dessiner, et à mesure que je dessinais, ma langueur se dissipait: les
belles lignes pures voulaient être tracées sans faiblesse. Elles
devenaient toujours plus belles, à mesure que, l'une après l'autre,
elles se détachaient de l'ensemble et prenaient place dans l'air. Avec
un étonnement qui allait toujours grandissant, je m'apercevais qu'elles
se «composaient» d'elles-mêmes, qu'elles obéissaient à des lois
plus délicates qu'aucune de celles qui sont connues des hommes. Enfin,
je vis le jeune arbre se dresser devant moi, vivant, mais toutes mes
théories antérieures sur les arbres étaient mortes.
Le lierre de Norwood ne m'avait pas humilié à ce point; j'avais
toujours eu l'impression que le lierre était fait pour être
décoratif, et m'étais attendu à ce qu'il jouât gentiment son rôle
à l'occasion. Mais que tous les arbres de la forêt--car je sentais
clairement que mon jeune tremble n'était qu'une unité au milieu d'une
foule innombrable--fussent plus beaux que les plus fins réseaux
gothiques, que les décors des vases grecs, que les plus merveilleuses
broderies de l'Orient, que les plus admirables peintures des plus grands
maîtres de l'Occident, c'était la fin de tout ce que j'avais pensé
jusque-là. J'entrevoyais un monde nouveau, le monde silvestre.
Et non pas silvestre seulement. Les forêts, que je n'avais
considérées jusqu'ici que comme des solitudes sauvages, obéissaient
dans leur beauté, je le voyais maintenant, aux mêmes lois, ces lois
qui dirigeaient les nuages, distribuaient la lumière, et balançaient
les vagues. «Il a fait toute chose belle en son temps[60].» De ce
jour, je vis là l'explication du lien mystérieux qui unit l'esprit
humain à toutes les choses visibles, et je rentrai, suivant en sens
inverse la petite route sous bois, avec le sentiment qu'elle m'avait
mené loin; plus loin que l'imagination ne m'avait jamais entraîné,
bien au delà de ce qu'on peut mesurer avec un théodolite.
À ma grande surprise et à mon très grand regret, je ne trouve rien
dans mon journal qui se rapporte aux impressions ou aux découvertes de
cette année. Elles étaient trop nombreuses, trop ahurissantes pour
pouvoir être formulées, encore moins écrites. C'est à peine si j'ai
dessiné; les choses, telles que je les voyais maintenant, me
paraissaient impossibles à rendre; je me remis cependant à la
botanique et le mois que je voulais consacrer à étudier les rochers de
Chamonix se passa presque tout entier à me demander ce que j'allais
taire, ce que je pouvais faire, et où. Le hasard avait voulu qu'on
m'eût dévolu pour guide un brave garçon très ordinaire, Michel
Devouassoud, qui connaissait les endroits les plus fréquentés par les
touristes, mais voilà tout. Je fis des ascensions, je humai le bon air,
et j'évoquai à nouveau mes pensées de Fontainebleau au bord de
sources plus douces. Le passage cité plus haut, du ii décembre, le
seul où il soit question de ce voyage, me semble particulièrement
intéressant; il montre que l'inspiration qui a donné une forme à ces
pensées nouvelles dans _Modern Painters_ m'est venue pendant que
j'accomplissais le seul devoir désagréable auquel je fusse fidèle:
aller à l'église!--et cela deux années de suite, à Genève, qui est
bien en vérité ma mère patrie.
Nous rentrâmes en Angleterre, en 1842, par le Rhin et les Flandres;
c'est à Cologne et à Saint-Quentin que je fis les derniers dessins
exécutés dans ma vieille manière. Celui de la Grande Place de
Cologne, que j'ai donné à Osborne Gordon, est peut-être encore chez
sa sœur, Mrs Pritchard. Le Saint-Quentin a disparu.
Quelle joie, au retour, de nous retrouver à Herne Hill et d'accrocher
dans la petite salle à manger les adorables aquarelles que Turner avait
faites pour moi: Ehrenbretstein et Lucerne. Hélas! les beaux jours de
Herne Hill, et bien des joies avec eux, étaient terminés.
Peut-être ma mère avait-elle parfois--à Hampton Court, à Chatsworth
ou à Isola Bella--permis à son âme paisible de rêver d'un plus grand
jardin. De temps à autre quelque camarade d'Oxford à gland d'or venait
de Cavendish ou de Grosvenor Square pour me voir; dans ces cas-là, nous
n'avions à lui offrir, pour s'y laver les mains, que la petite pièce
du fond, en face de la nursery. Les affaires prospérant, mon père
lui-même vint à penser que cela ferait bon effet, sur les clients de
la campagne, si on leur offrait leur sherry dans une pièce où ils
eussent la place d'étendre leurs jambes. Et maintenant que j'étais
majeur, bachelier des arts d'Oxford, etc., n'avais-je pas besoin, _moi_
aussi, d'une installation plus importante?
Eh bien! non, mon cher lecteur, la maison me satisfaisait pleinement
telle qu'elle était; mais depuis ma plus tendre enfance, dès le jour
où j'avais su me servir d'une bêche, j'avais rêvé de creuser un
canal, et d'y établir des écluses comme Harry, dans _Harry et Lucy_.
Or, dans la prairie, derrière la maison de Denmark Hill--heure de
faiblesse, heure de tentation--je voyais la possibilité de creuser un
canal avec autant d'écluses que l'on voudrait dans la direction de
Dulwich.
Évoquant tous ces vieux souvenirs, je constate avec surprise à quel
point j'étais enfant, extraordinairement enfant; je m'amusais d'un
rien. Et en même temps, à certains égards, je voyais plus loin que
tous les rois de Naples et tous les cardinaux de Rome.
Néanmoins, nous hésitâmes longtemps, pesant le pour et le contre,
discutant les avantages et les inconvénients de Denmark Hill. Ma mère,
très sagement et un peu tristement, disait que cela venait bien tard
pour elle. À son âge, pourrait-elle s'occuper d'un grand jardin? Et
mon père, qui sentait qu'à côté de très bonnes raisons il y avait
une question d'amour-propre, était presque aussi troublé que lorsqu'il
s'était agi d'acheter son premier Copley Fielding.
Enfin, le bail de la plus grande maison fut signé et chacun de
s'écrier que nous avions eu bien raison; ma mère jouissait vraiment de
ranger ses pots de fleurs sur les gradins de la serre, et la vue des
fenêtres de la salle à manger, sur de belles prairies verdoyantes,
était adorable. Nous achetâmes trois vaches; nous écrémions notre
lait et faisions notre beurre. Il y avait aussi une écurie et une cour
de ferme avec une grande meule de foin et une étable à porcs; et une
loge, si bien que le concierge pouvait arrêter les indiscrets avant
qu'ils ne vinssent sonner à la porte.
Hélas! en dépit de toutes ces raisons d'être heureux, nous ne le
fûmes jamais autant qu'à Herne Hill, nous ne nous sentîmes plus
jamais «at home».
À Champagnole, au contraire, comme à Chamonix, à l'hôtel de la
Cloche à Dijon, à l'hôtel du Cygne à Lucerne, nous étions chez
nous. C'était encore un peu de notre vie d'autrefois. Bien que nous
ayons connu de belles années dans la maison de Denmark Hill, notre
nouvelle manière de vivre ne nous plaisait pas autant que l'ancienne:
les pêches que l'on récoltait à pleins paniers n'avaient pas la même
saveur que les douze ou vingt pêches du vieux jardin; et toutes les
pommes du grand verger ne valaient pas les quelques pommes de Sibérie
de Herne Hill.
Et après tout, je n'ai pas creusé mon canal! L'idée d'Harry,
construisant des écluses à lui tout seul, m'avait toujours semblé
trop grandiose, inimitable, sinon incroyable; de plus je n'avais jamais,
jusqu'au jour où ce fut nécessaire, essayé de calculer le débit de
l'eau. Les jardiniers réclamaient pour la serre tout le contenu des
réservoirs. Je vis que tout ce que je pourrais obtenir, ce serait un
fossé sans eau, incommode pour les vaches, et j'y renonçai, mais
l'idée séductrice continua de hanter mon cerveau et, vingt ans plus
tard, je fis installer quelques jets d'eau à l'instar de Fontainebleau.
L'année suivante, il ne fut pas question de voyager; nous nous
contentâmes d'arpenter en tous sens les allées de nos nouveaux
jardins. Et puis, pendant l'hiver, je fus occupé du premier volume des
_Modern Pointers_ et pendant l'été, je dus à plusieurs reprises aller
à Oxford: ainsi le voulait le règlement. Rien dans mon journal de
cette époque ne mérite d'être relevé, si ce n'est un court passage
sur le vitrail de l'église de Camberwell, qui se rapporte à des choses
qui se sont passées beaucoup plus tard.
Le premier volume des _Modern Pointers_ a dû paraître le jour de la
fête de mon père; le succès en fut assuré dès la fin de l'année,
et le 1er janvier 1844, mon père, «comme cadeau de jour de l'an,
m'offrit le _Slaver_». Il n'hésitait plus maintenant, il savait ce qui
me ferait plaisir. Je l'accrochai au pied de mon lit dès le lendemain,
comme mon propre _Loch Achray_ d'autrefois. Le plaisir que donne à son
auteur une première œuvre, un premier tableau, chacun peut le deviner;
mais les joies que me procurait un nouveau Turner, personne ne saurait
les imaginer, et je renonce à les décrire.
Pour achever mon second volume (qui n'était nullement destiné à être
ce qu'il est devenu), j'avais besoin de retourner à Chamonix. Ce voyage
devait être exclusivement un voyage de montagnes--dans les Alpes
centrales--et le Ier juin 1844 nous nous trouvions une fois de plus, et
avec quelle joie, sur les bords du lac Léman.
_La jeunesse de Ruskin est finie. Viendront ensuite les journées de son
adolescence, où sa pensée continuera de se développer, où se
préciseront ses théories d'esthétique, et puis ce sera la vie. Mais,
tout entière, cette vie se ressentira de la formation de sa
sensibilité et de son intelligence dans la petite maison de Herne Hill,
sous les amandiers en fleurs du jardin, ou dans la berline qui le mène
vers les Alpes, Rome, Venise, le Campo Santo... Les années de jeunesse
sont celles qui contribuent pour la plus large part à la formation du
tempérament et du caractère, et ce récit tout imprégné de
fraîcheur, d'éveil passionné à la vie, nous fait comprendre le
maître de Brantwood mieux que ses livres les plus réputés._
_Contraste frappant: c'est tout chargé d'années que Ruskin écrivit
ces_ Præterita _qui se poursuivent par le récit de son existence
jusqu'après la mort de son père. Et lorsque la plume lui tomba des
mains, en 1900, laissant inachevé ce document précieux pour tous ceux
qui ont senti et compris le charme de cet esprit à la fois si
ingénieux, si vaste et si original, Ruskin était bien près de fermer
les yeux aux splendeurs des arts et de la nature qu'il avait tant
aimés._
[Note 57: Sur un glacier, à mi-chemin du ciel, Dormant mon dernier
sommeil.]
[Note 58: Voulant dire par là, je suppose, le sentiment de ce qui
pouvait le mieux faire tableau.]
[Note 59: On peut être «simplement» reçu à son examen de
baccalauréat ou en sortir avec des «honours» dont il y a plusieurs
classes. (Note du traducteur.)]
[Note 60: Ecclésiaste, III. 11.]