«Le génie, a dit un de nos philosophes, s'élève et s'abaisse tour à

tour: il est souvent imparfait, parce qu'il ne se donne point la peine

de perfectionner; il est grand dans les grandes choses, parce qu'elles

sont propres à réveiller son instinct sublime, et à le mettre en

activité. Il est négligé dans les choses communes, parce qu'elles sont

au-dessous de lui, et n'ont pas de quoi l'émouvoir: si cependant il s'en

occupe avec attention, il les féconde, il les agrandit, il leur donne un

aspect nouveau, inattendu, qui avait échappé aux regards du vulgaire.»

Et de quel vaste génie n'était-il point doué, celui qui, livré aux

tourmens de l'ambition, aux calculs de la guerre, aux spéculations

politiques, aux inquiétudes que lui inspiraient les ennemis de son trône

et de sa vie, trouvait encore assez de temps, assez de calme, assez de

facultés, pour commander ses nombreuses armées, pour gouverner vingt

peuples étrangers et quarante millions de sujets, pour descendre avec

sollicitude dans tous les détails de l'administration de ses états, pour

tout voir, tout approfondir, tout ordonner, pour enfin concevoir, créer

et réaliser ces améliorations; inattendues, ces innovations hardies, ces

nobles institutions, et ces codes immortels qui élevèrent la gloire

civile de la France à un degré de supériorité que pouvait seul égaler sa

gloire militaire. Mais je ne sais pourquoi je cherche à combattre de

semblables adversaires; ceux qui méconnaissent le génie de Napoléon

n'ont jamais connu le génie lui-même, et je ne leur dois d'autre réponse

que celle de Rousseau: _Profanes! taisez-vous_.

L'Empereur, par ses décrets de Lyon, avait réparé en partie les torts

imputés au gouvernement royal. Il lui restait encore un grief à

redresser: l'esclavage de la presse. Le décret du 24 Mars[77], en

supprimant les censeurs, la censure et la direction de la librairie,

compléta la restauration impériale.

Cette dernière concession était sans doute la plus grande que Napoléon

pût faire à l'opinion publique. La presse, dans l'intérêt général des

peuples, est la plus sûre garantie de leurs droits; elle est la plus

noble conquête que la liberté puisse faire sur le despotisme; elle donne

à l'homme de bien, de la dignité; elle lui inspire l'amour des lois et

de la patrie; elle est enfin, suivant la définition anglaise, la mère de

toutes les libertés: mais dans les temps de trouble et de révolution,

elle est une arme bien dangereuse dans la main des méchans; et

l'Empereur prévit que les royalistes allaient en user pour servir la

cause de Bourbons, et les jacobins pour calomnier ses sentimens et

rendre suspects ses desseins. Mais ennemi déclaré des demi-mesures, il

voulut, puisqu'il avait affranchi la pensée, qu'elle circulât sans

entraves[78].

Ce décret et ceux qui l'avaient précédé suffisaient sans doute pour

attester à la nation les dispositions libérales de Napoléon. Mais aucune

parole prononcée du haut du trône n'avait encore fait connaître

solennellement les intentions positives de l'Empereur.

Il fixa enfin au dimanche 26 Mars, le jour où il ferait, à la face de la

nation, sa nouvelle profession de foi[79].

Les ministres, le conseil d'état, la cour de cassation, la cour des

comptes, la cour impériale, le préfet et le conseil municipal de Paris

furent admis au pied du trône.

Le prince archi-chancelier, portant la parole au nom des ministres, dit:

SIRE, la Providence, qui veille sur nos destinées, à r'ouvert à

Votre Majesté, le chemin de ce trône; où vous avait porté le choix

libre du peuple et de la reconnaissance nationale. La patrie relève

son front majestueux, et salue pour la seconde fois du nom de

libérateur, le prince qui détruisit l'anarchie, et dont l'existence

peut seule consolider aujourd'hui nos institutions libérales.

La plus juste des révolutions, celle qui devait rendre à l'homme sa

dignité et tous ses droits politiques, a précipité du trône la

dynastie des Bourbons. Après vingt-cinq ans de troubles et de

guerre, tous les efforts de l'étranger n'ont pu réveiller des

affections éteintes ou tout-à-fait inconnues à la génération

présente. La lutte des intérêts et des préjugés d'un petit nombre

contre les lumières du siècle et les intérêts d'une grande nation,

est enfin terminée.

Les destins sont accomplis; ce qui seul est légitime, la cause du

peuple a triomphé. Votre Majesté est rendue au voeu des Français;

elle a ressaisi les rênes de l'état, au milieu des bénédictions du

peuple et de l'armée.

La France, Sire, en a pour garant sa volonté, et ses plus chers

intérêts; elle en a pour garant tout ce qu'a dit Votre Majesté au

milieu des populations qui se pressaient sur son passage. Votre

Majesté tiendra sa parole; elle ne se souviendra que des services

rendus à la patrie; elle prouvera qu'à ses yeux et dans son coeur,

quelles qu'aient été les opinions diverses et l'exaspération des

partis, tous les citoyens sont égaux devant elle, comme ils le sont

devant la loi.

Votre Majesté veut aussi oublier que nous avons été les maîtres des

nations qui nous entourent: pensée généreuse, qui ajoute une autre

gloire à la gloire acquise!

Déjà Votre Majesté a tracé à ses ministres la route qu'ils doivent

tenir; déjà elle a fait connaître à tous les peuples, par ses

proclamations, les maximes d'après lesquelles elle veut que son

empire soit désormais gouverné. Point de guerre au-dehors, si ce

n'est pour repousser une injuste agression; point de réaction

au-dedans, point d'actes arbitraires; sûreté des personnes; sûreté

des propriétés, libre circulation de la pensée, tels sont les

principes que vous avez consacrés.

Heureux, Sire, ceux qui sont appelés à coopérer à tant d'actes

sublimes! De tels bienfaits vous mériteront, dans la postérité,

c'est-à-dire lorsque le tems de l'adulation sera passé, le nom de

Père de la Patrie; ils seront garantis à nos enfans par l'auguste

héritier que Votre Majesté s'apprête à couronner au Champ de Mai.

L'Empereur répondit:

Les sentimens que vous m'exprimez sont les miens. Tout à la nation

et tout pour la France: voilà ma devise.

Moi et ma famille, que ce grand peuple a élevé sur le trône des

Français, et qu'il y a maintenus malgré les vicissitudes et les

tempêtes politiques, nous ne voulons, nous devons, et nous ne

pouvons jamais réclamer d'autres titres.

M. le Comte Défermon, doyen des présidens du conseil d'état, remit à

l'Empereur la déclaration suivante, tendant à prouver la nullité de

l'abdication de Fontainebleau:

Le Conseil d'état, en reprenant ses fonctions, croit devoir faire

connaître les principes qui font la règle de ses opinions et de sa

conduite.

La souveraineté réside dans le peuple; il est la seule source

légitime du pouvoir.

En 1789, la nation reconquit ses droits depuis long-tems usurpés ou

méconnus.

L'Assemblée nationale abolit la monarchie féodale, établit une

monarchie constitutionnelle et un gouvernement représentatif.

La résistance des Bourbons aux voeux du peuple amena leur chute et

leur bannissement du territoire français.

Deux fois le peuple consacra, par ses votes, la nouvelle forme de

gouvernement établie par ses représentans.

En l'an VIII, Bonaparte, déjà couronné par la victoire, se trouva

porté au gouvernement par l'assentiment national. Une constitution

créa la magistrature consulaire.

Le Sénatus-consulte du 16 thermidor an X, nomma Bonaparte Consul à

vie.

Le Sénatus-consulte du 28 floréal an XII, conféra à Napoléon la

dignité impériale et héréditaire dans sa famille.

Ces trois actes solennels furent soumis à l'acceptation du peuple,

qui les consacra par près de quatre millions de votes.

Ainsi, pendant vingt-deux ans, les Bourbons avaient cessé de régner

en France; ils y étaient oubliés par leurs contemporains; étrangers

à nos lois, à nos institutions, à nos moeurs, à notre gloire, la

génération actuelle ne les connaissait point.

En 1814, la France fut envahie par les armées ennemies, et la

capitale occupée. L'étranger créa un prétendu gouvernement

provisoire. Il assembla la minorité des sénateurs, et les força,

contre leur mission et leur volonté, de détruire les constitutions

existantes, de renverser le trône impérial et de rappeler la

famille des Bourbons.

Le Sénat qui n'avait été institué que pour conserver les

constitutions de l'empire, reconnut lui-même qu'il n'avait point le

pouvoir de les changer. Il décréta que le projet de constitution

qu'il avait préparé, serait soumis à l'acceptation du peuple, et

que Louis-Stanislas-Xavier serait proclamé Roi des Français,

aussitôt qu'il aurait accepté la constitution et juré de l'observer

et de la faire observer.

L'abdication de l'Empereur Napoléon ne fut que le résultat de la

situation malheureuse où la France et l'Empereur avaient été

réduits par les événemens de la guerre, par la trahison et par

l'occupation de la capitale. L'abdication n'eut pour objet que

d'éviter la guerre civile, et l'effusion du sang français. Non

consacré par le voeu du peuple, cet acte ne pouvait détruire le

contrat solennel qui s'était formé entre lui et l'Empereur. Et

quand Napoléon aurait pu abdiquer personnellement la couronne, il

n'aurait pu sacrifier les droits de son fils appelé à régner après

lui.

Cependant un Bourbon fut nommé lieutenant-général du royaume et

prit les rênes du Gouvernement.

Louis-Stanislas-Xavier arriva en France; il fit son entrée dans la

capitale; il s'empara du trône, d'après l'ordre établi dans

l'ancienne monarchie féodale.

Il n'avait point accepté la constitution décrétée par le Sénat; il

n'avait point juré de l'observer et de la faire observer; elle

n'avait point été envoyée à l'acceptation du peuple, le peuple,

subjugué par la présence des armées étrangères, ne pouvait pas même

exprimer librement ni valablement son voeu.

Sous leur protection, après avoir remercié un prince étranger de

l'avoir fait remonter sur le trône, Louis-Stanislas-Xavier data le

premier acte de son autorité de la 19ème année de son règne,

déclarant ainsi que les actes émanés de la volonté du peuple,

n'étaient que le produit d'une longue révolte; il _accorda

volontairement, et par le libre exercice de son autorité royale,

une Charte constitutionnelle appelée Ordonnance de réformation_; et

pour toute sanction, il la fit lire en présence d'un nouveau corps

qu'il venait de créer et d'une réunion de députés qui n'était pas

libre, qui ne l'accepta point, dont aucun n'avait caractère pour

consentir à ce changement, et dont les deux cinquièmes n'avaient

même plus de caractère de représentans.

Tous ces actes sont donc illégaux. Faits en présence des armées

ennemies et sous la domination étrangère, ils ne sont que l'ouvrage

de la violence, ils sont essentiellement nuls et attentatoires à

l'honneur, à la liberté et aux droits du peuple.

Les adhésions données par des individus et par des fonctionnaires

sans mission, n'ont pu ni anéantir, ni suppléer le consentement du

peuple exprimé par des votes solennellement provoqués et légalement

émis.

Si ces adhésions, ainsi que les sermens, avaient jamais pu même

être obligatoires pour ceux qui les ont faits, ils auraient cessé

de l'être dès que le Gouvernement qui les a reçus a cessé

d'exister.

La conduite des citoyens qui, sous ce Gouvernement, ont servi

l'État, ne peut être blâmée. Ils sont même dignes d'éloges, ceux

qui n'ont profité de leur position que pour défendre les intérêts

nationaux et s'opposera l'esprit de réaction et de

contre-révolution qui désolait la France.

Les Bourbons eux-mêmes avaient constamment violé leurs promesses;

ils favorisèrent les prétentions de la noblesse fidèle; ils

ébranlèrent les ventes des biens nationaux de toutes les origines;

ils préparèrent le rétablissement des droits féodaux et des dîmes;

ils menacèrent toutes les existences nouvelles; ils déclarèrent la

guerre à toutes les opinions libérales: ils attaquèrent toutes les

institutions que la France avait acquises au prix de son sang;

aimant mieux humilier la nation que de s'unir à sa gloire, ils

dépouillèrent la Légion d'honneur de sa dotation et de ses droits

politiques; ils en prodiguèrent la décoration pour l'avilir; ils

enlevèrent à l'armée, aux braves, leur solde, leurs grades et leurs

honneurs, pour les donner à des émigrés, à des chefs de révolte;

ils voulurent enfin régner et opprimer le peuple par

l'_émigration_.

Profondément affectée de son humiliation et de ses malheurs, la

France appelait de tous ses voeux son Gouvernement national, la

dynastie liée à ses nouveaux intérêts, à ses nouvelles

institutions.

Lorsque l'Empereur approchait de la capitale, les Bourbons ont en

vain voulu réparer, par des lois improvisées et des sermens tardifs

à leur charte constitutionnelle, les outrages faits à la nation et

à l'armée. Les tems des illusions était passé, la confiance aliénée

pour jamais. Aucun bras ne s'est armé pour leur défense; la nation

et l'armée ont volé au-devant de leur libérateur.

* * * * *

L'Empereur, en remontant sur le trône où le peuple l'avait élevé,

rétablit donc le peuple dans ses droits les plus sacrés: il ne fait

que rappeler à leur exécution les décrets des assemblées

représentatives, sanctionnées par la nation; il revient régner par

le seul principe de la légitimité, que la France ait reconnu et

reconnaît depuis vingt-cinq ans, et auquel toutes les autorités

s'étaient liées par des sermens, dont la volonté du peuple aurait

pu seule les dégager.

L'Empereur est rappelé à garantir de nouveau, par des institutions

(et il en a pris l'engagement dans ses proclamations à la nation et

à l'armée), tous les principes libéraux: la liberté individuelle et

l'égalité des droits, la liberté de la presse et l'abolition de la

censure, la liberté des cultes, le vote des contributions et des

lois par les représentans de la nation légalement élus, les

propriétés nationales de toute origine, l'indépendance et

l'inamovibilité des tribunaux, la responsabilité des ministres, et

de tous les agens du pouvoir.

Pour mieux consacrer les droits et les obligations du peuple et du

monarque, les institutions nationales doivent être revues dans une

grande assemblée des représentans, déjà annoncée par l'Empereur.

Jusqu'à la réunion de cette grande assemblée représentative,

l'Empereur doit exercer et faire exercer, conformément aux

constitutions et aux lois existantes, le pouvoir qu'elles lui ont

délégué, qui n'a pu lui être enlevé, qu'il n'a pu abdiquer sans

l'assentiment de la nation, et que le voeu et l'intérêt général du

peuple Français lui font un devoir de reprendre.

L'Empereur répondit:

Les princes sont les premiers citoyens de l'état; leur autorité

est plus ou moins étendue, selon l'intérêt des nations qu'ils

gouvernent: la souveraineté elle-même n'est héréditaire que parce

que l'intérêt des peuples l'exige: hors de ces principes, je ne

connais pas de légitimité.

J'ai renoncé aux idées du grand empire, dont depuis quinze ans je

n'avais encore que posé les bases; désormais le bonheur et la

consolidation de l'empire Français seront l'objet de toutes mes

pensées.

La cour de cassation exprima les mêmes principes et les mêmes sentimens

que le conseil d'état.

L'Empereur lui répondit:

Dans les premiers âges de la monarchie française, des peuplades

grossières s'emparèrent des Gaules. La souveraineté sans doute ne

fut pas organisée dans l'intérêt des Gaulois, qui furent esclaves

ou n'avaient aucuns droits politiques; mais elle le fut dans

l'intérêt de la peuplade conquérante. Il n'a donc jamais été vrai

de dire, dans aucune période de l'histoire, dans aucune nation,

même en Orient, que les peuples existassent pour les rois. Partout

il a été consacré que les rois n'existaient que pour les peuples.

Une dynastie créée dans les circonstances qui ont créé tant de

nouveaux intérêts, ayant intérêt au maintien de tous les droits et

de toutes les propriétés, peut seule être naturelle et légitime, et

avoir la confiance et la force, ces deux premiers caractères de

tout gouvernement.

La cour des comptes et la cour impériale tinrent le même langage que les

autorités précédentes.

L'Empereur leur répondit:

Ce qui distingue spécialement le trône impérial, c'est qu'il est

élevé par la nation, qu'il est par conséquent naturel, et qu'il

garantit tous les intérêts: c'est là le vrai caractère de la

légitimité. L'intérêt de ce trône est de consolider tout ce qui

exista, et tout ce qui a été fait en France dans vingt-cinq ans de

révolution. Il comprend tous les intérêts, et surtout l'intérêt de

la gloire de la nation, qui n'est pas le moindre de tous.

Tout ce qui est revenu avec les armées étrangères, tout ce qui a

été fait sans consulter la nation, est nul. Les cours de Grenoble

et de Lyon, et tous les tribunaux de l'ordre judiciaire que j'ai

rencontrés, lorsque le succès des événemens était encore incertain,

m'ont montré que ces principes étaient gravés dans le coeur de tous

les Français.

La réception des corps de l'état terminée, il y eut une grande audience

dans les appartemens du palais; les réponses de l'Empereur répétées et

embellies avaient produit la plus profonde sensation: les mots si

long-tems méconnus et proscrits dans cette enceinte, ces mots de gloire

nationale, de liberté, de patrie, retentissaient de toutes parts.

Lorsque les émigrés reparurent et que les plus illustres serviteurs de

l'état furent expulsés, pour faire place à des hommes devenus étrangers

à nos moeurs, à nos institutions, à nos triomphes, on eût dit que la

France n'existait plus; qu'elle était passée sous la domination

étrangère. Quand Napoléon revint, la patrie parut être revenue avec lui;

il semblait l'avoir ramenée de l'exil, et c'est alors qu'il put s'écrier

avec une juste, fierté: «_La nation, c'est moi_.»

L'exemple donné par les magistrats de Paris trouva bientôt, dans les

départemens, de nombreux imitateurs, les fonctionnaires publics, les

autorités judiciaires et administratives qui, quelques jours auparavant,

avaient offert leurs voeux au Ciel et au Roi pour l'extermination du

_Corse_, du _tyran_ et de l'_usurpateur_, s'empressèrent de féliciter

_l'Empereur_ sur son miraculeux retour, et de lui décerner les titres de

_héros_, de _libérateur_, et surtout de _souverain légitime_.

La marche de Napoléon avait été si rapide, que beaucoup d'adresses au

Roi n'arrivèrent à Paris qu'après son départ, et nous furent remises en

même temps que les nouvelles adresses votées à son successeur[80]. Je le

fis remarquer à l'Empereur. Il me répondit, en souriant de pitié:

«_Voilà les hommes_.»

Les favoris d'Apollon ne manquèrent point d'offrir leur encens banal au

Dieu du jour. Nous reçûmes de Madame la comtesse de Genlis de fort jolis

vers, en l'honneur de la violette. Une autre femme, plus célèbre encore,

Madame la Baronne de Stael, profita de quelques mots flatteurs dits pour

elle à M. B. Constant pour écrire à l'Empereur une épître, qu'il serait

curieux de faire imprimer en tête de son dernier ouvrage.

Les publicistes et les écrivains les plus rigides, ceux même qui, Cujas

et Bartole à la main, avaient la veille fait régulièrement le procès à

Napoléon, s'empressèrent de lui témoigner leur admiration et de le

proclamer le souverain par excellence.

Napoléon était donc fêté, louangé plus que jamais; et il faut convenir

qu'il se conduisait de manière à le mériter: d'une main il caressait la

nation, et de l'autre les intérêts particuliers, bien plus importans à

ménager que ce qu'on appelle l'intérêt général.

Les décrets de Lyon avaient replacé sous le séquestre les biens rendus

aux émigrés depuis 1814; une partie de ces biens avait été vendue par

les propriétaires réintégrés, et il fallait calmer les inquiétudes des

acquéreurs. L'Empereur déclara irrévocables toutes les ventes

consommées, et confirma celles opérées postérieurement au décret,

lorsqu'on prouverait qu'elles n'avaient point été simulées.

D'un autre côté, les émigrés rentrés avaient acheté des propriétés dont

le prix pouvait ne pas avoir été entièrement soldé: pour être équitable

envers les émigrés et leurs vendeurs, il ordonna que les biens

nouvellement acquis ne seraient point sujets au séquestre, à la charge

d'être revendus dans un délai déterminé.

Un autre décret de Lyon avait aboli indistinctement les promotions

faites depuis la restauration Royale, dans la Légion d'Honneur et dans

l'armée. Il soumit à une révision les nominations qui lui parurent le

résultat de la faveur, de l'intrigue et de la vénalité, et confirma

toutes celles qui n'avaient été que le prix de services réels et

méritoires. Il ne voulut même point qu'il fût établi de démarcation

d'opinion, et il prescrivit au ministre d'avoir égard aux anciens

services rendus par les officiers incorporés depuis dans la maison du

Roi.

Il confirma également les décorations accordées à la Garde nationale, en

distribua de nouvelles aux braves élèves de l'école Polytechnique, dont

la belle conduite avait excité à un si haut degré, lors des événemens de

1814, l'admiration de Paris et des étrangers.

Les filles des membres de la Légion d'Honneur avaient des droits trop

sacrés à son souvenir et à ses consolations, pour ne point participer à

ses bonnes grâces. Il fut les visiter. Sa présence excita, parmi ces

intéressantes orphelines, un enthousiasme inexprimable: elles se

jetèrent à ses pieds, à ses genoux, et les couvrirent de leurs larmes et

de leurs embrassemens. Il s'était servi d'une cuiller pour goûter leurs

alimens; après son départ chacune voulut la posséder: elles la mirent en

pièces et se la partagèrent. La plupart avaient tressé des bagues en

crin, sur lesquelles se trouvaient tracées des devises patriotiques, ou

l'expression naïve de leurs sentimens pour Napoléon. L'Empereur ayant

daigné en agréer quelques-unes et les placer à ses doigts, chaque

orpheline voulut obtenir la même faveur; elles se précipitèrent sur lui,

s'emparèrent de ses mains, et en un instant les couvrirent de ces gages

innocens de reconnaissance et d'amour. L'Empereur, ému, enchanté, se

soumit, avec une complaisante bonté, aux douces étreintes de ces

aimables enfans. Elles lui recommandèrent ingénuement de ne point donner

les bagues qu'elles lui avaient offertes; il leur promit de les

conserver, en leur assurant qu'elles seraient aussi précieuses à ses

yeux que les bijoux de sa couronne.

La classe ouvrière, qui avait surnommé Napoléon, _le grand

entrepreneur_, reçut aussi sa part des faveurs impériales. Les travaux

commencés sous son règne, ensevelis dans la poussière sous celui des

Bourbons, furent repris avec activité. La capitale redevint, comme

autrefois, un vaste atelier; et les Parisiens, auxquels les étrangers

avaient appris à connaître la beauté de leurs monumens, virent, avec un

sentiment mêlé de reconnaissance et d'orgueil, que de nouvelles

merveilles allaient embellir encore leur majestueuse cité.

Toutes les classes de la société reçurent enfin des témoignages de la

sollicitude et de la justice de Napoléon. Pourquoi faut-il le dire? ses

anciens compagnons de l'île d'Elbe furent seuls oubliés!

Tant que Napoléon n'avait eu d'autre trône que son rocher, ils s'étaient

montrés aussi désintéressés que fidèles; lorsqu'il eut recouvré sa

couronne, ils se flattèrent que leur dévouement serait généreusement

récompensé.

Les uns, que l'honneur seul avait attachés au sort de Napoléon,

jouissaient d'avance des louanges, des titres et des cordons qui leur

seraient prodigués; les autres, animés de sentimens moins élevés,

aspiraient à des biens plus réels. La garde et ses dignes chefs

n'ambitionnaient que la seule faveur de conserver le glorieux titre de

_grenadiers de l'île d'Elbe_. Vaines illusions! la pensée de l'Empereur,

absorbée toute entière par d'autres soins, ne se reportait plus vers les

braves qui avaient partagé son exil et ses malheurs. Cependant, ce

moment d'oubli n'eut point le tems de dégénérer en ingratitude, il fut

réparé: des grades, des dotations, des indemnités leur furent accordés;

et s'ils n'eurent point à se louer complètement de Napoléon, ils

cessèrent du moins d'avoir à s'en plaindre.

L'Empereur aurait désiré, par sentiment et peut-être aussi par

ostentation, pouvoir reconnaître, d'une manière plus digne de lui, leurs

services et leur attachement; il s'arrêta devant la crainte d'être

accusé d'imiter les Bourbons, et de préférer les Français qui s'étaient

exilés avec lui, aux Français restés fidèles à la mère-patrie.

Ces scrupules, il me semble, n'étaient point fondés.

Les émigrés avaient ensanglanté le sol qui les avait vus naître, par

leurs armes ou par les guerres civiles qu'ils avaient entretenues et

fomentées: et la nation indignée les avait long-tems combattus et

maudits, comme les ennemis de son repos et de son bonheur.

Les Français revenus de l'île d'Elbe avec Napoléon, avaient au contraire

versé leur sang pour la défense de la patrie. Ils étaient aimés,

honorés, respectés; et les récompenses que l'Empereur eût pu leur

décerner, au lieu d'indisposer la France, auraient accompli ses voeux.

Elle en eût joui avec ce sentiment de plaisir et d'orgueil qu'éprouve

une mère, lorsque, dans les lices ouvertes à la jeunesse, elle entend

proclamer les triomphes de ses fils et voit briller sur leurs têtes le

prix de leurs succès.

La politique exigeait, non moins que la justice, que Napoléon répandît,

même avec prodigalité, ses bienfaits et ses grâces sur les hommes qui

s'étaient dévoués pour lui. Dans sa position, il valait encore mieux

passer pour prodigue que pour ingrat; mais la fortune le favorisait

tellement, qu'il lui était permis de négliger un peu les moyens de

s'assurer du faible appui des hommes.

Le rétablissement du gouvernement impérial, qui paraissait devoir

éprouver quelques obstacles, s'opérait de tous côtés avec une

promptitude et une facilité véritablement inouïs. Le maréchal Augereau,

qui avait cherché, dans sa proclamation de 1814, à déshonorer

l'Empereur, s'était empressé, dans une proclamation nouvelle, de lui

faire amende honorable.

Le duc de Bellune, le comte Gouvion Saint-Cyr, après d'inutiles efforts

pour contenir leurs troupes insurgées, avaient été forcés de se dérober,

par la fuite, à leur mécontentement.

Les troubles suscités dans la Vendée et le Calvados, par quelques

volontaires royaux, avaient été apaisés, et les perturbateurs désarmés.

La maison militaire du roi s'était soumise à son licenciement, et avait

rendu docilement ses armes et ses chevaux.

La famille royale enfin avait évacué le territoire impérial.

L'Empereur voulut instruire lui-même son armée de ces heureux résultats.

«Grâce au peuple Français et à vous, dit-il en passant les troupes

en revue le 27 Mars, le trône impérial est rétabli. Il est reconnu

dans tout l'empire, sans qu'une goutte de sang ait été versée. Le

comte de Lille, le comte d'Artois, le duc de Berry, le duc

d'Orléans ont passé la frontière du nord, et sont allés chercher un

asile chez l'étranger. Le pavillon tricolor flotte sur les tours de

Calais, de Dunkerque, de Lille, de Valenciennes, de Condé, etc.

Quelques bandes de Chouans avaient cherché à se former dans le

Poitou et la Vendée; l'opinion du peuple et la marche de quelques

bataillons ont suffi pour les dissiper. Le duc de Bourbon qui était

venu fomenter des troubles dans les provinces, s'est embarqué à

Nantes.

«Qu'ils étaient insensés, continua l'Empereur, et qu'ils

connaissaient mal la nation, ceux qui croyaient que les Français

consentiraient à recevoir un prince des mêmes mains qui avaient

ravagé notre territoire, et qui, à l'aide de la trahison, avaient

un moment porté atteinte à nos lauriers!»

Le Roi, qui s'était d'abord réfugié à Lille, venait en effet de se

retirer à Gand. Sa Majesté avait donné l'ordre à sa maison et aux

princes de venir le rejoindre dans cette ville, où son intention

paraissait être de se maintenir et de convoquer les chambres. Mais le

Maréchal Duc de Trévise, gouverneur de la division, lui déclara qu'il ne

répondrait plus de ses troupes, si l'on faisait entrer dans la place les

mousquetaires, les gardes-du-corps, etc., et lui conseilla de se rendre

à Dunkerque, qui, par sa position, géographique et le dévouement de ses

habitans, lui offrirait la facilité d'attendre sans danger l'issue des

événemens. M. de Blacas et les émigrés qui entouraient le Roi, lui

remontrèrent vivement qu'il ne serait point en sûreté dans cette place,

et que ce n'était plus que chez l'étranger qu'il pourrait être à l'abri

des poursuites de Napoléon. Le Duc de Trévise insista; et le Roi, malgré

les prières et l'effroi du Comte de Blacas et des autres courtisans,

avait résolu de suivre l'avis du Maréchal, lorsque des dépêches du Comte

d'Artois, reçues dans la nuit, le déterminèrent à passer la frontière.

L'Empereur avait cru d'abord que le projet de Louis XVIII, était de

retourner en Angleterre; il s'en était réjoui: et ce ne fut pas sans un

déplaisir extrême, qu'il sut que ce Prince se proposait de rester en

observation sur les frontières de la Belgique. Mais si cette résolution,

à laquelle le Roi dut peut-être le recouvrement de son trône, déplut à

Napoléon, elle ne lui inspira pas du moins, comme de misérables

écrivains l'ont prétendu, le désir criminel d'attenter à la vie et à la

liberté des Bourbons.

Les ordres donnés au général Excelmans portaient seulement de pousser

pied à pied, hors de la France, le Roi et les Princes. Jamais il ne lui

fut commandé «ni de s'assurer de leurs personnes, ni de les tuer en cas

de résistance.»

Les instructions données en même tems au Maréchal Ney, envoyé en mission

sur les frontières du nord et de l'est, prescrivaient aussi, et mot à

mot, «de faire respecter la famille royale, et de lui faciliter tous les

moyens de sortir librement et paisiblement de la France[81]».

On a soutenu que le Duc de Bassano, chargé momentanément du portefeuille

de l'intérieur, avait transmis à M. Siméon, alors préfet royal à Lille,

l'ordre d'arrêter le Roi. Le Duc de Bassano indigné de cette odieuse

imputation, avait voulu ne point quitter le sol français sans l'avoir

repoussée. Il se proposait de sommer M. Siméon de déclarer la vérité, et

sa déclaration aurait été rendue publique par la voie de l'impression et

des journaux, si la police ne s'y fût opposée.

Le Roi quitta Lille le 25 Mars. Le Duc d'Orléans, qui avait suivi sa

Majesté, et que le Roi, en partant, avait investi du commandement de

cette place, n'en sortit que vingt-quatre heures après: il adressa au

Maréchal Mortier la lettre suivante.

Je vous remets en entier, mon cher Maréchal, le commandement que

j'avais été si heureux d'exercer avec vous dans le département du

Nord. Je suis trop bon Français pour sacrifier les intérêts de la

France, parce que de nouveaux malheurs me forcent à la quitter. Je

pars pour m'ensevelir dans la retraite et l'oubli. Le Roi n'étant

plus en France, je ne puis plus transmettre d'ordres en son nom; et

il ne me reste qu'à vous dégager de l'observation de tous les

ordres que je vous avais transmis, en vous recommandant de faire

tout ce que votre excellent jugement et votre patriotisme si pur

vous suggéreront de mieux, pour les intérêts de la France, et de

plus conforme à tous les devoirs que vous avez à remplir.

L'Empereur, après avoir lu cette lettre, se tourna vers le duc de

Bassano, et lui dit: «Voyez ce que le duc d'Orléans écrit à Mortier;

cette lettre lui fait honneur. _Celui-là a toujours eu l'âme

française_.»

Je lui appris alors qu'on m'avait assuré que le duc d'Orléans en se

séparant de ses officiers, avait dit à l'un deux, le colonel Athalin:

«Allez, Monsieur, reprendre la cocarde nationale; je m'honore de l'avoir

portée, et je voudrais pouvoir la porter encore». L'Empereur parut

frappé de ces paroles, et ne répliqua rien. Quelques momens après, il me

demanda si je n'avais pas une lettre de madame la duchesse d'Orléans. Je

la lui remis, il la lut, et dit: «Je veux que sa mère _soit traitée avec

les égards qu'il mérite_». Et il ordonna que la duchesse, dont les biens

venaient d'être remis sous le séquestre, recevrait annuellement du

trésor public trois cents mille francs d'indemnité. Une autre indemnité

de cent cinquante mille francs fut accordée en même tems à madame la

duchesse de Bourbon.

Le duc de Bourbon, quoique l'Empereur eût annoncé son embarquement, ne

partit cependant que plusieurs jours après. Sa présence et sa

proclamation avaient excité un soulèvement partiel dans l'arrondissement

de Beaupréau: mais convaincu par ses yeux et par les rapports de ses

principaux officiers, que la masse des Vendéens resterait immobile, il

avait accédé aux voeux exprimés par le colonel Noirot, commandant de la

gendarmerie, dans la lettre qui suit:

MONSEIGNEUR, ce ne sera pas en vain, j'en ai l'assurance, que

j'invoquerai les effets de votre magnanimité. Vous pouvez d'un mot

calmer une effervescence dont les premiers résultats peuvent encore

une fois ensanglanter la trop malheureuse Vendée; ce mot, Votre

Altesse le prononcera, et tout rentrera dans l'ordre. Vous jugerez

aussi, Monseigneur, qu'un plus long séjour dans l'arrondissement de

Beaupréau, en compromettant la sûreté intérieure du pays,

compromettrait aussi la sûreté personnelle de Votre Altesse.

Daignez donc, je vous en conjure, Monseigneur, vous rendre aux voeux

que je forme pour votre bonheur et celui de mon pays. Tous les

moyens de sûreté que désirera Votre Altesse, pour se rendre à la

destination qu'elle aura choisie, je les lui garantis.

Cette lettre que je me suis plu à citer, pour prouver quel était le

langage des hommes du 20 mars, ne fut point impuissante. Le duc de

Bourbon chargea son aide-de-camp de s'entendre avec le colonel Noirot,

et il fut arrêté que Son Altesse abandonnerait la Vendée et

s'embarquerait à Nantes pour l'Angleterre.

Par des raisons que j'ignore, le prince ne remplit point ses engagemens.

Il quitta effectivement Beaupréau, mais rôda quelque tems encore sur les

côtes, sous un nom et avec un passe-port supposés. Le général ***[82] le

reconnut et respecta son déguisement. L'Empereur approuva cette

déférence et donna l'ordre de se borner à le forcer de s'éloigner; le

père du duc d'Enghien était devenu sacré pour la France et pour lui!

De toute la famille des Bourbons, le duc et la duchesse d'Angoulême

persistaient seuls à lutter contre leur mauvaise fortune.

Madame se trouvait à Bordeaux au moment du débarquement. L'entrée de

Napoléon à Paris, la fuite du Roi, la défection générale de l'armée

n'abattirent point son courage. Elle fit prendre les armes à la Garde

nationale; elle courut aux casernes haranguer les soldats, et leur

rappeler ce qu'ils devaient à leurs sermens, à leur Roi. De nombreux

bataillons de volontaires s'organisèrent en un instant, et furent

chargés, par ses ordres, de défendre les avenues de la ville,

d'intercepter les communications et de contenir le peuple.

Cependant, le général Clausel, nommé par l'Empereur commandant supérieur

de la 11ème division, s'était avancé jusqu'à Saint-André de Cubsac (six

lieues de Bordeaux), à la tête d'environ vingt-cinq gendarmes ralliés en

route, et de cent cinquante hommes de la garnison de Blaye qui,

instruits par ses émissaires de son arrivée, étaient accourus au devant

de lui.

À son approche, un bataillon de volontaires posté à Cubsac, avec deux

pièces de canon, se retira précipitamment à Saint-Vincent, et s'y réunit

à d'autres volontaires pour défendre en commun le passage de la

Dordogne.

Les soldats du général Clausel tentèrent de s'emparer du pont volant, et

furent accueillis par plusieurs décharges d'artillerie et de

mousqueterie qu'elles reçurent sans riposter. Leur chef, voulant éviter

la guerre civile, fit demander qu'on lui envoyât un parlementaire. Les

Bordelais lui ayant député leur commandant, M. de Martignac, il chargea

cet officier de leur faire connaître que son intention, n'était point

d'attenter, en aucune manière, à la sûreté des personnes et de leurs

propriétés, et qu'il les conjurait, au nom de la patrie, de ne point

verser inutilement le sang français.

Néanmoins, quelques démonstrations hostiles furent continuées de part et

d'autre; mais les volontaires royaux s'effrayèrent à la vue de trois

bateaux qu'ils crurent chargés de troupes, et prirent la fuite.

Le général Clausel, devenu maître de la Dordogne, se disposait à la

passer, lorsque M. de Martignac revint lui annoncer que Madame la

Duchesse d'Angoulême consentait à se retirer, et que la ville serait

remise dans vingt-quatre heures.

Madame, au lieu de remplir cette double promesse, se laissa subjuguer

par le désir et l'espoir de prolonger la défense. Elle assembla la Garde

nationale, et fit de nouveaux efforts pour attirer dans le parti royal

les troupes de la garnison.

Le général Clausel l'aperçut de loin, passant en revue les gardes

nationaux et volontaires; il fit rappeler le parlementaire, et se

plaignit de l'inexécution des promesses qui lui avaient été faites. M.

de Martignac s'excusa sur les dispositions où se trouvaient la Garde

nationale et la garnison, de ne plus rendre la ville. Le Général,

reconnaissant alors que les Bordelais se flattaient d'être secondés par

les troupes de ligne, assura M. de Martignac qu'elles n'attendaient, au

contraire, qu'un signal convenu, pour se déclarer en faveur de la cause

impériale. M. de Martignac parut en douter: le Général fit aussitôt

agiter en l'air un drapeau, et sur le champ l'étendard tricolor fut

arboré sur le Château-Trompette[83].

Les Bordelais, stupéfaits et consternés, demandèrent à capituler. Le

général Clausel s'empressa d'acquiescer à toutes leurs propositions, et

le lendemain ils lui ouvrirent les portes de leur ville.

L'Empereur fut très-satisfait de l'heureuse issue de cette affaire. Il

donna l'ordre de publier sur-le-champ l'ordre du général Clausel; mais

ce rapport n'étant qu'une relation militaire, il y ajouta lui-même les

détails supplémentaires ci-après, qu'il fit insérer dans le _Moniteur_

sous la rubrique de Bordeaux.

La conduite ferme et courageuse du général Clausel nous a évité de

grands malheurs: le passage de la Dordogne avait produit ici une

vive impression. Avant qu'il fût arrivé à la Bastide, la duchesse

d'Angoulême, en proie à une terreur qu'elle ne pouvait cacher, lui

fit promettre qu'elle quitterait Bordeaux dans la matinée du 1er

avril; c'est ce qui détermina le général Clausel à s'arrêter à la

Bastide, en face de Bordeaux, sur la rive droite de la Garonne, où

il arriva le 31 Mars au soir. La duchesse d'Angoulême voulut

profiter de ce délai pour ne point tenir ses promesses; elle se

porta aux casernes, fit réunir les troupes, et chercha à leur

persuader de défendre l'entrée de Bordeaux au général Clausel. Les

officiers de tout grade lui déclarèrent nettement qu'ils auraient

pour elle le respect dû à son malheur, à son sexe; mais qu'étant

Français, aucun motif ne pourrait les porter à prendre les armes

contre les Français. La duchesse versa d'abondantes larmes; elle

demanda que du moins les troupes restassent neutres, si les gardes

nationales voulaient combattre pour elle. Les officiers répondirent

qu'ils ne tireraient point sur la garde nationale, mais qu'ils ne

souffriraient point que celle-ci tirât sur les troupes du général

Clausel; qu'ils ne voulaient pas qu'une seule goutte de sang

français fût répandue. Les soldats se joignirent d'une voix unanime

aux sentimens de leurs officiers. La duchesse se retira l'effroi

dans l'âme et la menace à la bouche: elle était tremblante.

Lorsqu'elle arriva sur le quai où la garde nationale était sous les

armes, elle y fut reçue dans un silence profond; on entendait

murmurer dans tous les rangs: _Point de combat, point de guerre

civile_. La duchesse se hâta de se retirer dans le palais impérial

d'où elle ordonna son départ[84]; à huit heures, elle avait quitté

Bordeaux. Le feu qu'elle avait allumé, n'était pas éteint dans tous

les coeurs. La garde nationale qui venait de tenir une conduite si

sage, avait à côté d'elle des hommes effrénés; c'étaient des hommes

de la lie du peuple, formant la masse des compagnies de volontaires

royaux: ces hommes qui n'avaient été enrôlés qu'à prix d'argent,

comptaient sur le pillage. Leurs espérances étaient déjouées par la

fermeté de la garde nationale. Un petit nombre de furieux tirèrent

sur la compagnie de M. Troplong, qui passait pour être animée du

meilleur esprit; les gardes nationales ripostèrent. Les volontaires

s'enfuirent, mais le capitaine Troplong avait été atteint

mortellement. Il vient d'être enterré avec tous les honneurs

militaires; plus de dix mille personnes ont suivi le convoi de cet

excellent citoyen. Les regrets qu'on a donnés à sa mort ont

suspendu un moment l'allégresse de ce peuple, heureux d'être enfin

délivré des maux dont il était menacé.

L'énergie et l'intrépidité que déploya dans cette circonstance la petite

fille de Marie-Thérèse excita les éloges de l'Empereur, et lui inspira

ce mot si connu: _C'est le seul homme de la famille_.

Il admira également la contenance ferme et respectueuse qu'avaient

conservés, au milieu des provocations et des reproches de la Duchesse,

les régimens de la garnison. «Tout ce qui s'est passé à Bordeaux,

dit-il, est vraiment extraordinaire, et je ne sais ce qui doit étonner

le plus, de la noble audace de Madame d'Angoulême, ou de la patience

magnanime de mes soldats.»

L'effervescence des Bordelais était assoupie; il restait encore à

pacifier la Provence et le Languedoc, où le Duc d'Angoulême avait fait

naître et entretenu le feu de l'insurrection.

Ce prince ayant appris à Toulouse que l'Empereur était descendu au Golfe

Juan, se transporta sur-le-champ dans les principales villes du midi, et

fit prendre les armes aux partisans des Bourbons et de la royauté.

Trois mille deux cents Marseillais, et trois mille cinq cents

volontaires de Nismes, d'Avignon et de Montpellier, se rangèrent sous

ses drapeaux.

Le 10ème, 55ème et 83ème régimens de ligne, composés chacun d'environ

neuf cents hommes; les dépôts du 9ème et du 87ème d'infanterie, forts de

cinq cent cinquante combattans, deux cent cinquante chasseurs à cheval

du 14ème régiment, cent cinquante artilleurs et trois cents soldats du

régiment royal étranger, furent tirés de leurs garnisons respectives, et

formèrent, avec les volontaires royaux, une armée de douze mille hommes,

qui devait s'accroître, par les levées qu'on opérait journellement dans

les provinces soumises au gouvernement royal, et par les secours que le

Prince s'était empressé de demander au Roi de Sardaigne et à la Suisse,

et qu'il espérait en obtenir.

Le Duc d'Angoulême divisa son armée en deux corps.

Le premier commandé par le Général Ernouf, ayant sous ses ordres les

Maréchaux-de-camp Gardanne et Loverdo, se dirigea sur Grenoble ou

Sisteron.

Le deuxième, commandé par le Prince en personne, et sous ses ordres par

le Lieutenant-Général Monnier, le Baron de Damas et le Vicomte d'Escars,

suivit la route de Valence.

Les deux corps, après avoir soumis le pays et rallié les royalistes,

devaient se réunir à Grenoble, et marcher ensemble sur Lyon.

L'avant-garde du deuxième corps, conduite par M. d'Escars, n'éprouva de

résistance sérieuse qu'au passage de la Drôme.

Le général Debelle, à la tête de quelques hussards du quatrième, d'un

bataillon du trente-neuvième, et d'environ huit cents gardes nationaux,

s'était laissé chasser de Loriol, et s'était retiré, tant bien que mal,

derrière la Drôme.

Les volontaires de Vaucluse, protégés par l'artillerie royale, passèrent

la rivière à gué, et vinrent se poster sur le flanc gauche des gardes

nationaux; au même moment, le prince fit attaquer le pont par le dixième

de ligne. Cette manoeuvre n'intimida point les gardes nationales; elles

tinrent ferme; et le dixième, malgré l'ardeur que lui inspirait

l'exemple du duc d'Angoulême, allait plier, lorsque plusieurs

voltigeurs, qui se trouvaient en tête, reconnurent, parmi leurs

adversaires, d'anciens camarades; ils commencèrent mutuellement par

cesser leur feu, et finirent par s'embrasser aux cris de _vive

l'Empereur!_

Pendant la durée de leur colloque et de leurs embrassemens, le reste du

dixième régiment regagna du terrain; les Impériaux, croyant qu'ils

venaient se jeter dans leurs bras, s'avancèrent sans défiance; une

décharge les détrompa: la confusion se mit dans les troupes du général

Debelle; il ne fit rien pour les rallier, et la déroute devint complète.

Une partie des Impériaux furent pris par les royalistes, les autres se

réfugièrent dans les montagnes, ou furent porter à Grenoble et à Valence

la nouvelle de leur défaite.

Le lendemain 5 avril, le duc d'Angoulême et son armée victorieuse

entrèrent à Valence, et, sans perdre de tems, se portèrent à Romans sur

l'Isère.

Le premier corps, après avoir occupé Sisteron, s'était divisé en deux

colonnes: l'une, ayant à sa tête le général Loverdo, s'était portée sur

Lamure; l'autre, commandée par le général Gardanne, avait pris Gap en

passant, et s'était avancée jusqu'à Travers, où venaient de prendre

position, la garnison de Grenoble et les gardes nationales de Vizille,

de Lamure et des communes environnantes.

Tout, jusqu'à ce jour, avait favorisé les voeux de l'armée royale; elle

marchait de succès en succès; et le bruit de ses victoires, accrues par

la peur et la renommée, avait répandu la consternation et l'effroi à

Grenoble et à Lyon.

L'Empereur lui-même fut inquiet. En partant de Lyon, il avait prévu la

possibilité d'un soulèvement partiel dans le midi; et, rassuré par

l'énergie et le patriotisme des Dauphinois, il s'était reposé sur eux du

soin de défendre leur territoire et leur capitale. Mais, s'ils étaient

assez forts pour repousser les agressions des royalistes, ils n'étaient

point en état de résister aux quatre mille soldats qui avaient embrassé

leur cause et combattaient dans leurs rangs.

Le général Grouchy reçut l'ordre de voler à Lyon, et de faire lever en

masse les gardes nationales du Dauphiné, du Lyonnais et de la Bourgogne.

_Au nom de l'Empereur et de la patrie_, tout se mit en mouvement; les

patriotes de la Drôme et de l'Isère sortirent de leurs montagnes; les

Lyonnais quittèrent leurs ateliers; les Bourguignons se mirent

spontanément en marche, les officiers réformés à leur tête.

Cet élan patriotique fut si unanime, que les routes se couvrirent en un

instant de gardes nationales, et que le général Corbineau, à qui

l'Empereur avait donné la mission d'accélérer leur départ, fut au

contraire obligé de l'empêcher. Mais toutes ces dispositions, tristes

présages de la guerre civile, ne furent point heureusement nécessaires.

Les troupes du général Gardanne, pendant leur séjour à Gap, avaient eu

connaissance des proclamations de l'Empereur; elles avaient réveillé

leurs souvenirs, électrisé leurs âmes; et le cinquante-huitième arbora

la cocarde tricolore.

La défection de ce régiment fut bientôt connue de la division du général

Loverdo; et, malgré les efforts de ce général, une partie du quatorzième

de chasseurs, et le quatre-vingt-troisième tout entier, embrassèrent

également la cause impériale. Les autres soldats, quoique fidèles en

apparence, n'inspiraient plus de confiance à leurs généraux; «ils ne

pouvaient parler à un seul habitant du pays, sans en recevoir des

impressions absolument contraires au parti du roi[85]», et l'on

s'attendait à chaque instant à les voir déserter à l'ennemi.

Le général Loverdo, impatient de combattre, et croyant pouvoir se passer

de leur assistance, voulut, avec le seul appui de ses volontaires

royaux, forcer le défilé de Saulces, en avant de Gap; mais cette

attaque, aussi téméraire qu'inutile, n'eut aucun succès, et il fut forcé

de se replier sur Sisteron.

Le deuxième corps, contenu par la présence du duc d'Angoulême, n'avait

perdu qu'un petit nombre de soldats; l'ordre de se porter en avant

venait d'être donné, lorsque le prince reçut à la fois de toutes parts

les nouvelles les plus accablantes.

D'un côté, il apprit la défection des troupes réglées du général Ernouf,

et sa retraite forcée sur Sisteron.

De l'autre, il fut prévenu que le général Grouchy s'avançait à sa

rencontre avec des forces formidables.

Un troisième avis l'informait que le parti royal à Nismes et à Toulouse

s'était dissous sans résistance; que M. de Vitrolles, chef du comité

d'insurrection, avait été arrêté, et que les patriotes et les troupes de

la neuvième division, réunis sous les ordres du général Gilly, s'étaient

portés sur ses derrières, avaient repris de vive force le pont

Saint-Esprit et dépassé le Rhône.

Des dépêches de Turin lui annoncèrent enfin qu'il ne fallait plus

compter sur les secours des Suisses et sur les promesses du roi de

Sardaigne.

Le prince fit sonner la retraite et se retira sur Valence.

L'Empereur, qui, suivant sa coutume, prenait la peine de composer

lui-même les articles du Moniteur relatifs à cette petite guerre, rendit

compte ainsi de l'évacuation de Valence:

_Valence, le 7 avril_.--Le duc d'Angoulême a fait ici une triste

figure; le tocsin sonnait dans tout le Dauphiné, et de nombreux

bataillons de gardes nationales étaient partis de Lyon. Le duc

d'Angoulême, informé de leur arrivée, s'est mis à la débandade avec

les quatre mille insurgés qui sont sous ses ordres. Les troupes de

ligne, instruites par nos concitoyens qu'il était question de la

cause de la nation contre quelques familles privilégiées, de celle

du peuple contre la noblesse, et enfin, de celle de la révolution

contre la contre-révolution, ont subitement changé de parti:

cependant, l'armée compte trois traîtres qui paraissent s'être

rangés du parti des ennemis de la patrie: ce sont les généraux

Ernouf, Monnier et d'Aultanne[86].

L'Empereur avait également le soin de rendre publiques les

correspondances qu'on parvenait à intercepter; et comme les unes

annonçaient _l'intention de séparer la paille du bon grain et de la

jeter au feu_; les autres, _de faire pendre, sans pitié et sans

exception, tous les rebelles_; et que d'autres, enfin, _conviaient

l'Espagne, la Suisse et le roi de Piémont de venir mettre la France à la

raison_, elles contribuaient, non moins puissamment que le succès de

l'armée impériale, à détacher de la cause des Bourbons tous les Français

ennemis de la trahison, des potences et des étrangers.

Le général Grouchy, informé de la retraite du duc d'Angoulême, mit des

troupes légères à sa poursuite; la plupart des chasseurs du quatorzième

et des artilleurs se réunirent aux Impériaux. Les volontaires du midi,

qui jusqu'alors n'avaient point mis de bornes à leurs présomptueuses

espérances, ne surent point en mettre à leur frayeur; aussi lâches dans

le malheur qu'arrogans dans la prospérité, ils abandonnèrent leur

général à l'approche du danger; et tous, à l'exception de quelques

centaines de braves, cherchèrent leur salut dans la fuite.

Le duc d'Angoulême, entouré des faibles débris de leurs bataillons, et

du 10ème de ligne toujours fidèle, continuait jour et nuit sa marche

rétrograde, et traversait silencieusement les lieux que son armée,

quelques jours auparavant, avait fait retentir de ses cris de

_victoire_; les montagnards qui avaient eu tant à souffrir des exactions

et des mauvais traitemens des volontaires royaux, répétaient à leur

tour, _Malheur aux vaincus!_ et ne permettaient point au duc d'Angoulême

et aux siens de goûter un seul instant de repos. Pressé d'un côté par

les colonnes de Grouchy, de l'autre par les troupes du général Gilly;

enfermé, sans espoir de secours, entre la Drôme, le Rhône, la Durance et

les montagnes, le duc d'Angoulême n'avait que deux ressources: l'une

d'abandonner son armée, et de gagner, à travers les montagnes, Marseille

ou le Piémont; l'autre de se soumettre, avec ses compagnons d'infortune,

aux lois du vainqueur. Le prince ne voulut point séparer son sort de

celui de son armée. Il consentit à se rendre. Le baron de Damas et le

Général Gilly réglèrent les articles de la capitulation, et il fut

convenu que le prince licencierait son armée et s'embarquerait à Cette.

La dépêche télégraphique, annonçant cette nouvelle, fut apportée

sur-le-champ à l'Empereur par le duc de Bassano; et ce ministre, malgré

l'opposition de plusieurs personnages, décida Napoléon à répondre par le

télégraphe qu'il approuvait la capitulation. Au même instant, une

seconde dépêche annonça que le général Grouchy n'avait pas cru devoir

autoriser, sans l'aveu de l'Empereur, l'exécution de la convention, et

que le duc d'Angoulême s'était constitué prisonnier. M. de Bassano se

hâta de transmettre les premiers ordres de Napoléon, et ne l'instruisit

de l'annulation de la convention, que lorsque l'obscurité de la nuit eût

rendu impossible toute communication télégraphique. L'Empereur eut

connaissance de la noble hardiesse de son ministre, et au lieu de le

gronder, il lui dicta la lettre suivante:

M. le comte Grouchy, l'ordonnance du Roi en date du 6 mars et la

déclaration signée le 13 à Vienne par ses ministres, pourraient

m'autoriser à traiter le duc d'Angoulême comme cette ordonnance et

cette déclaration voulaient qu'on me traitât moi et ma famille;

mais, constant dans les dispositions qui m'avaient porté à ordonner

que les membres de la famille des Bourbons puissent sortir

librement de France, mon intention est que vous donniez des ordres,

pour que le duc d'Angoulême soit conduit à Cette où il sera

embarqué, et que vous veilliez à sa sûreté et à écarter de sa

personne tout mauvais traitement. Vous aurez soin seulement de

retirer les fonds qui ont été enlevés des caisses publiques, et de

demander au duc d'Angoulême, qu'il s'oblige à la restitution des

diamans de la couronne, qui sont la propriété de la nation[87].

Vous lui ferez connaître en même tems les dispositions des lois des

Assemblées nationales, qui ont été renouvelées, et qui s'appliquent

aux membres de la famille des Bourbons qui rentreraient sur le

territoire français, etc.

Le duc d'Angoulême, en attendant la décision de Napoléon, fut gardé à

vue. Il supporta cette nouvelle disgrâce avec calme et fermeté. Le

marquis de Rivière, informé de sa détention, menaça le comte Grouchy,

s'il ne lui rendait point la liberté, de livrer Marseille aux Anglais,

et de faire insurger toute la Provence. Ces vaines menaces restèrent

sans effet. Le sort du duc ne dépendait point du comte de Grouchy; ce

n'était qu'à contre-coeur qu'il avait osé porter sur ce prince une main

sacrilége; et il faisait des voeux pour que la décision de l'Empereur lui

permît de briser ses chaînes.

Aussitôt que cette décision lui parvint, le général s'empressa d'assurer

à M. le duc d'Angoulême les moyens de s'embarquer promptement, et prit,

avec un zèle religieux, les mesures nécessaires pour qu'il fût traité,

sur son passage, avec le respect qui lui était dû.

Le prince, arrivé à Cette, s'embarqua sur-le-champ, et se dirigea vers

Cadix.

Sa capitulation et son départ entraînèrent bientôt la soumission de

Marseille; et grâce à la prudence et à la fermeté du prince d'Essling,

gouverneur de la division, le drapeau royal fut abattu et remplacé par

le drapeau tricolor, sans désordre et sans effusion de sang.

L'Empereur nomma le général Grouchy maréchal d'Empire, non point qu'il

fût émerveillé de sa conduite, car il savait qu'il n'avait pressé que

mollement le duc d'Angoulême, mais pour donner de l'éclat à la disgrâce

du prince et décourager les royalistes des autres parties de la France.

Voulant en même tems punir la trahison commise par le 10ème au passage

de la Drôme, il décréta que ce régiment porterait un crêpe à son

drapeau, jusqu'à ce qu'il eût lavé, dans le sang ennemi, les armes

qu'ils avaient trempées dans le sang français[88].

L'Empereur apprit par le télégraphe la soumission de Marseille et

l'entière pacification du midi, au moment où il allait passer en revue

la Garde nationale de Paris. C'était toujours dans de semblables

circonstances que les grandes nouvelles parvenaient à l'Empereur; il

semblait que la fortune, soigneuse de lui plaire, voulait encore

embellir ses dons en les lui offrant à propos. Depuis son arrivée, il

avait eu constamment le dessein de passer cette revue; mais l'inspection

successive des troupes de ligne l'en avait détourné. On ne manqua point

d'attribuer ce retard, si facile à expliquer, à la crainte que lui

inspiraient les baïonnettes et les sentimens des légions de Paris. Sur

ces entrefaites, quelques grenadiers ex-volontaires royaux, se

répandirent contre lui en menaces, en imprécations; et il n'en fallut

pas davantage pour alarmer les trembleurs de sa cour. Ils conjurèrent

Napoléon de mêler à la revue, par précaution, quelques bataillons de sa

garde: l'Empereur rejeta leurs prières et s'offensa de leurs terreurs;

néanmoins, ils le firent accompagner, à son insu, par dix ou douze

grenadiers, à qui l'on recommanda de ne point le perdre de vue un seul

instant.

Tant que l'Empereur avait passé au pas dans les rangs, son escorte

l'avait suivi, sans qu'il y fît attention. Mais quand il prit le galop,

il s'apperçut que ses grenadiers galoppaient avec lui, il s'arrêta: «Que

fais-tu là? dit-il à l'un d'eux. Va-t-en!» Le vieux grognard[89], qui

savait qu'on craignait pour la vie de son général, fit mine de résister;

l'Empereur le prit alors par son bonnet à poil, et le secouant

fortement, lui répéta, en riant, l'ordre de se retirer: «Je veux que

vous vous en alliez tous. Je ne suis entouré que de bons Français; je

suis en sûreté avec eux comme avec vous.» Les gardes nationaux, qui

entendirent ces paroles, s'écrièrent spontanément, «Oui, oui, Sire, vous

avez raison; nous donnerions tous notre vie pour défendre la vôtre.»

Encouragés par la familiarité que l'Empereur leur témoignait, ils

quittèrent leurs rangs, et se pressèrent autour de lui: les uns lui

serrèrent les mains, les autres les lui baisèrent; tous lui exprimèrent

leur satisfaction et leur dévouement par des cris prolongés de _vive la

nation! vive l'Empereur!_

L'Empereur, après cette scène imprévue, continua sa revue; il fit

ensuite former en cercle les officiers, mit pied à terre, et leur

adressa la parole à-peu-près en ces termes:

SOLDATS DE LA GARDE NATIONALE DE PARIS! je suis bien aise de vous

voir. Je vous ai formés, il y a quinze mois, pour le maintien de la

tranquillité publique dans la capitale et pour sa sûreté. Vous avez

rempli mon attente. Vous avez versé votre sang pour la défense de

Paris; et si des troupes ennemies sont entrées dans vos murs, la

faute n'en est pas à vous, mais à la trahison, et surtout à la

fatalité qui s'est attachée à nos affaires dans ces malheureuses

circonstances.

Le trône royal ne convenait pas à la France; il ne donnait aucune

sûreté au peuple sur ses intérêts les plus précieux; il nous avait

été imposé par l'étranger. Je suis arrivé, armé de toute la force

du peuple et de l'armée, pour faire disparaître cette tache, et

rendre tout leur éclat à l'honneur et à la gloire de la France.

Soldats de la garde nationale! ce matin même, le télégraphe de Lyon

m'a appris que le drapeau tricolor flotte à Antibes et à Marseille.

Cent coups de canon, tirés sur nos frontières, apprendront aux

étrangers que nos dissensions civiles sont terminées; _je dis les

étrangers, parce que nous ne connaissons pas encore d'ennemis_.

S'ils rassemblent leurs troupes, nous rassemblerons les nôtres. Nos

armées sont toutes composées de braves qui se sont signalés dans

plusieurs batailles, et qui présenteront à l'étranger une barrière

de fer; tandis que de nombreux bataillons de grenadiers et de

chasseurs des gardes nationales garantiront nos frontières. Je ne

me mêlerai point des affaires des autres nations; malheur aux

gouvernemens qui se mêleraient des nôtres! Des revers ont retrempé

le caractère du peuple Français; il a repris cette jeunesse, cette

vigueur qui, il y a vingt ans, étonnait l'Europe.

Soldats! vous avez été forcés d'arborer des couleurs proscrites par

la nation; mais les couleurs nationales étaient dans vos coeurs:

vous jurez de les prendre toujours pour signe de ralliement, et de

défendre ce trône impérial, seule et naturelle garantie de nos

droits; vous jurez de ne jamais souffrir que des étrangers, chez

lesquels nous avons paru plusieurs fois en maîtres, se mêlent de

nos constitutions et de notre gouvernement; vous jurez enfin de

tout sacrifier à l'honneur et à l'indépendance de la France.

Ce serment fut prononcé avec enthousiasme. La Garde nationale montra

qu'elle ne craignait point d'être prise au mot.

On avait appréhendé que la garde, qui en avait voulu long-tems aux

Parisiens de s'être si promptement rendus en 1814, ne se permît quelques

reproches offensans; mais Napoléon avait prescrit à ses grenadiers de se

taire, et pour compléter la réconciliation, il la fit cimenter par un

dîner que la Garde impériale offrit à la Garde nationale et à la

garnison de Paris.

Quinze mille hommes de toutes armes se réunirent au Champ de Mars, sous

les yeux du peuple Parisien; les chants joyeux des soldats et des

citoyens se répondaient tour à tour et donnaient à cette fête un

caractère vraiment national.

Le repas achevé, une foule nombreuse de soldats, d'officiers et de

gardes nationaux se mirent en marche vers les Tuileries, portant le

buste de Napoléon couronné de lauriers. Arrivés sous les fenêtres de Sa

Majesté, ils la saluèrent par mille et mille acclamations; ils se

rendirent ensuite à la Place Vendôme, et déposèrent religieusement, au

pied du monument élevé à la gloire de nos armées, l'image du héros qui

les avait conduites à la victoire. L'Empereur, aussitôt qu'il en fut

informé, m'ordonna d'écrire au ministre de la police de faire enlever le

buste dans la nuit. «Ce n'est point à la suite d'une orgie, dit-il avec

fierté, que mon effigie doit être rétablie sur la colonne.»

Chacun sait en effet, que la statue de Napoléon, qui couronnait

autrefois ce monument, en avait été arrachée dans les premiers jours de

la restauration; et ce n'était point à des citoyens isolés et sans

mission, qu'il appartenait de réparer cet outrage.

Ce furent quelques royalistes, à la tête desquels figuraient M. de

Maubreuil et M. Sostène de la Rochefoucault, qui se rendirent coupables

de cette profanation. M. de la Rochefoucault, dont la famille avait eu

tant de part aux largesses et aux bontés de Napoléon, passa lui-même la

corde au cou de son bienfaiteur, dans l'intention de le faire traîner

dans la boue par quelques vagabonds qu'il avait soudoyés; mais la statue

se joua de ses efforts; il n'en recueillit, d'autre fruit que le blâme

des honnêtes gens et le mépris des étrangers[90].

La colonne elle-même offusqua long-tems les regards jaloux des ennemis

de notre gloire: ils en conspirèrent la destruction, et l'auraient

accomplie, s'ils l'eussent osé. L'histoire, qui ne laisse rien impuni,

flétrira (je l'espère) ces mauvais Français, ces nouveaux Vandales, d'un

opprobre éternel. Elle inscrira leurs noms et leurs voeux sacriléges au

pied de la colonne immortelle qu'ils voulurent renverser. Elle dira sans

doute aussi que les fédérés, les officiers à demi-solde et tous les

partisans de Napoléon, qu'on se plaît à représenter comme des forcenés,

comme des brigands, respectèrent, pendant les cent jours, la statue de

Henri IV, quoique cette statue, placée à la hauteur de leurs coups, et

reconstruite en matière fragile, eût pu succomber au moindre choc.

Napoléon avait dit à la Garde nationale de Paris: nous ne connaissons

point encore d'ennemis. Ces paroles étaient vraies. On avait remarqué

que les troupes étrangères se concentraient sur nos frontières, mais

aucune de leurs dispositions ne paraissait hostile, et Napoléon pouvait

encore raisonnablement espérer que ses soins pour maintenir la pais ne

seraient point infructueux.

Dès le jour même de son entrée à Lyon, il s'était empressé de faire

déclarer, par le Prince Joseph, aux ministres d'Autriche et de Russie

près la diète Helvétique, qu'il était prêt à ratifier le traité de

Paris.

Arrivé dans la capitale, il apprit que les ministres étrangers, et

particulièrement le Baron de Vincent, ministre d'Autriche, et M.

Boudiakeen, chargé d'affaires de Russie, ne l'avaient point encore

quittée, faute de passe-ports.

Il fit entraver le départ de M. Vincent et de M. de Boudiakeen, et

chargea le Duc de Vicence de les voir et de leur renouveler l'assurance

de ses dispositions pacifiques.

M. le Baron de Vincent se refusa d'abord à toute espèce de communication

et de pourparlers; mais il consentit ensuite à se trouver avec M. de

Vicence dans une maison tierce. Ils eurent ensemble une conférence chez

Madame de Souza. M. de Vincent ne dissimula point la résolution des

alliés de s'opposer à ce que Napoléon conservât le trône. Mais il fit

entrevoir qu'il pensait que son fils n'inspirerait point la même

répugnance. Il s'engagea néanmoins à faire connaître à l'Empereur

d'Autriche les sentimens de Napoléon; et consentit à se charger d'une

lettre pour l'impératrice Marie-Louise[91].

M. de Boudiakeen, après avoir également refusé l'entretien proposé par

le duc de Vicence, finit aussi par l'accepter. Il fut convenu qu'ils se

rencontreraient chez mademoiselle Cauchelet, dame du palais de la

princesse Hortense.

M. de Jaucourt avait oublié, dans le porte-feuille des affaires

étrangères, un traité secret par lequel l'Angleterre, l'Autriche et la

France s'étaient mutuellement engagées à s'opposer, de gré ou de force,

au démembrement de la Saxe, que conspiraient ouvertement la Russie et la

Prusse.

L'Empereur pensa que ce traité pourrait peut-être aliéner aux Bourbons

l'intérêt de ces deux puissances, et jeter, parmi les alliés, la

défiance et la discorde. Il ordonna au duc de Vicence de le mettre sous

les yeux du ministre russe, et de le lui représenter comme une preuve

nouvelle de l'ingratitude dont la cour des Tuileries payait les nombreux

bienfaits de l'empereur Alexandre. L'existence de cette triple alliance

était ignorée de M. de Boudiakeen, et parut lui faire éprouver autant de

surprise que de mécontentement. Mais il déclara que les principes de son

souverain lui étaient trop connus, pour qu'il osât se flatter que la

circonstance de ce traité, ou tout autre, pût opérer, dans ses

dispositions, quelque changement favorable. Il promit cependant de lui

reporter fidèlement l'entretien, qu'il avait eu avec M. de Vicence, et

de lui exprimer le désir manifesté par l'Empereur Napoléon de redevenir

l'allié et l'ami de la Russie.

L'Empereur, pour donner plus d'empire à ces propositions, chargea la

princesse Hortense de les confirmer personnellement à l'empereur

Alexandre. Il fit écrire aussi au prince, Eugène et à la grande duchesse

Stéphanie de Bade, pour les inviter à renouveler les mêmes assurances à

ce souverain, et à ne négliger aucun moyen de le détacher de la

coalition.

L'Empereur enfin fit faire des ouvertures au cabinet de Londres, par

l'intermédiaire d'un personnage indiqué par le duc d'Otrante; et, pour

captiver les suffrages du parlement, et donner au ministère anglais un

gage anticipé de ses bonnes dispositions, il abolit, par un décret

spontané, la traite des nègres.

Après avoir usé de ces voies détournées, Napoléon pensa qu'il était de

son devoir, comme de sa dignité, de donner à la manifestation de ses

dispositions pacifiques un caractère authentique et solennel.

Il écrivit donc aux souverains étrangers une lettre ainsi conçue:

MONSIEUR MON FRÈRE, vous aurez appris, dans le cours du mois

dernier, mon retour sur les côtes de France, mon entrée à Paris, et

le départ de la famille des Bourbons. La véritable nature de ces

événemens doit être maintenant connue de Votre Majesté: ils sont

l'ouvrage d'une irrésistible puissance, l'ouvrage et la volonté

unanime d'une grande nation, qui connaît ses devoirs et ses droits.

La dynastie que la force avait rendu au peuple Français, n'était

point faite pour lui: les Bourbons n'ont voulu s'associer ni à ses

sentimens, ni à ses moeurs. La France a dû se séparer d'eux. Sa voix

appelait un libérateur: l'attente qui m'avait décide au plus grand

des sacrifices, avait été trompée. Je suis venu, et du point où

j'ai touché le rivage, l'amour de mes peuples m'a porté jusqu'au

sein de ma capitale. Le premier besoin de mon coeur est de payer

tant d'affection par le maintien d'une honorable tranquillité. Le

rétablissement du trône impérial étant nécessaire au bonheur des

Français, ma plus douce pensée est de la rendre en même tems utile

à l'affermissement du repos de l'Europe. Assez de gloire a illustré

tour à tour les drapeaux des diverses nations, les vicissitudes du

sort ont assez fait succéder de grands revers et de grands succès;

une plus belle arène est aujourd'hui ouverte aux souverains, et je

suis le premier à y descendre. Après avoir présenté au monde le

spectacle de grands combats, il sera plus doux de ne connaître

désormais d'autres rivalités que celles des avantages de la paix,

d'autre lutte que la lutte sainte de la félicité des peuples. La

France se plaît à proclamer avec franchise ce noble but de tous ses

voeux. Jalouse de son indépendance, le principe invariable de sa

politique sera le respect le plus absolu pour l'indépendance des

autres nations: si tels sont, comme j'en ai l'heureuse confiance,

les sentimens personnels de Votre Majesté, le calme général est

assuré pour long-tems, et la justice, assise aux confins des états,

suffit seule pour en garder les frontières.

_Paris, ce 4 Avril_.

Le duc de Vicence reçut l'ordre d'exprimer personnellement aux ministres

étrangers les sentimens dont l'Empereur était animé; mais les courriers,

porteurs de ces dépêches, ne purent parvenir à leurs destinations: l'un

fut arrêté à Kelh; un autre à Mayence; un troisième, expédié en Italie,

ne put dépasser Turin; les communications étaient interrompues. On se

conformait déjà aux dispositions de la déclaration du congrès de Vienne

du 13 mars.

Cette déclaration, transmise directement par les émissaires du roi aux

préfets des villes frontières, et propagée par les royalistes, circulait

dans Paris. Les petits journaux avaient signalé son apparition, et

s'étaient réunis pour affirmer qu'un tel acte était indigne des

monarques alliés, et ne pouvait être l'ouvrage que de la malveillance et

de la calomnie.

Cependant, comme il ne devenait plus possible de révoquer en doute sa

légitimité, il fallut bien se résoudre à ne plus en faire un mystère à

la France, et il en fut rendu compte ainsi le 15 avril dans le

_Moniteur_.

Les Cent Jours (1/2) Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en 1815. · 第 16 / 22 题