justement Tom Richmond--j'avais déclaré sans intérêt toute
cérémonie romaine; je me refusais à rien voir, et je protestais avec
mauvaise humeur, toutes les fois que l'on me proposait d'entrer dans une
église, dans un palais romain ou dans une galerie. Pourtant papa et
maman s'aperçurent que je ne me faisais jamais tirer l'oreille
lorsqu'il s'agissait d'aller entendre de la musique sacrée, fallût-il
pour cela subir les ennuis d'un office: ce qu'ils attribuaient au goût
que j'avais toujours manifesté pour le chant grégorien et à
l'intérêt toujours croissant que m'inspirait la musique. La vérité,
c'est qu'à l'église j'avais chance d'apercevoir, au-dessus des têtes
pieusement penchées de la foule italienne--au moins un instant avant
qu'elle s'inclinât à son tour--la gracieuse silhouette d'une anglaise
blonde d'une grande beauté, la reine de la colonie anglaise cet
hiver-là, à Rome, et qui réalisait pour moi le type de la beauté
féminine, type rêvé jusqu'ici, et rêvé en vain, une beauté
sculpturale, mais pleine de vie, et aussi de douceur et de grâce. Je ne
crois pas être jamais parvenu à l'approcher à plus de quarante
mètres, mais ces apparitions, si lointaines qu'elles fussent, et les
émotions qu'elles me causaient n'en firent pas moins la joie et la
consolation de mon hiver à Rome.
Pendant ce temps, mon père, que notre médecin de Rome avait
complètement rassuré sur mon état, reprenait sa gaîté et jouissait
de tout en conscience. Avec Marie qui, quoique de nature peu
enthousiaste, était une voyageuse infatigable, il allait voir sans se
lasser tout ce qu'il y avait à voir. Jamais, surtout, il ne manquait
une fête musicale, et il était radieux lorsque son maniaque de fils
consentait (pour l'amour de miss Tollemache[50], mais chut!) à les
accompagner; et tous les jours Mr Severn et George Richmond se
montraient plus affectueux et plus serviables. Aucun habitué du monde
élégant de Londres ne s'étonnera du plaisir que nous pouvions trouver
à pénétrer toujours davantage dans l'intimité de George Richmond.
Mais je n'ai vu nulle part, dans aucun monde ou ailleurs, rien qui
approche de la situation qu'avait alors à Rome, Mr Joseph Severn.
Personne ne savait mieux que lui mettre les gens en valeur, naturels du
pays, étrangers, laïques ou ecclésiastiques. Il ne voyait dans chacun
que le meilleur: ce qui aurait excité la colère chez d'autres le
disait simplement sourire. Comment s'étonner que le pape soit à
Saint-Pierre, qu'il y ait des mendiants sur les marches du Pincio?
N'est-ce pas dans la nature des choses? Il pardonnait au Pape son
papisme, respectait la longue barbe du mendiant et ne doutait pas que
les marches du Pincio, celles de l'Aracœli aussi bien que celles du
Latran et du Capitole conduisissent au ciel; nous montions tous, de
façon ou d'autre, et en attendant il fallait tâcher d'être heureux
là où on se trouvait. Raisonnable avec légèreté, sage avec gaieté,
spirituel sans malice, délicatement sentimental, il tenait conseil avec
les cardinaux un jour, et s'en allait le lendemain picniquer dans la
Campagne romaine avec les pins belles Anglaises qui passaient l'hiver à
Rome; prenant les cœurs dans les mailles dorées de sa bonne grâce, de
sa sympathie ouverte, comme si la vie n'était pour lui que la mélodie
ondoyante de sa chanson favorite, _Gente, è qui l'uccellatore._
[Note 48: Ils s'en souciaient, mais à rebours, prisant surtout
l'habileté des procédés les plus mesquins et employés de la pire
façon.]
[Note 49: J'ai autorisé la nouvelle édition de ce livre dans sa forme
primitive, surtout en raison de la clarté avec laquelle, le lecteur en
jugera, j'établis de façon incontestable que la théologie de la
Renaissance eut sur les arts en Italie, et sur la religion du monde, une
influence fatale.]
[Note 50: Qui épousa le philanthrope Lord Mount-Temple.]
CHAPITRE XV
CUMÆ
Pour être fidèle à la règle que je me suis tracée de suivre l'ordre
des faits en laissant au lecteur le soin de tirer ses conclusions, j'ai
passé un peu vite, et il me semble qu'il ne serait point inutile de
savoir, ou tout au moins d'essayer de deviner ce que pense mon lecteur!
Trouve-t-il que je suis un garçon heureux ou malheureux? A-t-il pour
moi quelque estime, ou le contraire? Pense-t-il que l'on avait raison de
fonder sur moi quelque espérance? Ou les talents que je pouvais avoir
étaient-ils de ceux qui ne brillent au matin que pour se flétrir avant
le soir? Si je le lui demande, c'est que j'ai reçu quelques lettres
d'amis qui se disent enchantés et me déclarent que ces souvenirs ont
jeté sur mon caractère des lumières toutes nouvelles, que je leur
plais ainsi beaucoup plus qu'auparavant. Voilà un résultat qui n'est
nullement celui que je cherchais, et qui est en contradiction avec
l'impression que j'éprouve moi-même quand, me retournant, je me
regarde face à face. Je suis extrêmement peiné et humilié lorsque je
constate, aujourd'hui que je suis un peu moins ignorant, le peu que je
valais alors, et tout ce que je laissais perdre de temps, d'occasions et
de devoirs--un devoir manqué étant la pire des pertes--et je ne vois
vraiment pas ce que mes amis ont pu trouver dans ces souvenirs d'enfance
de plus aimable qu'ils n'eussent pu deviner chez l'auteur de _Time and
Tide_ ou de _Unto This Last_. En vérité, et quoi qu'ils en disent, je
n'étais alors, et je le suis demeuré encore un an ou deux, qu'un petit
têtard informe, ruisselant, glissant, rien qu'un estomac avec une
queue, se gonflant, s'aplatissant, se tortillant au milieu des ondes de
cristal et sur les sables purs des sources de la jeunesse.
Mais fort heureusement j'ai toujours eu des yeux excellents et la bonne
habitude de nager contre le courant; et maintenant le temps était venu
où je commençais à désirer me mettre au service de belles
princesses, pour aller chercher leurs balles au fond de l'eau, lorsque
soudain je me vis sous ma véritable forme, et cette vision me laissa
effaré et découragé. Ceci se passait à Rome, vers l'époque de
Noël.
Parmi les objets d'art toujours de mode à Rome, et dont les voyageurs
de distinction ne devaient pas manquer d'emporter des spécimens,
étaient ces camées taillés dans de jolis coquillages roses. Afin de
nous conformer à l'usage, nous achetâmes un coquillage quelconque de
Dieux et de Grâces. Mais les artistes tailleurs de camées étaient
habiles aussi à faire le portrait de simples mortels, et mon père et
ma mère, escomptant l'avenir, résolurent de faire graver pour la
postérité le profil de leur futur grand homme.
Ce que j'apercevais, quand je me regardais dans le miroir, me suffisait,
et je n'avais jamais songé à me demander de quel effet était mon
profil. Le camée terminé, j'en admirai le travail, mais l'image
qu'elle donnait de moi ne me satisfaisait pas. Je ne l'ai pas analysée
alors; aujourd'hui, si je cherchais à la décrire, je dirais qu'elle
rappelait un penny de George III, avec un soupçon de George IV,
l'orgueil du Grand Turc et l'humeur de huit petits lucifers
déchaînés.
Et sans doute je savais que j'étais orgueilleux, et depuis quelque
temps maussade; cependant ce n'était ni l'orgueil ni la maussaderie qui
étaient les caractéristiques de ma nature. Tout au contraire, personne
n'était plus respectueux des choses réellement grandes que moi, et
personne n'était d'humeur plus facile quand on me laissait faire à ma
tête. Que peut-on demander de plus à la plupart des garçons ou des
animaux?
Et il me semblait dur que l'on insistât surtout sur les défauts
passagers, oubliant les qualités véritables, et que ceux-ci
demeurassent fixés à jamais d'après le témoignage un peu fantaisiste
du camée. À propos de ce camée et d'autres portraits plus récents de
moi--est-ce vanité?--mais je tiens à dire pour ceux qui les verraient
et qui éprouveraient quelque déception, que ce qu'il y a de mieux dans
mon visage, comme ce qui m'a été le plus utile dans la vie, ce sont
les yeux, et encore seulement quand on les voit de près. Un ami très
cher et très perspicace, un Français, m'a fait remarquer aussi, mais
bien des années plus tard, que la bouche--si elle n'était pas digne
d'Apollon--avait de la bonté: quant au type George III et George IV, il
était très marqué dans la famille et en particulier chez mon cousin
George de Croydon; et pour la forme de la tête, par devant et par
derrière, j'ai mes idées là-dessus, mais ce n'est pas l'instant de
les exposer. Le moment est venu, par contre, de dire plus en détail non
seulement ce qui m'arriva maintenant que j'étais majeur, mais ce qu'il
y avait en moi: c'est dans ce but que je transcris ici un ou deux
fragments de mon journal écrits pour moi seul, non pour faire plaisir
à mon père ou pour être imprimés, après corrections, par Mr
Harrison.
En feuilletant ces vieux cahiers, je m'aperçois que j'ai trop poussé
au noir mes souvenirs de la Riviera. Témoin cette page sur un endroit
que je voyais alors pour la première fois et qui a joué un grand rôle
dans ma vie, le promontoire de Sestri di Levante:
«_Sestri, 4 novembre_ (_1840_).--Matinée très pluvieuse; à peine si
nous avons pu franchir les quatre milles qui nous séparaient de cet
adorable village; les nuages, emportés comme de la fumée le long des
collines, enveloppaient de guirlandes les églises blanches accrochées
aux pentes boisées. Avons dû attendre ici jusqu'à trois heures; le
temps s'est éclairci, nous avons gravi le promontoire boisé qui domine
le village. Les nuées s'élevaient lentement au-dessus des Apennins,
laissant ici et là des flocons légers qui s'accrochaient au fond des
ravins et s'enlevaient sur les parties ensoleillées comme autant de
langues de feu; à l'horizon, la ligne bleu foncé des montagnes, pure
comme le cristal, se profilait nettement sur le ciel d'un vert pâle; le
soleil touchait çà et là les verts précipices, et les villages
blancs de la côte luisaient comme de l'argent au Nord-Ouest; c'était
ensuite la masse des hautes montagnes qui dévalaient dans les sombres
vallées plantées d'oliviers; leurs cimes d'abord toutes grises dans la
pluie se teintaient de bleu foncé, lorsque les nuées se dispersaient,
chassées par le vent. Puis tout à coup le soleil reparaissait et ses
rayons doraient les bois les plus proches, faisaient flamboyer les
troncs lisses des arbres, les feuillages déjà magnifiquement nuancés
par l'automne, les revêtant d'une splendeur comme Turner seul pourrait
en imaginer une, et que mettait en valeur le fond gris d'orage. Au sud,
c'était la mer sur laquelle se reflétaient et miroitaient quantité de
petits nuages blancs venus des Alpes, entre de longues bandes du bleu le
plus pur, tandis que le soleil, très bas déjà, dardait de longs
rayons obliques loin, très loin de l'horizon; les vagues venaient se
briser au milieu de panaches d'écume contre des rochers de marbre noir,
et de grandes masses floconneuses couraient, poussées par la marée,
vers la pleine mer. Au-dessus de nos têtes, un groupe sombre de pins
d'Italie et de chênes verts enveloppaient d'ombre un adorable coin de
prairie, tel qu'on en pourrait trouver dans les parties les plus
fertiles des îles de Derwentwater. Cette féerie dura jusqu'au moment
du coucher du soleil; alors un double arc-en-ciel s'élança au-dessus
des bois embrasés, puis à mesure que le soleil baissait à l'horizon,
les nuées d'orage se revêtirent de pourpre; l'arc-en-ciel dont les
nuances se fondaient, semblait une large ceinture cramoisie au-dessus de
laquelle les nuages flambaient; magnifique spectacle qu'il n'est pas
donné à l'homme de contempler plus d'une ou deux fois dans sa vie.»
Je vois que nous sommes arrivés à Rome le samedi 28 novembre. La note,
écrite dès le lendemain matin, mérite peut-être d'être conservée.
«_Dimanche 29 novembre._--La ville est en l'air parce que le Pape
officie à la Chapelle Sixtine; c'est aujourd'hui le premier jour de
l'Avent. Me suis fait bousculer, étouffer, pour rien: musique
médiocre, sorte de mascarade avec le Pape et des cardinaux mal tenus.
L'extérieur et la façade occidentale de Saint-Pierre ont certainement
beaucoup d'apparence; l'intérieur conviendrait à une salle de bal, ou
ne devrait servir qu'à cela.»
«_30 novembre._--Monté en voiture au Capitole place pleine
d'immondices, lugubre et dégoûtante; descendu ensuite au Forum, très
bon sujet de tableau certainement. Puis marché longtemps, parmi des tas
de briques et de décombres, jusqu'à en avoir mal au cœur.»
Écœuré, ai-je voulu dire. Mais entre le 20 et le 25 décembre, je fus
réellement malade; accès de fièvre terrible, c'est un miracle que je
m'en sois tiré. Le 30, j'étais sur pied; je continue ainsi:
«Petite promenade de long en large sur le Pincio; je suis incapable de
faire autre chose depuis cette maudite maladie. Pourquoi donc faut-il
que toute joie s'affadisse si vite, que les plus vives impressions si
rapidement s'effacent? Rome était là devant moi: tours, coupoles,
cyprès, palais, enchevêtrés, formant d'admirables groupes; une petite
brume de décembre se mêlait à quelques légères fumées de bois et
cernaient d'une jolie ligne grise toutes les formes qui se dressaient
entre moi et le soleil; au delà des admirables chênes verts des
jardins Borghèse, on apercevait les Apennins d'où émergeait un grand
pic couvert de neige, semblable à la traînée lumineuse d'une comète.
Ce n'était pas le clair de lune, ce n'était pas la lumière du soleil,
c'était quelque chose d'aussi doux que l'un, d'aussi puissant que
l'autre. Et j'étais là au milieu de ces magnificences, et je ne le
sentais pas! Je rentrais de ma promenade, aussi las de mon devoir
accompli que si j'étais sur la route de Norwood.»
Des yeux, je suivais une jeune fille qui promenait des enfants et dont
le petit bonnet coquettement posé sur ses cheveux très bien coiffés
trahissait la nationalité: j'étais fixé, bien avant de l'avoir
entendu dire à l'un des enfants qui jabotait en anglais avec une
volubilité comparable seulement au murmure de la fontaine de l'autre
côté de la route: «qu'elle n'en comprenait pas un mot»[51]. Après
deux ou trois allées et venues, la jeune fille s'assit à côté d'une
autre bonne; elles bavardaient, elles riaient, l'air parfaitement
heureux, ne pensant pas plus aux montagnes qui se dressaient derrière
elles, et à la ville qui s'étendait sous leurs pieds, qu'au Grand
Turc; tandis que moi, emporté par mes sentiments dans des sphères que
je jugeais très supérieures, je souffrais cruellement, en face d'un
spectacle qui aurait dû me procurer d'infinies jouissances, de sentir
les heures peser si lourdement sur mes épaules. Voilà bien l'orgueil,
cher lecteur, et la maussaderie--_dum pituita molestat_--bien dûment
établis.
Mais faut-il être bien orgueilleux pour se croire supérieur au point
de vue du _sentiment_ à une petite _bonne_ française? Très
sincèrement, je ne me croyais pas supérieur à cette fille, ni
meilleur; mais je savais qu'il existait entre moi et le lointain
Soracte, ou même entre moi et l'invisible Vultur, un lien qu'elle ne
soupçonnait même pas; et que cela impliquait un horizon terrestre,
sinon céleste, plus étendu; nous n'étions pas nés sous la même
étoile.
Pendant ce temps, au pied de la colline, ma mère tricotait dans la
grande chambre romaine, aussi paisiblement que si elle eût été chez
elle--cette grande chambre qui avait sur les auberges de Provence le
mérite d'être propre. Les jours passaient et l'heure vint de songer au
voyage de Naples, avant qu'aucun de nous ne fût fatigué de Rome. Cette
bonne cousine Mary, à laquelle je ne daignais jamais demander son avis
sur rien, était celle d'entre nous qui avait le plus profité de ce
séjour. Réellement très bonne musicienne (elle avait pris quelques
leçons de Moscheles), elle jouissait des maîtrises des églises,
lisait attentivement son guide, savait toujours où elle était et,
profondément religieuse, était arrivée à vaincre ses préjugés
puritains au point de visiter avec une émotion respectueuse le tombeau
de saint Paul et la maison de sainte Cécile. Je crois même qu'elle
finit par monter à genoux la Scala Santa, comme toute bonne Romaine.
L'hiver avait passé, et le soleil du printemps réchauffait doucement
l'atmosphère quand nous gravîmes les monts Albains pour descendre dans
la vallée au-dessous de La Riccia, que j'ai décrite dans l'un des
chapitres les plus souvent cités des _Modern Painters_. Mon journal
dit: «Un abîme, et sur la colline opposée un autre village haut
perché, avec le clocher et le toit de son église formant un groupe
très réussi. Un hérissement d'arbres descendait jusqu'au fond du
ravin d'où s'élançait près de moi, en clair sur le fond d'ombre, la
paroi grise d'un rocher merveilleusement brodé de lichens aux mille
couleurs.»
Suivent encore quelques phrases du même genre, et puis une description
des marais Pontins où j'insiste beaucoup sur les taches mouvantes que
mettent çà et là les grands troupeaux noirs, les vols de mouettes
blanches, les cochons aux soies hérissées, les oiseaux de toutes
sortes, échassiers et plongeurs en nombre incalculable. Il est
extrêmement intéressant, au moins pour moi, de voir qu'à cette
époque où je ne faisais encore que des croquis au crayon, c'était
surtout la couleur qui me frappait: je voyais les choses d'abord en
couleur, comme elles doivent être vues.
Certains détails du voyage de Mola à Naples, sur lesquels je me
permets d'insister, prouvent la constante préoccupation d'exactitude
qui fait le fond des principes que j'ai formulés, plus tard, dans
_Modern Pointers_, bien qu'à cette époque je n'eusse pas la plus
légère idée d'écrire ce livre, ni aucun autre, et que je prisse ces
notes uniquement pour me souvenir de ce que je voyais, et sans me
préoccuper de savoir si elles me serviraient à autre chose.
«_Naples, 9 janvier_ (_1841_).--Pendant que je m'habillais hier à Mola
auprès de la fenêtre, j'ai vu le soleil se lever au milieu des brumes
qui montaient de la mer; le petit bois d'orangers qui descend en pente
douce vers la plage rougissait sous ses caresses; Gaëte, en face,
étincelait sur son promontoire. J'ai couru à la terrasse, un petit
toit de zinc orné d'orangers et de figuiers d'Inde en pots. Au bord de
la mer s'élevaient des montagnes qui rappelaient celles du Skiddaw,
avec des ravins semblables à ceux du Saddleback; les hauts sommets
étincelaient sous la neige fraîchement tombée, le plus élevé
effleuré par un blanc nuage léger et rapide[52]. Plus près, les
montagnes s'amollissaient en masses vertes et unies comme les collines
de Malvern, sauf que leurs sommets étaient couverts d'oliviers et
festonnés de vignes; on aperçoit le village de Mola avec ses murs
blancs et ses toits plats, au-dessus des oliviers, dans de légères
vapeurs de fumée bleue; au loin, une autre chaîne de montagnes court
vers la mer. L'air était un peu frais, mais si pur et si doux, si
chargé de parfum d'orangers que l'on se serait cru au printemps, non en
janvier. Le temps menaçait, mais le soleil nous resta fidèle pendant
la traversée du village; rues étroites, pittoresques et colorées, qui
descendent vers la mer, puis, côtoyant un précipice dont la neige
était éblouissante sous le soleil qui montait, et entre des haies de
myrtes, nous entrons dans la plaine de Garigliano. Un gros nuage chargé
de pluie courait[53] après nous, nous gagnant de vitesse, s'abaissant
petit à petit, couvrant bientôt tout le bleu du ciel jusqu'à ne plus
laisser qu'une étroite bande d'un bleu ambré[54] derrière les
Apennins; les montagnes plus proches étaient maintenant plongées dans
une ombre profonde, ombre de pourpre--les neiges au loin d'abord
embrasées et donnant la plus forte lumière du paysage, puis sombres
contre le ciel clair; des masses grises au-dessus, lugubres, lavées de
pluie par endroits; au-dessous, un bouquet de saules qui se détachaient
contre un fond pourpre, un peu jaune d'Inde, un peu tacheté de rouge.
Puis c'étaient les ruines d'un aqueduc dont les murs portaient encore
des traces de mosaïque; ses arches encadraient des collines et de
belles prairies dont la verdure fraîche se mêlait à l'or des saules.
À Capoue, nous perdîmes du temps à la Douane, maudite douane; nous
avions subi le même ennui à Garigliano où des mendiants hurlants
s'étaient rués sur nous (Caffé del Giglio d'Oro). Je vois encore un
gamin, un vrai singe, perché sur l'épaule d'un autre gamin et qui
faisait claquer ses mâchoires en se donnant de grands coups de poing.
Le pays, à partir de Garigliano, est absolument plat; la voiture filait
entre les festons de vigne accrochés aux ormes; la route était
parfaitement droite et toute déchirée par une pluie diluvienne. La
nuit venait, j'étais horriblement fatigué; de temps à autre, entre
les nuées orageuses qui fuyaient, on apercevait un lambeau de ciel bleu
ou encore deux ou trois pures étoiles qui cherchaient à percer les
lourdes masses noires. Des éclairs sillonnaient le ciel quand nous
approchâmes des portes de Naples, où nous fûmes encore retardés par
la Douane et le visa de nos passeports. J'étais arrivé à un tel
degré de fatigue, si exaspéré, si transi, que j'étais près de
pleurer. Ce n'était pas ainsi que j'avais rêvé entrer à Naples!
Aurais-je jamais pensé, lorsque, assis dans mon coin familier de Herne
Hill, je soupirais après la neige lumineuse des montagnes, après une
feuille d'oranger, que j'arriverais à Naples d'aussi méchante humeur
que si j'avais passé ma journée a Londres? Mille fois plus encore!
Depuis plus de dix ans, grâce à ma passion géologique, je connaissais
à fond la structure et l'aspect du Vésuve et du mont Somma.
_Friendship's Offering_ et _Forget me not_, à l'époque de Leoni le
bandit, m'avaient aussi donné d'utiles notions sur la baie de Naples.
Mais les formes admirables du mont Saint-Ange et de Capri étaient
toutes nouvelles pour moi, et la pensée que je me trouvais là, en
présence de forces souterraines inconnues, m'emplit d'une émotion
profonde; pourtant le Vésuve était calme, et les lentes évolutions du
nuage blanc suspendu au-dessus de son cratère ressemblaient à celles
d'un simple nuage d'orage.
La première vue des Alpes avait été pour moi la révélation directe
de la présence d'une puissance créatrice bienfaisante. Mais depuis
longtemps, dans les forces volcaniques et destructrices, Homère m'avait
appris à reconnaître--et ma raison m'avait confirmé dans cette
pensée--sinon l'Esprit du mal en personne, tout au moins le symbole du
mal non racheté, un monde en dehors des conditions atmosphériques,
orages, chaleurs, gelées, d'où dépend le cours normal de la vie
organique. Et de même que les neiges et les roses des Alpes à
Lauterbrunnen représentaient pour moi le Paradis, de même cette
vallée de cendres, cette gorge de lave était l'Enfer, l'Enfer visible.
Et s'il se présentait ainsi dans l'ordre naturel, pourquoi serait-il
autre dans l'ordre surnaturel?
Je n'avais pas encore lu une seule ligne du Dante. Dès que je connus
ces vers:
Vespero è già colà dov'è sepolto
Lo corpo dentro al quale io facea ombra:
Napoli l'ha, e da Brandizio è tolto[55]
non seulement Naples, mais l'Italie tout entière, s'éclaira à cette
flamme sacrée. Dès lors, les quelques vers de Virgile que je savais
s'illuminèrent tout à coup; j'en compris la vérité en voyant le lac
sans oiseaux. À moi aussi la voix enseigna la loi de vie éternelle:
Nec te
Nequidquam lucis Hecate præfecit Avernis
Les légendes devenaient vérité--elles _commençaient_ à le devenir
plutôt, devrais-je dire; tout un cortège de pensées se faisaient jour
qui ne devaient prendre corps que quarante ans plus tard et qui, dans
leur première éclosion, ne m'apportaient que tristesse et
désappointement. «Il y avait donc des endroits comme ceux-là, et où
les Sibylles vivaient! Mais est-ce là tout?»