Entre mon Protestantisme et mon Proutisme--comme l'appelait très

justement Tom Richmond--j'avais déclaré sans intérêt toute

cérémonie romaine; je me refusais à rien voir, et je protestais avec

mauvaise humeur, toutes les fois que l'on me proposait d'entrer dans une

église, dans un palais romain ou dans une galerie. Pourtant papa et

maman s'aperçurent que je ne me faisais jamais tirer l'oreille

lorsqu'il s'agissait d'aller entendre de la musique sacrée, fallût-il

pour cela subir les ennuis d'un office: ce qu'ils attribuaient au goût

que j'avais toujours manifesté pour le chant grégorien et à

l'intérêt toujours croissant que m'inspirait la musique. La vérité,

c'est qu'à l'église j'avais chance d'apercevoir, au-dessus des têtes

pieusement penchées de la foule italienne--au moins un instant avant

qu'elle s'inclinât à son tour--la gracieuse silhouette d'une anglaise

blonde d'une grande beauté, la reine de la colonie anglaise cet

hiver-là, à Rome, et qui réalisait pour moi le type de la beauté

féminine, type rêvé jusqu'ici, et rêvé en vain, une beauté

sculpturale, mais pleine de vie, et aussi de douceur et de grâce. Je ne

crois pas être jamais parvenu à l'approcher à plus de quarante

mètres, mais ces apparitions, si lointaines qu'elles fussent, et les

émotions qu'elles me causaient n'en firent pas moins la joie et la

consolation de mon hiver à Rome.

Pendant ce temps, mon père, que notre médecin de Rome avait

complètement rassuré sur mon état, reprenait sa gaîté et jouissait

de tout en conscience. Avec Marie qui, quoique de nature peu

enthousiaste, était une voyageuse infatigable, il allait voir sans se

lasser tout ce qu'il y avait à voir. Jamais, surtout, il ne manquait

une fête musicale, et il était radieux lorsque son maniaque de fils

consentait (pour l'amour de miss Tollemache[50], mais chut!) à les

accompagner; et tous les jours Mr Severn et George Richmond se

montraient plus affectueux et plus serviables. Aucun habitué du monde

élégant de Londres ne s'étonnera du plaisir que nous pouvions trouver

à pénétrer toujours davantage dans l'intimité de George Richmond.

Mais je n'ai vu nulle part, dans aucun monde ou ailleurs, rien qui

approche de la situation qu'avait alors à Rome, Mr Joseph Severn.

Personne ne savait mieux que lui mettre les gens en valeur, naturels du

pays, étrangers, laïques ou ecclésiastiques. Il ne voyait dans chacun

que le meilleur: ce qui aurait excité la colère chez d'autres le

disait simplement sourire. Comment s'étonner que le pape soit à

Saint-Pierre, qu'il y ait des mendiants sur les marches du Pincio?

N'est-ce pas dans la nature des choses? Il pardonnait au Pape son

papisme, respectait la longue barbe du mendiant et ne doutait pas que

les marches du Pincio, celles de l'Aracœli aussi bien que celles du

Latran et du Capitole conduisissent au ciel; nous montions tous, de

façon ou d'autre, et en attendant il fallait tâcher d'être heureux

là où on se trouvait. Raisonnable avec légèreté, sage avec gaieté,

spirituel sans malice, délicatement sentimental, il tenait conseil avec

les cardinaux un jour, et s'en allait le lendemain picniquer dans la

Campagne romaine avec les pins belles Anglaises qui passaient l'hiver à

Rome; prenant les cœurs dans les mailles dorées de sa bonne grâce, de

sa sympathie ouverte, comme si la vie n'était pour lui que la mélodie

ondoyante de sa chanson favorite, _Gente, è qui l'uccellatore._

[Note 48: Ils s'en souciaient, mais à rebours, prisant surtout

l'habileté des procédés les plus mesquins et employés de la pire

façon.]

[Note 49: J'ai autorisé la nouvelle édition de ce livre dans sa forme

primitive, surtout en raison de la clarté avec laquelle, le lecteur en

jugera, j'établis de façon incontestable que la théologie de la

Renaissance eut sur les arts en Italie, et sur la religion du monde, une

influence fatale.]

[Note 50: Qui épousa le philanthrope Lord Mount-Temple.]

CHAPITRE XV

CUMÆ

Pour être fidèle à la règle que je me suis tracée de suivre l'ordre

des faits en laissant au lecteur le soin de tirer ses conclusions, j'ai

passé un peu vite, et il me semble qu'il ne serait point inutile de

savoir, ou tout au moins d'essayer de deviner ce que pense mon lecteur!

Trouve-t-il que je suis un garçon heureux ou malheureux? A-t-il pour

moi quelque estime, ou le contraire? Pense-t-il que l'on avait raison de

fonder sur moi quelque espérance? Ou les talents que je pouvais avoir

étaient-ils de ceux qui ne brillent au matin que pour se flétrir avant

le soir? Si je le lui demande, c'est que j'ai reçu quelques lettres

d'amis qui se disent enchantés et me déclarent que ces souvenirs ont

jeté sur mon caractère des lumières toutes nouvelles, que je leur

plais ainsi beaucoup plus qu'auparavant. Voilà un résultat qui n'est

nullement celui que je cherchais, et qui est en contradiction avec

l'impression que j'éprouve moi-même quand, me retournant, je me

regarde face à face. Je suis extrêmement peiné et humilié lorsque je

constate, aujourd'hui que je suis un peu moins ignorant, le peu que je

valais alors, et tout ce que je laissais perdre de temps, d'occasions et

de devoirs--un devoir manqué étant la pire des pertes--et je ne vois

vraiment pas ce que mes amis ont pu trouver dans ces souvenirs d'enfance

de plus aimable qu'ils n'eussent pu deviner chez l'auteur de _Time and

Tide_ ou de _Unto This Last_. En vérité, et quoi qu'ils en disent, je

n'étais alors, et je le suis demeuré encore un an ou deux, qu'un petit

têtard informe, ruisselant, glissant, rien qu'un estomac avec une

queue, se gonflant, s'aplatissant, se tortillant au milieu des ondes de

cristal et sur les sables purs des sources de la jeunesse.

Mais fort heureusement j'ai toujours eu des yeux excellents et la bonne

habitude de nager contre le courant; et maintenant le temps était venu

où je commençais à désirer me mettre au service de belles

princesses, pour aller chercher leurs balles au fond de l'eau, lorsque

soudain je me vis sous ma véritable forme, et cette vision me laissa

effaré et découragé. Ceci se passait à Rome, vers l'époque de

Noël.

Parmi les objets d'art toujours de mode à Rome, et dont les voyageurs

de distinction ne devaient pas manquer d'emporter des spécimens,

étaient ces camées taillés dans de jolis coquillages roses. Afin de

nous conformer à l'usage, nous achetâmes un coquillage quelconque de

Dieux et de Grâces. Mais les artistes tailleurs de camées étaient

habiles aussi à faire le portrait de simples mortels, et mon père et

ma mère, escomptant l'avenir, résolurent de faire graver pour la

postérité le profil de leur futur grand homme.

Ce que j'apercevais, quand je me regardais dans le miroir, me suffisait,

et je n'avais jamais songé à me demander de quel effet était mon

profil. Le camée terminé, j'en admirai le travail, mais l'image

qu'elle donnait de moi ne me satisfaisait pas. Je ne l'ai pas analysée

alors; aujourd'hui, si je cherchais à la décrire, je dirais qu'elle

rappelait un penny de George III, avec un soupçon de George IV,

l'orgueil du Grand Turc et l'humeur de huit petits lucifers

déchaînés.

Et sans doute je savais que j'étais orgueilleux, et depuis quelque

temps maussade; cependant ce n'était ni l'orgueil ni la maussaderie qui

étaient les caractéristiques de ma nature. Tout au contraire, personne

n'était plus respectueux des choses réellement grandes que moi, et

personne n'était d'humeur plus facile quand on me laissait faire à ma

tête. Que peut-on demander de plus à la plupart des garçons ou des

animaux?

Et il me semblait dur que l'on insistât surtout sur les défauts

passagers, oubliant les qualités véritables, et que ceux-ci

demeurassent fixés à jamais d'après le témoignage un peu fantaisiste

du camée. À propos de ce camée et d'autres portraits plus récents de

moi--est-ce vanité?--mais je tiens à dire pour ceux qui les verraient

et qui éprouveraient quelque déception, que ce qu'il y a de mieux dans

mon visage, comme ce qui m'a été le plus utile dans la vie, ce sont

les yeux, et encore seulement quand on les voit de près. Un ami très

cher et très perspicace, un Français, m'a fait remarquer aussi, mais

bien des années plus tard, que la bouche--si elle n'était pas digne

d'Apollon--avait de la bonté: quant au type George III et George IV, il

était très marqué dans la famille et en particulier chez mon cousin

George de Croydon; et pour la forme de la tête, par devant et par

derrière, j'ai mes idées là-dessus, mais ce n'est pas l'instant de

les exposer. Le moment est venu, par contre, de dire plus en détail non

seulement ce qui m'arriva maintenant que j'étais majeur, mais ce qu'il

y avait en moi: c'est dans ce but que je transcris ici un ou deux

fragments de mon journal écrits pour moi seul, non pour faire plaisir

à mon père ou pour être imprimés, après corrections, par Mr

Harrison.

En feuilletant ces vieux cahiers, je m'aperçois que j'ai trop poussé

au noir mes souvenirs de la Riviera. Témoin cette page sur un endroit

que je voyais alors pour la première fois et qui a joué un grand rôle

dans ma vie, le promontoire de Sestri di Levante:

«_Sestri, 4 novembre_ (_1840_).--Matinée très pluvieuse; à peine si

nous avons pu franchir les quatre milles qui nous séparaient de cet

adorable village; les nuages, emportés comme de la fumée le long des

collines, enveloppaient de guirlandes les églises blanches accrochées

aux pentes boisées. Avons dû attendre ici jusqu'à trois heures; le

temps s'est éclairci, nous avons gravi le promontoire boisé qui domine

le village. Les nuées s'élevaient lentement au-dessus des Apennins,

laissant ici et là des flocons légers qui s'accrochaient au fond des

ravins et s'enlevaient sur les parties ensoleillées comme autant de

langues de feu; à l'horizon, la ligne bleu foncé des montagnes, pure

comme le cristal, se profilait nettement sur le ciel d'un vert pâle; le

soleil touchait çà et là les verts précipices, et les villages

blancs de la côte luisaient comme de l'argent au Nord-Ouest; c'était

ensuite la masse des hautes montagnes qui dévalaient dans les sombres

vallées plantées d'oliviers; leurs cimes d'abord toutes grises dans la

pluie se teintaient de bleu foncé, lorsque les nuées se dispersaient,

chassées par le vent. Puis tout à coup le soleil reparaissait et ses

rayons doraient les bois les plus proches, faisaient flamboyer les

troncs lisses des arbres, les feuillages déjà magnifiquement nuancés

par l'automne, les revêtant d'une splendeur comme Turner seul pourrait

en imaginer une, et que mettait en valeur le fond gris d'orage. Au sud,

c'était la mer sur laquelle se reflétaient et miroitaient quantité de

petits nuages blancs venus des Alpes, entre de longues bandes du bleu le

plus pur, tandis que le soleil, très bas déjà, dardait de longs

rayons obliques loin, très loin de l'horizon; les vagues venaient se

briser au milieu de panaches d'écume contre des rochers de marbre noir,

et de grandes masses floconneuses couraient, poussées par la marée,

vers la pleine mer. Au-dessus de nos têtes, un groupe sombre de pins

d'Italie et de chênes verts enveloppaient d'ombre un adorable coin de

prairie, tel qu'on en pourrait trouver dans les parties les plus

fertiles des îles de Derwentwater. Cette féerie dura jusqu'au moment

du coucher du soleil; alors un double arc-en-ciel s'élança au-dessus

des bois embrasés, puis à mesure que le soleil baissait à l'horizon,

les nuées d'orage se revêtirent de pourpre; l'arc-en-ciel dont les

nuances se fondaient, semblait une large ceinture cramoisie au-dessus de

laquelle les nuages flambaient; magnifique spectacle qu'il n'est pas

donné à l'homme de contempler plus d'une ou deux fois dans sa vie.»

Je vois que nous sommes arrivés à Rome le samedi 28 novembre. La note,

écrite dès le lendemain matin, mérite peut-être d'être conservée.

«_Dimanche 29 novembre._--La ville est en l'air parce que le Pape

officie à la Chapelle Sixtine; c'est aujourd'hui le premier jour de

l'Avent. Me suis fait bousculer, étouffer, pour rien: musique

médiocre, sorte de mascarade avec le Pape et des cardinaux mal tenus.

L'extérieur et la façade occidentale de Saint-Pierre ont certainement

beaucoup d'apparence; l'intérieur conviendrait à une salle de bal, ou

ne devrait servir qu'à cela.»

«_30 novembre._--Monté en voiture au Capitole place pleine

d'immondices, lugubre et dégoûtante; descendu ensuite au Forum, très

bon sujet de tableau certainement. Puis marché longtemps, parmi des tas

de briques et de décombres, jusqu'à en avoir mal au cœur.»

Écœuré, ai-je voulu dire. Mais entre le 20 et le 25 décembre, je fus

réellement malade; accès de fièvre terrible, c'est un miracle que je

m'en sois tiré. Le 30, j'étais sur pied; je continue ainsi:

«Petite promenade de long en large sur le Pincio; je suis incapable de

faire autre chose depuis cette maudite maladie. Pourquoi donc faut-il

que toute joie s'affadisse si vite, que les plus vives impressions si

rapidement s'effacent? Rome était là devant moi: tours, coupoles,

cyprès, palais, enchevêtrés, formant d'admirables groupes; une petite

brume de décembre se mêlait à quelques légères fumées de bois et

cernaient d'une jolie ligne grise toutes les formes qui se dressaient

entre moi et le soleil; au delà des admirables chênes verts des

jardins Borghèse, on apercevait les Apennins d'où émergeait un grand

pic couvert de neige, semblable à la traînée lumineuse d'une comète.

Ce n'était pas le clair de lune, ce n'était pas la lumière du soleil,

c'était quelque chose d'aussi doux que l'un, d'aussi puissant que

l'autre. Et j'étais là au milieu de ces magnificences, et je ne le

sentais pas! Je rentrais de ma promenade, aussi las de mon devoir

accompli que si j'étais sur la route de Norwood.»

Des yeux, je suivais une jeune fille qui promenait des enfants et dont

le petit bonnet coquettement posé sur ses cheveux très bien coiffés

trahissait la nationalité: j'étais fixé, bien avant de l'avoir

entendu dire à l'un des enfants qui jabotait en anglais avec une

volubilité comparable seulement au murmure de la fontaine de l'autre

côté de la route: «qu'elle n'en comprenait pas un mot»[51]. Après

deux ou trois allées et venues, la jeune fille s'assit à côté d'une

autre bonne; elles bavardaient, elles riaient, l'air parfaitement

heureux, ne pensant pas plus aux montagnes qui se dressaient derrière

elles, et à la ville qui s'étendait sous leurs pieds, qu'au Grand

Turc; tandis que moi, emporté par mes sentiments dans des sphères que

je jugeais très supérieures, je souffrais cruellement, en face d'un

spectacle qui aurait dû me procurer d'infinies jouissances, de sentir

les heures peser si lourdement sur mes épaules. Voilà bien l'orgueil,

cher lecteur, et la maussaderie--_dum pituita molestat_--bien dûment

établis.

Mais faut-il être bien orgueilleux pour se croire supérieur au point

de vue du _sentiment_ à une petite _bonne_ française? Très

sincèrement, je ne me croyais pas supérieur à cette fille, ni

meilleur; mais je savais qu'il existait entre moi et le lointain

Soracte, ou même entre moi et l'invisible Vultur, un lien qu'elle ne

soupçonnait même pas; et que cela impliquait un horizon terrestre,

sinon céleste, plus étendu; nous n'étions pas nés sous la même

étoile.

Pendant ce temps, au pied de la colline, ma mère tricotait dans la

grande chambre romaine, aussi paisiblement que si elle eût été chez

elle--cette grande chambre qui avait sur les auberges de Provence le

mérite d'être propre. Les jours passaient et l'heure vint de songer au

voyage de Naples, avant qu'aucun de nous ne fût fatigué de Rome. Cette

bonne cousine Mary, à laquelle je ne daignais jamais demander son avis

sur rien, était celle d'entre nous qui avait le plus profité de ce

séjour. Réellement très bonne musicienne (elle avait pris quelques

leçons de Moscheles), elle jouissait des maîtrises des églises,

lisait attentivement son guide, savait toujours où elle était et,

profondément religieuse, était arrivée à vaincre ses préjugés

puritains au point de visiter avec une émotion respectueuse le tombeau

de saint Paul et la maison de sainte Cécile. Je crois même qu'elle

finit par monter à genoux la Scala Santa, comme toute bonne Romaine.

L'hiver avait passé, et le soleil du printemps réchauffait doucement

l'atmosphère quand nous gravîmes les monts Albains pour descendre dans

la vallée au-dessous de La Riccia, que j'ai décrite dans l'un des

chapitres les plus souvent cités des _Modern Painters_. Mon journal

dit: «Un abîme, et sur la colline opposée un autre village haut

perché, avec le clocher et le toit de son église formant un groupe

très réussi. Un hérissement d'arbres descendait jusqu'au fond du

ravin d'où s'élançait près de moi, en clair sur le fond d'ombre, la

paroi grise d'un rocher merveilleusement brodé de lichens aux mille

couleurs.»

Suivent encore quelques phrases du même genre, et puis une description

des marais Pontins où j'insiste beaucoup sur les taches mouvantes que

mettent çà et là les grands troupeaux noirs, les vols de mouettes

blanches, les cochons aux soies hérissées, les oiseaux de toutes

sortes, échassiers et plongeurs en nombre incalculable. Il est

extrêmement intéressant, au moins pour moi, de voir qu'à cette

époque où je ne faisais encore que des croquis au crayon, c'était

surtout la couleur qui me frappait: je voyais les choses d'abord en

couleur, comme elles doivent être vues.

Certains détails du voyage de Mola à Naples, sur lesquels je me

permets d'insister, prouvent la constante préoccupation d'exactitude

qui fait le fond des principes que j'ai formulés, plus tard, dans

_Modern Pointers_, bien qu'à cette époque je n'eusse pas la plus

légère idée d'écrire ce livre, ni aucun autre, et que je prisse ces

notes uniquement pour me souvenir de ce que je voyais, et sans me

préoccuper de savoir si elles me serviraient à autre chose.

«_Naples, 9 janvier_ (_1841_).--Pendant que je m'habillais hier à Mola

auprès de la fenêtre, j'ai vu le soleil se lever au milieu des brumes

qui montaient de la mer; le petit bois d'orangers qui descend en pente

douce vers la plage rougissait sous ses caresses; Gaëte, en face,

étincelait sur son promontoire. J'ai couru à la terrasse, un petit

toit de zinc orné d'orangers et de figuiers d'Inde en pots. Au bord de

la mer s'élevaient des montagnes qui rappelaient celles du Skiddaw,

avec des ravins semblables à ceux du Saddleback; les hauts sommets

étincelaient sous la neige fraîchement tombée, le plus élevé

effleuré par un blanc nuage léger et rapide[52]. Plus près, les

montagnes s'amollissaient en masses vertes et unies comme les collines

de Malvern, sauf que leurs sommets étaient couverts d'oliviers et

festonnés de vignes; on aperçoit le village de Mola avec ses murs

blancs et ses toits plats, au-dessus des oliviers, dans de légères

vapeurs de fumée bleue; au loin, une autre chaîne de montagnes court

vers la mer. L'air était un peu frais, mais si pur et si doux, si

chargé de parfum d'orangers que l'on se serait cru au printemps, non en

janvier. Le temps menaçait, mais le soleil nous resta fidèle pendant

la traversée du village; rues étroites, pittoresques et colorées, qui

descendent vers la mer, puis, côtoyant un précipice dont la neige

était éblouissante sous le soleil qui montait, et entre des haies de

myrtes, nous entrons dans la plaine de Garigliano. Un gros nuage chargé

de pluie courait[53] après nous, nous gagnant de vitesse, s'abaissant

petit à petit, couvrant bientôt tout le bleu du ciel jusqu'à ne plus

laisser qu'une étroite bande d'un bleu ambré[54] derrière les

Apennins; les montagnes plus proches étaient maintenant plongées dans

une ombre profonde, ombre de pourpre--les neiges au loin d'abord

embrasées et donnant la plus forte lumière du paysage, puis sombres

contre le ciel clair; des masses grises au-dessus, lugubres, lavées de

pluie par endroits; au-dessous, un bouquet de saules qui se détachaient

contre un fond pourpre, un peu jaune d'Inde, un peu tacheté de rouge.

Puis c'étaient les ruines d'un aqueduc dont les murs portaient encore

des traces de mosaïque; ses arches encadraient des collines et de

belles prairies dont la verdure fraîche se mêlait à l'or des saules.

À Capoue, nous perdîmes du temps à la Douane, maudite douane; nous

avions subi le même ennui à Garigliano où des mendiants hurlants

s'étaient rués sur nous (Caffé del Giglio d'Oro). Je vois encore un

gamin, un vrai singe, perché sur l'épaule d'un autre gamin et qui

faisait claquer ses mâchoires en se donnant de grands coups de poing.

Le pays, à partir de Garigliano, est absolument plat; la voiture filait

entre les festons de vigne accrochés aux ormes; la route était

parfaitement droite et toute déchirée par une pluie diluvienne. La

nuit venait, j'étais horriblement fatigué; de temps à autre, entre

les nuées orageuses qui fuyaient, on apercevait un lambeau de ciel bleu

ou encore deux ou trois pures étoiles qui cherchaient à percer les

lourdes masses noires. Des éclairs sillonnaient le ciel quand nous

approchâmes des portes de Naples, où nous fûmes encore retardés par

la Douane et le visa de nos passeports. J'étais arrivé à un tel

degré de fatigue, si exaspéré, si transi, que j'étais près de

pleurer. Ce n'était pas ainsi que j'avais rêvé entrer à Naples!

Aurais-je jamais pensé, lorsque, assis dans mon coin familier de Herne

Hill, je soupirais après la neige lumineuse des montagnes, après une

feuille d'oranger, que j'arriverais à Naples d'aussi méchante humeur

que si j'avais passé ma journée a Londres? Mille fois plus encore!

Depuis plus de dix ans, grâce à ma passion géologique, je connaissais

à fond la structure et l'aspect du Vésuve et du mont Somma.

_Friendship's Offering_ et _Forget me not_, à l'époque de Leoni le

bandit, m'avaient aussi donné d'utiles notions sur la baie de Naples.

Mais les formes admirables du mont Saint-Ange et de Capri étaient

toutes nouvelles pour moi, et la pensée que je me trouvais là, en

présence de forces souterraines inconnues, m'emplit d'une émotion

profonde; pourtant le Vésuve était calme, et les lentes évolutions du

nuage blanc suspendu au-dessus de son cratère ressemblaient à celles

d'un simple nuage d'orage.

La première vue des Alpes avait été pour moi la révélation directe

de la présence d'une puissance créatrice bienfaisante. Mais depuis

longtemps, dans les forces volcaniques et destructrices, Homère m'avait

appris à reconnaître--et ma raison m'avait confirmé dans cette

pensée--sinon l'Esprit du mal en personne, tout au moins le symbole du

mal non racheté, un monde en dehors des conditions atmosphériques,

orages, chaleurs, gelées, d'où dépend le cours normal de la vie

organique. Et de même que les neiges et les roses des Alpes à

Lauterbrunnen représentaient pour moi le Paradis, de même cette

vallée de cendres, cette gorge de lave était l'Enfer, l'Enfer visible.

Et s'il se présentait ainsi dans l'ordre naturel, pourquoi serait-il

autre dans l'ordre surnaturel?

Je n'avais pas encore lu une seule ligne du Dante. Dès que je connus

ces vers:

Vespero è già colà dov'è sepolto

Lo corpo dentro al quale io facea ombra:

Napoli l'ha, e da Brandizio è tolto[55]

non seulement Naples, mais l'Italie tout entière, s'éclaira à cette

flamme sacrée. Dès lors, les quelques vers de Virgile que je savais

s'illuminèrent tout à coup; j'en compris la vérité en voyant le lac

sans oiseaux. À moi aussi la voix enseigna la loi de vie éternelle:

Nec te

Nequidquam lucis Hecate præfecit Avernis

Les légendes devenaient vérité--elles _commençaient_ à le devenir

plutôt, devrais-je dire; tout un cortège de pensées se faisaient jour

qui ne devaient prendre corps que quarante ans plus tard et qui, dans

leur première éclosion, ne m'apportaient que tristesse et

désappointement. «Il y avait donc des endroits comme ceux-là, et où

les Sibylles vivaient! Mais est-ce là tout?»

"Præterita": souvenirs de jeunesse · 第 21 / 24 段