Cela me paraît à peine croyable quand j'y songe, mais n'y avait alors

sur les plus grandes rivières que d'étroits ponts pour les mules, qui

reliaient entre eux les villages groupés sur les rives opposées et

enjambaient la rivière à l'endroit où le courant se ralentit et où

se fait sentir la barre de la mer. Il va sans dire que dans les grandes

villes, Albenga, Savone, Vintimille, etc., il y avait des ponts

convenables; mais dans les villages de moyenne importance (et les

torrents autour de l'embouchure desquels ils s'étaient formés étaient

souvent formidables), les paysans comptaient sur le ralentissement du

courant à la barre, et sur les moments où la rivière était à sec en

été, pour traverser dans leurs carrioles: ils n'avaient ni l'idée, ni

les moyens de construire des ponts Waterloo pour la plus grande

commodité des voitures anglaises attelées de quatre chevaux. La

voiture anglaise se tirait du mauvais pas et des galets comme elle

pouvait; si les chevaux ne suffisaient pas, tous les gamins du village

s'attelaient devant et tiraient; par mauvais temps, quand l'eau était

haute en delà de la barre, et qu'il y avait des brisants bleus au

delà, cela faisait songer aux roues ralenties des chars de Pharaon.

Or, le malheur avait voulu qu'il eût plu pendant deux jours quand nous

dépassâmes la Riviera occidentale. L'orage avait éclaté après une

nuit d'une chaleur accablante. Nous étions à Albenga et je me souviens

mon père, ne pouvant dormir, avait composé fort irrévérencieusement

une parodie de «Malheur à moi, Alhama», dont le refrain était

«Malheur à moi, Albenga», les minarets de la vieille ville et ses

légendes sarrasines lui ayant rappelé, je suppose, «le roi Maure à

cheval qui passait et repassait». La pluie tombait à torrents, le

sirocco soufflait, et non loin de Savone, sur le bord d'un de ces cours

d'eau rapides, nous nous demandions si la voiture pourrait passer.

Chargée comme elle l'était, il n'y fallait pas penser; ordre fut donc

donné à tout le monde de descendre; on traverserait les voyageurs à

dos, et la voiture suivrait et se tirerait d'affaire comme elle

pourrait. Tout le monde obéit, se soumettant en riant aux coutumes du

pays, excepté ma mère qui refusa péremptoirement de se laisser porter

dans les bras par un héros d'opéra déguenillé lui rappelant les

bandits qui enlevaient la Cerito ou la Taglioni épouvantées. Aucune

prière ne put la décider à quitter la voiture; si la voiture passait,

elle passerait avec. Mon père était à la fois inquiet et irrité,

mais comme le corps de ballet qui nous entourait ne paraissait pas

prendre la chose au tragique, voyant là plutôt une occasion de

«baiocchi» supplémentaires, ma mère l'emporta. Un bon attelage de

jeunes gars aux jambes nues se joignit aux chevaux, et ma mère et la

voiture entrèrent dans l'eau au milieu de cris et de hurlements. Le lit

de la rivière était de sable mou, on enfonçait, et, aux deux tiers,

hommes et bêtes s'arrêtèrent pour reprendre haleine. On parlementa de

nouveau, cette fois très sérieusement, mon père tout de bon en

colère, ma mère résistant toujours. Nous étions tous trois un peu

nerveux car, nous croyant dans la baie de Lancastre, nous songions aux

sables mouvants. Mais ma mère s'entêta, refusant de bouger; les

chevaux ayant soufflé, et les gamins aussi, à grand renfort de coups

de fouet, de cris, d'éclaboussage, voiture et dama Inglese furent enfin

victorieusement remorquées sur la terre ferme; là, il y eut échange

de bons procédés entre les deux nations.

Je n'ai qu'un souvenir confus du passage de la Magra, quelques jours

plus tard. Y avait-il peu d'eau ou beaucoup? Je me souviens seulement

d'innombrables petites rigoles qui se creusaient un passage au milieu du

galet et je sais que je pensais surtout aux montagnes de Carrare qui se

dressaient devant nous. La plupart des cours d'eau se passaient à gué:

pour les piétons, on posait sur des pierres quelques planches, l'on

remplaçait après chaque orage; lorsqu'il s'agissait de rivières plus

fortes, qui n'avaient ni ponts ni gués, on se servait de bacs très

primitifs, et un jour ma mère n'eut d'autre alternative que de

traverser pieds nus ou de se laisser porter. Elle subit cette ignominie

avec l'idée sans doute que ce devait être une des conséquences de la

Révolution française, et en resta irritée et de mauvaise humeur tout

le reste du voyage, jusqu'à Carrare.

Nous avions décidé de coucher à Massa, mais auparavant nous eûmes le

temps de monter par une route étincelante de blancheur jusqu'à la

première carrière, et de visiter un ou deux «ateliers». C'est là,

je crois, qu'est né le mépris qui m'est toujours resté pour les

ateliers. Cependant, mon père ayant jugé qu'il était convenable de

rapporter «une bagatelle de Matlock» et l'interprétation du sujet

nous ayant paru ingénieuse, nous achetâmes un _Bacchus et Ariane_ de

deux pieds de haut, la copie, nous dit-on, de je ne sais quel original

que nous supposions antique, et qui n'avait pas plus de valeur

artistique que n'importe quelle pendule française. Le groupe orna

longtemps la bibliothèque de Denmark Hill, mais il finit par devenir si

noir, à cause des fumées de Londres, qu'il fallut l'exiler.

Avec le passage de la Magra et l'acquisition du _Bacchus et Ariane_,

monument symbolique de mon classicisme de deux pieds de haut, se termine

la phase de ma vie où toutes les idées que je pouvais avoir en

sculpture ne dépassaient pas Chantrey d'un côté, et Roubilliac de

l'autre. La Magra traversée, j'eus la sensation d'être en Italie, la

vraie Italie; dès le lendemain nous passions le pont de Serchio et nous

entrions à Lucques.

J'ai tort de dire que j'eus _alors_ la sensation d'être en Italie. Ce

n'est que beaucoup plus tard, jetant un regard en arrière, que je

distinguai le moment où le courant qui m'entraînait changea de

direction. Jusqu'ici, la signification de l'art chrétien primitif

m'avait échappé, je ne me doutais pas de ce qu'était la sculpture, la

sculpture vivante; j'étais en pleines ténèbres; elles ne

commencèrent à se dissiper que pour me laisser dans une sorte

d'étonnement vague et d'embarras respectueux en présence du nouveau

mystère qui m'entourait. L'impression que j'eus de Lucques, cette

première fois, se confond maintenant avec celle, infiniment plus

profonde, que m'a laissée ma visite de 1845. Ce fut tout le contraire

pour Pise. À première vue, la grandeur, la pureté de son architecture

me firent une profonde impression, surtout, il est vrai, à travers

Byron et Shelley. Dans la cathédrale de Lucques, j'eus ma première

rencontre avec un frère de la Miséricorde, la tête couverte de la

cagoule; et la pensée qu'à chaque instant, dans les rues

ensoleillées, on pouvait voir surgir ces sombres figures drapées,

surexcitait mon imagination et mes nerfs et ajoutait aux charmes de ces

vieilles villes. Je dessinai la Chapelle de l'Épine auprès du

Ponte-a-Mare avec soin et succès; mais la langueur de l'Arno aux eaux

troubles, comparé à la Reuss ou au Rhône à Genève, me rendit fort

sceptique à l'égard des descriptions enthousiastes, soit modernes,

soit anciennes, des rivières italiennes. Chose assez singulière, ce

n'est qu'en 1882 que j'ai vu l'Arno couler à pleins bords et que j'ai

compris que toutes les rivières d'Italie sont des torrents de montagne.

C'est le cœur plein de confusion que je relis, et c'est par devoir que

j'imprime le passage de mon journal où sont notées mes premières

impressions sur Florence:

«_13 novembre 1840._--Je viens de faire un tour, j'ai flâné sur la

place aux statues: l'air était plein d'une douceur printanière et je

n'oublierai jamais l'impression que m'a faite cette place dominée par

la masse énorme du Palazzo Vecchio ni celle que m'a faite le Duomo. Je

ne m'attendais pas à voir une église de très grande dimension, mais

plutôt quelque chose d'élégant, comme La Salute à Venise.

Débouchant par l'angle du sud-est, du côté où la galerie autour de

la coupole est achevée, je demeurai cloué par la surprise, et faillis

me faire écraser. L'effet est prodigieux. Non que ce soit de la bonne

architecture, même si on admet ce style barbare, mais on est abasourdi,

on ne saurait expliquer ce qu'on éprouve, tant la richesse de tous ces

marbres à l'extérieur est confondante, et la profusion des magnifiques

sculptures en marbre et en bronze, sur la grande place, m'a vivement

impressionné.

«_15 novembre._--Je ne puis démêler encore mes impressions sur

Florence. Cependant, ce qui domine, c'est le désappointement. Les

galeries que j'ai parcourues hier sont sans doute curieuses; mais comme

agrément, j'aimerais autant le British Muséum, n'étaient les

Raphaëls. Tout le reste est pour moi lettre morte, je n'y comprends

rien, je ne comprends même pas grand'chose aux Raphaëls.»

Lors donc de cette première visite à Florence, les palais qui me

rappelaient la prison de Newgate m'étaient à juste titre odieux; au

contraire, les vieilles rues, les marchés en plein vent m'enchantaient;

l'intérieur du Dôme me semblait une horreur, l'extérieur un

casse-tête chinois. Tout l'art sacré, fresques, peinture à la

détrempe, que sais-je? rien, un zéro, ce que c'était pour les

Italiens eux-mêmes; la campagne alentour, des murs borgnes et des

oliviers poussiéreux; l'ensemble, mystification et ennui sauf pour un

maître: Michel-Ange.

Je sentis du premier coup chez lui une émotion, une vie supérieures à

celle qu'on trouve chez les Grecs, et une sévérité et une noblesse

d'intention qui n'existait pas chez Rubens. Comme j'entendais autour de

moi dire et redire qu'il n'y avait rien de supérieur à Michel-Ange, je

fus très fier de le goûter; la haute idée que j'avais de ma propre

infaillibilité s'en trouva encore grandie; avec l'aide de Rogers pour

la Chapelle Lorenzo et grâce à de longues stations devant le

_Bacchus_, aux Offices, je fis de rapides progrès dans le sens

Michel-Angelesque. Par contre, dès le premier jour, je déclarai le

_Rémouleur_ de la Tribune vulgaire et assommant, et je n'ai pas changé

d'avis depuis; la _Vénus_ de Médicis, une petite personne sans

intérêt; le _Saint Jean_ de Raphaël d'une boursouflure poussée au

noir, et la collection des Offices en général, un mélange incongru,

l'œuvre de gens qui ne s'y connaissaient pas, n'entendaient rien à

l'art[48], ne s'en souciaient pas. De fait, lorsque je revis les Offices

en 1882--je n'y suis pas retourné depuis--j'ai retrouvé ma première

impression et j'ai éprouvé quelque fierté de ma perspicacité

précoce. On ne pouvait guère s'attendre, à cette époque, à me voir

aimer l'Angelico ou Botticelli; y eussé-je été disposé, le corridor

du haut des Offices n'était pas un endroit convenable pour y admirer la

grande _Madone_ de l'un ou la _Vénus_ de l'autre. Elles étaient alors

toutes deux dans le passage extérieur qui conduit à la Tribune.

Une fois que mes réflexions m'eurent amené là, je m'installai au

milieu du Ponte Vecchio et je fis un bon croquis, très exact, de ses

boutiques et des constructions que l'on a devant soi quand on regarde du

côté du Dôme. Il semble que je n'aie eu ni le temps, ni l'envie d'en

faire plus à Florence; le Marché Vieux était trop encombré pour

qu'on y pût travailler et quant aux sculptures du Dôme, elles étaient

inséparables de la couleur. Dans l'espoir--espoir qui allait

s'affaiblissant chaque jour--de trouver les choses plus à notre goût

dans le Sud, nous quittâmes Florence par la Porta Romana.

Sienne, Radicofani, Viterbe et, le quatrième jour, Rome; voyage

lugubre avec des arrêts plus lugubres encore. J'avais un affreux

mal de tête à Sienne et la cathédrale me parut le comble de

l'absurde--sursculptée, surbariolée, surdécoupée, surélevée de

trop de pignons--une immense pièce montée, un monument de vanité,

sans le moindre sentiment religieux. Et c'est bien cela, en somme: la

vraie beauté de Sienne était tout entière dans sa vieille

cathédrale, le Westminster de _son_ Édouard le Confesseur. Les ruines,

au moins, sont-elles encore respectées?

La solitude volcanique de Radicofani, l'orage qui grondait, les

hurlements du vent, ses sifflements aigus à travers les portes mal

jointes et les trous de serrures de la plus misérable des auberges,

resta longtemps pour nous un véritable cauchemar. À Viterbe, j'étais

moins souffrant et je fis un dessin du couvent qui est d'un sentiment

juste et d'une bonne facture. Le quatrième jour, papa et maman

remarquèrent avec une joie triomphante, bien qu'ils souffrissent

d'être si cahotés, que plus on approchait de Rome, plus la route

devenait mauvaise.

Tout mon bagage scientifique, ce qui devait m'aider à comprendre la

Ville Éternelle, consistait dans les deux premiers livres de Tite-Live,

que je n'avais jamais approfondis et quelques noms géographiques qui

flottaient dans ma mémoire, sans que j'eusse seulement regardé où ils

se trouvaient sur la carte: Juvénal, une ou deux pages de Tacite, et,

dans Virgile, l'incendie de Troyes, l'histoire de Didon, l'épisode

d'Euryale et le dernier combat. J'avais sans doute lu pour ainsi dire

toute l'_Énéide_, mais la majeure partie ne m'avait semblé que du

fatras. Sur l'histoire romaine moins ancienne, je n'avais lu que des

auteurs anglais fort sévères pour les vices impériaux, et je n'étais

pas éloigné de penser que la malaria de la campagne romaine était une

conséquence naturelle de la papauté. J'avais été élevé dans

l'idée qu'il ne pouvait pas plus y avoir un bon empereur romain qu'un

bon pape; je ne savais pas trop si Trajan vivait avant le Christ ou

après, et j'aurais été sincèrement reconnaissant à quiconque m'eût

dit que Marc-Aurèle était un philosophe romain, contemporain de

Socrate.

L'apparition du dôme de Saint-Pierre dans le lointain ne nous fit pas

plus d'impression que si c'eût été une borne kilométrique, nous

annonçant que nous avions encore une vingtaine de milles à faire sur

une route cahotante, avant de nous reposer. Quand nous nous approchâmes

du Tibre--le Tibre nonchalant, aux rives boueuses, aux eaux épaisses et

jaunes--j'éprouvai une sensation de dégoût mêlée de tristesse. Quel

contraste avec le flot montant de la Tamise poussé par le vent, que

j'aimais à regarder de la fenêtre de Nanny Clowsley! La Piazza del

Popolo m'était aussi familière--je l'avais vue tant de fois

reproduite--que Cheapside, et me paraissait beaucoup moins

intéressante. Nous descendîmes, cela va sans dire, dans un des hôtels

de la place d'Espagne; je me couchai fatigué et de mauvaise humeur de

me trouver dans la rue bruyante d'une grande ville moderne avec rien à

dessiner et une foule de petits ennuis en perspective. Le lendemain

matin, en me réveillant bien reposé, je me dis comme Mr Rogers: «Je

suis à Rome», et j'accompagnai papa et maman à Saint-Pierre, avec un

certain sentiment de curiosité, j'en conviens.

Voyageurs et livres m'avaient crié sur tous les tons que je serais

désappointé, que la basilique ne me ferait pas l'effet de grandeur

auquel je m'attendais; mais je ne me suis pas vanté en vain d'avoir le

sentiment exact des proportions, et le fait est que j'eus la conscience

nette de son immensité. Mais ce à quoi je ne m'attendais pas, c'est à

la lourdeur, à l'ennui de la façade, au mauvais goût, à l'insipide

distribution de l'intérieur. Nous en fîmes le tour, regardant les

copies en mosaïque de tableaux qui ne nous intéressaient pas, les

tombeaux magnifiques de gens dont nous ne connaissions même pas les

noms; enfin, nous nous retrouvâmes au grand air, devant les fontaines,

avec un immense sentiment de soulagement. Aucun de nous n'a jamais remis

les pieds à Saint-Pierre, si ce n'est pour entendre de la musique, ou

pour voir des processions et des cérémonies religieuses.

Nous rentrâmes déjeuner et, l'après-midi, nous fîmes en voiture le

tour classique par le Forum, le Colisée, et le reste! Je n'avais qu'une

idée très vague du Forum, de ce qu'il était, ou de ce qu'il avait

été. Je ne comprenais pas ce que venaient faire là ces trois

colonnes, ou les sept, et cet Arc de Sévère sous lequel ne passe pas

de route, et surtout cette masse de constructions sordides qui se

dressent au-dessus, flanquée d'une tour du XVIIIe siècle sans le

moindre caractère. Un des grands avantages de mon ignorance était, en

tout cas, de me permettre de voir les choses à ma manière, comme elles

étaient; et bien que mon éducation religieuse, comme je l'ai dit plus

haut, m'inclinât à penser que la malaria de la campagne romaine était

une conséquence de la papauté, cela n'influait nullement sur la

perception très nette et très claire que j'avais de la beauté de

ligne du Soracte, tandis que les lignes des premiers plans, en tuf et

pouzzolane, me semblaient détestables, que la pouzzolane fût papale ou

protestante. Le rôle du Forum ou du Capitole dans l'histoire ne

m'importait utilement; ce qui me frappait, c'est que les colonnes du

Forum étaient de petite dimension, leurs chapiteaux sculptés sans

finesse et que les maisons qui le dominaient étaient beaucoup moins

intéressantes à regarder que n'importe quelle «close» de l'«Auld

toun» d'Édimbourg.

Étant arrivé à ces conclusions sur la ville et ses ruines, il me

fallait commencer la visite des musées. Ai-je besoin de dire que la

grande peinture religieuse: le vestibule du Pérugin, la chapelle

d'Angelico et tout le premier étage de la Sixtine étaient lettre morte

pour moi? Personne ne m'avait conseillé de les regarder, et j'étais

incapable, à moi tout seul, de les découvrir. Tout le monde, au

contraire, m'avait dit: voyez le plafond de la chapelle Sixtine; je le

trouvai très beau; tout le monde m'avait aussi recommandé de voir la

_Transfiguration_ de Raphaël et le _Saint Jérôme_ du Dominicain; ce

que je fis très attentivement et très docilement, après quoi je

déclarai sans la moindre hésitation que le tableau du Dominicain

était détestable, et celui de Raphaël fort laid; de ce jour, je ne

fis plus aucune attention à ce que me disaient les gens, en fait de

peinture, à moins qu'ils ne fussent de mon avis.

Mais sir Joshua n'était pas tout le monde. Son opinion sur les _Stanze_

fit que je les étudiai longuement et soigneusement; je vis tout de

suite qu'il y avait là quantité de choses que je n'étais même pas en

état de voir, encore moins de comprendre; mais en tout cas, ce qui

était certain, c'est qu'elles ne me procuraient aucun plaisir; la

religion, d'ailleurs, qui m'avait été enseignée à Walworth me

rendait réfractaire à ce mélange de paganisme et de papisme.

Ces bases posées en vue de mes futures études, je n'y revins plus et

je n'ai pas eu, depuis, de raisons sérieuses de les modifier. Je ne

parle jamais du Dominicain, ou si j'en parle par déférence pour sir

Joshua, ce n'est que pour dire que c'est un peintre détestable; des

_Stanze_ que comme ne pouvant satisfaire en quoi que ce soit un esprit

sain, équilibré, désireux de savoir à quoi ressemblaient les

Sibylles, ou comment un Grec se représentait les Muses; et l'opposition

entre le _Parnasse_ et la _Dispute_ présentée dans les _Stones of

Venise_[49], comme annonçant la chute de la théologie catholique.

Quand nous eûmes visité les principales curiosités de Rome, et

pendant que nous explorions les choses de moindre importance, nous

pensâmes que le moment était venu d'utiliser la lettre d'introduction

qu'Henry Acland m'avait donnée pour Mr Joseph Severn. Bien que, dans le

gros in-octavo qui contenait les œuvres de Coleridge, de Shelley et de

Keats, et qui avait si souvent traîné sur la table devant ma niche de

Herne Hill, la partie de Keats ne m'eût jamais attiré (elle me

troublait plutôt) j'avais suffisamment conscience de sa valeur, j'avais

été trop ému par sa mort pour ne pas désirer faire la connaissance

de son fidèle ami. J'ai oublié où habitait Mr Severn; tout ce dont je

me souviens, c'est que sa porte était à droite, tout en haut d'un

immense escalier carré, aussi large qu'un de nos chemins anglais où

deux carrioles peuvent passer côte à côte, un escalier monumental aux

marches très basses. Je montais lentement, car le docteur m'avait

surtout recommandé de ne pas m'essouffler; il me restait peut-être une

vingtaine de marches à gravir lorsque la porte de Mr Severn s'ouvrit

pour livrer passage à deux messieurs, et se referma sur eux avec un

bruit sec qui paraissait dire au reste du monde: on ne passe plus. Ces

messieurs me croisèrent sur la gauche. L'un était court, le teint

animé, l'air réjoui; l'autre petit aussi, mais pâle, avec un beau

front bien modelé et des yeux noirs à la fois vifs et doux.

Ils me regardèrent, mais par timidité, et aussi parce que je trouve

impoli d'arrêter les gens et surtout de les empêcher de sortir, je ne

fis pas un geste et les laissai descendre en paix. Je ralentis même mon

pas, et ce ne fut que quelques minutes plus tard que je sonnai à la

porte de Mr Severn. Je laissai ma carte et ma lettre d'introduction au

domestique qui me dit que Monsieur venait de sortir. Le compagnon aux

yeux noirs de Severn était George Richmond, pour lequel Acland m'avait

aussi donné un mot. Tous deux accoururent pour nous voir. La manière

d'être simple, réservée, originale de mon père et de ma mère les

intéressa d'abord, leur plut ensuite, et finalement les conquit au

point que, Noël venu, ils nous choisirent, entre tous leurs amis de

Rome, pour fêter la Noël. Et cela, bien plus pour mon père et ma

mère que pour moi; non qu'ils ne s'intéressassent pas à moi, mais

comme mes idées, qui n'étaient jamais celles de tout le monde,

étaient plutôt tapageuses, qu'à chaque instant j'allumais sous leurs

pieds des pétards et des fusées, qui ne les troublaient pas seulement

au moment où ils éclataient, mais se continuaient en objections

réfléchies qu'ils ne pouvaient pas toujours réfuter--car je

m'attaquais aux choses sacro-saintes, aux maîtres incontestés et aux

splendeurs les plus authentiques de Rome--nos conversations se

terminaient le plus souvent par des conseils où se glissaient quelques

reproches qu'ils jugeaient nécessaires; ils avaient de longues

conférences avec mon père et ma mère, parents et amis se demandaient

ce qu'on pourrait bien faire pour me ramener à des idées plus saines.

Dès le premier moment, tous deux avaient inspiré à mes parents une

confiance absolue, et cela uniquement, je crois, parce que, lorsque nous

nous étions croisés dans l'escalier, Mr Severn avait dit à mi-voix à

Mr Richmond en me regardant: «Quelle physionomie poétique!» et que ma

récente folie, mon impardonnable entêtement dans l'affaire du

_Harlech_, jointe aux impertinences que je me permettais à l'égard de

Raphaël et du Dominicain, me donnaient, aux yeux de mes parents, des

airs d'Enfant prodigue.

La coalition contre laquelle j'avais à lutter se trouva encore

renforcée par l'entrée en scène d'un frère cadet de Mr Richmond,

Tom, que je trouvai, lors d'une de nos premières visites à l'atelier

qu'ils occupaient en commun, s'escrimant de tout son cœur à peindre un

torse nu avec des ombres bleu de cobalt, sur lesquelles, à ce qu'on

voulut bien m'expliquer, on devait passer un glacis qui leur donnerait

le ton de la chair du Titien. Comme, à cette époque, je ne voyais rien

de particulier dans la chair du Titien, et de plus que je ne pensais pas

qu'on arrivât à la rendre par ce procédé, l'abîme qui nous

séparait, mes amis et moi, se creusa encore davantage; et de fait, ces

divergences firent que s'accroître avec le temps et leur effet

immédiat fut de décider de la façon dont j'emploierais mon temps à

Rome et en Italie. Car, ayant déclaré une fois pour toutes que je ne

pouvais pas plus comprendre la pensée de Raphaël que la couleur du

Titien; que les salles de sculpture du Vatican m'ennuyaient, que je n'y

comprenais rien, je pris le taureau par les cornes et me mis à chercher

ce que, à Rome, je pensais pouvoir dessiner à ma manière, choisissant

pour commencer--et c'était en quelque sorte un défi jeté à Raphaël,

au Titien, à l'Apollon du Belvédère tout ensemble--l'étude

minutieuse de guenilles qui pendaient aux vieilles fenêtres du quartier

juif.

La guerre déclarée, il ne restait plus aux deux Richmond et à mon

père qu'à s'amuser autant qu'ils le pourraient de mes essais

révolutionnaires qui, une fois mon point de départ admis, n'étaient

pas sans intérêt. Je payai ma dette au Forum, en en dessinant avec le

grand soin une vue d'ensemble; je fis une étude des aqueducs vus de

Saint-Jean-de-Latran, une autre du Mont Aventin prise du pont Rotto,

toutes deux jugées bonnes en général. À la fin, Richmond lui-même

s'adoucit au point de me demander un dessin de la Trinità dei Monte,

associée pour lui à d'heureux souvenirs. C'est alors qu'il se

présenta, pour moi, une occasion d'utiliser de façon pratique mes

dispositions particulières, en prenant de précieuses notes sur les

principales villes d'Italie; mais il était dit que toutes les chances

que j'avais d'être autre chose que ce que je suis avorteraient les unes

après les autres. Un hasard, qui ne me sembla alors qu'un mirage

moqueur, fut, bien des années plus tard, la source d'une des plus

belles et des plus profondes émotions de ma vie.

"Præterita": souvenirs de jeunesse · 第 20 / 24 段