pour racheter des esclaves chrétiens, nous décida à remettre cette
question à la décision du Ciel. Nous jetâmes les dés, et quoique j'eusse
promis un cierge de trois livres à Notre-Dame d'Atocha si j'étais
favorisé par le sort, ce fut Maldonado qui l'emporta. Que ma sainte
patronne me pardonne les imprécations dont je la chargeai à cette
occasion! Le Ciel sait mieux que les faibles hommes ce qui leur
convient: Maldonado, que j'ai rencontré depuis aux Indes, m'a raconté
que, peu de temps après, elle l'avait quitté, après avoir dévalisé la
maison, pour suivre un renégat qui la conduisit à Fez. Ainsi, après
tout, ce fut moi qui fus le gagnant: c'est pourquoi j'ai ordonné dans
mon testament qu'on offrît un cierge de trois livres à Notre-Dame
d'Atocha.
N'ayant plus rien à faire à Ceuta, je m'embarquai de nouveau pour
Séville. Mais l'impossibilité d'y subsister me força à prendre parti
dans une nouvelle expédition que l'on préparait pour le Mexique. Je
m'embarquai à San-Lucar sur la _Santa-Engracia_, et environ trois mois
après je débarquai à Vera-Cruz.