Napoléon, etc.
Considérant que, par nos constitutions, les membres de l'ordre
judiciaire sont inamovibles,
Nous décrétons:
Art. 1. Tous les changemens arbitraires opérés dans nos cours et
tribunaux inférieurs, sont nuls et non avenus.
Art. 2. Les présidens de la cour de cassation, notre
procureur-général, et les membres qui ont été, injustement et par
esprit de réaction, renvoyés de ladite cour, sont rétablis dans
leurs fonctions, etc. etc.
Par quatre autres décrets, l'Empereur ordonna: 1.° que le séquestre
serait apposé sur les biens de la famille des Bourbons; 2.° que tous les
biens des émigrés, qui appartenaient à la Légion d'Honneur, aux
hospices, aux communes, à la caisse d'amortissement ou aux domaines,
seraient rendus à ces divers établissemens; 3.° que la maison du roi et
les Suisses seraient licenciés, et qu'aucun corps étranger ne pourrait
être admis à la garde du souverain; 4.° que la décoration du lys, les
ordres de Saint-Louis, du Saint-Esprit, de Saint-Michel seraient abolis.
Ces décrets, qui embrassaient à la fois toutes les parties de
l'administration politique, civile et militaire de l'état, se
succédèrent si rapidement, que Napoléon eut à peine le tems de les
entremêler de quelques paroles.
En rétablissant sur leurs siéges les magistrats qui en avaient été
expulsés, il conquit d'un trait de plume tous les membres de l'ordre
judiciaire; mais je ne sais pourquoi il n'étendit point cette utile
mesure aux fonctionnaires de l'ordre administratif, et principalement
aux préfets et aux sous-préfets que M. de Montesquieu avait si
cruellement persécutés. Parmi ces fonctionnaires, il en était sans doute
qui, par la faiblesse ou l'incapacité qu'ils avaient montrées dans les
derniers momens du gouvernement impérial, ne méritaient point de
confiance; mais le plus grand nombre en était resté digne; et Napoléon,
en les replaçant à la tête de leurs anciens administrés, unissait à
l'avantage de réparer publiquement une injustice royale, celui de
confier l'administration à des hommes expérimentés, et qui, connaissant
déjà les partisans de la révolution et ceux des Bourbons, n'avaient qu'à
se montrer pour intimider les uns et féconder le patriotisme des autres.
À cette exception près, tout ce qu'il fit à Lyon, me paraît un
chef-d'oeuvre d'esprit et d'adresse.
Il fallait renverser la Chambre des Pairs; d'un seul coup il la
terrasse: _Elle n'est composée_, dit-il, _que d'hommes qui ont porté les
armes contre la patrie, et ont intérêt au rétablissement des droits
féodaux et à l'annulation des ventes nationales_.
La Chambre des Députés avait montré de la résistance aux ministres et de
l'attachement aux doctrines libérales; il était difficile de la
dépopulariser: l'Empereur y réussit par un seul mot: _Elle s'est montrée
indigne de la confiance de la nation, en faisant payer au peuple les
dettes contractées à l'étranger pour répandre le sang français_.
Il fallait rassurer la France sur l'avenir; _il appelle les électeurs au
Champ de Mai_. Il fallait donner à penser qu'il avait des intelligences
avec l'Autriche, et que Marie-Louise lui serait rendue: _il annonce le
prochain couronnement de l'Impératrice et de son fils_.
Il fallait séduire les patriotes, les républicains: _il abolit la
noblesse féodale, et déclare que le trône est fait pour la nation, et
non point la nation pour le trône_. Il fallait tranquilliser les
acquéreurs de domaines nationaux: _il chasse les émigrés non rayés, et
reprend leurs biens_; plaire aux pauvres et aux paysans: _il restitue
aux hospices et aux communes les biens dont on les avait dépouillés_;
flatter la garde et l'armée: _il expulse de leurs rangs les étrangers,
les émigrés, licencie la maison du roi, et rend à la Légion d'Honneur
ses dotations et ses prérogatives_.
Qu'on critique sa conduite à Lyon, qu'on la représente comme celle d'un
forcené qui veut tout changer, tout détruire, tout bouleverser; peu
importe... ceux qui jugent sans partialité trouveront, je crois, qu'il
se conduisit avec toute l'habileté d'un politique consommé. Il sut
commander la confiance, dissiper les craintes, affermir le dévouement,
enthousiasmer le peuple et l'armée: que pouvait-il faire de plus?
Les dispositions faites à Paris contre lui, lui furent connues le 12. Il
parut charmé qu'on eût donné un commandement au Maréchal Ney, non point
qu'il eût des intelligences avec lui, mais parce qu'il connaissait la
faiblesse et la mobilité de son caractère. Il prescrivit au grand
Maréchal de lui écrire: «Vous l'instruirez, lui dit-il, du délire
qu'excite mon retour, et de la réunion successive à mon armée de toutes
les forces dirigées contre moi; vous lui direz que les troupes qu'il
commande, imiteront infailliblement tôt ou tard l'exemple de leurs
braves camarades, et que les efforts qu'il pourrait tenter, n'auraient
d'autre résultat que de retarder tout au plus de quelques jours la chute
des Bourbons; faites-lui entendre qu'il sera responsable envers la
France, envers moi, de la guerre civile et du sang qu'elle fera verser;
_flattez-le_, ajouta l'Empereur, mais ne le _caressez_ pas trop, il
croirait que je le crains, et se ferait prier.
On écrivit aussi à tous les chefs de corps qu'on savait être cantonnés
dans les départemens voisins. Aucune de ces lettres ne portait le
caractère de la supplication. L'Empereur parlait déjà en maître: il ne
priait point, il ordonnait.
Tout étant terminé, Napoléon partit le 15, et profondément ému de
l'amour que les Lyonnais lui avaient témoigné, il leur fit ses adieux en
ces termes:
«LYONNAIS! Au moment de quitter votre ville pour me rendre dans ma
capitale, j'éprouve le besoin de vous faire connaître les sentimens
que vous m'avez inspirés; vous avez toujours été au premier rang
dans mes affections. Sur le trône ou dans l'exil vous m'avez
toujours montré les mêmes sentimens: le caractère élevé qui vous
distingue vous a mérité toute mon estime: dans des momens plus
tranquilles je reviendrai pour m'occuper de vos manufactures et de
votre ville.»
«Lyonnais, je vous aime.»
Ces derniers mots étaient l'expression naïve de ce qu'il éprouvait; il
les prononça, en les dictant, avec ce charme indéfinissable qu'il
imprimait à ses paroles, lorsqu'elles partaient de son coeur.
On a tant parlé de la dureté du coeur et du langage de Napoléon, que tout
ce qui s'écarte de l'opinion reçue, doit paraître fabuleux. Cependant il
est vrai (et ceux qui ont approché l'Empereur l'attesteront) qu'il était
bien loin d'être aussi insensible qu'on le croit communément. Son
éducation militaire et le besoin de commander le respect et la crainte,
l'avaient rendu grave, sévère et inflexible, l'avaient habitué à
contraindre et à mépriser les inspirations de sa sensibilité. Mais quand
la nature reprenait ses droits, il trouvait du charme à céder aux
mouvemens de son âme, et il exprimait alors les émotions ou les
sentimens qui l'avaient subjugué avec un accent vif et passionné, avec
une douceur et une grâce aussi séduisantes qu'inimitables.
Les Lyonnais méritaient au surplus l'estime et l'amour que leur vouait
Napoléon. Quoique jeune encore, j'ai vu plus d'une fois se manifester
l'engouement et l'enthousiasme populaire; et jamais je ne vis rien de
comparable aux transports de joie et de tendresse que firent éclater les
Lyonnais. Non-seulement les quais, les places voisines du palais de
l'Empereur, mais les rues, même les plus éloignées, retentissaient
d'acclamations perpétuelles[59]. Les ouvriers et leurs maîtres, le
peuple et les bourgeois, bras dessus, bras dessous, allaient et venaient
dans la ville en chantant, en dansant, en s'abandonnant aux impulsions
de la plus vive gaieté; ils s'arrêtaient sans se connaître; ils se
pressaient la main, s'embrassaient et se félicitaient du retour de
l'Empereur comme s'il leur eût rendu la fortune, l'honneur et la vie.
La garde nationale, touchée de la confiance qu'il lui avait témoignée,
en remettant entre ses mains la garde de sa personne, partageait avec
non moins d'ardeur l'ivresse générale; et le jour du départ de Napoléon
fut pour la ville de Lyon un jour de tristesse et de regrets, comme
celui de son arrivée avait été pour elle un véritable jour de fête.
Nous fûmes coucher à Mâcon. L'Empereur ne voulut point descendre à la
préfecture, et fut loger à l'auberge du _Sauvage_. Il n'avait plus
besoin, comme à Grenoble et à Lyon, d'attendre aux portes des villes; le
peuple et les magistrats accouraient à sa rencontre et se disputaient
l'honneur de lui offrir les premiers leurs hommages et leurs voeux.
Il reçut, le lendemain matin, les félicitations de la garde nationale,
du corps municipal, etc. L'un des adjoints du maire lui déclama un long
amphigouri qui nous amusa beaucoup. Quand il eut fini, l'Empereur lui
dit: «Vous avez donc été bien étonné d'apprendre mon débarquement?--Ah!
parbleu oui, répondit l'orateur; quand j'ai su que vous étiez débarqué,
je disais à tout le monde, il faut que cet homme-là soit fou; il n'en
réchappera pas.» Napoléon ne put s'empêcher de rire de cette naïveté.
«Je sais, lui dit-il en souriant malicieusement, que vous êtes tous un
peu sujets à vous effrayer, vous me l'avez prouvé dans la dernière
campagne; vous auriez dû vous conduire comme l'ont fait les Châlonnais;
vous n'avez point soutenu l'honneur des Bourguignons.--Ce n'est point
notre faute, Sire, reprit un des assistans; nous étions mal dirigés,
vous nous aviez donné un mauvais maire.--Cela est possible: nous avons
tous fait des sottises, il faut les oublier; le bonheur et le salut de
la France, voilà désormais le seul objet dont nous devions nous
occuper.» Il les congédia amicalement.
Le préfet avait battu en retraite: l'Empereur me demanda son nom;
c'était un nommé Germain qu'il avait fait comte et chambellan sans trop
savoir pourquoi. «Comment, me dit-il, ce petit Germain s'est cru obligé
de me fuir, il nous reviendra;» et il ne s'en occupa plus.
Il me chargea de faire insérer dans le journal du département la
relation des événemens de Grenoble et de Lyon. Le rédacteur, royaliste
enragé, s'était caché; je confiai au nouveau sous-préfet le soin
d'accomplir les ordres de l'Empereur; mais, soit insouciance ou
incapacité, il eut recours à l'imprimeur du journal qui lui fit faire un
article bien éloigné de remplir nos vues.
On débutait par l'éloge le plus juste, mais le plus inopportun, de la
bonté de Louis XVIII; et l'on finissait par déclarer en substance qu'un
roi si bon n'était point fait pour régner sur les Français, et qu'il
leur fallait un souverain tel que Napoléon, etc.
L'Empereur, qui voulait tout lire, me demanda le journal. Je feignis de
ne l'avoir point sous la main; après mille efforts pour le détourner de
le voir, il fallut enfin le lui présenter. Je croyais qu'il allait me
donner une semonce; il se contenta de me dire: «Changez-moi cet
homme-là, c'est un sot, et priez-le à l'avenir de ne plus se mêler de
faire mon éloge.» Je le fis venir, je le tançai; et, comme moi, il en
fut quitte pour la peur.
Ce fut à Mâcon que, pour la première fois, nous reçûmes des nouvelles
officielles de ce qui se passait à Paris; elles nous furent apportées
par M***. C'était véritablement une chose étonnante que la maladresse
avec laquelle le parti royaliste faisait la police des routes. Aucun de
ses émissaires ne nous échappait, tandis que les nôtres allaient et
revenaient sans éprouver d'obstacles. Il fallait que la rage ou la peur
eût fait perdre la tête à tous les royalistes. M*** assura l'Empereur
que la garde nationale paraissait déterminée à défendre le roi, et que
le roi avait déclaré qu'il ne quitterait point les Tuileries. «S'il veut
m'y attendre, dit Napoléon, j'y consens; mais j'en doute fort. Il se
laisse endormir par les fanfaronnades des émigrés; et quand je serai à
vingt lieues de Paris, ils l'abandonneront comme les nobles de Lyon ont
abandonné le comte d'Artois. Que pourrait-il faire d'ailleurs avec les
vieilles poupées qui l'entourent? un seul de nos grenadiers, avec la
crosse de son fusil, en culbuterait une centaine... La garde nationale
crie de loin; quand je serai aux barrières, elle se taira. Son métier
n'est point de faire la guerre civile, mais de maintenir l'ordre et la
paix intérieure; la majorité est bonne, il n'y a de mauvais que quelques
officiers; je les ferai chasser. Retournez à Paris; dites à mes amis de
ne point se compromettre, et que dans dix jours mes grenadiers seront de
garde aux Tuileries: allez.»
Nous arrivâmes à Châlons le 14, de fort bonne heure. Il faisait un temps
épouvantable, et cependant toute la population s'était portée hors de la
ville pour voir l'Empereur quelques momens plus tôt. Il aperçut, à
l'approche des murs, des caissons et de l'artillerie, et s'en étonna.
«Ils étaient destinés, lui dit-on, à agir contre vous: nous les avons
arrêtés au passage, et nous vous les présentons.--C'est bien, mes
enfans; vous avez toujours été de bons citoyens.»
Il fut très-satisfait de se trouver parmi les Châlonnais, et leur fit un
accueil plein d'estime et d'affection. «Je n'ai point oublié, leur
dit-il, que vous avez pendant quarante jours résisté à l'ennemi, et
défendu vaillamment le passage de la Saône; si tous les Français avaient
eu votre courage et votre patriotisme, il ne serait pas sorti de France
un seul étranger.» Il leur témoigna le désir de connaître les braves qui
s'étaient le plus distingués; et, sur leur témoignage unanime, il
accorda sur le champ la décoration de la Légion-d'Honneur au maire de
Saint-Jean de Lône; «C'est pour des braves comme lui et comme vous, leur
dit-il, que j'ai institué la Légion-d'Honneur, et non point pour les
émigrés pensionnés de nos ennemis.» Quand cette audience fut finie, il
me dit: «Le maire de Châlons n'est point venu, c'est cependant moi qui
l'ai nommé; mais il tient à une famille d'autrefois, et probablement il
a des scrupules. Les habitans s'en plaignent, et lui feront un mauvais
parti. Il faut que vous alliez le voir. S'il vous oppose ses sermens,
dites-lui que je l'en dégage, et faites-lui sentir que, s'il attend
qu'il en soit délivré par Louis XVIII, il attendra long-tems. Dites-lui
enfin tout ce que vous voudrez, je me soucie fort peu de sa visite;
c'est pour lui que je désire qu'il vienne. S'il ne vient pas, le peuple
le lapidera après mon départ. Germain l'a échappé belle; que son exemple
lui serve de leçon[60].
Je me rendis à l'instant même à la municipalité; j'y trouvai le maire et
quelques conseillers municipaux. Il me parut un homme de mérite. Je lui
annonçai que j'étais chargé ordinairement de présenter à Sa Majesté les
autorités municipales; que j'avais vu avec surprise qu'il ne s'était
point empressé, comme les maires des autres villes, de venir rendre ses
devoirs à l'Empereur; qu'il craignait sans doute d'être mal accueilli,
et que je venais le rassurer, etc. Il me répondit franchement, «qu'il
avait pour Napoléon beaucoup de respect et d'admiration; mais qu'ayant
juré fidélité à Louis XVIII, il croyait devoir observer son serment,
tant qu'il n'en serait point dégagé.» J'avais d'avance ma réponse faite.
«Ainsi que vous, lui dis-je, je regarde le parjure comme l'action la
plus avilissante que puissent commettre les hommes: mais il faut faire
une distinction entre le serment volontaire et le serment conventionnel
que les peuples prêtent à leurs gouvernemens. Aux yeux de la raison, ce
serment n'est qu'un acte de soumission locale; qu'une formalité pure et
simple, que le monarque, quel qu'il soit, a le droit d'exiger de ses
sujets, mais qui ne peut ni ne doit enchaîner à perpétuité leurs
personnes et leur foi. La France, depuis 1789, a juré tour à tour d'être
fidèle à la Royauté, à la Convention, à la République, au Directoire, au
Consulat, à l'Empire, à la Charte: si les Français qui avaient prêté
serment à la Royauté, eussent voulu s'opposer, pour l'acquit de leur
conscience, à l'établissement de la République; si ceux qui avaient
prêté serment à la République, se fussent opposés à l'établissement de
l'Empire, etc., dans quel état de désordre et d'anarchie, dans quel
déluge de maux et de sang n'auraient-ils point plongé notre malheureuse
patrie? La volonté nationale, dans de semblables occurrences, doit être
le seul guide de notre conscience et de nos actions; du moment où elle
se manifeste, le devoir des bons citoyens est de céder et d'obéir.--Ces
principes, reprit-il, peuvent être bons en règle générale; maïs nous
nous trouvons dans un cas d'exception inconnu jusqu'à ce jour. Lorsque
les gouvernemens qui ont existé depuis la révolution, ont été renversés,
le gouvernement nouveau s'est emparé de l'autorité, et l'on a pu penser
qu'il avait pour lui l'assentiment national; mais ici, c'est autre
chose: le gouvernement royal subsiste, l'Empereur a volontairement
abdiqué, et tant que le Roi n'aura point renoncé à la couronne, je le
regarderai comme le souverain de la France.--Si vous attendez la
renonciation du Roi pour reconnaître l'Empereur, lui répliquai-je, vous
attendrez long-tems. Le roi n'a-t-il pas prétendu qu'il n'avait pas
cessé de régner sur la France depuis vingt-cinq ans; et s'il se croyait
souverain de la France à une époque où le gouvernement impérial avait
été légitimé par les suffrages unanimes de la France et reconnu par
l'Europe entière, croyez-vous qu'il veuille aujourd'hui renoncer à la
couronne? Le tems où les Rois régnaient en vertu du droit divin est loin
de nous; leurs droits ne sont plus fondés que sur le consentement tacite
ou formel des nations: du moment où les nations les répudient, le
contrat est rompu; les sermens conditionnels qu'on leur avait prêtés,
sont annulés de fait et de droit, sans qu'il soit nullement besoin de
leur intervention et de leur agrément; car, comme le disent les
proclamations de Napoléon: _les Rois sont faits pour les peuples; et non
les peuples pour les Rois_. Quant à l'abdication volontaire ou forcée de
Napoléon et aux droits nouvellement acquis par Louis XVIII, il faudrait,
pour résoudre cette partie de vos objections, examiner si le chef d'une
nation a le droit de se dessaisir, sans son aveu, de l'autorité qui lui
a été confiée, et si un gouvernement imposé par l'influence ou la force
des armes des étrangers réunit les caractères de légitimité que vous lui
attribuez: le tems ne nous permet point de nous livrer à cet examen:
j'ai lu dans tous nos publicistes, qu'on devait obéissance au
gouvernement de fait, et puisque l'Empereur a repris de fait le sceptre
de l'état, je crois que ce que nous avons de mieux à faire est de nous
soumettre à ses lois, sauf, ajoutai-je en plaisantant, à laisser à la
postérité le soin de juger la question de droit entre Napoléon et Louis
XVIII. Au surplus, continuai-je, je vous rends parfaitement le maître
d'embrasser le parti que vous jugerez convenable; mon intention n'est
point de surprendre votre opinion ni de violenter votre conscience; ne
regardez, je vous prie, les efforts que j'ai pu faire pour vous
convaincre, que comme une preuve du désir de vous ramener à mon avis par
l'ascendant de la raison.--Allons, Monsieur, me dit-il, je me rends à
vos observations; veuillez nous annoncer à Sa Majesté.» Le lendemain il
fut destitué!
Le 16, nous couchâmes à Avalon. Napoléon y fut accueilli comme il
l'avait été partout, c'est-à-dire, au milieu des démonstrations
d'allégresse qui tenaient véritablement du délire: on se pressait, on
s'étouffait, pour l'apercevoir, pour l'entendre, pour lui parler: son
logement était en un instant entouré, assiégé par une foule si nombreuse
et si opiniâtre, qu'il nous était impossible d'entrer ou de sortir, sans
passer sur le corps à toute la population du pays. Les hommes qui
faisaient partie de la Garde nationale, voulaient rester en faction du
matin au soir. Les femmes les plus distinguées de la ville passèrent le
jour et la nuit dans les escaliers et dans les corridors, pour guetter
son passage. Trois d'entr'elles, fatiguées de s'être tenues debout toute
la journée faute de siéges, nous demandèrent la permission de s'asseoir
près de nous: c'était dans une salle (contiguë à la chambre de
l'Empereur), où l'on avait jeté à terre des matelas pour que nous
puissions reposer quelques momens. Rien n'était plaisant comme de voir
ces trois jeunes et élégantes Bonapartistes, groupées timidement sur un
grabat, au milieu de notre sale bivouac. Nous cherchâmes leur tenir
compagnie, mais nos yeux se fermaient malgré nos efforts: «Dormez, nous
dirent-elles, nous veillerons sur l'Empereur.» Effectivement la fatigue
l'emporta sur la galanterie, et bientôt nous nous endormîmes
honteusement à leurs pieds. À notre réveil, nous trouvâmes l'une de ces
dames en faction à la porte de Napoléon; il le sut et la remercia de son
dévouement en termes fort aimables et fort polis.
Ce fut à Avalon, je crois[61], qu'un officier d'état-major vint nous
apporter la soumission et l'ordre du jour du Maréchal Ney[62]. On
imprima dans la nuit cet ordre du jour; mais l'Empereur, après l'avoir
relu, le fit changer et réimprimer; j'ignore si Sa Majesté jugea
convenable de l'altérer, ou si l'imprimeur avait commis quelque méprise.
L'Empereur arriva le 17 à Auxerre; et pour la première fois, il fut reçu
par un Préfet. Il descendit à la préfecture. Sur la cheminée du premier
salon, se trouvait le buste de l'Impératrice et de son fils, et dans le
salon suivant, le portrait en pied de Napoléon, revêtu de ses ornemens
impériaux: on aurait pu croire que le règne de l'Empereur n'avait jamais
été interrompu.
Napoléon reçut immédiatement, les félicitations de toutes les autorités
et des tribunaux; ces félicitations commençaient à n'être plus à nos
yeux un acte de dévouement, mais l'accomplissement d'un devoir. Après
s'être entretenu avec les uns et les autres des grands intérêts de
l'état, l'Empereur dont la bonne humeur était inépuisable, se mit à
plaisanter sur la cour de Louis XVIII. «Sa cour, dit-il, a l'air de
celle du Roi Dagobert; on n'y voit que des antiquailles; les femmes y
sont vieilles et laides à faire peur: il n'y avait de jolies femmes que
les miennes, mais on les traitait si mal qu'elles ont été forcées de la
déserter. Tous ces gens-là n'ont que de la morgue et de la fierté: on
m'a reproché d'être fier; je l'étais avec les étrangers; mais jamais on
ne m'a vu souffrir que mon Chancelier mît un genou en terre pour prendre
mes ordres; ni obliger mes Préfets et mes Maires à servir à table mes
courtisans et mes douairières[63]. On dit que les hommes de la cour ne
valent guères mieux que les femmes, et que, pour se distinguer de mes
généraux, que j'avais couverts d'or, ils y vont vêtus comme des pauvres.
Ma cour, il est vrai, était superbe; j'aimais le luxe, non pour moi, un
frac de soldat me suffit; je l'aimais, parce qu'il fait vivre nos
ateliers; sans luxe, point d'industrie. J'ai aboli à Lyon toute cette
noblesse à parchemin: elle n'a jamais senti ce qu'elle me devait; c'est
moi qui l'ai relevée, en faisant des comtes et des barons de mes
meilleurs généraux. La noblesse est une chimère: les hommes sont trop
éclairés pour croire qu'il y en a parmi eux qui sont nobles et d'autres
qui ne le sont pas; ils descendent tous de la même souche; la seule
distinction est celle des talens et des services rendus à l'état: nos
lois n'en reconnaissent point d'autres.»
L'Empereur, en arrivant à Auxerre, avait cru y trouver le maréchal Ney:
«Je ne conçois pas, dit-il au général Bertrand, pourquoi Ney n'est point
ici; cela me surprend et m'inquiète; aurait-il changé d'idées? Je ne le
crois pas: Il n'aurait point laissé Gamot[64] se compromettre. Cependant
il faut savoir à quoi s'en tenir; voyez cela.» Quelques heures après, le
maréchal arriva; il était environ huit heures du soir; le comte Bertrand
vint en prévenir l'Empereur. «Le maréchal, avant de se présenter devant
Votre Majesté, lui dit-il, veut recueillir ses idées, et justifier par
écrit la conduite qu'il a tenue avant et depuis les événemens de
Fontainebleau.--Qu'ai-je besoin de justification? répondit Napoléon;
dites-lui que je l'aime toujours, et que je l'embrasserai demain.» Il ne
voulut point le recevoir le jour même, pour le punir s'être fait
attendre.
Le lendemain, l'Empereur, en l'apercevant, lui dit: «Embrassez-moi, mon
cher maréchal, je suis bien aise de vous voir. Je n'ai pas besoin
d'explication ou de justification; je vous ai toujours honoré et estimé
comme le brave des braves.--Sire, les journaux ont avancé un tas de
mensonges que je voulais détruire; ma conduite a toujours été celle d'un
bon soldat et d'un bon Français.--Je le sais; aussi n'ai-je point douté
de votre dévouement.--Vous avez eu raison, Sire. Votre Majesté pourra
toujours compter sur moi, quand il s'agira de la patrie... _c'est pour
la patrie que j'ai versé mon sang, et je suis prêt à le verser pour elle
jusqu'à la dernière goutte. Je vous aime, Sire, mais la patrie avant
tout! avant tout_.»--L'Empereur l'interrompant: «C'est le patriotisme
qui me ramène aussi en France. J'ai su que la patrie était malheureuse,
et je suis venu pour la délivrer des émigrés et des Bourbons; je lui
rendrai tout ce qu'elle attend de moi.--Votre Majesté sera sûre que nous
la soutiendrons: avec de la justice, on fait des Français tout ce qu'on
veut. Les Bourbons se sont perdus pour avoir voulu faire à leur tête, et
s'être mis l'armée à dos.--Des princes qui n'ont jamais su ce que
c'était qu'une épée nue ne pouvaient honorer l'armée; ils étaient
humiliés et jaloux de sa gloire.--Oui, Sire, ils cherchaient sans cesse
à nous humilier: je suis encore indigné, quand je pense qu'un maréchal
de France, qu'un vieux guerrier comme moi fut obligé de se mettre à
genoux devant ce... de duc de B..., pour recevoir la croix de
Saint-Louis. Cela ne pouvait durer, et si vous n'étiez venu les chasser,
nous allions les chasser nous-mêmes[65].--Comment vos troupes sont-elles
disposées?--Fort bien, Sire; j'ai cru qu'elles m'étoufferaient, quand je
leur ai annoncé que nous allions marcher au-devant de vos aigles.--Quels
généraux avez-vous avec vous?--Lecourbe et Bourmont.--En êtes-vous
sûr?--Je répondrais de Lecourbe, mais je ne suis point aussi sûr de
Bourmont.--Pourquoi ne sont-ils point venus ici?--Ils ont montré de
l'hésitation; et je les ai laissés.--Ne craignez vous pas que Bourmont
ne remue, et ne vous mette dans l'embarras?--Non, Sire, il se tiendra
tranquille; d'ailleurs il ne trouverait personne pour le seconder. J'ai
chassé des rangs tous les voltigeurs de Louis XIV[66] qu'on nous avait
donnés, et tout le pays est dans l'enthousiasme.--N'importe, je ne veux
point lui laisser la possibilité de nous inquiéter: vous ordonnerez
qu'on s'assure de lui et des officiers royalistes, jusqu'à notre entrée
à Paris. J'y serai sans doute du 20 au 25, et plus tôt: si nous y
arrivons, comme je l'espère, sans obstacle, croyez-vous qu'ils se
défendront?--Je ne le crois pas, Sire; vous savez bien ce que c'est que
les Parisiens, ils font plus de bruit que de besogne.--J'ai reçu ce
matin des dépêches de Paris; les patriotes m'attendent avec impatience,
et sont près de se soulever. Je crains qu'il ne s'engage quelque affaire
entr'eux et les royalistes. Je ne voudrais pas, pour tout au monde,
qu'une tache de sang souillât mon retour. Les communications avec Paris
vous sont faciles; écrivez à nos amis, écrivez à Maret, que nos affaires
vont bien, que j'arriverai sans tirer un seul coup de fusil; et qu'ils
se réunissent tous, pour empêcher le sang de couler. Il faut que notre
triomphe soit pur comme la cause que nous servons.» Les généraux
Bertrand et Labédoyère, présens à cet entretien, se mêlèrent alors de la
conversation, et après quelques minutes, l'Empereur les quitta et rentra
dans son cabinet.
Il écrivit à l'Impératrice pour la troisième fois. Cette lettre
terminée, Napoléon s'occupa des moyens de faire embarquer une partie de
son armée harassée par les marches forcées: il fit venir le chef de la
marine, se fit rendre compte du nombre de ses bateaux, des moyens de
prévenir les accidens, etc. Il entra avec lui dans de tels détails, que
cet homme avait peine à revenir de sa surprise et à comprendre comment
un Empereur en savait autant qu'un batelier. Napoléon tenait à ce que
ses troupes partissent promptement. Plusieurs fois il m'ordonna d'en
aller presser l'embarquement: son habitude était d'employer ceux qui
l'entouraient à tout ce qui lui passait par la tête. Son génie ne
connaissant aucune limite, il croyait que nous autres faibles mortels
nous devions également tout savoir et tout faire.
L'Empereur avait donné l'ordre à ses éclaireurs de lui amener les
courriers de la malle, et m'avait chargé de l'examen des dépêches. Je
faisais une guerre implacable à la correspondance ministérielle, et si
j'y trouvais souvent des injures et des menaces dont je pouvais prendre
ma part, elles m'offraient du moins des détails aussi importans que
curieux. Je remarquai particulièrement deux instructions secrètes, dont
la publication couvrirait leurs auteurs, même aujourd'hui, d'un opprobre
éternel. Les lettres _comme il faut_ étaient tout aussi révoltantes. La
plupart dictées par la haine en délire auraient pu légitimer les
rigueurs de la justice: mais je les regardais comme l'oeuvre pitoyable de
cerveaux malades; et je me contentais, avant de les rendre au courrier,
d'y ajouter en grosses lettres un _Vu_ qui, semblable à la tête de
Méduse, aura sans doute pétrifié plus d'un noble lecteur.
Les conjurations ténébreuses des ennemis de Napoléon n'étaient point le
seul objet sur lequel se reportaient mes yeux indiscrets. Quelquefois je
me trouvais initié, sans le vouloir, à de plus doux mystères, et ma
plume par mégarde traçait le fatal _Vu_ au bas de ces épîtres, qui ne
doivent charmer les regards que du mortel heureux auquel l'amour les
destine.
Ce fut par les journaux et la correspondance particulière, que nous
apprîmes que des Vendéens étaient soi-disant partis de Paris dans
l'intention d'assassiner l'Empereur. Un journal, qu'il serait superflu
de nommer, annonçait même que ces Messieurs s'étaient déguisés en
soldats et en femmes, et que bien sûrement _le Corse_ ne leur
échapperait point.
Si Napoléon ne parut point s'inquiéter de ces complots criminels, ils
nous inquiétèrent pour lui. Auparavant, lorsque des voyageurs
demandaient à lui donner des nouvelles, je m'esquivais pour jouir de
quelques momens de liberté; dès-lors je ne le quittai plus, et la main
sur mon épée, je ne perdais point de vue un seul instant les yeux,
l'attitude et les gestes des personnes qu'il admettait en sa présence.
Le comte Bertrand, le général Drouot et les autres officiers de sa
maison, redoublèrent également de soin et de surveillance. Mais il
semblait que l'Empereur prît à tâche de défier les coups de ses
meurtriers. Le jour même, il passa sur la place publique la revue du
14ème de ligne, et se confondit ensuite avec le peuple et les soldats.
En vain, nous cherchâmes à l'entourer; on nous bousculait avec tant de
persévérance et d'impétuosité, qu'il ne nous était point possible de
rester un moment de suite auprès de sa personne. La manière dont nous
étions coudoyés l'amusait infiniment; il Se moquait de nos efforts, et
pour nous braver, s'enfonçait plus avant encore au milieu de la foule
qui nous tenait assiégés.
Notre défiance pensa devenir fatale à deux émissaires ennemis.
L'un d'eux, officier d'état-major, vint nous offrir ses services; on le
questionna: il ne sut à peu près que répondre. Son embarras excitait
déjà de violens soupçons, lorsque par malheur on s'aperçut qu'il avait
un pantalon vert. Il n'en fallut point davantage pour persuader à tout
le monde que c'était un garde d'Artois déguisé: on lui fit subir un
nouvel interrogatoire; il répondit encore avec plus de gaucherie; et
atteint et convaincu d'être éminemment suspect et d'avoir de plus un
pantalon vert, il allait être jeté par la fenêtre, lorsque heureusement
le comte Bertrand vint à passer et ordonna qu'on ne le fît sortir que
par la porte.
Cet officier de nouvelle fabrique n'était point venu pour tuer Napoléon;
il avait été envoyé pour explorer seulement ce qui se passait à son
quartier-général.
Le même jour fut témoin d'une autre scène: un chef d'escadron de
hussards, décoré d'un coup de sabre sur la figure, vint également se
réunir à nous: on le reçut à merveille; on l'invita même à déjeuner à la
table des grands officiers de la maison. Le vin est l'écueil du
mensonge; et le nouveau venu, oubliant son rôle, s'expliqua si
clairement, qu'il fut facile de le reconnaître pour un faux frère. Il
annonça que le roi avait pour lui la garde nationale de Paris et toute
la garde impériale; que chaque soldat resté fidèle obtenait cinq cents
francs de dotation, chaque officier mille francs et un grade de plus,
etc., etc.; que Napoléon avait été mis hors la loi, et que s'il était
pris... À ces mots, le colonel ***, assis à côté de lui, lui sauta au
collet; tout le monde à la fois voulait l'assommer; moi seul, je ne le
voulus point: «l'Empereur, leur dis-je, messieurs, n'entend point qu'on
répande de sang: vous avez juré de ne point faire de quartier aux
assassins, mais cet homme n'en est point un: c'est sans doute un espion.
Nous ne les craignons point; qu'il aille dire à ceux qui l'envoyent ce
qu'il a vu; buvons tous à la santé de notre Empereur, _vive
l'Empereur!_» Il fut conspué et chassé, et nous ne le revîmes plus.
Un autre déserteur de l'armée royale se présenta pour révéler,
disait-il, à l'Empereur, un secret important. L'Empereur, qui ne connaît
d'autre secret que la force, ne voulut point perdre son tems à
l'écouter; il me le renvoya. C'était un officier de hussards, ami et
complice de Maubreuil: il ne me jugea point digne de ses confidences, et
je le conduisis au grand maréchal. Il lui déclara, en substance, qu'il
avait été chargé, ainsi que Maubreuil, par le gouvernement provisoire et
par de très-grands personnages, d'assassiner l'Empereur lors de son
départ pour l'île d'Elbe; qu'il avait eu horreur d'un crime aussi
épouvantable et n'avait point voulu l'accomplir; et qu'après avoir sauvé
une première fois la vie de Napoléon, il venait se ranger près de sa
personne pour lui faire, en cas de besoin, un rempart de son corps. Il
remit au grand maréchal un mémoire de Maubreuil, et différentes pièces
dont l'Empereur me chargea de lui rendre compte. Je les examinai avec le
plus grand soin: elles prouvaient incontestablement que des rendez-vous
mystérieux avaient été donnés à Maubreuil, au nom du gouvernement
provisoire; mais elles ne contenaient aucun indice qui pût faire
pénétrer le but et l'objet de ces ténébreuses conférences: le nom des
illustres personnages qu'on a voulu associer depuis à cette odieuse
trame, ne s'y trouvait même point prononcé. Cet officier ne retira aucun
fruit de ses révélations vraies ou supposées, et disparut.
Cependant l'Empereur, à force d'être entretenu de complots ourdis contre
sa vie, finit par en éprouver une impression pénible. «Je ne puis
concevoir, me dit-il, comment des hommes exposés à tomber entre mes
mains, peuvent provoquer sans cesse mon assassinat et mettre ma tête à
prix. Si j'eusse voulu me défaire d'eux par de semblables moyens, il y
aurait long-tems qu'ils seraient en poussière. J'aurais trouvé comme eux
des Georges, des Brulart et des Maubreuil. Vingt fois, si je l'eusse
voulu, on me les aurait apportés pieds et mains liés, morts ou vifs:
j'ai toujours eu la sotte générosité de mépriser leur rage! je la
méprise encore: mais malheur à eux, malheur à toute leur infernale
clique, s'ils osent toucher à l'un des miens! Mon sang bouillonne, quand
je songe qu'ils ont osé, à la face des nations, proscrire sans jugement
les milliers de Français qui marchent avec nous: cela se sait-il dans
l'armée?--Oui, Sire: on a eu l'imprudence de répandre le bruit qu'on
nous avait tous mis hors la loi, et que des gardes-du-corps et des
Chouans étaient partis pour vous assassiner: aussi les troupes ont-elles
juré de ne point leur faire de quartier, et déjà deux espions ont pensé
être assommés sous mes yeux.--Tant pis, tant pis, ce n'est point-là ce
que j'entends. Je veux qu'il n'y ait point une seule goutte de sang
français de répandue, une seule amorce de brûlée. Il faut recommander à
Girard[67] de contenir ses soldats; écrivez:
«Général Girard, on m'assure que vos troupes, connaissant les
décrets de Paris, ont résolu, par représailles, de faire main-basse
sur les royalistes qu'elles rencontreront: vous ne rencontrerez que
des Français; je vous défends de tirer un seul coup de fusil:
calmez vos soldats; démentez les bruits qui les exaspèrent;
dites-leur que je ne voudrais point rentrer dans ma capitale à leur
tête, si leurs armes étaient teintes de sang français[68].»
Ô ministres du Roi, tous coupables auteurs de l'ordonnance parricide du
6 mars, lisez et rougissez!
L'Empereur apprit, au moment de quitter Auxerre, que les Marseillais
paraissaient vouloir inquiéter ses derrières. Il donna des ordres aux
généraux échelonnés sur la route, et partit sans crainte.
En avant de Fossard, il aperçut, rangés en bataille, les dragons du
régiment du Roi, qui avaient abandonné leurs officiers pour venir le
rejoindre: il mit pied à terre, les salua avec cette gravité militaire
qui lui seyait si bien, et leur distribua des complimens et des grades.
Aucun régiment ne pouvait nous échapper. Quand les officiers faisaient
des façons, les soldats venaient sans eux. J'ai tort cependant; il est
un régiment (le troisième de hussards) que l'Empereur ne put attirer à
lui. Le brave Moncey, qui le commandait, avait un bon esprit, et l'on ne
pouvait douter de son attachement à Napoléon, son ancien bienfaiteur;
mais tous les hommes ne voient pas de même: les uns faisaient consister
leur devoir à accourir au-devant de Napoléon; Moncey se croyait obligé
de le fuir.
Il avait conjuré son régiment de ne point lui faire l'affront de
l'abandonner; ses officiers et ses hussards qui l'adoraient, le
suivaient en faisant retentir les airs des cris de _Vive l'Empereur!_
croyant concilier ainsi les égards dus à leur colonel et leur dévouement
à la cause et à la personne de Napoléon.
On nous prévint en route que deux mille gardes-du-corps étaient postés
dans la forêt de Fontainebleau. Quoique cet avis ne fût point
vraisemblable, on jugea cependant nécessaire de ne point traverser la
forêt sans précaution. Sur nos instances, l'Empereur se fit accompagner
par environ deux cents cavaliers. Jusqu'alors il n'avait eu d'autre
escorte que la voiture du général Drouot qui précédait la sienne, et la
mienne qui fermait la marche. Les colonels Germanouski et Du Champ, le
capitaine Raoul et trois ou quatre Polonais galoppaient aux portières.
Nos chevaux, nos postillons, nos courriers parés de rubans tricolors,
donnaient à notre paisible cortége, un air de bonheur et de fête qui
contrastait singulièrement avec la proscription qui pesait sur nos
têtes, et le deuil et le désespoir des hommes qui nous avaient
proscrits.
Nous marchâmes presque toute la nuit; l'Empereur voulait arriver à
Fontainebleau à la pointe du jour. Je lui fis observer qu'il me
paraissait imprudent de descendre au château; il me répondit: «Vous êtes
un enfant; s'il doit m'arriver quelque chose, toutes ces précautions-là
n'y feront rien. Notre destinée est écrite là-haut (en montrant du doigt
le ciel)[69].»
J'avais pensé que la vue du palais de Fontainebleau, de ce lieu où
naguères il était descendu du trône, et où il paraissait aujourd'hui en
vainqueur et en souverain, lui ferait impression, et le forcerait à
songer à la fragilité des grandeurs humaines. Je l'observai
attentivement, et il ne me parut éprouver aucune émotion. Il fut,
aussitôt son arrivée, parcourir les jardins et le palais, avec autant de
plaisir et de curiosité, que s'il en prenait possession pour la première
fois. Napoléon occupa les petits appartemens, et m'en fit remarquer
complaisamment l'extrême élégance. Il me conduisit ensuite dans sa
bibliothèque, et en remontant, il me dit d'un air satisfait: Nous serons
bien ici.--Oui, Sire, lui répondis-je, on est toujours bien chez soi. Il
sourit, me sut bon gré, je crois, de mon flatteur à propos.
À onze heures, il me fit écrire, sous sa dictée, l'ordre du jour; et cet
ordre annonçait que nous coucherions à Essonne. À midi, seulement, la
nouvelle du départ du Roi lui fut apportée simultanément par un courrier
de M. de Lavalette, par une lettre de madame Hamelin, et par M. de
Ség... Il me fit appeler aussitôt; vous allez partir en avant, me
dit-il; vous ferez tout préparer.--C'est à Essonne, je pense que Votre
Majesté m'ordonne de me rendre.--Non, c'est à Paris. Le Roi et les
princes sont en fuite. Je serai ce soir aux Tuileries. Il me donna des
ordres secrets, et je quittai Fontainebleau, le coeur plein de joie et de
bonheur. Je n'avais jamais douté du triomphe de Napoléon: mais de
l'espoir à la réalité quelle distance!
Le roi avait effectivement quitté Paris.
Depuis la séance royale du 17 mars, les choses n'avaient point changé
d'aspect; le ministère, persévérant dans son système de mensonge et de
dissimulation, dénaturait toujours avec la même impudence la vérité, et
ne cessait point de prédire la destruction prochaine de Napoléon et des
siens. Enfin, après mille détours, il fallut cependant finir par avouer
que Napoléon n'était plus qu'à quelques lieues de Paris. Le roi, que le
ministère n'avait point craint d'abuser, eut à peine le tems de songer à
la retraite. Il montra, dans cette douloureuse circonstance, un courage
d'esprit au-dessus de tout éloge. Sa conduite ne fut point celle d'un
prince guerrier qui défend pied à pied sa capitale, et ne l'abandonne
qu'en frémissant de rage et de désespoir; elle fut celle d'un bon père
qui ne s'éloigne qu'à regret de ses enfans et du toit qui les a vus
naître. Les Bonapartistes eux-mêmes, qui faisaient une grande
distinction entre le roi et sa famille, ne furent point insensibles aux
larmes de cet auguste et infortuné monarque, et firent des voeux sincères
pour que sa fuite fût exempte de troubles et de dangers.
On avait pensé que Napoléon ferait dans sa capitale une entrée
triomphale; ses vieux grenadiers, qui avaient franchi en dix-sept jours
l'espace qu'on met ordinairement quarante-cinq jours à parcourir,
semblaient, en approchant du but, retrouver à chaque pas de nouvelles
forces. On les voyait, sur la route, s'agiter, se presser, s'encourager;
ils auraient fait, s'il eût fallu, vingt lieues en une heure, pour
n'être point privés de l'honneur de rentrer dans Paris à côté de
Napoléon. Leur attente fût trompée; l'Empereur, témoin de leurs
fatigues, ordonna qu'ils prendraient un jour de repos à Fontainebleau.
À deux heures, le 20 mars, Napoléon se mit en route pour Paris. Retardé
par la foule amoncelée sur son passage, et par les félicitations des
troupes et des généraux accourus au-devant de lui, il ne put arriver
qu'à neuf heures du soir. Aussitôt qu'il eut mis pied à terre, on se
précipita sur lui; mille bras l'enlevèrent et l'emportèrent en triomphe.
Rien n'était plus touchant que la réunion confuse de cette foule
d'officiers, de généraux qui s'étaient précipités, dans les appartemens
des Tuileries, sur les pas de Napoléon. Heureux de se revoir triomphans
après tant de vicissitudes, d'humiliations et de dégoûts, ils oubliaient
la majesté du lieu, pour s'abandonner sans contrainte au besoin
d'épancher leur joie et leur bonheur. Ils couraient l'un à l'autre, se
pressaient étroitement dans leurs bras, s'y repressaient encore. Les
salles du palais semblaient métamorphosées en un champ de bataille, où
des amis, des frères échappés inopinément à la mort, se retrouvent et
s'embrassent après la victoire.
Cependant, nous avions été si gâtés en route, que l'accueil fait à
l'Empereur par les Parisiens ne répondit point à notre attente. Des cris
multipliés de _Vive l'Empereur!_ le saluèrent à son passage; mais ils
n'offraient point le caractère d'unanimité et de frénésie des
acclamations qui l'avaient accompagné, depuis le golfe de Juan jusqu'aux
portes de Paris. On se méprendrait, néanmoins, si l'on en tirait la
conséquence que les Parisiens ne virent point avec plaisir le retour de
Napoléon; car le peuple était pour lui, et les cris partent du peuple.
On doit en conclure seulement que Napoléon manqua son entrée.
Le peuple des grandes villes est avide de spectacle: il faut étonner ses
yeux pour émouvoir son coeur. Si Napoléon, en place de traverser Paris le
soir, et sans être annoncé ni attendu, eût différé jusqu'au lendemain,
et laissé aux inquiétudes inséparables d'une semblable crise, le tems de
s'apaiser; s'il eût donné à son entrée la pompe et l'éclat qu'elle
devait avoir; s'il eût fait marcher devant lui les troupes et les
officiers à demi-solde accourus à sa voix; s'il se fût présenté à la
tête de ses grenadiers de l'île d'Elbe, tous décorés; s'il se fût
entouré des Généraux Bertrand, Drouot, Cambronne et ses fidèles
compagnons d'exil, ce cortége attendrissant et majestueux aurait produit
la plus vive sensation, et la population entière de Paris aurait
applaudi au retour et au triomphe de Napoléon. Au lieu de ces transports
unanimes, il ne recueillit les applaudissemens que de la partie
populeuse de la capitale qu'il fut dans le cas de traverser; et ses
détracteurs ne manquèrent point de comparer cette réception avec celle
de Louis XVIII, et de publier qu'il avait été forcé d'entrer la nuit
dans Paris, pour échapper à la vengeance et aux malédictions publiques.
Napoléon qui venait de traverser deux cent cinquante lieues au milieu
des acclamations de deux millions de Français, ne pouvait être agité par
de telles craintes; mais on sait quelle confiance, quelle ivresse, lui
inspirait l'anniversaire d'une victoire ou d'un événement heureux; et
comme le 20 Mars était le jour de la naissance de son fils, il voulut à
toutes forces rentrer dans sa capitale sous des auspices aussi fortunés.
Le soir même de son arrivée, Napoléon s'entretint longuement de la
situation de la France, avec le Duc d'Otrante et les autres dignitaires
de l'état: tous paraissaient ivres de bonheur et d'espérance. L'Empereur
lui-même ne pouvait dissimuler son ravissement; jamais je ne le vis
aussi fou de gaieté, aussi prodigue de soufflets[70]. Ses discours se
ressentaient de l'agitation de son coeur; les mêmes paroles lui
revenaient sans cesse à la bouche; et il faut en convenir, elles
n'étaient point flatteuses pour la foule de courtisans et de grands
personnages qui l'obsédaient déjà; il répétait sans cesse: «Ce sont les
gens désintéressés qui m'ont ramené à Paris; ce sont les sous-lieutenans
et les soldats qui ont tout fait; c'est au peuple, c'est à l'armée que
je dois tout.»
Dans la nuit et la matinée du lendemain, l'Empereur s'occupa du choix et
de la nomination de ses ministres.
À leur tête se trouvait placé le Prince Cambacérès. Le système de
diffamation dirigé contre lui, n'avait point altéré la haute
considération qu'il s'était acquise par sa grande sagesse et sa
constante modération. L'Empereur lui offrit le porte-feuille du
ministère de la justice, et fut obligé de lui ordonner de l'accepter.
Son esprit sage et prévoyant pressentait sans doute l'issue fatale du
nouveau règne de Napoléon.
Le Prince d'Eckmühl fut nommé ministre de la guerre. Par la dureté de
ses manières et de son langage, par des actes de sévérité presque
barbares, il s'était attiré autrefois l'animadversion universelle: sa
fidélité à l'Empereur et la défense de Hambourg l'avaient réconcilié
depuis avec l'opinion. La faiblesse, la versatilité de son caractère
excitaient bien quelques inquiétudes, mais on espérait que l'Empereur
saurait le maîtriser, et que l'armée retirerait d'heureux avantages de
son zèle infatigable et de sa sévère probité.
Le Duc de Vicence[71] fut replacé au timon des affaires étrangères. La
droiture de ses principes, la fermeté, la noblesse et l'indépendance de
son caractère, lui avaient acquis, à juste titre, l'estime de la France
et de l'Europe; et sa nomination fut regardée comme un gage des
intentions loyales et pacifiques de Napoléon.
Le Duc de Gaëte et le Comte Mollien redevinrent ministres des finances
et du trésor. Ils s'étaient conciliés la confiance publique par
l'habileté, la prudence, et l'intégrité de leur précédente
administration; on applaudit à leur choix.
Le Duc d'Otrante fut chargé de la police: il avait tenu le gouvernail de
l'état dans des circonstances difficiles et périlleuses; il avait appris
à juger sainement l'esprit public, à deviner, à préparer, à diriger les
événemens. Ayant appartenu successivement à tous les partis, il en
connaissait la tactique, les ressources, les prétentions; et la nation
entière, convaincue de son expérience, de ses talens et de son
patriotisme, espérait qu'il concourrait avec succès au salut de
l'Empereur et de l'empire.
Le rappel du Duc de Bassano au ministère de la secrétairerie d'état
déplut à la cour et aux gens crédules, qui n'ayant d'autre opinion que
celle qu'on leur suggère, accueillent sans discernement les éloges ou le
blâme.
Peu d'hommes ont été aussi maltraités que ce ministre.
Chacun s'est plu à défigurer son caractère et même ses traits.
Le Duc de Bassano avait l'air ouvert, une conversation agréable, une
politesse toujours égale, une dignité quelquefois affectée, mais jamais
offensante; un penchant naturel à estimer les hommes, de la grâce à les
obliger, de la persévérance à les servir. La faveur dont il jouissait
fut d'abord le prix d'une facilité de travail sans exemple, d'une
activité infatigable, d'intentions pures, de vues élevées, d'une probité
à toute épreuve; j'ajouterai même d'une santé de fer, car la force
physique était également une qualité aux yeux de Napoléon. Plus tard
elle devint le juste retour d'un dévouement à toute épreuve, d'un
dévouement qui, par sa force, sa vivacité et sa constance, semblait être
un mélange d'amour et d'amitié.
Je crois, je l'avoue, que M. de Bassano, le plus souvent, partageait et
approuvait sans restriction les opinions de l'Empereur; mais ce n'était
point par calcul, par bassesse; l'Empereur était l'idole de son coeur,
l'objet de son admiration: avec de semblables sentimens, lui était-il
possible d'apercevoir les erreurs et les torts de Napoléon? Obligé
d'ailleurs de manifester sans cesse les idées de l'Empereur, et de se
pénétrer, pour ainsi dire, des émanations de son esprit, il s'était
identifié avec sa manière de penser et de voir, et voyait et pensait
comme lui, de la meilleure foi du monde. Ce n'est pas qu'il ne lui
arrivât quelquefois de différer de sentiment: mais il finissait
toujours, quels que fussent ses efforts, à succomber à l'ascendant
irrésistible qu'exerçait sur lui, comme sur tous les autres, le génie de
Napoléon.
Le duc de Decrès fut appelé de nouveau au ministère de la marine: et ce
choix inattendu fut complètement désapprouvé. Ce ministre était homme de
tête, homme d'esprit, homme de coeur; mais par le peu d'importance qu'il
paraissait attacher à être juste ou injuste, par son cynisme et son
brutal mépris pour ses subordonnés, il s'était attiré l'aversion de tous
ceux qui l'approchaient; et comme le mal gagne facilement, cette
aversion, quoiqu'injuste, était devenue générale.
Le mécontentement qu'excita cette nomination fut réparé par le bon effet
que produisit celle de M. Carnot au ministère de l'intérieur. Les
soldats n'avaient pas oublié qu'il avait organisé la victoire pendant de
longues années; et les citoyens se rappelaient avec quel zèle ce
courageux patriote s'était montré, sous Napoléon, Consul et Empereur, et
sous Louis XVIII, le défenseur de la liberté publique. «Pour être un
véritable patriote, a dit un de nos célèbres écrivains, il faut une âme
grande, il faut des lumières, il faut un coeur honnête, il faut de la
vertu.» M. Carnot réunissait toutes ces rares et précieuses conditions:
et loin de retirer personnellement quelque lustre de ce beau nom de
patriote, il semblait au contraire l'embellir en le portant: tant il
avait su lui conserver sa pureté primitive, au milieu de l'avilissement
où l'avaient plongé les excès de la révolution, et les outrages du
despotisme.
Le choix d'un tel ministre fut considéré comme une garantie nationale.
Le souverain qui ne craignait pas d'associer au gouvernement de l'état
cet illustre citoyen, ne pouvait avoir que la généreuse pensée d'assurer
le bonheur de ses sujets et de respecter leurs droits.
L'Empereur donna, le même jour, le commandement général de la
gendarmerie au duc de Rovigo.
Le duc de Rovigo, ancien aide-de-camp de Napoléon, lui avait juré, par
sentiment et par reconnaissance, un dévouement éternel; ce dévouement,
né dans les camps, avait conservé le caractère de l'obéissance
militaire; un mot, un geste suffisaient pour le mettre en action. Mais
quelle que soit sa force, et si l'on veut son fanatisme, il n'altéra
jamais la droiture et la franchise qui faisaient l'ornement et la base
du caractère du duc.
Personne plus que lui, si ce n'est le duc de Vicence, ne faisait
entendre à l'Empereur des vérités plus utiles et plus hardies; vingt
fois il osa lui dire (sa correspondance ministérielle en fait foi) que
la France et l'Europe étaient fatiguées de verser du sang, et que, s'il
ne renonçait point à son système de guerre, il serait abandonné par les
Français et précipité du trône par les étrangers.
Le commandement de la gendarmerie fut ôté au maréchal Moncey, non point
par défiance ou mécontentement, mais parce que le maréchal montra peu
d'empressement à le conserver. Il écrivit à cette occasion à l'Empereur
une lettre pleine de beaux sentimens, et dans laquelle il le priait de
reverser sur son fils les bontés qu'il avait eues autrefois pour lui: il
était difficile de concilier la reconnaissance due à Napoléon avec la
fidélité promise au Roi: il eut le bonheur d'y réussir.
Tous les maréchaux ne furent point aussi heureux.
M. de Montalivet, jadis ministre de l'intérieur, devint intendant de la
liste civile, cela lui convenait davantage. En administration, ainsi
qu'en beaucoup de choses, le mieux est ennemi du bien, et M. de
Montalivet, en ne voulant négliger aucun détail, en cherchant à tout
perfectionner, avait perdu, à s'occuper de vaines futilités, le tems
qu'il aurait pu consacrer à travailler en grand au bien-être général.
La plus étrange métamorphose fut celle du duc de Cadore: on en fit un
intendant des bâtimens.
«Soyez plutôt maçon, si c'est votre métier.»
Cette place, jusqu'alors le modeste apanage des auditeurs ou des maîtres
des requêtes en crédit, fut tout étonnée d'avoir l'honneur d'appartenir
à un duc et pair, ex-ambassadeur, ex-ministre, ex-grand chancelier, etc.
etc. etc. Tel était alors le dévouement de Son Excellence pour le
souverain du jour, qu'elle aurait volontiers accepté une place
d'huissier, s'il n'y en avait pas eu d'autre à lui offrir.
Le conseil d'état fut réorganisé sur l'ancien pied, et composé à peu
près de ses mêmes membres.
L'Empereur, en rendant ostensiblement sa confiance à quelques-uns
d'entr'eux réprouvés par l'opinion, ne fut ni sage ni politique. On
attribuait à leurs serviles conseils, les usurpations du pouvoir
impérial; et leur présence près du trône ne pouvait que renouveler des
souvenirs et des inquiétudes qu'il importait essentiellement de détruire
sans retour. Si leur expérience et leur mérite les rendaient
nécessaires, il fallait les consulter dans l'ombre, mais ne point les
offrir en spectacle aux regards publics. Un gouvernement solidement
constitué peut quelquefois braver l'opinion; un gouvernement naissant
doit la respecter et s'y soumettre.
Les aides-de-camp de l'Empereur, à l'exception (je crois) du général
Loriston qu'il ne voulut point reprendre, furent tous rappelés: il ne
pouvait s'entourer d'officiers plus dignes de sa confiance par
l'élévation de leur âme et la supériorité de leurs talens. Leur nombre
fut augmenté des généraux Letort et Labédoyère. L'Empereur, trompé par
de fausses apparences[72], avait ôté au premier le commandement des
dragons de la garde, et pour réparer cette injustice involontaire, il le
fit aide-de-camp. La même faveur fut décernée à Labédoyère, en
récompense de sa conduite à Grenoble; mais il ne répondit aux bontés de
Napoléon que par un refus formel: «Je ne veux point, dit-il hautement,
qu'on puisse croire que je me suis rallié à l'Empereur par l'appât des
récompenses. Je n'ai embrassé sa cause que parce qu'elle était celle de
la liberté et de la patrie: si ce que j'ai fait peut être utile à mon
pays, l'honneur de l'avoir bien servi me suffira; je ne veux rien de
plus: l'Empereur personnellement ne me doit rien.»
Ce noble refus ne surprendra point ceux qui ont pu connaître et
apprécier le patriotisme et le désintéressement de ce brave et
malheureux jeune homme.
Lancé de bonne heure dans le monde, il s'y conduisit d'abord, comme on
s'y conduit ordinairement quand on a une jolie figure, de la grâce, de
l'esprit, un nom, de la fortune et point d'expérience. Rendu bientôt à
lui-même, il sentit qu'il n'était point né pour vivre dans la
dissipation, et sa conduite devint aussi honorable qu'elle avait été
irrégulière; son esprit, ramené à de sérieuses occupations, se dirigea
vers des spéculations politiques; son âme naturellement fière et
indépendante, se forma, s'agrandit et s'ouvrit aux idées libérales et
aux nobles sentimens qu'inspire l'amour de la gloire et de la patrie. La
nature, en le douant d'un caractère élevé, ferme et audacieux, l'avait
sans doute destiné à jouer un rôle important dans ce monde; et si la
mort, et quelle mort! ne l'eût frappé à la fleur de l'âge, il aurait
sans doute accompli sa brillante destinée et fait honneur à la France.
L'Empereur lui fit parler par diverses personnes; et après trois jours
de négociations, Labédoyère capitula. Napoléon tenait à le récompenser.
Dans les circonstances ordinaires, il voyait avec indifférence les
efforts qu'on faisait pour lui plaire; jamais il ne disait je suis
content; et l'on augurait qu'on avait réussi à le satisfaire, quand il
ne témoignait point de mécontentement: si au contraire, les services
qu'on lui avait rendus, tels que ceux de Labédoyère, avaient eu de
l'éclat, il prodiguait alors les éloges et les récompenses, parce qu'il
avait deux buts: l'un, de paraître juste et généreux; l'autre,
d'inspirer de l'émulation. Mais souvent, le jour même où il vous avait
donné des louanges et des gages de sa satisfaction, il vous traitait
avec dédain, avec dureté, pour ne point vous laisser attacher trop
d'importance au service que vous aviez pu lui rendre, ni vous laisser
croire qu'il avait contracté avec vous une obligation quelconque.
L'Empereur replaça près de sa personne la plupart des chambellans, des
écuyers et des maîtres de cérémonies qui l'entouraient en 1814; il avait
conservé sa passion malheureuse pour les grands seigneurs d'autrefois;
il lui en fallait à tout prix: s'il n'eût point été entouré de
l'ancienne noblesse, il se serait cru au milieu de la république.
Le plus grand nombre d'entr'eux (car il en est qui méritent la plus
honorable exception, tels que M. le prince de Beauveau, MM. de Turenne,
de Montholon, de Lascases, Forbin de Janson, Perregaux, etc. etc.)
l'avaient lâchement renié en 1814, et étaient devenus les plats valets
des Bourbons; mais il n'en voulait rien croire. Il avait la faiblesse,
commune à tous les princes, de regarder ses courtisans les plus bas
comme ses sujets les plus dévoués.
Il voulut aussi organiser la maison de l'Impératrice; il renomma dames
du palais mesdames de Bassano, de Vicence, de Rovigo, Duchâtel et
Marinier; la duchesse de M*** ne fut point rappelée. Il avait su par le
prince Joseph qu'elle avait abusé, après les événemens de Fontainebleau,
de la confiance de l'Impératrice, et trahi le secret de sa
correspondance.
On prétendait (et c'était à tort) que les grâces et la beauté de la
duchesse lui avaient autrefois attiré les hommages de Napoléon; et l'on
ne manqua point d'affirmer que sa disgrâce était une nouvelle preuve de
l'inconstance des hommes: j'en ai dit la seule et véritable cause.
La corruption des cours légitime souvent une foule de suppositions
mensongères; peu de réputations leur échappent. Cependant, on doit
rendre cette justice à Napoléon; aucun prince n'eut des moeurs plus
pures, et ne prit autant de soin d'éviter et même de réprimer le
scandale: on ne le vit jamais, comme Louis XIV, se faire suivre à
l'armée par ses maîtresses, ni se déguiser, comme Henri IV, en
porte-faix ou en charbonnier, pour aller porter le désespoir et la honte
dans les familles de ses plus fidèles serviteurs.
Par un contraste assez remarquable, Napoléon, au moment où il reprenait
avec délice sa haute livrée, fit mettre impitoyablement à la porte les
laquais qui avaient servi Louis XVIII et les Princes.
De tout tems les petits ont payé pour les grands.
Ces pauvres gens étaient désolés. On a dit et répété cent fois que
Napoléon maltraitait et frappait à tort et à travers tous ceux qui
l'approchaient; rien n'est plus faux. Il avait des momens d'impatience
et de vivacité; et quel est le bon bourgeois qui n'en a point? mais en
général, il était, avec les officiers et même les subalternes de sa
maison, d'un commerce aisé et d'une humeur plus souvent enjouée que
sérieuse. Il s'attachait facilement; et quand il aimait quelqu'un, il ne
pouvait plus s'en passer, et le traitait avec une bonté qui dégénérait
souvent en faiblesse. Il est vrai qu'il lui aurait été bien difficile de
trouver des serviteurs plus dévoués et plus habiles; chacun d'eux
s'était fait une étude particulière de deviner non pas ce qu'il voulait,
mais ce qu'il pourrait vouloir.
«Les esclaves volontaires, a dit Tacite, font plus de tyrans que les
tyrans ne font d'esclaves.» Quand on se rappelle les prévenances, les
bassesses et les adulations de certains nobles devenus courtisans de
Napoléon, on s'étonne qu'à l'exemple d'Alexandre, il n'ait point eu
l'idée de se faire adorer comme un Dieu.
Les comtes Drouot et Bertrand furent maintenus dans leurs fonctions de
grand maréchal du palais et de major-général de la garde. On avait pensé
que l'Empereur, pour consacrer leur fidélité, leur conférerait les
titres de duc de Porto-Ferrajo et de Porto-Longone. Il n'en fut rien.
Ils étaient bien récompensés au surplus par la vénération qu'ils
inspiraient l'un et l'autre aux Français et aux étrangers. Cependant, et
je ne puis concevoir pourquoi l'on ajoutait généralement un prix plus
grand au dévouement du général Bertrand.
Lorsque l'Empereur déposa la couronne, le comte Drouot n'hésita point un
seul instant à lui garder dans le malheur la fidélité qu'il lui avait
jurée dans la prospérité; et cette fidélité ne fut point à ses yeux un
témoignage d'attachement, encore moins un sacrifice; elle ne lui parut
que l'accomplissement naturel du devoir qui lui était imposé par les
bontés et les malheurs de Napoléon.
Il abandonna, pour le suivre, ce que les âmes bien nées ont de plus
cher, sa famille et sa patrie, et sa carrière militaire dans laquelle il
avait acquis la plus glorieuse renommée.
Transporté au milieu des mers, il tournait souvent ses regards vers le
sol qui l'avait vu naître; jamais aucun regret, aucune plainte ne
s'échappait de son coeur. Sa conscience était satisfaite, pouvait-il être
malheureux? Aussi désintéressé au service du souverain de l'île d'Elbe,
qu'il l'avait été au service de l'Empereur des Français[73], il ne
voulut, quoique pauvre, recevoir de Napoléon aucun bienfait:
«habillez-moi, nourrissez-moi, lui disait-il, je n'ai besoin de rien de
plus.» Les offres les plus séduisantes lui furent prodiguées, pour le
rappeler près des Bourbons; il y fut insensible, et préféra, sans
effort, à l'éclat de leur trône, le rocher de Napoléon.
Tel fut le général Drouot, tel fut aussi son digne émule, le comte
Bertrand; car il n'exista point de différence dans leurs généreux
procédés, comme il ne devrait point en exister dans l'admiration qu'ils
méritent.
L'Empereur lui-même ne fut point étranger à cette injustice; il semblait
donner la préférence au comte Bertrand. Cette différence tenait, je
crois, à l'espèce d'intimité que les fonctions de grand maréchal avaient
établie entre l'Empereur et lui; peut-être provenait-elle aussi de la
convenance des caractères.
Bertrand, aimable, spirituel, insinuant, unissait à un air distingué,
les formes agréables et polies d'un courtisan. Faible, irrésolu dans les
actions ordinaires de la vie, il ne le cédait à personne en fermeté, en
courage, dans les occasions difficiles et périlleuses; étranger à
l'intrigue, inaccessible à la séduction, il était dans les camps, comme
dans les palais des rois, un homme d'honneur, un homme de bien.
Drouot, simple dans ses manières, affectueux dans ses paroles, offrait
ce rare assemblage des vertus qui nous font aimer les sages de
l'antiquité et les héros de la chevalerie. Il avait la sagesse, la
prudence d'Aristide, la valeur, la modestie, la loyauté de Bayard. Le
crédit dont il jouissait, le pouvoir militaire dont il était revêtu, ne
lui inspiraient aucun orgueil; il était aussi humble et timide à la cour
qu'audacieux et terrible au champ d'honneur.
Bertrand, quand il était consulté, émettait son opinion avec la
précaution et l'habileté d'un homme de cour; Drouot, avec la netteté et
la franchise d'un soldat: aucun d'eux ne trahissait sa conscience. Leur
langage, quoique différent dans les formes, était toujours le même quant
au fond: c'était toujours celui de l'honneur et de la vérité.
L'Empereur, quoique très-fatigué par les marches nocturnes, les revues,
les allocutions perpétuelles et les travaux de cabinet, qui depuis
trente-six heures avaient absorbé tous ses momens, voulut néanmoins
passer en revue les troupes qui composaient précédemment l'armée du duc
de Berry.
Il les fit rassembler dans la cour des Tuileries, et, pour me servir de
ses expressions, «toute la capitale fut témoin des sentimens
d'enthousiasme et d'attachement qui animaient ces braves soldats; ils
semblaient avoir reconquis leur patrie, et retrouvé, dans les couleurs
nationales, le souvenir de tous les sentimens généreux qui ont toujours
distingué la nation française.»
Après avoir parcouru les rangs, il fit former les troupes en bataillons
carrés, et leur dit:
SOLDATS! je suis venu avec six cents hommes en France, parce que je
comptais sur l'amour du peuple et sur les souvenirs de vieux
soldats. Je n'ai pas été trompé dans mon attente: Soldats, je vous
en remercie. La gloire de ce que nous venons de faire est toute au
peuple et à vous; la mienne se réduit à vous avoir connus et
appréciés.
Soldats! le trône des Bourbons était illégitime, puisqu'il avait
été relevé par des mains étrangères; puisqu'il avait été proscrit
par le voeu de la nation, exprimé par toutes nos Assemblées
nationales; puisqu'enfin il n'offrait de garantie qu'aux intérêts
d'un petit nombre d'hommes arrogans dont les prétentions sont
opposées à nos droits.
Soldats! le trône impérial peut seul garantir les droits du peuple,
et surtout le premier de nos intérêts, celui de notre gloire.
Soldats! nous allons marcher pour chasser de notre territoire ces
princes auxiliaires de l'étranger. La nation non seulement nous
secondera de ses voeux, mais même suivra notre impulsion. Le peuple
Français et moi, nous comptons sur vous: nous ne voulons pas nous
mêler des affaires des nations étrangères; mais malheur à qui se
mêlerait des nôtres!
Au même moment, le général Cambronne et des officiers de la garde du
bataillon de l'île d'Elbe parurent avec les anciennes aigles de la
garde; l'Empereur reprit la parole, et dit[74]:
Voilà les officiers du bataillon qui m'a accompagné dans mon
malheur; ils sont tous mes amis, ils étaient chers à mon coeur:
toutes les fois que je les voyais, ils me représentaient les
différens régimens de l'armée; car, dans ces six cents braves, il y
a des hommes de tous les régimens. Tous me rappelaient ces grandes
journées dont le souvenir m'est si cher, car tous sont couverts
d'honorables cicatrices reçues à ces batailles mémorables. En les
aimant, c'est vous tous, soldats de toute l'armée Française, que
j'aimais. Ils vous rapportent ces aigles; qu'elles vous servent de
ralliement! en les donnant à la Garde, je les donne à toute
l'armée.
La trahison et des circonstances malheureuses les avaient
couvertes d'un voile funèbre; mais grâce au peuple Français et à
vous, elles reparaissent resplendissantes de toute leur gloire.
Jurez qu'elles se trouveront toujours partout où l'intérêt de la
patrie les appellera; que les traîtres, et ceux qui voudraient
envahir notre territoire, n'en puissent jamais soutenir les
regards!»
_Nous le jurons_, répondirent avec enthousiasme tous les soldats.
Ils défilèrent ensuite aux cris de _vive l'Empereur!_ et au son d'une
musique guerrière qui faisait entendre les airs favoris de la
révolution, et cette marche des _Marseillais_ si célèbre dans les fastes
de nos crimes et de nos victoires.
La revue terminée, l'empereur rentra dans son cabinet et se mit
sur-le-champ à travailler. Sa position exigeait qu'il prît, sans
différer, une connaissance approfondie de l'état où il retrouvait la
France. Cette tâche était immense: elle aurait absorbé les forces et les
facultés de tout autre que lui. Il trouva sa table à écrire couverte de
livres mystiques[75]; il les fit remplacer par des cartes et des plans
militaires. «Le cabinet d'un monarque français, dit-il, ne doit pas
ressembler à un oratoire, mais à la tente d'un général.» Ses yeux
s'arrêtèrent sur la carte de la France. Après avoir contemplé ses
nouvelles limites, il s'écria, avec l'accent d'une profonde tristesse:
_Pauvre France!_ Il garda le silence quelques instans, et se mit à
chanter ensuite entre ses dents, l'un de ses refrains habituels.
«S'il est un temps pour la folie,
Il en est un pour la raison.»
L'Empereur entrait habituellement dans son cabinet avant six heures du
matin, et n'en sortait le plus souvent qu'à la nuit.
L'impatience et la vivacité sont presque toujours incompatibles avec
l'ordre et la précision. Napoléon, destiné à ne ressembler à personne,
joignait au feu du génie les habitudes méthodiques des esprits froids et
minutieux. La plupart du tems, il prenait le soin de ranger lui-même ses
nombreux papiers: chacun d'eux avait son poste fixe; là se trouvait tout
ce qui concernait le département de la guerre; ici les budgets, les
situations journalières du trésor et des finances; plus loin les
rapports de la police, sa correspondance secrète avec ses agens
particuliers; etc. Il remettait soigneusement, après s'en être servi;
chaque chose à sa place: le commis d'ordre le plus achevé n'eût été près
de lui qu'un brouillon.
Sa première occupation, était de lire sa correspondance et les dépêches
parvenues dans la nuit; il mettait de côté les lettres intéressantes, et
jetait à terre les autres: il appelait cela _son répondu_.
Il examinait ensuite les copies des lettres ouvertes à la poste, et les
brûlait immédiatement; il semblait qu'il voulait anéantir les traces de
l'abus de pouvoir dont il s'était rendu coupable.
Il finissait par jeter un coup-d'oeil sur les journaux; quelquefois il
disait: «Voilà un bon article, de qui est-il?» Il fallait qu'il sût
tout.
Ces diverses lectures terminées, il se mettait à travailler; et l'on
peut dire, sans exagération, qu'il était alors aussi extraordinaire,
aussi incomparable qu'à la tête de ses armées.
Ne voulant confier à personne le soin suprême du gouvernement de l'état,
il voyait tout par lui-même, et l'on conçoit facilement sur quelle
multiplicité d'objets il était appelé à fixer ses regards.
Indépendamment de ses ministres, le duc de Bassano, le commandant de la
première division de Paris, le préfet de police, l'inspecteur-général de
la gendarmerie, le major-général de la Garde, le grand maréchal du
palais, les grands officiers de la couronne, les aides-de-camp et les
officiers d'ordonnance en mission lui adressaient journellement des
rapports circonstanciés qu'il examinait et auxquels il répondait sur le
champ; sa maxime étant de ne rien ajourner au lendemain. Et qu'on ne
croye pas qu'il se bornait à juger superficiellement des affaires; il
lisait à fond chaque rapport et examinait attentivement chaque pièce à
l'appui. Souvent l'intelligence surhumaine dont il était doué, lui
faisait apercevoir des erreurs ou des imperfections échappées aux
regards investigateurs de ses ministres; alors il rectifiait leur
travail; plus fréquemment encore, il le refaisait de fond en comble; et
l'oeuvre de quinze jours de tout un ministère coûtait à peine quelques
minutes au génie de Napoléon. L'Empereur était rarement assis; il
dictait en marchant. Il n'aimait point à répéter: si vous lui demandiez
un mot malentendu, il répondait avec impatience, _j'ai dit_, et
continuait.
Quand il avait à traiter des objets dignes de lui, son style,
habituellement nerveux et concis, s'élevait à la hauteur de ses grandes
conceptions; il devenait majestueux et sublime.
Si l'impossibilité de rendre ses idées était entravée par l'absence du
mot propre, ou si les expressions consacrées ne lui paraissaient point
assez fortes, assez animées, il rapprochait des mots étonnés de se
trouver ensemble, et se créait un langage à lui, langage riche et
imposant, qui pouvait quelquefois blesser l'usage, mais qui rachetait
cet heureux tort en donnant à ses pensées, plus d'élévation et de
vigueur[76].
Quelquefois, entraîné par l'impétuosité de son caractère, il ne prenait
point le temps, afin d'arriver plus vite à son but, de peser ses
paroles, ses idées, ses volontés. Lorsque ses ordres nous avaient été
dictés dans un semblable accès d'entraînement, nous avions soin, autant
que possible, de ne les point soumettre le jour même à sa signature. Le
lendemain, ils étaient presque toujours modifiés, adoucis ou déchirés.
Jamais Napoléon ne nous sut mauvais gré de chercher à le garantir des
dangers de la précipitation. Ceux qui croient qu'il ne revenait point
sur ses pas se trompent: si dans certaines circonstances il avait une
volonté inflexible, dans une foule d'autres il cédait aux remontrances,
et abandonnait sans efforts ses projets et ses déterminations.
L'Empereur n'écrivait de sa main que rarement; les mots à plusieurs
syllabes l'ennuyaient, et n'ayant point la patience de les écrire
complètement, il les mutilait. Cette habitude, jointe à la conformation
défectueuse des caractères, rendait son écriture tout à fait illisible.
Souvent aussi il lui arrivait, par insouciance et par distraction,
d'offenser l'orthographe, et l'on n'a point manqué d'en tirer la
conséquence qu'il était complètement ignorant. L'ignorance de Napoléon,
fût-elle avérée, ne pourrait porter, à coup sûr, aucune atteinte à sa
gloire et à sa renommée. Charlemagne pouvait à peine signer son nom.
Louis XIV, et je le cite de préférence, quoique né sur le trône, ne
connaissait point _les règles de la grammaire_; et Charlemagne et Louis
n'en furent pas moins de grands rois.
Cette imputation au surplus est aussi mensongère qu'absurde. Napoléon,
élevé à l'école de Brienne, s'y fit remarquer par cette facilité
d'entendement, ce dédain des plaisirs, cette passion de l'étude, cet
enthousiasme des grands modèles qui décèlent ordinairement les esprits
supérieurs. Destiné au métier des armes, il ne dut point aspirer à
devenir un homme de lettres, un érudit, un savant; son but, car il en
eut un dès ses plus jeunes ans, fut d'être un jour un officier
distingué, peut-être même un grand capitaine. Ce fut donc vers les
sciences militaires qu'il dirigea son génie... l'univers sait le reste.
Mais, que dis-je, son génie? les détracteurs de Napoléon ne
prétendent-ils point encore qu'il avait trop d'inégalités dans l'esprit
pour qu'on puisse lui accorder du génie? ils ne savent point, ou
feignent d'ignorer que ces inégalités sont au contraire la preuve et le
caractère distinctif de ce don précieux de la nature.