Horribles, oui, ces terrains convulsés, ce lac de soufre bouillant, la

grotte du Chien avec son sol bas, son air lourd, empesté, si lourd

qu'il semblait qu'on pût l'agiter avec la main. Horrible, ignoble, et

quand on pense que c'est la Delphes de l'Italie! Les merveilles, les

splendeurs de ces îles et de ces mers, je les voyais, comme c'était

déjà mon habitude, sans qu'un seul de leurs défauts m'échappât.

Le voyageur anglais ordinaire, auquel il est donné de cueillir une

grappe de raisin, et auquel une jolie fille aux yeux noirs apporte sa

bouteille de vin de Falerne, n'en demande pas davantage--en ce monde ou

dans l'autre--et il déclare que Naples est le Paradis. Pour moi,

hélas! dès que mes pieds foulèrent les cendres volcaniques, je

compris qu'il n'y a pas de perfection possible, de forme ou de couleur,

pour une montagne, quand tout y est scories. Comment admirer une mer, si

bleue qu'elle soit, quand elle vient mourir sur un sable noir? Je

constatai aussi avec une colère bien légitime l'épouvantable

négligence des pouvoirs publics--que Mr Gladstone avait signalée à

propos des prisons napolitaines. Mais ni lui, ni aucun autre Anglais,

que je sache, en dehors de Byron et de moi, ne virent que les Apennins

se dressaient comme un mur de prison et faisaient de la vie moderne en

Italie une honte et un crime: crime à la fois contre l'honneur de ses

ancêtres et la bonté de son Dieu.

Mais en même temps que j'étais vivement frappé par les défauts

d'autrui une sorte d'éclair volcanique, grâce à Dieu, me révéla les

miens. Le sentiment que Naples et son beau golfe ne pouvaient rien me

dire, dans l'état de maladie et de tristesse où je me trouvais, me fut

douloureux; je me le reprochai; l'enveloppe de la chrysalide commençait

à craquer de place en place, non sans profit, et je dis adieu aux

derniers contours du mont Saint-Ange qui disparaissait au sud, en

songeant vaguement à m'améliorer à l'avenir.

Nous restâmes une journée entière à Mola di Gaeta afin de me

permettre de dessiner le château d'Itri. On nous avait laissé entendre

qu'Itri n'avait pas bonne réputation; mais nous nous étions refusés

à croire qu'un aussi joli endroit pût offrir quelque danger, et nous

nous y étions fait conduire pour y passer la journée. Pendant que je

dessinais, ma mère et Mary erraient à l'aventure; Mary savait

maintenant quelques mots d'italien, assez pour sympathiser avec toute

Contadine portant une jolie coiffe ou un beau baby. Les voyageurs

étaient rares à Itri, je ne crois pas qu'on y eût jamais vu

d'Anglaises; aussi les Contadines étaient-elles enchantées et elles

auraient fait tout au monde pour être agréables à maman et à Mary.

Je fis un bon croquis et nous regagnâmes les bois d'orangers de Mola,

ravis. Nous apprîmes plus tard que la population d'Itri est tout

entière composée de bandits; de ce jour, nous n'avons plus jamais eu

peur des bandits.

Nous passâmes la journée du dimanche à Albano. Dans la matinée nous

fîmes une longue promenade, mon père, manière, Mary et moi, dans les

bois de chênes verts des alentours. Depuis plusieurs semaines déjà,

je ne toussais plus, je pouvais marcher sans fatigue; je jouissais d'une

sécurité relative lorsque, tout à coup, pendant cette promenade bien

paisible pourtant, la toux reprit et je constatai que le mouchoir que

j'avais porté à mes lèvres était taché de sang! Je m'assis sur le

talus, au bord de la route, et je vis devant moi mon père très pâle.

Nous regagnâmes l'auberge à pas lents et mon pauvre père, s'étant

procuré une sorte de carriole légère, se mit en route pour aller

lui-même à Rome chercher le docteur.

J'ai bien souvent songé, avec mélancolie, aux émotions douloureuses

qui avaient dû étreindre le tendre cœur paternel pendant cette longue

course, dix-huit milles à travers la campagne romaine.

Le bon Dr Gloag le rassura et revint avec lui. Mais il n'y avait pas

grand'chose à dire ou à faire. Ces petites crises étaient naturelles

au printemps, il fallait seulement redoubler de prudence. Ma mère ne

perdit pas courage. Le lendemain, nous rentrions à Rome; et depuis ce

temps la toux ne m'a plus incommodé.

Vers Pâques, le temps fut admirable. J'assistai à la Bénédiction, je

m'assis à la nuit tombante en face du château Saint-Ange, je vis le

dôme de Saint-Pierre étinceler et le château étendre sur le ciel un

grand voile de feu. J'emportai de cette dernière vision de Rome bien

des pensées qui ont mûri lentement depuis; des pensées qui m'ont

surtout convaincu que l'esprit protestant était mesquinement et

coupablement borné, ne comprenant rien à la signification et au but de

la splendeur de l'Église au moyen âge; et que l'esprit catholique

actuel était mesquinement et coupablement borné, ignorant tout des

moyens par lesquels il pourrait toucher l'âme italienne plutôt que ses

yeux.

En rouvrant, ces jours-ci, le livre que mon professeur de Christ Church,

Walter Brown, m'avait recommandé comme le code le plus précieux de la

sagesse religieuse en Angleterre, l'_Histoire naturelle de

l'Enthousiasme_, je suis tombé par hasard sur ce passage qui a dû,

j'imagine, être un des premiers à ébranler la satisfaction confiante

de mon puritanisme. Depuis, j'ai lu un grand nombre de livres de

théologie, mais je n'ai trouvé nulle part un exemple plus terrifiant

d'absence à la fois de charité et d'intelligence:

«Si l'on pouvait oublier un instant que chaque cloche, chaque vase

sacré, chaque ornement du rite romain recèle un piège tendu à la

liberté et au bonheur de l'humanité, que son or, ses perles, ses

belles draperies sont des parures de mort éternelle; et si l'on compare

tout cet appareil aux horreurs et aux ignominies des anciens rites

polythéistes, il semble que l'on puisse rendre grâce à ceux qui l'ont

imaginé. Poésie, effets scéniques, tout a été mis en œuvre par le

goût et le génie des artistes italiens pour composer un spectacle qui

laisse les plus magnifiques cérémonies du culte des idoles en Grèce

et à Rome bien loin derrière lui.»

Et cependant, je ne me souviens pas distinctement d'avoir été choqué

par ce passage. Il me semble même que certains points de ce livre

m'avaient plu; il est vrai que j'avais sur son auteur, et sur tous les

auteurs du même genre, l'avantage de savoir distinguer l'art sincère

de l'art menteur, une foi heureuse d'un insolent dogmatisme. Je savais

que les voix qui chantaient à la Trinità di Monte n'étaient pas des

voix de mensonge, et que la multitude qui s'agenouillait devant le

Pontife se relevait meilleure et plus forte après avoir reçu sa

bénédiction.

Bien que j'eusse pu, le beau temps aidant, assister sans danger aux

cérémonies de la Semaine Sainte, je j'avais pas retiré grand

bénéfice, comme santé, de mon hiver à Rome. J'étais très

découragé et les premières étapes du retour par Terni et Foligno

furent assez mélancoliques; la nuit que nous passâmes à Terni,

particulièrement triste. Car vers le soir, comme nous rentrions à

l'hôtel après avoir été jusqu'aux Cascades, le domestique d'un jeune

Anglais demanda à nous parler. Il était seul avec son maître qui

brusquement était tombé malade, très malade. Mon père voudrait-il

venir le voir? Mon père y alla et se trouva en présence d'un très

beau garçon, un Écossais de vingt-trois ou vingt-quatre ans, qui se

mourait. Il mourut en effet dans la nuit et nous pûmes rendre quelques

services au malheureux serviteur qui était au désespoir. J'oublie

maintenant si nous avons jamais su qui était ce jeune homme. Je trouve

pourtant son nom inscrit dans mon journal, «Farquharson», mais rien de

plus.

À mesure que nous montions vers le nord et que nous quittions les

régions volcaniques, je reprenais courage; Venise, Venise

l'enchanteresse, m'apparaissait dans le lointain avec toutes ses

séductions. Je n'avais vu Venise qu'une seule fois, six ans auparavant,

quand je n'étais encore qu'un enfant. Que le conte de fée se

réalisât aujourd'hui, je pouvais à peine le croire, et le départ par

la porte de Padoue, au matin, avec la pensée que Venise--du moins des

gens dignes de foi l'assuraient--était là, de l'autre côté, dans la

mer: comment exprimer l'émotion ressentie!

Je n'imagine pas encore la réponse que le lecteur a pu faire à la

question que je lui posais au début de ce chapitre: Trouve-t-il que je

sois un garçon heureux ou malheureux?

S'il s'agit de la vie future, en ce monde ou dans l'autre, de la

personnalité à venir dans l'un comme dans l'autre, il pourrait y avoir

deux opinions à cet égard, et même trois. Ce qui est certain, c'est

qu'en fait de bonheur j'accaparais à moi seul la part de deux cent

cinquante mille personnes ordinaires. Je dis «personnes», non pas

«garçons». Je ne sais pas en quoi consiste le plaisir que trouvent

les garçons à jouer au cricket, à canoter, à tuer des oiseaux à

coups de pierres ou à coups de carabine. Mais pour les gens ordinaires,

marchands, employés, hommes de Bourse et de Club, certainement il n'y

avait pas de comparaison entre la somme de bonheur dont je jouissais et

la leur; bonheur suivi, cela va sans dire, de moments de lassitude ou de

satiété, et en partie compensé par des contrariétés, des

désespoirs à propos de choses qui n'auraient certainement contrarié

personne d'autre que moi; mais un bonheur incontestablement, infiniment

précieux en soi et complet, à propos duquel on aurait pu dire ce que

disait Sydney Smith ayant mangé sa salade: «Je suis à l'abri des

coups du Destin; j'ai dîné aujourd'hui.»

Les deux chapitres dont l'un termine le premier et l'autre ouvre le

second volume des _Stones of Venice_ furent écrits, je m'en aperçois

en les relisant, sous l'impression mélancolique des événements de

1852 et avec le désir d'indiquer très honnêtement aux voyageurs ce

qui mérite d'être vu. Je n'essaie pas d'y retracer mes joies de 1835

et de 1841, alors qu'on ne songeait pas à construire un pont de chemin

de fer et que tout, la marécageuse Brenta, la moindre villa, une

chaussée poussiéreuse, une plage de sable, me ravissait, par cette

matinée où nous vîmes Venise surgir devant nous; et le noir chapelet

des gondoles, dans le canal de Mestre, était à mes yeux plus beau

qu'un lever de soleil au milieu de nuages de pourpre et d'or.

Mais comment l'exprimer? Comment même me l'expliquer, l'esprit anglais,

cultivé ou non, étant incapable de sentir ce genre d'émotion. Sir

Philippe Sydney va à Venise et il n'a pas l'air de s'apercevoir que

Venise est dans la mer. Lady Elisabeth Craven, en 1789, s'attendait à

trouver une jolie ville proprette avec des quais le long de ses canaux

et fut extrêmement désappointée: «Les maisons baignent dans l'eau,

elles sont sales et paraissent tout à fait inconfortables; les

innombrables gondoles, qui ont l'air de cercueils flottants, ajoutent à

la tristesse de l'ensemble et, je l'avoue, Venise, à l'arrivée, m'a

fait une impression d'horreur plutôt que de joie.»

Sur quoi elle s'en va aux Cascine et se trouve parfaitement heureuse. Il

ne semble pas qu'elle ait jamais lu ni le _Marchand_, ni _Othello_.

Evelyn ne les a pas lus davantage; pourtant, de son temps comme de celui

de Sidney, la Venise d'Othello et d'Antonio n'était pas encore tout à

fait morte. Ma Venise, comme celle de Turner, c'était surtout Byron qui

l'avait créée, mais il s'y ajoutait encore pour moi la joie enfantine

de voir des bateaux glisser sur des eaux claires. J'éprouvais un

bonheur inexprimable à regarder la pointe de la gondole pénétrer sous

la porte de Danieli à marée haute, quand l'eau avait deux pieds de

profondeur au bas de l'escalier, et, tout le long des rives du canal, de

vrais murs de marbre sortir de la mer, couverts à l'extérieur de

milliers de petits crabes et à l'intérieur de Titiens.

Du 6 au 16 mai, je pris des notes sur des effets de lumière qui me

servirent plus tard dans _Modern Painters_, et j'exécutai deux dessins

au crayon, _Ca Contarini Fasan_ et l'_Escalier des Géants_ qui, avec

deux dessins faits à Bologne en passant, et une demi-douzaine à Naples

et à Amalfi sont--je puis le dire, quarante ans plus tard--de très

bons dessins. Je n'avais aucune notion de l'architecture proprement

dite, je n'avais jamais dessiné un plan, une coupe, un ornement; mais

j'adorais, comme Turner jusqu'à la fin de ses jours, tout ce qui était

gracieux et riche, que ce fût Gothique ou Renaissance; mon coup de

crayon était parfaitement sûr et délicat, je dessinais avec une

fidélité scrupuleuse, mettant ma joie à reproduire les choses telles

qu'elles étaient; et c'est ce qui donne la vie à un dessin, ce qui

fait qu'il est exact de point en point. Cela, au moins, était dans mes

moyens et je le fis ici pour la dernière fois. L'année suivante,

j'essayai de faire ce que je n'étais pas capable de faire, et j'ai

continué, hélas! usant la moitié de mes jours à cette besogne

ingrate.

Je trouve une phrase dans mon journal du 6 mai qui semble en

contradiction avec ce que j'ai dit plus haut des centres de mon travail:

«Dieu soit béni, je suis ici; c'est le Paradis... Venise et Chamonix

sont les deux bornes de la terre pour moi.»

Il est vrai qu'alors, je ne connaissais ni Rouen, ni Pise, bien que

j'eusse vu l'une et l'autre. (Quand j'ai cité Genève, avec Rouen et

Pise, cela comprenait dans ma pensée Chamonix.) «Venise, continue le

journal, est un mirage, un miroir qui reflète des étoiles. Ses clairs

de lune sont capables de tourner la tête aux gens les plus sages quand

ils laissent de longues traînées lumineuses sur les eaux grises.»

De Venise par Padoue, où Saint-Antoine, par Milan où le Dôme étaient

encore pour moi de purs chefs-d'œuvre; puis à Turin, et à Suse. Ma

santé s'améliorait, la vue seule des Alpes me fit du bien et les

brises qui en venaient semblaient me rendre mes forces. Nous passâmes

le Mont Cenis pour la première fois. Je m'éveillai d'un lourd sommeil,

le matin du 2 juin 1841, dans une toute petite chambre de Lans-le-Bourg,

vers six heures du matin; au nord, les aiguilles rouges se détachaient

sur le bleu du ciel, l'immense pyramide couverte de neige s'étendait

jusqu'à la vallée, nappe éblouissante. Je m'habillai en trois

minutes, je courus à l'extrémité du village, je traversai la rivière

et je gravis la pente gazonnée qui monte du côté sud jusqu'aux

premiers pins.

Je renaissais. La vie s'ouvrait de nouveau devant moi avec tout ce

qu'elle a de meilleur: sentiment religieux, amour, admiration,

espérance; tout ce que je savais, tout ce qu'il y avait au plus profond

de mon être, tressaillait à cette heure; et l'œuvre que je voulais

faire, et que les hasards de ma vie à venir ont servie, se précisa,

fut déterminée, si je puis dire, en cette minute. Plein de

reconnaissance, je rentrai, j'allai trouver mon père et ma mère et je

leur dis que j'étais sûr maintenant de guérir.

Les docteurs s'étaient absolument trompés sur mon cas. J'avais surtout

besoin de grand air, d'un air vivifiant, d'exercice, de repos, sans

aucune excitation artificielle. L'air de la campagne romaine était

détestable pour moi et la vie de Rome la plus mauvaise que je pusse

mener. Les trois passages suivants de mon journal, qui ont pris une

grande signification par la suite, peuvent servir de conclusion à ce

chapitre qui, je le crains, aura paru à mon lecteur bien ennuyeux:

«I. _Genève, 5 juin._--Arrivé hier de Chambéry; un vent frais du

nord chassait la poussière. Ravi de la grâce d'une jeune femme, la

femme d'un confiseur, dans une petite ville que nous traversions, et à

laquelle je demandai «une livre» de biscuits de Savoie. «Mais,

Monsieur, une livre sera un peu volumineuse! Je vous en donnerai la

moitié; vous verrez si cela vous suffira... Ah! Louise (ceci

s'adressait à une petite personne aux yeux brillants, qui s'agitait

dans l'arrière-boutique et exprimait son mécontentement de façon

bruyante), si tu n'es pas sage, tu vas savoir[56]». Tout cela si

gaiement, si gentiment!--Arrivé ici par une délicieuse après-midi,

vers l'heure du coucher du soleil. Les prairies étaient si vertes, la

Salève si brillante, le Rhône si tumultueux, le lointain Jura si beau

que j'étais prêt à faire le vœu de ne jamais remettre les pieds en

Italie.

«II. _6 juin._--Pluie à verse toute la journée; sermon improvisé et

péniblement débité par un jeune homme qui n'avait pas de voix, dans

une petite chapelle dont les voûtes blanches s'emplissaient du bruit

d'un orgue strident et de cantiques en mauvais vers. Que de fois, le

dimanche matin, aux mêmes heures, j'ai été pris de remords, j'ai

décidé de secouer ma paresse et de faire un effort pour m'instruire de

façon ou d'autre, de me fortifier physiquement, de me vouer à quelque

œuvre utile au lieu de ne songer qu'à passer agréablement le temps.

Cette impression m'est venue très intense aujourd'hui et je donnerais

tout au monde pour qu'elle ne s'effaçât pas. Hélas! ces émotions ne

sont jamais durables chez moi; le lendemain, je n'y pense plus.

«III. _11 décembre 1842._--C'est bien étrange, mais j'ai éprouvé

les mêmes émotions, les mêmes remords, dans cette même petite

église, l'année suivante, et ce fut l'origine de mon travail sur

Turner.»

[Note 51: En français dans le texte.]

[Note 52: À remarquer que je voyais instantanément le pas du nuage--le

travail de «Cœli Enarrant» ayant été vraiment commencé longtemps

auparavant.--Noter aussi, un peu plus loin, le nuage de pluie.]

[Note 53: Cette course, cette chasse du nuage de pluie s'oppose dans mes

dernières conférences sur le ciel, à la formation de la nuée de

pluie dans tout l'atmosphère sous l'influence du vent.]

[Note 54: Un bleu des plus pâles, transparent, qui se fond en or.]

[Note 55: C'est Virgile qui parle et qui dit:

«À cette heure (une heure après le lever du soleil au Purgatoire) il

fait soir là-bas (dans l'Italie méridionale) où est enterré mon

corps, à l'intérieur duquel je faisais ombre (sur la terre lorsque

j'étais vivant). Naples le possède maintenant; il y a été apporté

de Brindisi.»

Virgile, dit-on, mourut à Brindisi et son corps, par ordre d'Auguste,

fut porté à Naples. Purgatoire. Chant III. (Note du traducteur.)]

[Note 56: En français dans le texte.--Note du traducteur.]

CHAPITRE XVI

FONTAINEBLEAU

Le 29 juin, nous étions à Rochester; nous passâmes un mois à la

maison à peser, à étudier ce qu'il y avait de mieux à faire pour ma

santé. Depuis cette matinée de Lans-le-Bourg, j'étais convaincu que,

si je pouvais vivre à ma guise en respirant l'air des montagnes, je

serais vite sur pied. On prit l'avis des médecins de Londres; il fut

décidé que le mieux était de me laisser faire et, sous la seule

condition d'emmener Richard Fall, papa et maman consentirent à ce

premier voyage d'indépendance. Je me mis donc en route au commencement

d'août, me dirigeant vers le Pays de Galles. J'avais promis à mes

parents de passer par Leamington pour y consulter une sommité

médicale, le Dr Jephson; à la Faculté, on le qualifiait volontiers de

charlatan, mais il nous avait été chaudement recommandé par des amis

en qui nous avions grande confiance.

Jephson n'avait rien du charlatan: c'était un homme de la plus haute

valeur, qui possédait toutes les qualités qui font les grands

médecins. Ses débuts avaient été modestes: employé dans une

pharmacie, il avait fini, grâce à un travail acharné joint à une

faculté d'observation tout à fait remarquable, par devenir le premier

médecin de Leamington; et c'est, je puis le dire, le seul vrai médecin

que j'aie jamais connu avant Sir William Gull.

Il m'examina, m'ausculta pendant plus de dix minutes, puis me dit:

«Installez-vous ici, et dans six semaines, si vous faites ce que je

vous dis, vous serez guéri.» Je lui déclarai qu'il n'était nullement

dans mes intentions de m'arrêter à Leamington, que j'allais dans le

pays de Galles, mais que je ne demandais pas mieux de suivre, là-bas,

les conseils qu'il lui plairait de me donner. «Non, non, fit-il, il

faut que vous restiez ici, sinon, je ne m'occupe pas de vous.» Ceci

sentait un peu le charlatanisme; je le saluai et continuai mon voyage

après avoir écrit à la maison le récit détaillé de mon entrevue.

À Pont-y-Monach, je trouvai une lettre de mon père m'ordonnant de

retourner immédiatement à Leamington et de me mettre entre les mains

du Dr Jephson. En conséquence, Richard s'en alla seul à Snowdon et moi

je repris le premier courrier en sens inverse, et me présentai devant

le docteur, l'oreille basse. Il m'envoya loger dans un tout petit

appartement où je menai pendant six semaines une vie toute nouvelle

pour moi; vie contre laquelle je pestais, comme le prouve mon journal de

l'époque, mais qui, en fin de compte, ne m'a pas laissé de mauvais

souvenirs. L'eau salée des sources le matin, du fer deux fois par jour;

au déjeuner de huit heures, du thé aux herbes; au dîner d'une heure

et au souper de six heures, de la viande, du pain et de l'eau, seulement

de l'eau; poisson, viande de boucherie ou volaille à mon choix, pourvu

qu'il n'y eût jamais qu'un plat de viande; ni légumes, ni fruits. Une

promenade le matin, une l'après-midi et se coucher de bonne heure. Tel

était le régime auquel j'étais condamné et qui contrastait avec mes

habitudes plus sybaritiques.

Je suivis docilement les ordonnances du docteur, trouvant encore la vie

bonne dans ces conditions, et l'espoir de la voir se prolonger

particulièrement intéressant.

La situation, quoique grotesque et prosaïque, n'était pas sans

intérêt. J'habitais une maison meublée, une petite maison de briques,

dans la rue.... qui donnait sur une espèce de pâturage, de terrain

vague, entouré d'une palissade en mauvais état; de l'autre côté de

l'enclos, la Leam coulait, bourbeuse et somnolente, garnie de ronces sur

sa rive opposée; le long de la rue, c'était d'abord toute une suite de

boutiques misérables, puis une épicerie plus aristocratique, un ou

deux merciers, et enfin le cabinet de lecture et la Pump-Room.

Après la baie de Naples, le Mont Aventin et la place Saint-Marc,

c'était comme un de ces changements de décors tels qu'on en voit au

théâtre dans les féeries. Ce qui est bizarre, c'est que moi qui

m'étais senti d'une tristesse mortelle en face du Mont Aventin, je

n'éprouvais ici aucune disposition à la mélancolie; j'étais plutôt

amusé, et j'avais surtout le sentiment très agréable qu'enfin les

choses s'arrangeaient au moins pour _moi_, bien que ce que j'avais sous

les yeux fût loin d'être aussi grandiose que Peckwater ni aussi joli

que la place Saint-Marc. Mais je me retrouvais, après tout, à mon

niveau de Croydon; je pouvais faire ce qui me plaisait, et je n'étais

pas obligé de préparer des examens.

La première chose que je fis fut d'aller chez le libraire prendre un

livre, car je voulais travailler. Après mûre réflexion, je me

décidai pour _les Poissons fossiles_, d'Agassiz; et je me mis à

compter des écailles, à apprendre par cœur des noms impossibles, avec

l'idée que cela me ferait faire de grands progrès en géologie. Je me

procurai aussi quelques Marryat et quelques pains de couleur afin de

finir un dessin dans la grande manière de Turner, le château d'Amboise

au coucher du soleil, avec la lune qui se lève à l'horizon et dont le

sillage lumineux glisse sous l'arche d'un pont.

Je n'ai pas fait une dépense inutile le jour où j'ai acheté les

_Poissons fossiles_, car ce livre m'a permis de constater, après avoir

passé de longues heures à l'étudier, qu'Agassiz était un pur

imbécile d'avoir gaspillé son argent à faire dessiner, et très bien

dessiner, ces horreurs dont personne ne se souciait de savoir les noms.

Si j'avais pensé tirer de cette étude un profit quelconque, c'eût

été du temps perdu; ce fut au contraire du temps gagné que de me

rendre compte que le temps passé à un travail de ce genre _était_

perdu; et que de pêcher un gardon dans l'Avon, de l'accommoder au goût

d'Isaac Walton, en admettant que son fumet pût monter jusqu'au Paradis

des pêcheurs, eût été un résultat préférable à celui de classer,

après six semaines de travail, et de pouvoir nommer, sans se tromper,

toutes les écailles récoltées dans toutes les boues du monde. Grâce

à ce livre, j'ai eu la perception exacte des véritables rapports qui

existent entre les artistes et ces messieurs de la science. Car il

n'était pas douteux pour moi que l'homme de génie, dans les _Poissons

fossiles_, ne fût le lithographe, point du tout le savant, et que le

livre aurait dû porter le nom de l'artiste, car ces poissons sont bien

ses poissons, dont Mr Agassiz, en sous-ordre, n'a fait que compter les

écailles et inventer les noms saugrenus.

"Præterita": souvenirs de jeunesse · 第 22 / 24 段