La seconde chose de quelque importance qui se soit accomplie dans le

«lodging» de Leamington, c'est le dessin du château d'Amboise dont

j'ai déjà parlé, dessin exécuté «de tête» et représentant le

château à environ sept cents pieds au-dessus de la rivière, alors

qu'il est en réalité à quatre-vingts tout au plus, baigné dans la

lumière d'un couchant à la Turner; la lune se lève à l'horizon, une

lune à la Turner; des rampes, des escaliers de marbre qui n'existent

pas descendent jusqu'à une rivière à la Turner; mais la dentelure en

pierre de la chapelle de Saint-Hubert est très soigneusement dessinée

à ma manière, que je trouvais sans doute supérieure à celle de

Turner.

Ce dessin, qui devait illustrer un poème: _The Broken Chain_, après

avoir été admirablement gravé par Goodall, me fut, ainsi que les

vers, extrêmement salutaire en me donnant la preuve que, sous le

rapport de l'imagination, j'étais un pire sot qu'Agassiz lui-même.

Cependant, les jours passaient, de merveilleux jours d'automne; les

blés étaient mûrs et une fois que j'avais laissé derrière moi

l'enclos, le _Pump Room_ et la _Parade_, j'étais en plein Warwickshire,

ce Warwickshire qui a tout le charme du paysage anglais. Les tours de

Warwick dominaient les bouquets d'arbres les plus proches; je pouvais,

en me promenant, aller jusqu'à Kenilworth ou, dans une petite voiture

attelée d'un poney, gagner en une heure Stratford; et, tout alentour,

c'était une admirable étendue de pays anglais avec ses collines et ses

plaines, de vraies plaines, au travers desquelles les rivières coulent

paresseusement et où les canaux n'ont que faire d'écluses.

C'est au cours de ces paisibles promenades que je me mis à regarder

attentivement les bluets, les chardons, les passe-roses. Je vois dans

mes notes, au 15 septembre, que j'étais en train d'écrire le _King of

the Golden River_, que je lisais l'_Europe_, d'Alison, et la _Chimie_ de

Turner. Ce _King of the River_ me fait penser, et j'en rougis, que je

n'ai point encore parlé de Dickens, dont la jeune gloire n'était

déjà plus à son aurore. Dès l'apparition des _Sketches_, mon père

et moi fûmes conquis; puis ce furent les livraisons de _Pickwick_, et

celles de _Nickleby_ qui firent nos délices; nous les attendions avec

impatience et, quelles que fussent les préoccupations du jour, ennuis

ou chagrins, leur lecture nous procurait quelques heures de plaisir sans

mélange. Dickens, sans doute, ne nous apprenait rien qui ne nous fût

familier, mais quel art dans la description! Nous connaissions aussi

bien que lui les cochers et les valets d'écurie et beaucoup mieux

encore le Yorkshire. Sa manie pour la caricature, dans ses écrits comme

dans leurs illustrations, l'a placé en dehors de la sphère des auteurs

de premier ordre, c'est pourquoi il n'a pas été dans ma vie un

élément d'éducation, mais seulement de plaisir et de réconfort.

Le _King of the Golden River_ fut écrit pour amuser une petite fille;

c'est une assez bonne imitation à la fois de Grimm et de Dickens, avec

quelques impressions personnelles mêlées à des souvenirs des Alpes.

Il a fait le bonheur des enfants, des enfants sages, et leur a été

salutaire. N'empêche que la chose n'a aucune valeur. Hélas! je suis

aussi incapable d'écrire une histoire que de composer un tableau.

Jephson tint parole; au bout de six semaines il me rendit ma liberté,

disant--et il avait parfaitement raison--que ma santé était entre

mes mains. Il est certain que, si j'avais continué à manger du gigot,

à prendre du fer, si j'avais appris à nager dans la mer que j'aimais,

si je m'étais consacré à la géologie et à la pêche des poissons

vivants plutôt que des fossiles, je me serais probablement noyé, comme

Charles, ou que l'on m'aurait trouvé un ou deux ans plus tard.

«On a glacier, half way up to heaven.

Taking my final rest[57].»

Que serait-il arrivé? Seules les Parques, divinités mystérieuses et

muettes, pourraient le dire. Pour moi, je sais seulement ce qui n'aurait

pas dû arriver; je sais que, rendu à la liberté après avoir quitté

Leamington, je n'aurais pas dû me remettre à manger des pommes de

terre frites et des tartes, et, au lieu d'apprendre à nager et à faire

des ascensions, recommencer à écrire des vers pathétiques ni, à

cette crise très absurde de ma vie, essayer de peindre des crépuscules

dans la manière de Turner. Je n'étais pas assez sot pour tâcher de

l'imiter en plein jour, mais je m'imaginais que je pourrais faire

quelque chose dans le genre du _Château de Kenilworth_ au coucher du

soleil, avec la laitière et la lune.

Je n'ai point parlé de ce que le lecteur considérera sans doute comme

l'un des plus grands événements de ma vie: ma présentation à Turner,

par Mr Griffilhs, au dîner de Norwood, le 22 juin 1840.

Mon journal dit: «Présenté aujourd'hui à l'homme qui, sans

contredit, est le plus grand homme de notre époque, le plus grand par

l'imagination, par la science de la mise en scène[58], et en même

temps un grand peintre et un grand poète: J.-M.-W. Turner. On m'avait

dit que l'homme était commun, bourru, même grossier, pas le moins du

monde intellectuel. Mais je savais que cela n'était pas possible et, en

effet, je me trouvai en présence d'un homme quelque peu excentrique,

aux manières tranchantes, le gentleman anglais positif; de bonne humeur

certes, mais aussi de mauvais caractère, détestant les prétentions de

toute sorte, fin, peut-être un peu égoïste, très intellectuel, avec

de l'esprit, mais un esprit qui ne cherche pas à briller, qui se trahit

par un mot, un regard.» Portrait fort complet, et très exact, si l'on

songe qu'il fut écrit le soir même, aussitôt après cette première

entrevue.

Par un hasard assez singulier, _Kenilworth_ fut l'une des œuvres du

maître que Mr Griffilhs tira de son portefeuille après dîner; ce me

fut l'occasion de dire quelques sottises, de déclarer entre autres que

c'était une des «plus puissantes de la série anglaise», ce qui dut

déplaire à Turner, car il n'y avait rien qu'il eût en horreur comme

de voir les gens s'exalter sur tel ou tel dessin particulier. Cela

signifiait simplement, pour lui, qu'ils ne comprenaient rien aux autres.

Quoi qu'il en soit, il ne daigna pas ouvrir la bouche et la conversation

générale se continua comme s'il n'avait pas été là. Cependant, il

me souhaita le bonsoir avec bienveillance, et je ne le revis plus qu'à

mon retour de Rome. Si seulement il m'eût demandé de venir le voir le

lendemain, s'il m'eût montré un de ses croquis au crayon, s'il m'eût

laissé voir comment il posait une teinte! Il m'eût épargné dix ans

de travail et ses dernières années n'en eussent pas été moins

heureuses. Mais que faire à cela? Il n'y a qu'à s'incliner et à dire:

Ce n'était point écrit. Chaque âme a sa bataille à livrer avec la

malechance et doit découvrir pour elle-même l'invisible.

Je reviens à Leamington, où j'essayais de peindre Amboise dans le

crépuscule et où je méditais sur les _Poissons fossiles_ et sur

Michel-Ange. Mon traitement terminé, j'allai passer quelques jours chez

mon ancien professeur Walter Brown, qui était maintenant recteur de

Wendlebury, petit village situé dans les plaines, à onze milles

d'Oxford. Je dis bien des plaines, non des marais: de beaux pâturages

salubres, coupés de haies avec ici et là une meule et une barrière.

Le village se composait d'une douzaine de maisonnettes couvertes de

chaume, et du presbytère, un bâtiment carré qui s'élevait au milieu

d'un jardin. L'église, toute proche, avait à peine quatre mètres de

haut sur vingt de long; elle se terminait par une tour carrée

surmontée d'un coq qui servait de girouette.

Le bon Walter Brown, après avoir épousé une femme excellente, ni

belle ni jeune mais pleine de vertus, était venu s'installera

Wendlebury pour travailler au salut de ses habitants; point n'était

besoin, pour cela, de tant de science et de dons si rares! Il s'était

mis pourtant de tout cœur à l'ouvrage, bêchait lui-même son jardin

et prenait en pension un ou deux écoliers qu'il préparait aux examens

d'Oxford. À ses moments perdus, il étudiait l'_Histoire naturelle de

l'Enthousiasme_; il vécut ainsi heureux et satisfait jusqu'à la fin de

ses jours.

Comme je le voyais très fier de son église et de son coq, je lui en

fis un dessin où je mis tous mes soins; j'avais choisi l'heure du

coucher du soleil et l'heure aussi où la lune se levait derrière

l'église. Il se récria un peu d'abord, déclarant que j'avais mis le

ciel à l'envers, avec les teintes bleues les plus foncées en bas, de

manière à bien faire ressortir l'église; mais, pour une raison ou

pour une autre, je commençais à avoir de l'autorité, et on pensait

qu'en fait de dessin on ne pouvait pas m'en remontrer. Ce bon Brown

avait la patience de m'écouter pendant des heures pérorer sur

Michel-Ange et expliquer la série des gravures du _Jugement Dernier_

que j'avais rapportées de Rome, où les muscles tracés sur le corps

rappellent les lignes de chemin de fer sur une carte de géographie; je

m'en étonne aujourd'hui, et cela me paraît tenir du miracle. À cette

heure où je sais quelque chose, je ne rencontre plus de gens aussi doux

ni aussi patients.

Mr et Mrs Brown se montrèrent, à tous égards, excellents pour moi;

ils semblaient heureux de m'avoir. Peut-être n'y avait-il là que de la

politesse, car je ne vois pas trop ce que l'on pouvait trouver

d'agréable en moi à cette époque, si ce n'est le désir que j'ai

toujours eu de plaire, autant que je pouvais le faire honnêtement, et

de dire ce qui pouvait faire plaisir à mon interlocuteur.

En quittant Wendlebury, je rentrai à la maison pour achever, avec

l'aide de Gordon, la préparation de mon examen du printemps. Je trouve

dans mon journal cette note: «_16 novembre 1841, Herne Hill._--Enfin,

j'ai terminé mes rangements; me voilà réinstallé, je me remettrai au

travail demain matin avec méthode, mais sans excès.» M'installer,

arranger mon intérieur a toujours été pour moi, à tous les âges, un

très grand plaisir; mais, hélas! je ne suis jamais arrivé à

maintenir, pendant plus de trois jours, l'ordre obtenu avec tant de

peine.

Le _17 novembre_, je relève ceci: «Pourquoi la gelée blanche se

forme-t-elle en plus larges cristaux sur les nervures des feuilles et

sur les bords que sur les autres endroits», c'est-à-dire sur les

autres parties de la feuille? question que j'avais cru poser pour la

première fois dans mon étude de 1879 sur la glace et qui n'a point

encore reçu de réponse.

La note du lendemain mérite aussi d'être conservée: «Suis dans

l'admiration de Clementina dans _Sir Charles Grandison_; n'ai jamais

rien lu qui m'ait fait une si profonde impression; pour le moment, je

suis tenté de mettre cette œuvre au-dessus de toutes les œuvres de

fiction que je connais. C'est très, très beau, et il me semble que je

n'ai jamais rien lu qui ait produit sur moi un effet plus salutaire.»

C'est à cette époque que je pris mes premières leçons avec Harding,

leçons délicieuses, bien que je me rendisse compte de ce qui lui

manquait. Mais c'était charmant de le voir dessiner, et jusqu'à un

certain point, et à certains égards, c'était la perfection. Il

connaissait bien la structure, la forme des arbres, il les avait

regardés, vus, et bien vus, et rendus avec sincérité et originalité.

Il ne fallait pas, par exemple, lui parler de la vieille école

hollandaise, il l'avait en horreur; et c'est lui, je crois, qui le

premier m'a déclaré qu'il n'y avait là que «des ivrognes, des

joueurs, des débauchés qui se plaisaient aux réalités de la taverne

plus encore qu'à leur reproduction». Idées toutes nouvelles, qui

m'ouvraient des horizons et ne pouvaient avoir sur moi qu'une très

salutaire influence.

Ainsi commença l'année 1842. Ses brumes matinales me réservaient bien

des surprises. C'est au printemps de 1842 que s'opéra dans l'esprit de

Turner une grande révolution. Non seulement il était décidé à faire

désormais des aquarelles qui lui plussent, mais encore qui pussent se

vendre. Il remit à Mr Griffilhs quinze esquisses dont il se proposait

d'exécuter les aquarelles. Il obtint neuf commandes; parmi ces

aquarelles, mon père m'avait autorisé à en choisir une. Ensuite, à

force de cajoleries, j'obtins qu'il me permît d'en prendre deux. Turner

reçut encore, de tous les coins du monde, des ordres pour sept autres.

Aux croquis l'on avait joint quatre aquarelles achevées qui servaient

d'échantillons et qui étaient aussi à vendre.

L'un de ces dessins, le _Splugen_, me tentait extrêmement. J'espérais

décider mon père à l'acheter; malheureusement il était alors absent,

en voyage d'affaires. Je voulus, par déférence, attendre son retour:

lorsqu'il revint, le _Splugen_ était vendu, ainsi qu'un adorable _Lac

de Lucerne_, à Mr Munro de Novar.

La chose fut l'occasion pour moi de graves réflexions. Dans un roman de

Miss Edgeworth, le père fût revenu à point nommé, eût enlevé le

_Splugen_ des mains hésitantes de Mr Munro et l'eût donné au fils

soumis, avec un autre par-dessus le marché. Je découvris, après de

longues méditations, que les voies de Miss Edgeworth ne sont pas

toujours celles du monde ni de la Providence. Je m'aperçus, et ce fut

la leçon que je tirai de l'aventure, que lorsqu'on fait une sottise on

en souffre toujours, et qu'il importe peu, en la faisant, qu'on ait

obéi à un bon sentiment ou à un mauvais. Je savais, à n'en point

douter, que cette aquarelle était la meilleure vue de Suisse qui eût

jamais été faite, qu'il était tout naturel que ce fût _moi_ qui

l'eusse, et même qu'il était tout à fait inopportun qu'elle

appartînt à quelqu'un d'autre. J'aurais dû m'en assurer sur l'heure,

quitte après à demander pardon bien tendrement à mon père de ma

hardiesse. Il se serait fâché peut-être au premier moment, il eût

été surpris, peiné, mais il ne m'eût pas moins aimé pour cela; en

fin de compte, il eût reconnu que j'avais raison et eût été

enchanté. Quant à moi, j'aurais été gêné pendant quelques jours,

mais j'aurais redoublé de tendresse vis-à-vis de mon père, me sentant

des torts envers lui; et, la chose étant bonne en soi, j'aurais fini

par être heureux, et même content de moi.

Au contraire, le _Splugen_ fut ainsi de part et d'autre, pendant des

années, une cause de chagrin, une épine douloureuse, mon père

essayant toujours de le rattraper, Mr Munro, soutenu par les marchands,

faisant monter le tableau de quatre-vingts à quatre cents guinées,

jusqu'à ce qu'excédés, nous y renonçâmes après avoir épuisé de

part et d'autre les meilleurs sentiments.

Mais, me dira-t-on, est-ce ainsi que vous observez le «Tu ne désireras

pas», etc.? Cher lecteur, si vous voulez absolument trouver une

réponse à cette question, consultez mes ouvrages philosophiques. Ici,

il n'y a place que pour des faits. La loi est formelle: si vous faites

une sottise vous en souffrirez, quel qu'ait pu être votre mobile. Non

que je prétende que le mobile, en soi, ne puisse être puni ou

récompensé selon son mérite. En tout cas, cette histoire ne nous

procura qu'ennuis et chagrins.

J'essayais cependant de supporter avec courage ma déconvenue et de

jouir des esquisses, en attendant les aquarelles. Fort heureusement,

elles me fournissaient plus de sujets de réflexion encore que ma

mésaventure. Je vis que c'était des impressions directes de nature,

sans rien d'artificiel, comme dans les tableaux de Carthage et de Rome.

Et je commençai à me demander si dans l'art de Turner il n'y avait pas

plus de vérité encore que je n'en voyais. J'étais, à cette époque,

très averti déjà, j'avais étudié _ses_ principes de composition,

mais il me semblait que, dans ses derniers tableaux, la nature

elle-même était de connivence, qu'elle les composait avec lui.

Comme j'étais plongé dans ces réflexions, un jour que je me promenais

sur la route de Norwood, j'aperçus une petite tige de lierre qui

s'enroulait autour d'une branche d'épine et qui, si disposé à la

critique que je fusse, ne me semblait pas mal «composée». Je me mis

sur l'heure à la dessiner au crayon, sur mon bloc de papier gris, j'en

fis une étude aussi minutieuse, aussi serrée que s'il se fût agi d'un

morceau de sculpture et, plus j'y travaillais, plus ce travail me

passionnait. La chose terminée, je compris que j'avais absolument perdu

mon temps depuis l'âge de douze ans, puisque personne ne m'avait dit de

dessiner les choses comme elles sont--le temps, veux-je dire, que

j'avais consacré au dessin. Sans doute, j'avais des souvenirs de tels

ou tels endroits, mais je n'avais su voir la beauté de rien, pas même

la beauté d'une pierre, encore moins celle d'une feuille!

Cette découverte ne m'abattit ni me m'exalta comme elle eût dû le

faire, mais elle mit un terme aux jours chrysalidiques. À partir de ce

moment, mes progrès, bien que lents, furent réguliers.

Ceci avait dû se passer en mai; une quinzaine de jours plus tard, je

dus subir mon examen, mais je n'en trouve aucune trace dans mon journal.

Il s'agissait de mon dernier examen de baccalauréat[59], mais j'étais

si peu fort en latin qu'il y avait de grandes chances pour que je fusse

refusé! Mes examinateurs, toutefois, se montrèrent indulgents; les

épreuves en théologie, en philosophie, en mathématiques ayant obtenu

plus que la moyenne, je fus gratifié d'un _double fourth_ de faveur.

Une fois sûr du succès, je m'en allai faire une bonne course dans les

champs, au nord de New College (ces prairies ont été depuis englobées

dans les Parks); j'étais tout heureux de me sentir libre, sans trop

savoir que faire de ma liberté. Me voilà donc, à vingt-deux ans,

nanti de telles et telles facultés, toutes de second ordre, sauf la

faculté d'analyse qui était encore, comme le reste, à l'état

embryonnaire chez moi, et que j'étais incapable d'évaluer; des goûts

auxquels je m'étais abandonné jusqu'ici, non sans remords; un

sentiment vague de ce que je me devais à moi-même, de ce que je devais

à mes parents, et un sentiment de jour en jour plus vague d'une Loi

Éternelle.

Que ferais-je? Que deviendrais-je? Mon père, dans sa bonté, était

disposé à me laisser agir à ma guise; j'étais sûr de toujours

trouver, à la maison, la vie la plus confortable, ou si je voulais

voyager, tout l'argent nécessaire. Mais je n'étais pas dépourvu de

cœur au point de désirer m'en aller seul, et peut-être serait-il

juste de m'accorder quelque mérite--oh! très léger--pour n'avoir

jamais sérieusement pensé à quitter mon père et ma mère afin de

courir le monde; il est vrai de dire que, si la crainte de leur faire de

la peine dominait toutes mes pensées, je n'avais pas le moindre goût

pour les aventures. J'aimais le confort et l'ordre, j'aurais eu peine à

me passer, à quatre heures, d'un dîner en trois services, et, bien que

je ne fusse pas plus lâche qu'un autre lorsque l'accident se

produisait, j'avais l'horreur de l'inquiétude, du sentiment du danger,

en tant qu'élément habituel. L'Inde ne me tentait pas à cause des

tigres, la Russie à cause des ours, le Pérou à cause des tremblements

de terre; enfin si ma tendresse pour mes parents n'était ni aussi

chaleureuse, ni aussi reconnaissante qu'elle aurait dû l'être, de

même qu'ils ne pouvaient se passer de moi je ne me sentais jamais tout

à fait à mon aise sans _eux_.

Aussi, pour le moment, nous contentions-nous de faire des projets. Nous

passerions l'été en Suisse, mais sans voyager; nous nous installerions

à Chamonix afin que j'eusse le bénéfice de l'air des montagnes et

l'occasion depuis longtemps rêvée d'étudier les rochers du Mont-Blanc

au point de vue géologique. Ma mère aidait Chamonix presque autant que

moi, mais il fallait foute l'abnégation de mon père pour souscrire à

ce projet, car il avait l'horreur de la neige et des chambres à

cloisons de bois.

Toutefois, comme il n'hésitait jamais à me sacrifier ses propres

préférences, il me laissa régler l'itinéraire, fixer les arrêts à

Rouen, Chartres, Fontainebleau, Auxerre. Un ou deux croquis au crayon

accusent d'abord chez moi lin certain trouble; il semble bien que je

n'avais plus confiance dans ma première manière; ce sont des efforts

vers plus de lumière et d'ombre, mais sans grande portée. Le pays si

plat entre Chartres et Fontainebleau, avec la pensée déprimante qu'il

y avait Paris, là, au Nord, m'irritait; j'étais d'une humeur

massacrante, presque malade, en arrivant à Fontainebleau. Je passai une

nuit agitée et, le lendemain matin, je me sentais si mal en train qu'il

eût été imprudent de continuer le voyage. J'étais convaincu que je

couvais une maladie, une vraie. Cependant, vers midi, les gens de

l'auberge m'apportèrent un panier de fraises des bois; elles étaient

si fraîches qu'elles me firent un bien infini. Je me levai et, mettant

mon album dans ma poche, je sortis les jambes encore un peu

chancelantes. Je gagnai en me traînant un chemin charretier bordé de

jeunes arbres, où il n'y avait rien à voir que le bleu du ciel à

travers les ramures fines des branches, et je m'étendis sur le talus de

la route pour essayer de dormir. Mais le sommeil ne vint pas et les

branches des jeunes arbres, qui se détachaient sur le ciel bleu,

commencèrent à m'intéresser; elles se profilaient immobiles et me

rappelaient les tiges des arbres de Jessé dans les vitraux. Peu à peu,

mon malaise se dissipa, et j'eus le sentiment que l'heure de ma mort

n'avait point encore sonné, qu'on ne m'enterrerait pas dans les sables

de la forêt. Je me redressai et me mis à dessiner très soigneusement

un jeune tremble qui me faisait vis-à-vis.

Comment je m'étais fourvoyé dans ce chemin sans horizon, lorsqu'il y

avait aux alentours de beaux rochers, les Parques seules pourraient le

dire. Le fait est que je n'ai jamais eu la chance, étant à

Fontainebleau, de voir aucune des merveilles vantées par les artistes

français, merveilles qui ont troublé l'esprit du pauvre Evelyn, autant

que l'_horrible Alpe_, de Clifton:

«_7 mars_ (_1844_).--Je me mets en route, avec quelques compagnons,

pour Fontainebleau, un somptueux palais royal, comme pourrait être chez

nous Hampton Court. Pour y arriver, il faut traverser une forêt

prodigieusement encombrée de rochers hideux, des rochers d'une pierre

blanche et dure, entassés les uns sur les autres à des hauteurs

prodigieuses et telles que je ne crois pas qu'on puisse voir ailleurs

rien d'aussi affreux et d'aussi solitaire. Au sommet de l'un de ces

lugubres précipices, au milieu d'arbres, de broussailles, et de hauts

rochers qui surplombent et menacent à chaque instant de rouler dans

l'abîme, s'élève un ermitage.»

Ce passage me paraît parfaitement caractéristique de la disposition du

pur esprit anglais à l'égard des rochers. Un Anglais ne demande à un

rocher que d'être assez grand pour lui donner l'impression du danger;

il faut qu'il puisse se dire: S'il se détachait, je serais écrasé

net. La gloriole moderne qui consiste à les escalader est sans doute

accompagnée quelquefois du désir de faire progresser la science

géographique ou autre et il est certain que la jeunesse trouve un vrai

plaisir à grimper et à déjeuner sur l'herbe étoilée de primevères,

mais elle semble parfaitement satisfaite du moment que le pique-nique

est réussi et qu'on peut boire le champagne dont on a l'habitude.

Les «hideux rochers» de Fontainebleau n'ont, j'ai le regret de le

dire, jamais été assez hideux pour me plaire. Ils me faisaient l'effet

de ne pas être trop grands pour être emballés et emportés comme

échantillons minéralogiques en admettant qu'ils valussent les frais du

transport; de plus, mon aversion de sauvage pour les palais et les

allées bien sablées était telle que je n'eus jamais le cœur de

chercher la fontaine, la fameuse fontaine, l'âme de l'endroit. Et ce

jour-là je ne vis ni rochers, ni palais, ni fontaine, je restai étendu

sur le talus d'un petit chemin creux, sans autre perspective qu'un jeune

tremble qui s'enlevait sur le ciel bleu.

"Præterita": souvenirs de jeunesse · 第 23 / 24 段