DÉCLARATION.

Les puissances qui ont signé le traité de Paris, réunies en congrès

à Vienne, informées de l'évasion de Napoléon Bonaparte et de son

entrée à main armée en France, doivent à leur propre dignité et à

l'intérêt social, une déclaration solennelle des sentimens que cet

événement leur a fait éprouver.

En rompant ainsi la convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe,

Bonaparte a détruit le seul titre légal auquel son existence se

trouvait attachée. En reparaissant en France, avec des projets de

trouble et de bouleversement, il s'est privé lui-même de la

protection des lois, et a manifesté, à la face de l'univers, qu'il

ne saurait y avoir ni paix ni trêve avec lui.

Les puissances déclarent, en conséquence, que Napoléon Bonaparte

s'est placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme

ennemi et perturbateur du monde, il s'est livré à la vindicte

publique.

Elles déclarent en même tems, que fermement résolues de maintenir

intact le traité de Paris du 30 mars 1814, et les dispositions

sanctionnées par ce traité, et celles qu'elles ont arrêtées ou

arrêteront encore pour le compléter et le consolider; elles

emploieront tous leurs moyens et réuniront tous leurs efforts, pour

que la paix générale, objet des voeux de l'Europe, ce but constant

de leurs travaux, ne soit pas troublée de nouveau, et pour la

garantir de tout attentat qui menacerait de replonger les peuples

dans les désordres et les malheurs des révolutions.

Et quoiqu'intimement persuadés que la France entière, se ralliant

autour de son souverain légitime, fera incessamment rentrer dans le

néant cette dernière tentative d'un délire criminel et impuissant,

tous les souverains de l'Europe, animés des mêmes sentimens et

guidés par les mêmes principes, déclarent que si, contre tout

calcul, il pouvait résulter de cet événement un danger réel

quelconque, ils seraient prêts à donner au Roi de France et à la

nation Française, ou à tout autre gouvernement attaqué, dès que la

demande en serait formée, les secours nécessaires pour rétablir la

tranquillité publique, et à faire cause commune contre tous ceux

qui entreprendraient de la compromettre.

La présente déclaration, insérée au Protocole du congrès réuni à

Vienne, dans sa séance du 13 mars 1815, sera rendue publique.

Fait et certifié véritable par les plénipotentiaires des huit

puissances signataires du traité de Paris, à Vienne, le 13 mars

1815.

Suivent les signatures, dans l'ordre alphabétique des cours.

|Le Prince de METTERNICH,

Autriche |

|Le Baron de WESSEMBERG.

Espagne P. Gomez LABRADOR.

|Le Prince de TALLEYRAND;

|Le Duc D'ALBERG,

France |

|LATOUR-DUPIN,

|Le Comte Alexis de NOAILLES.

|WELLINGTON,

|CLANCARTY,

Grande Bretagne |

|CATHCART,

|STEWART.

|Le Comte PALMELA,

Portugal |SALDANHA,

|LOBO.

|Le Prince de HARDENBERG,

Prusse |

|Le Baron de HUMBOLDT.

|Le Comte de RASOUMOWSKI,

Russie |Le Comte de STAKELBERG,

|Le Comte de NESSELRODE.

Suède LOWENHIELM.

Cette déclaration, qui fera sans doute un jour l'étonnement de la

postérité, fut commentée et réfutée victorieusement par l'Empereur

lui-même. M. le Comte Boulay, à qui on attribua le rapport suivant, n'y

eut d'autre part que d'en resserrer le cadre et d'en adoucir quelques

expressions.

_Rapport de la commission des présidens du conseil d'état_.

En conséquence du renvoi qui lui a été fait, la commission composée

des présidens des sections du conseil d'état, a examiné la

déclaration du 13 mars, le rapport du ministre de la police

générale, et les pièces qu'il y a jointes.

La déclaration est dans une forme inusitée, conçue dans des termes

si étranges, exprime des idées tellement anti-sociales, que la

commission était portée à la regarder comme une de ces productions

supposées, par lesquelles des hommes méprisables cherchent à égarer

les esprits, et à faire prendre le change à l'opinion publique.

Mais la vérification des procès-verbaux dressés à Metz et des

interrogatoires des courriers, n'a pas permis de douter que l'envoi

de cette déclaration n'eût été fait par les membres de la légation

Française à Vienne; et elle doit conséquemment être considérée

comme adoptée et signée par eux.

C'est sous ce dernier point de vue, que la commission a cru devoir

d'abord examiner cette production qui n'a point de modèle dans les

annales de la diplomatie, et dans laquelle des Français, des hommes

revêtus du caractère public le plus respectable, commencent par une

espèce de mise hors la loi, par une provocation à l'assassinat de

l'Empereur Napoléon.

Nous disons, avec le ministre de la police, que cette déclaration

est l'ouvrage des plénipotentiaires Français, parce que ceux

d'Autriche, de Russie, de Prusse, d'Angleterre, n'ont pu signer un

acte que les souverains et les peuples auxquels ils appartiennent,

s'empresseraient de désavouer.

Et d'abord, ces plénipotentiaires, co-opérateurs pour la plupart du

traité de Paris, savent que Napoléon y a été reconnu, comme

conservant le titre d'_Empereur_, et comme _souverain de l'île

d'Elbe_; ils l'auraient désigné par ces titres, et ne se seraient

écartés, ni au fond ni dans la forme, du respectueux égard qu'ils

imposent.

Ils auraient senti que, d'après les lois des nations, le prince le

moins fort par l'étendue ou la population de ses états, jouit,

quant à son caractère politique et civil, des droits appartenans à

tout prince souverain, à l'égard du monarque le plus puissant; et

Napoléon, reconnu sous le titre d'Empereur et en qualité de prince

souverain, par toutes les puissances, n'était pas plus qu'aucune

d'elles, justiciable du congrès de Vienne.

L'oubli de ces principes, impossible à supposer dans des

plénipotentiaires qui pèsent les droits des nations avec réflexion,

sagesse et maturité, n'a rien d'étonnant, quand il est manifesté

par des ministres Français, à qui leur conscience reproche plus

d'une trahison, chez qui la crainte a produit l'emportement, et

dont les remords égarent la raison.

Ceux-là ont pu risquer la fabrication, la publication d'une pièce

telle que la prétendue déclaration du 13 mars, dans l'espoir

d'arrêter la marche de Napoléon, et d'abuser le peuple Français sur

les vrais sentimens des puissances étrangères.

Mais il ne leur est pas donné de juger, comme elles, le mérite

d'une nation qu'ils ont méconnue, trahie, livrée aux armes de

l'étranger.

Cette nation brave et généreuse se révolte contre tout ce qui porte

le caractère de la lâcheté et de l'oppression; ses affections

s'exaltent, quand leur objet est menacé ou atteint par une grande

injustice; et l'assassinat auquel provoquent les premières phrases

de la déclaration du 13 mars, ne trouvera de bras pour l'accomplir,

ni parmi les vingt-cinq millions de Français dont la majorité a

suivi, gardé, protégé Napoléon, de la Méditerranée à sa capitale,

ni parmi les dix-huit millions d'Italiens, les six millions de

Belges ou Riverains du Rhin, et les peuples nombreux d'Allemagne,

qui, dans cette conjoncture solennelle, n'ont prononcé son nom

qu'avec un souvenir respectueux, ni un seul de la nation Anglaise

indignée, dont les honorables sentimens désavouent le langage qu'on

a osé prêter aux souverains.

Les peuples de l'Europe sont éclairés; ils jugent les droits de

Napoléon, les droits des princes alliés, et ceux des Bourbons.

Ils savent que la convention de Fontainebleau est un traité entre

souverains. Sa violation, l'entrée de Napoléon sur le territoire

français, ne pouvaient, comme toute infraction à un acte

diplomatique, comme toute invasion hostile, amener qu'une guerre

ordinaire, dont le résultat ne peut être, quant à la personne, que

d'être vainqueur ou vaincu, libre ou prisonnier de guerre; quant

aux possessions, de les conserver ou de les perdre, de les

accroître ou de les diminuer; et que toute pensée, toute menace,

tout attentat contre la vie d'un prince en guerre contre un autre,

est une chose inouïe dans l'histoire des nations et des cabinets de

l'Europe.

À la violence, à l'emportement, à l'oubli des principes qui

caractérisent la déclaration du 13 mars, on reconnaît les envoyés

du même prince, les organes des mêmes conseils, qui, par

l'ordonnance du 6 mars, mettaient aussi Napoléon hors la loi,

appelaient aussi sur lui les poignards des assassins, promettaient

aussi un salaire à qui apporterait sa tête.

Et, cependant, qu'a fait Napoléon? il a honoré par sa sécurité les

hommes de toutes les nations, qu'insultait l'infâme mission à

laquelle on voulait les appeler; il s'est montré modéré, généreux,

protecteur envers ceux-là même qui avaient dévoué sa tête à la

mort.

Quand il a parlé au général Excelmans, marchant vers la colonne qui

suivait de près Louis-Stanislas-Xavier; au général comte d'Erlon,

qui devait le recevoir à Lille; au général Clausel qui allait à

Bordeaux, où se trouvait la duchesse d'Angoulême; au général

Grouchy, qui marchait pour arrêter les troubles civils excités par

le duc d'Angoulême; partout, enfin, des ordres ont été donnés par

l'Empereur pour que les personnes fussent respectées et mises à

l'abri de toute attaque, de tout danger, de toute violence, dans

leur marche sur le territoire français, et au moment où elles le

quitteraient.

Les nations et la postérité jugeront de quel côté a été, dans cette

grande conjoncture, le respect pour les droits des peuples et des

souverains, pour les règles de la guerre, les principes de la

civilisation, les maximes des lois civiles et religieuses; elles

prononceront entre Napoléon et la maison de Bourbon.

Si, après avoir examiné la prétendue déclaration du congrès sous ce

premier aspect, on la discute dans ses rapports avec les

conventions diplomatiques, avec le traité de Fontainebleau du 11

avril, ratifié par le gouvernement Français, on trouvera que la

violation n'est imputable qu'à ceux-là même qui la reprochent à

Napoléon.

Le traité de Fontainebleau a été violé par les puissances alliées

et par la maison de Bourbon, en ce qui touche l'Empereur Napoléon

et sa famille, en ce qui touche les droits et les intérêts de la

nation française:

1°. L'Impératrice Marie-Louise et son fils devaient obtenir des

passe-ports et une escorte pour se rendre près de l'Empereur: et

loin d'exécuter cette promesse, on a séparé violemment l'épouse de

l'époux, le fils du père, et cela dans les circonstances

douloureuses où l'âme la plus forte a besoin de chercher de la

consolation et du support au sein de sa famille et des affections

domestiques.

2°. La sûreté de Napoléon, de la famille impériale et de leur suite

était garantie (art. 14 du traité) par toutes les puissances; et

des bandes d'assassins ont été organisées en France sous les yeux

du gouvernement Français et même par ses ordres (comme le prouvera

bientôt la procédure solennelle contre le sieur de Maubreuil), pour

attaquer et l'Empereur, et ses frères, et leurs épouses; à défaut

du succès qu'on espérait de cette première branche de complot, une

émeute a été disposée à Orgon, sur la route de l'Empereur, pour

essayer d'attenter à ses jours par les mains de quelques brigands:

on a envoyé en Corse, comme gouverneur, un sicaire de Georges, le

sieur Brulart, élevé exprès au grade de maréchal-de-camp, connu en

Bretagne, en Anjou, en Normandie, dans la Vendée, dans toute

l'Angleterre, par le sang qu'il a répandu, afin qu'il préparât et

assurât le crime; et en effet, plusieurs assassins isolés ont tenté

à l'île d'Elbe de gagner, par le meurtre de Napoléon, le coupable

et honteux salaire qui leur était promis.

3°. Les duchés de Parme et de Plaisance étaient donnés en toute

propriété à Marie-Louise, pour elle, son fils et ses descendans; et

après de longs refus de les mettre en possession, on a consommé

l'injustice par une spoliation absolue, sous le prétexte illusoire

d'un échange sans évaluation, sans proportion, sans souveraineté,

sans consentement; et les documens existant aux relations

extérieures, que nous nous sommes fait représenter, prouvent que

c'est sur les instigations, sur les instances, par les intrigues du

Prince de Bénévent, que Marie-Louise et son fils ont été

dépouillés.

4°. Il avait été donné au prince Eugène, fils adoptif de Napoléon,

qui a honoré la France qui le vit naître, et conquis l'affection de

l'Italie qui l'adopta, un établissement convenable, hors de France,

et il n'a rien obtenu.

5°. L'Empereur avait (art. 3 du traité) stipulé, en faveur des

braves de l'armée, la conservation de leur dotation sur le mont

Napoléon; il avait réservé, sur le domaine extraordinaire et sur

les fonds restans de sa liste civile, des moyens de récompenser ses

serviteurs, de payer les soldats qui s'attachaient à sa destinée.

Tout a été enlevé, réservé par les ministres des Bourbons. Un agent

des militaires français est allé inutilement à Vienne réclamer pour

eux la plus sacrée des propriétés, le prix de leur courage et de

leur sang.

6°. La conservation des biens, meubles et immeubles de la famille

de l'Empereur, est stipulée par ce même traité, art. 6; et elle a

été dépouillée des uns et des autres, savoir: à main armée en

France par des brigands commissionnés; en Italie, par la violence

des chefs militaires; dans les deux pays, par des séquestres et des

saisies solennellement ordonnés.

7°. L'Empereur Napoléon devait recevoir deux millions, et sa

famille deux millions cinq cents mille francs par an, selon la

répartition établie art. 6 du traité, et le gouvernement Français a

constamment refusé d'acquitter ces engagemens; et Napoléon se

serait vu bientôt réduit à licencier sa garde fidèle, faute de

moyens pour assurer sa paie, s'il n'eût trouvé, dans les

reconnaissans souvenirs des banquiers de Gènes et de l'Italie,

l'honorable ressource d'un prêt de douze millions qui lui fut

offert.

8°. Enfin, ce n'était point sans motif qu'on voulait par tous les

moyens éloigner de Napoléon les compagnons de sa gloire, modèles de

dévouement et de constance, garans inébranlables de sa sûreté et de

sa vie. L'île d'Elbe lui était assurée en toute propriété (art. 3

du traité); et la résolution de l'en dépouiller, désirée par les

Bourbons, sollicitée par leurs agens, avait été prise au Congrès.

Et si la Providence n'y eût pourvu dans sa justice, l'Europe aurait

vu attenter à la personne, à la liberté de Napoléon, relégué

désormais à la merci de ses ennemis, loin de sa famille, séparé de

ses serviteurs, ou à Sainte-Lucie ou à Sainte-Hélène qu'on lui

assignait pour prison.

Et quand les puissances alliées, cédant aux voeux imprudens, aux

instances cruelles des agens de la maison de Bourbon, ont

condescendu à la violation du contrat solennel sur la foi duquel

Napoléon avait dégagé la nation française de ses sermens; quand

lui-même et tous les membres de sa famille, se sont vus menacés,

atteints dans leurs personnes, dans leurs propriétés, dans leurs

affections, dans tous les droits stipulés en leur faveur, comme

princes, dans ceux même assurés par les lois aux simples citoyens,

que devait faire Napoléon?

Devait-il, après avoir enduré tant d'offenses, supporté tant

d'injustices, consentir à la violation complète des engagemens pris

avec lui? et se résignant personnellement au sort qu'on lui

préparait, abandonner encore son épouse, son fils, sa famille, ses

serviteurs fidèles à leur affreuse destinée?

Une telle résolution semble au-dessus des forces humaines; et

pourtant Napoléon aurait pu la prendre, si la paix, le bonheur de

la France, eussent été le prix de ce nouveau sacrifice. Il se

serait encore dévoué pour le peuple Français, duquel (ainsi qu'il

veut le déclarer à l'Europe) il se fait gloire de tout tenir,

auquel il veut tout rapporter, à qui seul il veut répondre de ses

actions et dévouer sa vie.

C'est pour la France seule, et pour lui éviter les malheurs d'une

guerre intestine, qu'il abdiqua la couronne en 1814. Il rendit au

peuple Français les droits qu'il tenait de lui; il le laissa libre

de se choisir un nouveau maître, et de fonder sa liberté et son

bonheur sur des institutions protectrices de l'un et de l'autre.

Il espérait, pour la nation, la conservation de tout ce qu'elle

avait acquis par vingt-cinq années de combats et de gloire,

l'exercice de sa souveraineté dans le choix d'une dynastie et dans

la stipulation des conditions auxquelles elle serait appelée à

régner.

Il attendait du nouveau gouvernement le respect pour la gloire des

armées, les droits des braves, la garantie de tous les intérêts

nouveaux, de ces intérêts nés et maintenus depuis un quart de

siècle, résultant de toutes les lois politiques et civiles,

observées, révérées depuis ce tems, parce qu'elles sont identifiées

avec les moeurs, les habitudes, les besoins de la nation.

Loin de là, toute idée de la souveraineté du peuple a été écartée.

Le principe sur lequel a reposé toute la législation publique et

civile depuis la révolution, a été écarté également.

La France a été traitée comme un pays révolté, reconquis par les

armes de ses anciens maîtres, et asservi de nouveau à une

domination féodale.

On a imposé à la France une loi constitutionnelle, aussi facile à

éluder qu'à révoquer, et dans la forme des simples ordonnances

royales, sans consulter la nation, sans entendre même ces corps

devenus illégaux, fantôme de représentation nationale.

La violation de cette Charte n'a été restreinte que par la timidité

du gouvernement; l'étendue de ses abus d'autorité n'a été bornée

que par sa faiblesse.

La dislocation de l'armée, la dispersion de ses officiers, l'exil

de plusieurs, l'avilissement des soldats, la suppression de leurs

dotations, la privation de leur solde ou de leur retraite, la

réduction des traitemens des légionnaires, le dépouillement de

leurs honneurs, la prééminence des décorations de la monarchie

féodale, le mépris des citoyens désignés de nouveau sous le nom de

tiers-état, le dépouillement préparé et déjà commencé des

acquéreurs de biens nationaux, l'avilissement actuel de la valeur

de ceux qu'on était obligé de vendre, le retour de la féodalité

dans ses titres, ses priviléges, ses droits utiles, le

rétablissement des principes ultramontains, l'abolition des

libertés de l'église Gallicane, l'anéantissement du concordat, le

rétablissement des dîmes, l'intolérance renaissante d'un culte

exclusif, la domination d'une poignée de nobles sur un peuple

accoutumé à l'égalité: voilà ce que les ministres des Bourbons ont

fait, ou voulaient faire pour la France.

C'est dans de telles circonstances que l'Empereur Napoléon a quitté

l'île d'Elbe: tels sont les motifs de la détermination qu'il a

prise et non la considération de ses intérêts personnels, si

faibles près de lui, comparés aux intérêts de la nation à qui il a

consacré son existence.

Il n'a pas apporté la guerre au sein de la France; il y a, au

contraire, éteint la guerre que les propriétaires de biens

nationaux, formant les quatre cinquièmes des propriétaires

français, auraient été forcés de faire à leurs spoliateurs; la

guerre que les citoyens opprimés, abaissés, humiliés par les

nobles, auraient été forcés de déclarer à leurs oppresseurs; la

guerre que les protestans, les juifs, les hommes des cultes divers

auraient été forcés de soutenir contre leurs persécuteurs.

Il est venu délivrer la France, et c'est aussi comme libérateur

qu'il y a été reçu.

Il est arrivé presque seul; il a parcouru deux cent vingt lieues

sans obstacles, sans combats, et a repris sans résistance, au

milieu de la capitale et des acclamations de l'immense majorité des

citoyens, le trône délaissé par les Bourbons, qui, dans l'armée,

dans leur maison, dans les gardes nationales, dans le peuple, n'ont

pu armer personne pour essayer de s'y maintenir.

Et cependant, replacé à la tête de la nation qui l'avait déjà

choisi trois fois, qui vient de le désigner une quatrième fois par

l'accueil qu'elle lui fait dans sa marche et son arrivée

triomphale; de cette nation par laquelle et pour l'intérêt de

laquelle il veut régner; que veut Napoléon? ce que veut le peuple

Français: l'indépendance de la France, la paix intérieure, la paix

avec tous les peuples, l'exécution du traité de Paris, du 30 mai

1814.

Qu'y a-t-il donc désormais de changé dans l'état d'Europe, et dans

l'espoir du repos qui lui était promis? Quelle voix s'élève pour

demander ces secours qui, suivant la déclaration, ne doivent être

donnés qu'autant qu'ils seront réclamés?

Il n'y a rien de changé, si les puissances alliées reviennent,

comme on doit l'attendre d'elles, à des sentimens justes, modérés;

si elles reconnaissent que l'existence de la France dans un état

respectable et indépendant, aussi éloignée de conquérir que d'être

conquise, de dominer que d'être asservie, est nécessaire à la

balance des grands royaumes, comme à la garantie des petits états.

Il n'y a rien de changé, si, n'essayant pas de contraindre la

France à reprendre, avec une dynastie dont elle ne peut plus

vouloir, les chaînes féodales qu'elle a brisées, à se soumettre à

des prétentions seigneuriales ou ecclésiastiques dont elle est

affranchie, on ne veut pas lui imposer des lois, s'immiscer dans

ses affaires intérieures, lui assigner une forme de gouvernement,

lui donner des maîtres au gré des intérêts et des passions de ses

voisins.

Il n'y a rien de changé, si, quand la France est occupée de

préparer le nouveau pacte social qui garantira la liberté de ses

citoyens, le triomphe des idées généreuses qui dominent en Europe

et qui ne peuvent plus y être étouffées, on ne la force pas de se

distraire, pour combattre, de ces pacifiques pensées et des moyens

de prospérité intérieurs, auxquels le peuple et son chef veulent se

consacrer dans un heureux accord.

Il n'y a rien de changé, si, quand la nation française ne demande

qu'à rester en paix avec l'Europe entière, une injuste coalition ne

la force pas de défendre, comme elle a fait en 1792, sa volonté, et

ses droits, et son indépendance, et le souverain de son choix.

Cette éloquente réfutation, pleine de faits irrécusables et de

raisonnemens sans réplique, n'était déjà plus nécessaire. L'honneur

français avait jugé et condamné le congrès de Vienne et sa déclaration.

Lorsque cette déclaration parut, la France pâlit; elle fut étonnée,

effrayée des malheurs que lui présageait l'avenir, et gémit d'être

exposée à subir une nouvelle guerre pour un seul homme.

Cette première impression passée, son orgueil, sa vertu s'indignèrent

que les alliés eussent osé concevoir la pensée qu'elle céderait à leurs

menaces et consentirait lâchement à leur livrer Napoléon.

Napoléon n'eût-il été qu'un simple citoyen, il aurait suffi qu'on eût

voulu violer d'autorité dans sa personne les droits des hommes et des

nations, pour que les Français, ceux-là du moins qui sont dignes de ce

nom, se fussent crus obligés de le protéger et de le défendre.

Mais Napoléon n'était point seulement un simple citoyen, il était le

chef de la France; c'était pour l'avoir agrandie par ses conquêtes,

illustrée par ses victoires, que les étrangers proscrivaient sa tête; et

les âmes les plus timides comme les plus généreuses se firent un devoir

sacré de le placer sous la sauvegarde de la nation et de l'honneur

français.

Ainsi, la déclaration du congrès, au lieu d'intimider la France, accrut

son courage; au lieu d'isoler Napoléon des Français, elle resserra

davantage les liens qui les unissaient; au lieu d'appeler sur sa tête la

vindicte publique, elle la rendit plus précieuse et plus chère.

Si Napoléon, mettant à profit ses sentimens généreux, eût dit aux

Français: «Vous m'avez rendu la couronne, les étrangers veulent me

l'arracher, je suis prêt à la défendre ou à la déposer, parlez:» la

nation entière aurait entendu le langage de Napoléon, et se serait levée

pour faire respecter le souverain de son coeur et de son choix.

Mais Napoléon avait d'autres pensées: il regardait la déclaration du

Congrès comme un acte de circonstance, qui avait eu pour objet, à

l'époque où il fut souscrit par les alliés, de soutenir le courage des

royalistes, et de rendre aux Bourbons la confiance et la force morale

qu'ils avaient perdues.

Il pensait que son entrée à Paris et l'entière pacification du midi,

avaient entièrement changé l'état des choses; et il espérait que les

étrangers finiraient par le reconnaître, lorsqu'ils seraient convaincus

qu'il avait été rétabli sur le trône par l'assentiment unanime des

Français, et que ses idées de conquête et de domination avaient fait

place au désir réel de respecter le repos et l'indépendance de ses

voisins, et de vivre avec eux en bonne harmonie.

Il calculait enfin qu'il était de la sagesse et de l'intérêt des alliés

de ne point s'engager dans une guerre dont les résultats ne pouvaient

leur être favorables: «Ils sentiront qu'ils n'auront point affaire,

cette fois, à la France de 1814; et que leurs succès, s'ils parvenaient

à en obtenir, ne seraient plus décisifs, et ne serviraient qu'à rendre

la guerre plus opiniâtre et plus meurtrière: tandis que, si la victoire

me favorise, je puis redevenir aussi redoutable que jamais. J'ai pour

moi la Belgique, les provinces du Rhin, et avec une proclamation et un

drapeau tricolor, je les révolutionnerais en vingt-quatre heures.»

Le traité du 25 mars, par lequel les grandes puissances, en renouvelant

les dispositions du traité de Chaumont, s'engageaient derechef à ne

point déposer les armes, tant que Napoléon serait sur le trône, ne lui

parut que la conséquence naturelle de l'acte du 13 mars et de l'opinion

erronée que les alliés s'étaient formés de la France. Il pensa qu'il ne

changerait rien à l'état de la question, et se détermina, malgré ce

traité et l'affront fait à ses premières ouvertures, de tenter,

itérativement, de faire entendre à Vienne le langage de la vérité, de la

raison et de la paix.

M. le baron de Stassart, ancien auditeur au conseil d'état, ancien

préfet, était devenu, depuis la restauration, chambellan d'Autriche ou

de Bavière: il se trouvait à Paris. L'Empereur, espérant qu'il pourrait,

à la faveur de sa qualité de chambellan, pénétrer jusqu'à Vienne, le

chargea d'une mission pour l'Impératrice Marie-Louise, et de nouvelles

dépêches pour l'Empereur d'Autriche. Napoléon en même tems eut recours à

un autre moyen: il connaissait les rapports et les liaisons de MM. D. de

Saint-L*** et de Mont*** avec le prince de Talleyrand; et persuadé que

M. de Talleyrand leur ferait obtenir l'autorisation de se rendre à

Vienne, il résolut de les y envoyer. Il ne se dissimulait point qu'ils

n'accepteraient cette mission que pour servir plus à l'aise la cause

royale: mais peu lui importait leurs intrigues avec le Roi, pourvu

qu'ils remissent et reportassent avec exactitude les dépêches qui leur

seraient confiées[92].

Le Roi, et ce qui se passait à Gand, ne l'intéressaient d'ailleurs que

médiocrement; c'était sur Vienne que se reportaient ses regards

inquiets; et convaincu de l'influence que pouvait y exercer M. de

Talleyrand, il chargea spécialement M. *** de lui offrir ses bonnes

grâces et de l'argent, s'il voulait abandonner les Bourbons, et faire

tourner, au profit de la cause impériale, ses talens et son expérience.

L'Empereur qui ne cessait point d'espérer que ses soins, le tems et la

réflexion pourraient amener quelques changement dans les résolutions des

alliés, n'apprit pas, sans un extrême déplaisir, que le Roi de Naples

avait commencé les hostilités.

Ce prince, depuis long-tems, était mécontent de la complaisance avec

laquelle les monarques alliés écoutaient les protestations de la France,

de la Savoie et de l'Espagne; et quoique sa couronne lui eût été

garantie par un pacte solennel avec l'Autriche et par des déclarations

formelles de la Russie et de l'Angleterre, il prévoyait que le dogme de

la légitimité l'emporterait sur la foi des traités, et que l'Autriche,

quoiqu'ayant intérêt à ne point laisser placer une couronne de plus dans

la maison des Bourbons, serait obligée de souscrire à la volonté unanime

des autres puissances.

La crainte d'être renversé du trône et la résolution de s'y maintenir,

obsédaient donc Joachim, lorsque la nouvelle de l'heureux débarquement

de Napoléon parvint à Naples.

L'horreur que la domination Autrichienne inspirait aux Italiens,

l'attachement qu'ils avaient conservé à Napoléon, la joie qu'ils firent

éclater en apprenant son départ de l'île d'Elbe, persuadèrent au Roi

qu'il lui serait facile de soulever l'Italie; et il se flatta d'amener

les alliés, soit par la force des armes, soit par la voie des

négociations, à lui garantir irrévocablement la possession de son

royaume. Voulant, d'un autre côté, se ménager, en cas de non succès, la

protection de Napoléon, il lui dépêcha secrètement un émissaire pour le

féliciter, et lui annoncer que, dans l'intention de seconder ses

opérations, il allait attaquer les Autrichiens, et que si la victoire

répondait à ses voeux, il irait bientôt le rejoindre avec une armée

formidable: «enfin, lui écrivait-il, le moment de réparer mes torts

envers Votre Majesté et de lui prouver mon dévouement, est arrivé; je ne

le laisserai point échapper.»

Cette lettre que je déchiffrai, parvint à l'Empereur à Auxerre; et

l'Empereur enjoignit sur-le-champ au Roi de continuer à faire ses

préparatifs, mais d'attendre, pour commencer les hostilités, qu'il lui

en eût donné le signal. L'impatience et l'impétuosité naturelle de ce

prince ne lui permirent même point d'attendre la réponse de Napoléon; et

quand ses dépêches arrivèrent, le gant était jeté.

Pour mieux déguiser ses projets, Joachim avait appelé, aussitôt la

nouvelle du débarquement de Napoléon, les ambassadeurs d'Autriche et

d'Angleterre, et leur avait assuré qu'il resterait fidèle à ses

engagemens. Quand il eut rassemblé son armée (mise en mouvement sous le

prétexte de renforcer ses troupes dans la marche d'Ancone), il fondit à

l'improviste sur les Autrichiens, et annonça aux Italiens, par une

proclamation datée de Rimini le 31 mars, qu'il avait pris les armes pour

affranchir l'Italie du joug de l'étranger, et lui rendre son

indépendance et son antique liberté.

ITALIENS! leur dit-il, le moment est venu où de grandes destinées

doivent s'accomplir. La Providence vous appelle enfin à devenir un

peuple indépendant; un seul cri retentit des Alpes jusqu'au détroit

de Scilla: _l'indépendance de l'Italie_. De quel droit les

étrangers veulent-ils vous ravir votre indépendance, le premier

droit et le premier bienfait de tous les peuples?

[...]

Jadis, maîtres du monde, vous avez expié cette funeste gloire par

une oppression de vingt siècles. Qu'aujourd'hui votre gloire soit

de n'avoir plus de maîtres.

[...]

Quatre-vingt mille Italiens accourent à vous sous le commandement

de leur Roi. Ils jurent de ne pas se reposer que l'Italie ne soit

libre. Italiens de toutes les contrées! secondez leurs efforts

magnanimes... que ceux qui ont porté les armes les reprennent, que

la jeunesse inaccoutumée s'exerce à les manier, que tous les amis

de la patrie élèvent une voix généreuse pour la liberté.

[...] L'Angleterre pourrait-elle vous refuser son suffrage, elle

dont le plus beau titre de gloire est de répandre ses trésors et

son sang pour l'indépendance et la liberté des peuples?

[...]

Je fais un appel à tous les braves, pour qu'ils viennent combattre

avec moi; je fais un appel à tous les hommes éclairés pour que,

dans le silence des passions, ils préparent la constitution et les

lois qui désormais doivent régir l'heureuse et indépendante

Italie...

Cette proclamation, au grand étonnement de l'Italie et de la France, ne

prononça point seulement le nom de Napoléon. Elle garda le plus profond

silence sur son retour, sur ses intelligences avec Joachim, et sur les

espérances que leurs efforts combinés devaient inspirer.

Cependant Joachim n'ignorait point l'ascendant que le nom de Napoléon

exerçait sur l'esprit et le courage des Italiens. Mais il savait aussi

que ce nom était odieux aux Anglais; et il n'osa point l'invoquer, dans

la crainte de leur déplaire. Il crut qu'il était assez puissant par

lui-même pour s'isoler de l'Empereur, et qu'il lui suffirait de se

montrer en armes à la nation Italienne et de lui offrir l'indépendance,

pour la soulever à son gré. Il se trompa: c'était de Napoléon qu'il

empruntait toute sa force; personnellement, il ne jouissait en Italie

d'aucune influence, d'aucune considération. On ne pouvait lui pardonner

d'avoir trahi en 1814 son beau-frère et son bienfaiteur, et révélé en

1815 à l'Autriche la conjuration patriotique de Milan[93].

Les Italiens prévenus n'osèrent point se confier en lui; ses intentions

leur parurent louches, ses promesses vagues, ses ressources incertaines;

et ils restèrent paisibles spectateurs du combat.

Ce n'est point en effet avec des réticences qu'on séduit et qu'on

entraîne les peuples: il faut, pour les subjuguer, convaincre leur

raison et leurs coeurs; et le coeur et la raison ne comprennent point

d'autre langage que celui de la droiture et de la vérité.

Malheureusement ce langage n'était plus connu de Murat. Depuis son

avènement au trône, il avait adopté le système de dissimulation et de

duplicité qui caractérise assez généralement la politique Italienne.

Cette politique rétrécie, qui se nourrit d'astuce et de temporisation,

était incompatible avec le sang Français qu'il portait dans ses veines;

et les combats continuels que se livraient ses nouveaux penchans et la

pétulance naturelle de son caractère, mettaient sans cesse en

contradiction ses paroles et ses actions, et l'entraînaient dans de

fausses routes, où il devait finir par s'égarer et se perdre.

Néanmoins, telle est la puissance magique de ces mots sacrés de

_liberté_ et de _patrie_, que Murat ne les prononça pas en vain. Bologne

et quelques villes se déclarèrent pour lui; et une foule de jeunes

Italiens accoururent se ranger sous ses drapeaux. La victoire favorisa

leurs premiers pas: mais Napoléon ne s'abusa point; le moment avait été

mal choisi; il prévit la défection ou la perte de Murat; et ce qui se

passa au-delà des Alpes, ne lui inspira plus que du dégoût. Dès lors, il

s'occupa avec plus d'ardeur que jamais, des moyens de lutter seul contre

ses adversaires, dont les démonstrations commençaient à devenir

menaçantes.

Le gouvernement royal, par crainte et par économie, avait désorganisé

l'armée, réduit à moitié les régimens, changé leurs dénominations, et

disséminé les soldats dans de nouveaux bataillons.

Napoléon rétablit les régimens sur l'ancien pied; il leur rendit ces

glorieux surnoms d'_Invincible_, d'_Incomparable_, de _Terrible_, d'_Un

contre Dix_, etc. etc., qu'ils avaient acquis, mérité sur le champ de

bataille. Il rappela sous leurs drapeaux les braves qui en avaient été

exilés, et l'armée, forte à peine de quatre-vingt mille hommes, compta

bientôt dans ses cadres près de deux cents mille combattans.

Les marins et les gardes-côtes, dont le courage s'était signalé si

brillamment dans les plaines de Lutzen et de Bautzen, furent réunis sous

le commandement de leurs officiers, et formèrent une masse de quinze à

dix-huit mille hommes, destinés à protéger nos établissemens maritimes,

ou à renforcer, en cas de besoin, l'armée active.

La cavalerie de la garde impériale et les vieux grenadiers ouvrirent

leurs rangs à dix mille soldats d'élite; l'artillerie légère fut

réorganisée, et la jeune garde augmentée de plusieurs régimens.

Mais il ne suffisait point de rendre à l'armée les forces qu'on lui

avait ôtées; il fallait encore réparer son dénuement: les fantassins

manquaient d'armes et d'habillemens; les cavaliers n'avaient ni selles

ni chevaux.

L'Empereur y pourvut.

Des achats et des levées de chevaux s'opérèrent à la fois dans tous les

départemens.

La gendarmerie, en cédant les dix mille chevaux qu'elle possédait, et

qu'elle remplaça sur-le-champ, fournit, à la grosse cavalerie, des

chevaux tout dressés, qui, en dix jours de tems, portèrent au complet

ses nombreux escadrons.

De vastes ateliers d'habillement, de fabriques d'armes, de construction,

s'ouvrirent à la fois et de toutes parts.

L'Empereur, chaque matin, se faisait rendre compte du nombre des

ouvriers et du produit de leur travail; il savait combien il fallait de

tems à un tailleur pour confectionner un habillement, à un charron pour

construire un affût, à un armurier pour monter un fusil. Il connaissait

la quantité des armes en bon ou en mauvais état que renfermaient les

arsenaux. «Vous trouverez, écrivait-il au ministre de la guerre, dans

tel arsenal, tant de vieux fusils et tant de démolitions. Mettez-y cent

ouvriers, et dans huit jours, armez-moi cinq cents hommes.» Telle était

l'étendue et la variété du génie de Napoléon, qu'il s'élevait, sans

effort, aux plus hautes abstractions de l'art de gouverner, et

descendait, avec la même facilité, aux plus minces détails de

l'administration.

Des commissions extraordinaires furent chargées en même tems de faire

réparer et fortifier les places frontières. Elles s'occupaient nuit et

jour de cette importante opération. Mais le plus léger retard paraissait

à l'Empereur un siècle d'attente, et fréquemment il mettait lui-même la

main à l'ouvrage. Il connaissait parfaitement la nature des

fortifications de chaque place, le nombre d'hommes qu'elle devait

contenir, les approches qu'il fallait défendre; et en quelques heures,

il déterminait ce que l'ingénieur le plus expérimenté aurait eu peine à

concevoir et à régler en plusieurs jours. Et qu'on ne croye pas que les

travaux qu'il ordonnait ainsi se ressentaient de sa précipitation. Il

avait, à la tête de son cabinet topographique, l'un des premiers

officiers du génie de France, le général Bernard; et ce général, trop

brave, trop loyal pour être flatteur, ne se lassait point d'admirer les

connaissances profondes que l'Empereur possédait dans l'art des

fortifications, et l'heureuse et rapide application qu'il savait en

faire.

Le zèle et la réunion des efforts de ces commissions et de l'Empereur,

produisirent, en peu de tems, des résultats vraiment miraculeux. La

France entière ressemblait à un camp retranché. Napoléon, dans des

articles de sa composition, rendait un compte fréquent des progrès de

l'armement des places et des travaux défensifs. Je vais transcrire ici

un de ces articles, qui, au mérite de peindre beaucoup mieux que je ne

pourrais le faire, l'aspect de la France à cette époque, me paraît

propre à faire concevoir la bouillante activité de Napoléon, et

l'immensité des objets qu'embrassaient ses regards.

Toutes les places de la frontière du Nord, depuis Dunkerque jusqu'à

Charlemont, sont armées et approvisionnées; les écluses sont mises

en état, et les inondations seront tendues au premier mouvement

d'hostilité; des ouvrages de campagne ont été ordonnées dans la

forêt de Monnaie; les mesures sont prises pour faire des

retranchemens dans les différens passages de la forêt d'Aregonne;

toutes les places de la Lorraine sont en état; des retranchemens

sont construits aux cinq passages des Vosges; les forteresses de

l'Alsace sont armées; des ordres sont donnés pour la défense du

passage du Jura et de toutes les frontières des Alpes. On met en

état les passages de la Somme, qui sont en troisième ligne. Dans

l'intérieur, les places de Guise, la Ferté, Vitry, Soissons,

Château-Thierry, Langres, s'arment et se fortifient. On a même

ordonné que des ouvrages fussent construits sur les hauteurs de

Montmartre et de Ménilmontant et armés de trois cents bouches à

feu; ils seront en terre d'abord, et successivement on leur donnera

la solidité des fortifications permanentes.

Sa Majesté a ordonné que la place de Lyon fût mise en état de

défense; une tête-de-pont sera établie aux Broteaux. Le pont-levis

de la Guillotière se rétablit. L'enceinte entre la Saône et le

Rhône sera armée; quelques redoutes sont adaptées pour être

construites en avant de cette enceinte. Une redoute sera construite

sur la hauteur de Pierre-en-Scize pour appuyer un ouvrage qui ferme

la ville sur la rive droite. Les hauteurs qui dominent le quartier

St Jean sur la rive droite de la Saône, seront défendues par

plusieurs redoutes; un armement de quatre-vingt pièces de canon,

avec les approvisionnemens nécessaires, est dirigé sur Lyon.

Sisteron et le Pont Saint-Esprit seront mis en état de défense.

Huit armées, ou corps d'observations sont formées, savoir:

L'armée du Nord;

L'armée de la Moselle;

L'armée du Rhin;

Le corps d'observation du Jura, qui se réunit à Belfort;

L'armée des Alpes, qui se réunit à Chambéry;

Le corps d'observation des Pyrénées, qui se réunit à Perpignan et à

Bordeaux;

Et l'armée de réserve, qui se réunit à Paris et à Laon.

Les anciens militaires marchent partout, animés du plus grand

enthousiasme, et viennent compléter nos cent vingt régimens

d'infanterie. Les marchés passés depuis un mois pour les remontes,

s'exécutent rapidement et auront porté très incessamment nos

soixante et dix régimens de cavalerie au grand complet. Des

régimens de cavaliers volontaires se forment sur beaucoup de

points; déjà l'Alsace a fourni deux régimens de lanciers à cheval,

de mille homme chacun. On a lieu de penser que cet exemple sera

suivi dans la Bretagne, la Normandie et le Limousin, provinces où

l'on élève le plus de chevaux.

Des parcs d'artillerie, formant plus de cent cinquante batteries,

sont déjà attelés et en marche pour les différentes armées.

L'artillerie pour la défense de Lyon se compose de deux compagnies

formées à l'école d'Alfort. Le personnel de l'artillerie, chargé du

service des trois cents bouches à feu qui seront placées sur les

hauteurs de Paris, sera formé de douze compagnies de l'artillerie

de la marine; deux compagnies d'invalides; deux compagnies de

l'école d'Alfort; deux compagnies de l'école Polytechnique; deux

compagnies de l'école de St.-Cyr; six compagnies de l'artillerie à

pied.

Des corps de partisans et des corps francs s'organisent dans un

grand nombre de départemens; un adjudant-général sera chargé près

de chaque général en chef de la correspondance avec ces corps, qui,

si l'ennemi avait la témérité de pénétrer sur notre territoire, se

jetteraient sur ses communications dans les forêts et dans les

montagnes, et s'appuieraient aux places fortes.

L'organisation de la levée en masse de l'Alsace, de la Lorraine, du

pays Messin, de la Franche-Comté, de la Bourgogne, du Dauphiné et

de la Picardie est préparée.

Toutes les villes s'armeront pour défendre leur enceinte; elles

suivront l'exemple de Châlons-sur-Saône, de Tournus, de

Saint-Jean-de-Lône. Toute ville, même non fortifiée, trahirait

l'honneur national, si elle se rendait à des troupes légères, et ne

faisait pas toute la défense que ses moyens rendraient possible,

jusqu'à l'arrivée des forces en infanterie et en artillerie; telle

que toute résistance cesserait d'être commandée par les lois de la

guerre.

Tout est en mouvement sur tous les points de la France. Si les

Coalisés persistent dans les projets qu'ils annoncent, de nous

faire la guerre, et s'ils violent nos frontières, il est facile de

prévoir quel sera le fruit qu'ils recueilleront de leur attentat

aux droits de la nation Française; tous les départemens

rivaliseront de zèle avec ceux de l'Alsace, des Vosges, de la

Franche-Comté, de la Bourgogne, du Lyonnais; partout les peuples

sont animés de l'esprit patriotique, et prêts à faire tous les

sacrifices, pour maintenir l'indépendance de la nation et l'honneur

du trône.

L'Empereur enfin, pour compléter ses moyens d'attaque et de résistance,

réorganisa la Garde nationale, et la répartit en trois mille cent trente

bataillons, formant un ensemble de deux millions deux cent cinquante

mille hommes. Tous les gardes nationaux de vingt ans à quarante furent

classés dans les compagnies actives de chasseurs et de grenadiers; et

sur-le-champ quinze cents de ces compagnies, ou cent quatre-vingt mille

hommes, furent mis à la disposition du Ministre de la Guerre, pour

former la garnison des places frontières et renforcer les armées de

réserve.

Les officiers-généraux envoyés dans les départemens-frontières, pour

accélérer la levée et le départ de cette milice nationale, n'eurent

besoin que de paraître pour accomplir leur mission. Chaque citoyen

aspirait d'avance à l'honneur d'en faire partie; et dans les provinces

de l'Est, du Nord et du Centre, l'on fut obligé de former des compagnies

surnuméraires[94]. Le père aurait repoussé son fils, l'épouse son mari,

la jeune fille son prétendu, s'ils eussent méconnu la voix de l'honneur

et de la patrie. Les mères elles-mêmes, qui dans d'autres tems,

déploraient si amèrement le départ de leurs enfans, les excitaient, à

l'exemple des Lacédémoniennes, à marcher à l'ennemi, et à mourir s'il le

fallait, pour la sainte cause de la patrie. Ce tableau n'est point

exagéré! il est vrai, il est fidèle. Jamais plus beau spectacle ne

s'offrit aux yeux de l'homme, ami de l'indépendance et de la gloire de

son pays, que celui de l'enthousiasme et de la joie martiale dont

étaient animés les habitans belliqueux de l'Alsace, de la Lorraine, de

la Bourgogne, de la Champagne et des Vosges. Les routes étaient

couvertes de chars chargés de jeunes guerriers qui volaient, en

chantant, au poste d'honneur que Napoléon leur avait assigné; les

populations des villes et des villages les accueillaient sur leur

passage par des applaudissemens qui enflammaient leurs âmes d'une

nouvelle ardeur, et les faisaient jouir, par anticipation, des

acclamations et des louanges que leurs amis, leurs parens, leurs

concitoyens leur prodigueraient à leur retour.

La France semblait appelée à voir renaître sa grandeur éclipsée. Elle

avait retrouvé toute son énergie: preuve évidente que la force des états

est toujours l'ouvrage du Prince qui les gouverne. C'est lui qui, par la

mollesse de son gouvernement, énerve l'esprit public et abatardit ses

sujets; ou c'est lui qui leur inspire l'amour et l'orgueil de la patrie,

et les porte à entreprendre tout ce qui peut en augmenter la puissance

et la gloire.

Pour resserrer encore davantage l'union des Français et donner plus

d'intensité à leur patriotisme, Napoléon autorisa le rétablissement des

clubs populaires et la formation de confédérations civiques. Cette fois

le succès ne répondit point à son attente. La majorité des clubs se

remplirent des hommes qui composaient autrefois les sociétés et les

tribunaux révolutionnaires; et leurs imprécations contre les rois, et

leurs motions liberticides firent craindre à l'Empereur d'avoir

ressuscité l'anarchie.

Les sentimens manifestés par les fédérés l'inquiétèrent également; il

vit qu'il n'occupait point la première place dans leurs pensées, dans

leurs affections; que le premier voeu de leurs coeurs était pour la

liberté; et comme cette liberté était à ses yeux synonyme de la

République, il mit tous ses soins à modérer, à gêner, à comprimer le

développement de ces patriotiques associations. Parmi les fédérés, il se

trouvait peut-être des hommes dont les principes pouvaient être

dangereux et les intentions criminelles; mais, en général, ils se

composaient de patriotes purs qui s'étaient armés pour défendre le

gouvernement impérial, et non point pour le renverser.

Napoléon n'avait jamais été le maître de dompter l'éloignement que lui

inspiraient les vétérans de la révolution. Il redoutait leur constance

et leur audace, et se serait cru menacé ou perdu, s'ils avaient repris

de la consistance et de l'ascendant. Cette terreur panique fut cause

qu'il ne retira point des confédérations le parti qu'il s'en était

promis, et qu'elles lui auraient offert indubitablement, s'il n'en eût

point ralenti l'essor. Elle fut cause aussi qu'il fit peut-être une plus

grande faute: celle d'arrêter les mouvemens populaires qui s'étaient

manifestés dans la plupart des départemens. Dans l'état de crise où il

se trouvait et dans lequel il avait entraîné la France, il ne devait

dédaigner aucun moyen de salut; et le plus efficace, le plus analogue à

sa position, était, sans contredit, de lier étroitement le peuple à son

sort et à sa défense. Il fallait donc l'empêcher de répandre une seule

goutte de sang, mais le laisser se compromettre avec quelques-uns de ces

incorrigibles _ultrà_ qui, depuis la restauration, l'avaient vexé,

maltraité, outragé. Le peuple aurait mieux senti alors que ce n'était

plus seulement la cause personnelle de Napoléon qu'il avait à défendre;

et la crainte du châtiment et du joug lui aurait rendu cette ancienne

exaltation si fatale à la première coalition.

La modération que Napoléon adopta dans cette circonstance, fut honorable

et non point politique. Il se conduisit, comme il aurait pu le faire à

l'époque où tous les partis, confondus et réconciliés, le

reconnaissaient pour leur seul et unique souverain. Mais les choses

étaient changées: il n'avait plus pour lui la France toute entière, et

il fallait dès lors qu'il se conduisît plutôt en chef de parti qu'en

souverain, et qu'il déployât, pour ainsi dire, toute la vigueur et

l'énergie d'un factieux. L'énergie réunit les hommes, en leur ôtant

toute incertitude et en les entraînant violemment vers le but. La

modération au contraire les divise et les énerve, parce qu'elle les

abandonne à leurs irrésolutions, et leur laisse le loisir d'écouter

leurs intérêts, leurs scrupules et leurs craintes.

Les soins que donnait l'Empereur à ses préparatifs militaires, ne

l'empêchaient point de continuer à s'occuper du bien-être de l'état, et

à chercher à se concilier de plus en plus la confiance et l'affection

publiques.

Déjà, dans d'autres tems, il avait retiré de ses ruines l'antique

Université; de nouvelles bases plus larges, plus étendues, plus

majestueuses avaient élevé cette noble institution à la hauteur du

siècle et de la France. Mais l'éducation primaire ne répondait point aux

efforts tentés pour l'améliorer et la répandre parmi les jeunes classes

de la société.

M. Carnot, dans un rapport où la plus douce philantropie se trouvait

alliée aux vues les plus sages et les plus élevées, fit apprécier à

l'Empereur les avantages de la méthode des docteurs Bell et Lancaster;

et le monarque et le ministre firent présent à la France, à la morale et

à l'humanité, de l'enseignement mutuel.

L'Empereur, en détournant ses yeux de cette intéressante jeunesse,

l'espoir de la patrie, les reporta sur les vieux soldats qui en avaient

été jadis l'orgueil et le soutien.

Une ordonnance royale avait expulsé de leur asile un assez grand nombre

d'invalides, et leur avait ravi une partie de leurs dotations: un décret

les rétablit dans leurs droits; et une visite que fit l'Empereur à ces

vétérans de la gloire, ajouta la grâce au bienfait.

Il se rendit aussi à l'École Polytechnique: c'était la première fois

qu'il s'offrait aux regards des élèves de cette école. Leur amour pour

la liberté absolue, leur penchant pour les institutions républicaines

leur avaient long-tems aliéné l'affection de l'Empereur; mais

l'éclatante bravoure qu'ils déployèrent sous les murs de Paris, leur

rendit son estime et son amitié; et il fut satisfait (ce sont ses

paroles) de retrouver une aussi belle occasion de se réconcilier avec

eux.

Le faubourg Saint Antoine, ce berceau de la révolution, ne fut point

oublié; l'Empereur le parcourut d'un bout à l'autre. Il se fit ouvrir

les portes de tous les ateliers, et les examina dans le plus grand

détail. Les nombreux ouvriers de la manufacture de M. Lenoir, qui

avaient conservé précieusement la mémoire de ce que l'Empereur avait

fait pour leur maître et pour eux, le comblèrent de témoignages de

dévouement. Le commissaire de police du quartier avait suivi Napoléon

dans cette manufacture; et voulant donner l'exemple, il ouvrit la bouche

jusqu'aux oreilles pour mieux crier à tue tête, _Vive l'Empereur!_ mais

par un _lapsus linguæ_ désespérant, il fit entendre, au contraire, un

_Vive le Roi!_ bien articulé. Grande rumeur! L'Empereur, se tournant

vers cet homme, lui dit avec un ton railleur: «Eh bien; M. le

Commissaire, vous ne voulez donc point vous défaire de vos mauvaises

habitudes.» Cette saillie devint le signal d'un rire général; le

commissaire rassuré reprit sa revanche, et plusieurs _vivat_ vigoureux

prouvèrent à Napoléon qu'on ne perd jamais rien pour attendre.

L'Empereur n'était accompagné que de trois officiers de sa maison. Il

leur fut impossible de le soustraire aux approches et aux caresses du

peuple; les femmes baisaient sa main, les hommes la lui serraient à le

faire crier; les uns et les autres lui exprimaient par mille propos que

je ne puis transcrire, la différence qu'ils faisaient entre son

prédécesseur et lui. Dans tous les tems, il avait été fort aimé de la

classe des ouvriers et des artisans. Il l'avait enrichie; et l'intérêt,

chez le peuple comme chez les grands, est le principal mobile des

affections[95].

L'Empereur, dans ses courses, recevait un grand nombre de pétitions. Ne

pouvant les lire toutes, il m'ordonna de les examiner soigneusement et

de lui en rendre compte. Il aimait à répondre à la confiance que lui

témoignait le peuple; et souvent il accordait à la demande d'un citoyen

obscur et inconnu, ce qu'il aurait peut-être refusé aux prières d'un

maréchal ou d'un ministre. L'utilité de ces communications familières

entre la nation et le souverain, ne se renfermait point à ses yeux dans

l'intérêt isolé du pétitionnaire. Il les regardait comme un moyen

efficace de connaître les abus, les injustices, et de maintenir dans les

bornes de leur devoir les dépositaires de l'autorité. Il se plaisait à

les encourager, afin que ces mots: _Si l'Empereur le savait, ou

l'Empereur le saura_, pussent soulager le coeur de l'opprimé et faire

pâlir l'oppresseur.

Dans d'autres tems, il avait créé une commission spéciale pour recevoir

les pétitions et leur donner la suite convenable. Ce bienfait ne lui

paraissant point assez complet, il voulut qu'elles fussent soumises,

sous ses propres yeux, à un premier examen. Il détermina lui-même les

formes à suivre, et me chargea de lui faire connaître tous les jours,

sans déguisement, les plaintes, les besoins et les voeux des Français. Je

me fis un devoir, un honneur, de remplir dignement cette tâche, et de

devenir le protecteur zélé de ceux qui n'en avaient point. Chaque matin,

je remettais à l'Empereur un rapport, analytique des demandes

susceptibles de fixer son attention; il les examinait avec soin, les

apostillait de sa main, et les renvoyait à ses ministres avec des

décisions favorables, ou avec l'ordre de les vérifier et de lui en

rendre compte.

Enfin, pour combler, autant qu'il était en lui, l'attente publique,

l'Empereur fit subir à la législation des droits réunis de nombreux

changemens qui, en diminuant l'impôt, le dégagèrent de ses abus et de

ses formes tyranniques, et le rendirent moins odieux et plus

supportable. Ces améliorations bienfaisantes, quoiqu'incomplètes, furent

accueillies avec reconnaissance; on sut gré à l'Empereur de ses efforts

pour concilier les intérêts particuliers avec les besoins du trésor

public.

Mais la satisfaction que faisaient éprouver à Napoléon les heureux

effets de sa sollicitude, était fréquemment troublée par les inquiétudes

et le mécontentement que lui donnaient les conciliabules et les

manoeuvres des royalistes. «Les prêtres et les nobles, dit-il un jour

dans un moment d'humeur, jouent gros jeu. Si je leur lâche le peuple,

ils seront tous dévorés en un clin d'oeil[96]».

Déjà, par un décret du 25 mars, il avait ordonné aux ministres et aux

officiers civils et militaires de la maison du Roi et de celles des

Princes, ainsi qu'aux chefs des Chouans, des Vendéens et des volontaires

royaux, de s'éloigner à trente lieues de Paris. Cette prudente

précaution n'avait reçu qu'une exécution imparfaite. M. Fouché, pour se

ménager un refuge dans le parti du Roi, avait fait appeler chez lui les

principaux proscrits, leur avait témoigné l'intérêt qu'il prenait à leur

position, les efforts qu'il avait faits pour prévenir leur exil; et en

définitive, les avait autorisés assez généralement à rester à Paris.

L'Empereur, ne sachant point que leur audace était le fruit de la

protection de son ministre, épiait l'occasion de les intimider par une

grande sévérité. Sur ces entrefaites, un M. de Lascours, colonel, fut

arrêté à Dunkerque où il s'était introduit en qualité d'émissaire du

Roi. Napoléon, trompé par la similitude de nom, crut que cet officier

était le même que celui qui prétendit, en 1814, avoir reçu et refusé

d'exécuter l'ordre de faire sauter le magasin à poudre de Grenelle.

«J'aurais eu du regret, dit-il, de sacrifier pour l'exemple un homme de

bien, mais un imposteur comme celui-ci ne mérite aucune pitié. Écrivez

au ministre de la guerre qu'il soit traduit devant une commission

militaire, et jugé comme provocateur à la guerre civile et au

renversement du gouvernement établi.»

L'Empereur, se tournant vers moi, ajouta: «Comment n'a-t-on pas démenti

la fable absurde de cet homme?--Sire, lui répondis-je, Gourgaud m'a

souvent assuré que tous vos officiers s'en étaient expliqués hautement,

et que l'intention de plusieurs généraux, et particulièrement du général

Tirlet, avait été de dévoiler au Roi cet odieux mensonge, mais...--C'est

assez, dit l'Empereur; je ne tiens aucun compte des intentions: envoyez

l'ordre, et que je n'en entende plus parler.»

Je perdis cette affaire de vue. J'ai su depuis que M. de Lascours fut

acquitté.

Si le malheur eût voulu que M. de Lascours pérît victime de son

dévouement, on aurait accusé l'Empereur de barbarie, et cependant il

n'était ni cruel ni sanguinaire; car il ne faut pas confondre la cruauté

avec la sévérité: je ne connais, hélas! qu'un seul acte, résultat des

plus funestes conseils, qui puisse lui être reproché par la

postérité[97]. Qui sont, hors de là, les victimes de sa prétendue

férocité? Regardera-t-on comme un meurtre juridique, la mort de Georges

et de ses obscurs complices? Aurait-on oublié la machine infernale et

ses affreux ravages? Georges, à la tête des Chouans, était un Français

égaré qu'on devait plaindre et épargner. Georges, à la tête d'une bande

d'assassins, était indigne de toute pitié, et la morale et l'humanité

exigeaient son supplice.

Dira-t-on que Pichegru fut étranglé par ses ordres? les desseins de

Pichegru étaient si avérés, et les lois si formelles, qu'il ne pouvait

échapper à l'échafaud: pourquoi donc l'aurait-il fait tuer? Les plus

grands criminels eux-mêmes ne commettent point de forfaits inutiles. On

craignait ses révélations?... Que pouvait-il apprendre à la France? que

Napoléon aspirait au trône: personne ne l'ignorait.

Un homme que Napoléon devait redouter, c'était Moreau; fit-il attenter à

sa vie? Cependant il était moins dangereux de l'assassiner, que de

traduire, sur le banc où s'assied le crime, un guerrier alors si cher à

la France et à l'armée.

Non, Napoléon n'était point cruel; il n'était point sanguinaire. Si

quelquefois il fut inexorable, c'est qu'il est des circonstances où le

monarque doit fermer son coeur à la compassion et laisser à la loi son

action: mais s'il sut punir, il sut aussi pardonner; et au moment où il

abandonnait Georges au glaive[98] de justice, il accordait la vie à MM.

de Polignac et au marquis de Rivière, dont il honorait le courage et le

dévouement.

L'Empereur ne s'en tint point à l'épreuve rigoureuse qu'il avait voulu

tenter sur la personne de M. de Lascours; et par un décret daté de Lyon

le 13 mars et publié le 9 avril, il ordonna la mise en jugement et le

séquestre des biens du prince de BÉNÉVENT, du duc de RAGUSE, du duc

D'ALBERG, de l'abbé de MONTESQUIOU, du comte de JAUCOURT, du comte de

BEURNONVILLE, des sieurs LYNCH, VITROLLES, ALEXIS DE NOAILLES,

BOURIENNE, BELLARD, LA ROCHE-JAQUELIN, SOSTÈNE DE LA ROCHEFOUCAULT[99],

qui tous, en qualité de membres du gouvernement provisoire, ou d'agens

du parti royal, avaient concouru au renversement du gouvernement

impérial avant l'abdication de Napoléon.

Ce décret, quoique censé né à Lyon, vit le jour à Paris, et fut, comme

je viens de le dire, le résultat de l'humeur que donnaient à Napoléon

les menées des royalistes; les termes dans lesquels il était d'abord

conçu, n'attestaient que trop son origine; l'article premier portait:

_Sont déclarés traîtres à la patrie, et seront punis comme tels,_ etc.

Ce fut moi qui écrivis ce décret, sous la dictée de l'Empereur. Quand

j'eus fini, il m'ordonna d'aller le faire signer par le comte Bertrand,

qui avait contresigné les décrets de Lyon. Je me rendis chez le

Maréchal. Il lut le décret et me le remit en disant: «Je ne le signerai

jamais: ce n'est point là ce que l'Empereur nous a promis; ceux qui lui

conseillent de semblables mesures sont ses plus cruels ennemis; je lui

en parlerai». Je reportai mot à mot à Napoléon cette réponse ferme et

courageuse. Il m'ordonna de retourner près du Grand Maréchal, de

chercher à vaincre sa répugnance, et s'il persistait, de le lui amener.

Le comte Bertrand me suivit sur-le-champ, et tête levée, dans le cabinet

de l'Empereur. «Je suis étonné, lui dit Napoléon avec un ton sec, que

vous me fassiez de semblables difficultés. La sévérité que je veux

déployer est nécessaire au bien de l'état.--Je ne le crois pas,

Sire.--Je le crois, moi; et c'est à moi seul qu'il appartient d'en

juger. Je ne vous ai point fait demander votre aveu, mais votre

signature qui n'est qu'une affaire de forme, et qui ne peut vous

compromettre en rien.--Sire, un ministre qui contresigne un acte du

souverain est moralement responsable de cet acte; et je croirais manquer

à ce que je dois à Votre Majesté et peut-être à moi-même, si j'avais la

faiblesse d'attacher mon nom à de semblables mesures. Si Votre Majesté

veut régner par les lois, elle n'a point le droit de prononcer

arbitrairement, par un simple décret, la mort et la spoliation du bien

de ses sujets. Si elle veut agir en dictateur et n'avoir d'autre règle

que sa volonté, elle n'a point besoin alors du concours de ma signature.

Votre Majesté a déclaré par ses proclamations qu'elle accorderait une

amnistie générale. Je les ai contresignées de tout coeur, et je ne

contresignerai point le décret qui les révoque.--Mais vous savez bien

que je vous ai toujours dit que je ne pardonnerais jamais à Marmont, à

Talleyrand et à Augereau; que je n'ai promis d'oublier que ce qui s'est

passé depuis mon abdication. Je connais mieux que vous ce que je dois

faire pour tenir mes promesses et pour assurer la tranquillité de

l'état. J'ai commencé par être indulgent jusqu'à la faiblesse; et les

royalistes, au lieu d'apprécier ma modération, en ont abusé; ils

s'agitent, ils conspirent; et je dois, et je veux les mettre à la

raison. J'aime mieux faire tomber mes coups sur des traîtres que sur des

hommes égarés. D'ailleurs, tous ceux qui sont sur la liste, à

l'exception d'Augereau, sont hors de France ou cachés. Je ne chercherai

point à les atteindre; mon intention est de leur faire plus de peur que

de mal. Vous voyez donc, continua l'Empereur en adoucissant sa voix, que

vous avez mal jugé l'affaire; signez-moi cela, mon cher Bertrand, il le

faut.--Je ne le puis, Sire. Je demande à Votre Majesté la permission de

lui soumettre par écrit mes observations.--Tout cela, mon cher, nous

fera perdre du tems; vous vous effarouchez, je vous l'assure, très-mal à

propos; signez, vous dis-je, je vous, en prie; vous me ferez

plaisir.--Permettez, Sire, que j'attende que Votre Majesté ait vu mes

observations.» Le Maréchal sortit. Cette noble résistance n'offensa

point l'Empereur; le langage de l'honneur et de la vérité ne lui

déplaisait jamais, quand il partait d'un coeur pur.

Le général Bertrand remit à Napoléon une note raisonnée. Elle ne changea

rien à sa résolution; elle le détermina seulement à donner au décret une

forme légale.

L'Empereur, persuadé que le général Bertrand ne changerait point non

plus de sentiment, ne voulut pas que le nouveau décret lui fût présenté,

et il parut sans porter de contre-seing.

L'effet qu'il produisit, justifia les appréhensions du grand maréchal.

On le considéra comme un acte de vengeance et de despotisme, comme une

première infraction aux promesses faites à la nation. Les murmures

publics trouvèrent des échos jusque dans le palais impérial. Labédoyère,

dans un moment où Napoléon passait, dit assez haut pour être entendu:

«Si le régime des proscriptions et des séquestres recommence, tout sera

bientôt fini.».

L'Empereur, selon sa coutume, en pareil cas, affectait d'être content de

lui, et ne paraissait nullement s'inquiéter de l'orage. Etant à table

avec plusieurs personnages et dames marquantes de la cour, il demanda à

madame la comtesse Duchâtel, si son mari, directeur-général des

domaines, avait exécuté l'ordre de séquestrer les biens de Talleyrand et

compagnie: «Cela ne presse point», lui répondit-elle sèchement. Il ne

répliqua point, et changea de conversation.

On reproche sans cesse aux hommes qui l'entouraient, d'avoir rampé

lâchement devant ses opinions et ses volontés; cette anecdote, et

beaucoup d'autres que je pourrais raconter, prouvent que tous ne

méritaient pas du moins ce reproche; mais, en supposant qu'il fût juste

à l'égard de quelques personnes, est-il donc aussi facile, qu'on le

croit communément, de combattre et de vaincre les volontés des

souverains?

Napoléon, par fierté et peut-être par la conviction de sa supériorité,

ne souffrait que difficilement les conseils.

Dans les affaires d'état, il s'était imposé la loi de consulter ses

conseillers et ses ministres. Doué par la nature de la faculté de tout

savoir ou de tout deviner, il prenait, presque toujours, une part active

aux discussions; et, je dois le dire, à la louange commune de

l'Empereur, de ses ministres et de ses conseillers, il régnait, dans ces

discussions, la plupart du tems fort animées, une confiance, une

franchise, une indépendance au-dessus de toute expression. L'Empereur,

loin d'être choqué qu'on le contredît, endurait, provoquait les

contradictions, et adoptait, sans résistance, l'avis de ses adversaires,

quand il le croyait préférable à son propre sentiment.

Lorsqu'il s'agissait de ces grandes déterminations, qui influent sur le

sort des empires, c'était autre chose. Il écoutait, pendant un certain

tems, les objections de ses ministres; quand le terme de son attention

était arrivé, il les interrompait, et soutenait son opinion avec tant de

feu, de force et de persévérance, qu'il les réduisait au silence.

Ce silence était moins l'effet de leur obéissance passive aux intentions

du monarque, que le résultat des leçons de l'expérience. Ils avaient vu

que les entreprises de Napoléon, les plus téméraires, les plus

incompréhensibles, j'ai presque dit les plus insensées, étaient

invariablement couronnées du plus heureux succès, et ils s'étaient

convaincus que la raison ne peut lutter contre les inspirations du génie

et les faveurs de la fortune.

Souvent enfin, Napoléon ne consultait que sa seule volonté; et ses

ministres ne connaissaient alors ses résolutions qu'en recevant l'ordre

de les exécuter.

Telle était, et telle sera toujours la position des ministres, dans une

monarchie où le Prince gouverne par soi-même, et surtout encore quand ce

Prince, ainsi que Napoléon, n'aura dû le trône qu'à l'ascendant de son

génie et de son épée.

Au surplus, le tems des flatteurs et des flatteries était passé pour

Napoléon. Chacun avait intérêt à lui dire la vérité, et personne ne la

lui épargnait.

La sécurité qu'inspirait cette rare et précieuse véracité, fut fortifiée

par l'arrivée du prince Joseph et du prince Lucien. On connaissait la

modération de l'un, le patriotisme de l'autre; et l'on se reposait sur

tous deux du soin d'entretenir les intentions libérales et pacifiques de

l'Empereur.

Le Prince Lucien avait été profondément affligé, en 1814, des malheurs

de son frère, et s'était empressé de lui offrir sa fortune et ses

services. Cette offre généreuse n'effaça point entièrement, du coeur de

Napoléon, le souvenir de leurs anciens différends, mais elle en adoucit

l'amertume; et l'on put prévoir, que leur inimitié ne serait plus

éternelle.

Aussitôt que le Prince Lucien connut l'entrée de Napoléon à Paris, il

lui écrivit une lettre de félicitations. «Votre retour, disait-elle, met

le comble à votre gloire militaire. Mais il est une gloire plus grande

encore, et surtout plus désirable, la gloire civile. Les sentimens et

les intentions que vous avez manifestés solennellement promettent aux

Français que vous saurez l'acquérir,» etc.

Le Prince Lucien cependant, malgré le désir de revoir cette patrie dont

il plaidait la cause, n'osait point en approcher. Mais l'invasion du Roi

de Naples ayant rendu ses services nécessaires au souverain pontife, la

reconnaissance qu'il devait au Saint Père, triompha de ses

appréhensions. Il partit sous le titre de secrétaire d'un nonce du pape,

et franchit les Alpes sans obstacles. Arrivé sur le sol français, il

écrivit à Napoléon, pour lui faire part de sa mission, et lui demander

s'il lui serait agréable qu'il vînt à Paris. Le premier mouvement de

Napoléon fut d'hésiter à le recevoir; le second, de lui tendre les bras.

L'intention du prince était de retourner subitement à Rome où le

rappelaient les intérêts qui lui étaient confiés; l'interruption des

communications ne le permit point. Obligé de revenir à Paris, il rompit

l'_incognito_; son retour fut alors annoncé publiquement, et fit sur

tous les esprits une utile et agréable sensation.

L'Empereur, quelques jours auparavant, avait fait la conquête d'un autre

personnage, moins illustre, il est vrai, mais également renommé pour son

patriotisme et ses lumières: je veux parler de M. Benjamin Constant.

Napoléon, connaissant l'expérience et la réputation de ce savant

publiciste, le fit appeler pour causer avec lui _de liberté et de

constitution_. Leur entretien dura plus de deux heures. L'Empereur,

voulant s'attacher M. Constant, mit en oeuvre tous ses moyens de

séduction; et je laisse aux Français et aux étrangers qui l'ont

approché, le soin de dire s'il était possible de lui résister.

Lorsqu'il voulait enchaîner quelqu'un à son char, il étudiait et

pénétrait avec une extrême sagacité son genre d'esprit, ses principes,

son caractère, ses passions dominantes; et alors, avec cette grâce

familière, cette amabilité, cette force et cette vivacité d'expression

qui donnait tant de prix et de charme à ses entretiens[100], il

s'insinuait insensiblement dans votre âme, il s'emparait de vos

passions, les soulevait mollement, les caressait avec art; puis,

déployant tout-à-coup les ressources magiques de son génie, il vous

plongeait dans l'ivresse, dans l'admiration, et vous subjuguait si

rapidement, si complètement, qu'il semblait vous avoir enchanté.

Ce fut ainsi que M. Benjamin Constant succomba: il était arrivé aux

Tuileries avec répugnance: il en sortit enthousiasmé.

Le lendemain, il fut nommé conseiller d'état; et il dut cette faveur non

point à de basses soumissions, comme l'ont prétendu ses ennemis, mais à

son savoir, et au désir qu'eut l'Empereur de donner à l'opinion et à M.

Benjamin Constant lui-même, un gage d'oubli du passé, gage d'autant plus

méritoire que l'Empereur, indépendamment de la philippique lancée contre

lui le 19 mars par cet écrivain, avait en autre, sous les yeux, une

lettre de sa main à M. de Blacas, lettre dont l'objet et les expressions

étaient de nature à inspirer à Napoléon, pour son auteur, plus que de

l'éloignement.

M. de Blacas avait laissé, dans ses cartons, un grand nombre de papiers.

L'Empereur chargea le duc d'Otrante de les examiner. Il s'en repentit

aussitôt et les lui fit redemander: une partie nous échut en partage; le

reste fut remis à M. le duc de Vicence. Leur examen n'offrit rien

d'intéressant. L'Empereur désappointé accusa M. Fouché d'avoir soustrait

les pièces importantes. Celles que nous visitâmes, ne consistaient qu'en

rapports particuliers, en notes confidentielles et anonymes. La haine de

la révolution perçait à chaque mot, à chaque ligne. On n'osait point

proposer nettement de révoquer la Charte et d'abolir les institutions

nouvelles; mais on déclarait sans détour que la dynastie des Bourbons ne

serait jamais en sûreté avec les lois actuelles, et qu'il fallait se

défaire et se défier des hommes de la révolution. Pour mieux les

connaître et les persécuter, M. de Blacas avait fait exhumer des

archives du cabinet et des ministères, les documens qui pouvaient servir

à apprécier leur conduite depuis 1789; et il s'était fait composer sur

chacun d'eux des notes biographiques, qu'on aurait prises volontiers

pour des actes d'accusation de M. Bellart[101].

Nous y trouvâmes aussi une foule de minutes, de lois et d'ordonnances,

écrites de la main de ce ministre, et attestant, par leurs laborieuses

corrections, combien il était dépourvu d'imagination et de facilité.

Souvent il faisait trois ou quatre brouillons, avant de parvenir à

donner de la consistance et de la suite à ses idées: son style familier

était sec et boursoufflé: si le style est l'homme, que je plains M. de

Blacas! Il prenait un soin extrême de varier, lui-même, les formules de

ses rendez-vous; et la peine qu'il se donnait pour dire les mêmes choses

de plusieurs manières différentes, rappelait à merveille le billet-doux

du Bourgeois Gentilhomme: «Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir

d'amour; d'amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux.»

Nous recueillîmes enfin, dans le cabinet de ce ministre, une ample

collection royale de dénonciations, de placets, de justifications et

d'amendes honorables, de ces hommes qui, tels que Lockard, sont toujours

_les très-humbles serviteurs des événemens_.

Ces humbles serviteurs, quand l'Empereur fut de retour de l'île d'Elbe,

ne manquèrent point de se prosterner de nouveau devant lui. Ils

l'assurèrent, à l'exemple d'un certain marquis très-connu, qu'ils ne

l'avaient renié, injurié, calomnié, que pour pouvoir lui rester fidèles,

sans se rendre suspects au gouvernement royal; ils le conjurèrent de

leur accorder le bonheur et la gloire de le servir; mais il dédaigna

leurs supplications, comme il avait dédaigné leurs outrages: ils

n'obtinrent que son mépris. Toujours sans pudeur et sans foi, ils

s'empressèrent, aussitôt la chute de Napoléon, de faire une nouvelle

volte-face et de reporter au Roi leurs hommages flétris. Les uns, tel

que M. le comte de M***, dont les mains sont encore fumantes du sang de

ses administrés, parvinrent, à l'aide de leur fidélité mensongère, à

surprendre sa facile confiance. Les autres, tel que M. F***, devinrent

dans leurs écrits, les persécuteurs acharnés des hommes dont ils avaient

envié le sort et mendié l'appui. Tous s'arrogèrent exclusivement le

titre de royalistes purs, le titre d'honnêtes gens... Je les connais...

le masque dont ils se couvrent les honneurs, les dignités dont ils sont

revêtus, ne peuvent les déguiser à mes yeux... les nommerai-je?... Et

l'on accuse l'Empereur de mépriser les hommes!... ah! quel est le

souverain qui peut les estimer?

_Fin du premier volume_.

Les Cent Jours (1/2) Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en 1815. · 第 18 / 22 题