patience. C'était un maître incomparable; sa mémoire, instrument
indispensable à tout grand érudit, était impeccable et facile en
littérature; son jugement était sûr et son sentiment sain; son
interprétation des événements politiques toujours rationnelle et
appuyée sur une foule de renseignements tirés aux sources. Tout cela,
sans jamais s'enorgueillir de son érudition classique et sans chercher
à brider les tendances qui m'entraînaient en d'autres directions. Il
avait gagné les _premiers_ honneurs aux examens sans donner toute sa
mesure, et il aurait fait bien davantage encore, sans en tirer vanité.
Il s'amusait de ma facilité pour la versification; il reconnaissait en
moi un véritable tempérament de peintre, et partageait mon goût pour
la campagne et les villes pittoresques, mais toujours de façon
reposante et calmante.
Un jour, quelques années plus tard, qu'agacé de ne pouvoir lire
facilement le grec, j'avais manifeste l'intention de tout planter là
pour m'y consacrer exclusivement. «Je crois, fit-il tranquillement, que
cela vous donnerait plus de peine que cela ne vaut.» Une autre fois que
je travaillais au dessin de _Chamonix dans le soleil d'après-midi_, que
je lui avais promis (et qui est maintenant chez sa sœur), comme je
m'irritais de ne pouvoir mieux dessiner: «Moi, fit-il, je serais déjà
enchanté, si je savais seulement dessiner.»
C'est pendant le séjour de Gordon à la maison, dans l'automne de 1839,
que nous achetâmes notre second Turner. Ce qui est curieux, c'est que
j'ai tout à fait oublié quand je _vis_ le premier! J'ai l'impression
que le salon de Mr Windus à Tottenham m'a toujours été familier, dès
les premières années de Brunswick Square. Mr Godfrey Windus était un
carrossier retiré, qui habitait une jolie villa, composée au
rez-de-chaussée d'une suite de pièces basses dont les murs étaient
couverts, mais non encombrés, de dessins de Turner de la série
anglaise; tandis que dans ses portefeuilles reposaient, depuis leur
sortie de chez les éditeurs, les séries entières des illustrations de
Scott, de Byron, de la Côte du Sud, et de la Bible de Finden.
Personne en Angleterre à cette époque--Turner avait déjà soixante
ans--ne s'intéressait véritablement à Turner, si ce n'est le
carrossier retiré et moi!
Il est vrai que le public n'avait jamais eu occasion de voir ses dessins
et de les apprécier. Ceux de Mr Fawkes restaient enfermés à Farnley;
ceux de Sir Peregrine Acland moisissaient dans des corridors humides et
Mr Windus achetait tous ceux qui étaient destinés à la gravure dès
que le graveur n'en avait plus besoin. Un jour par semaine, toutefois,
il autorisait le public à visiter ses collections; mais moi, j'avais la
permission d'y venir autant que je le voulais. Bienfait inestimable pour
ceux qui voulaient étudier Turner; pour moi, ce fut ce qui me permit
d'écrire les _Modern Pointers_.
Il peut être intéressant de noter que, bien que j'eusse été attiré
d'abord vers Turner par sa manière si vraie de rendre les montagnes
dans l'_Italie_ de Rogers, lorsqu'il me fut donné de voir les dessins
originaux, je fus fasciné, à l'exclusion de tout le reste, par les
pures qualités artistiques, quel que fût le sujet. Et c'est pourquoi
la beauté du _Llanberis_ ou du _Melrose_ de Mr Windus ne m'empêcha pas
d'être parfaitement heureux le jour où mon père me donna enfin, non
dans l'intention de commencer une collection de Turner, mais afin que
j'aie un spécimen de sa manière, le _Richmond Bridge, Surrey_.
Rentrant à la maison en triomphateurs, mon père et moi, nous vantions
notre acquisition, où toutes les qualités de Turner se trouvaient
réunies: «des arbres, l'architecture, de l'eau, un ciel adorable et
tout un groupe brillant de personnages».
De fait le _Richmond_ fut, pendant plus de deux ans, le seul Turner en
notre possession; le second que nous ayons acheté, le _Gosport_, fit
son entrée à la maison pendant le séjour de Gordon. On n'y retrouvait
rien de la beauté délicate de Turner, si ce n'est dans le ciel;
d'ailleurs, ni moi, ni mon père, n'étions le moins du monde choqués
par les chapeaux ridicules des dames qui se promenaient sur le cutter,
ni du fait la tête du timonier fût mise à l'envers. Le lecteur aurait
tort, me voyant parler si librement des défauts de Turner, de penser
que je les vois mieux et les juge plus sévèrement aujourd'hui. Je les
voyais au moment de l'acquisition du _Richmond_ et du _Gosport_, aussi
bien que quiconque, mais je savais aussi ce que ces défauts mêmes
révélaient de puissance, ce qui était assez extraordinaire pour un
gamin de mon âge. Mon plus grand bonheur alors, quand j'avais fermé
mes livres de grec ou de trigonométrie et quitté la salle d'étude,
était de descendre et de me repaître de mon _Gosport_.
Après Noël, je retournai à Oxford pour livrer le dernier assaut,
janvier 1840; je fis de bonne besogne grâce à Gordon, dans le petit
logement de la rue Saint-Aldate[47]; la pensée que ma majorité
approchait augmentait le sentiment de ma responsabilité. C'est le jour
de mes vingt et un ans que mon père m'offrit l'aquarelle de
_Winchelsea_, choix étrange et de mauvaise augure. Le ciel menaçant,
les vapeurs d'orage qui enveloppaient la vieille porte et l'église à
peine visible, n'étaient que des symboles trop exacts des temps qui se
préparaient pour nous; mais ni lui ni moi n'étions adonné à
l'interprétation des présages et nous ne les redoutions pas non plus.
Mon père avait sans doute été séduit par la vigueur du dessin, et
puis, il aimait les soldats. Je fus désappointé et je vis pour la
première fois clairement que le plaisir que Rubens et sir Joshua
donnaient à mon père l'empêchait d'être sensible à la touche
microscopique de Turner. Mais je n'étais pas moins profondément
reconnaissant de l'intention, et très heureux d'avoir un dessin de
Turner de plus, quel qu'il fût; et comme à la maison le _Gosport_
faisait les délices de mes heures de récréation, à Oxford le
_Winchelsea_ me reposait des fatigues de l'étude. Ce cadeau d'un Turner
était, si je puis dire, surérogatoire. Le même jour, mon père
transférait, à mon nom, un capital qui devait me rapporter pour le
moins 5 000 francs par an; non sans se demander, je crois, avec une
certaine inquiétude, quel usage j'allais faire du premier argent dont
je pouvais disposer. Ce n'est pas qu'on m'eût jamais rien refusé; à
Oxford, les principaux fournisseurs avaient ordre de me donner tout ce
dont je pouvais avoir besoin, et chaque semaine ils envoyaient leurs
notes à ma mère. Jamais il n'y eut de difficultés, de récriminations
ni d'un côté ni de l'autre. Il est vrai qu'en dehors des dépenses
courantes, il n'y avait rien à Oxford qui pût me tenter, si ce n'est
pourtant une gravure du tableau de Turner, _le Grand Canal_, que j'avais
achetée et qui ornait le mur de ma chambre, et _Monsieur Jabot_,
l'inimitable Mr Jabot, dont je fis la connaissance un jour de migraine,
et qui est un des chefs-d'œuvre du grand caricaturiste qu'est Topffer.
Pour tout ce qui touchait dignité ou mon confort, mon père était
infiniment moins raisonnable que moi; seule, ma passion minéralogique
l'inquiétait, et, dans l'été de l'année précédente, mon père
avait été tout à fait contrarié et déconfit de ce que j'avais payé
onze shillings un morceau de calcédoine de Cornouaille. Mais le seul
fait que je n'eusse pas l'idée d'acheter un caillou sans lui en dire le
prix, marque assez l'intimité qui existait entre nous. Malheureusement,
je perdais un peu de la confiance que j'avais eue jusqu'ici dans son
jugement, en raison de ces petites taquineries, et je lui manifestai
avec trop peu de ménagement la très haute idée que j'avais du mien,
peu après le moment où il avait eu la bonté d'assurer, comme je l'ai
dit, mon indépendance. Les aquarelles de Turner que nous avions
achetés jusqu'à présent, _Richmond, Gosport, Winchelsea_, nous
avaient tous été vendus par Mr Griffilhs, un agent en qui Turner avait
la plus grande confiance, et dont au contraire mon père se méfiait.
Ils se trompaient tous deux et leur erreur eut de fâcheuses
conséquences. Si Turner avait traité directement avec mon père, quel
bonheur pour nous trois! Si mon père n'avait pas été convaincu que Mr
Griffilhs ne pensait qu'à le mettre dedans, il aurait pu à cette
époque acheter quelques-unes des plus adorables aquarelles que Turner
ait jamais faites, à des prix tout à fait raisonnables. Mais la
manière dont Mr Griffilhs faisait les affaires exaspérait mon père;
il laissa aller les meilleurs Turner uniquement parce que Mr Griffilhs
les lui recommandait, et il acheta le _Winchelsea_ et le _Gosport_ en
grande partie parce que Mr Griffilhs avait déclaré qu'ils n'étaient
pas dignes de figurer dans notre collection. Parmi les plus belles
aquarelles qui lui restaient alors en portefeuille, il y en avait une
que je désirais passionnément, le _Harlech_. On l'avait marchandée,
discutée; était-elle de vente ou non? C'était une aquarelle plus
petite que celles de la série anglaise ou de la série de Wales; sur la
place, on trouvait le prix demandé injustifiable. Le jour de
l'exposition particulière de l'_Old Watercolor Society_, comme nous
flânions, mon père et moi, bras dessus, bras dessous, nous
rencontrâmes Mr Griffilhs; au bout de quelques minutes de conversation
à bâtons rompus, après nous avoir demandé si l'exposition nous
plaisait, se tournant plus particulièrement vers moi, il me dit: «J'ai
une bonne nouvelle à vous annoncer. On se décide à vendre le
_Harlech_.--Alors, je l'achète», fis-je, sans même jeter un coup
d'œil du côté de mon père et sans en demander le prix. Avec un
sourire où il entrait un peu d'ironie, Mr Griffilhs continua: «Pour
soixante-dix guinées». Le ton signifiait que c'était là un prix
étonnant de bon marché, un prix d'ami. Ce n'en était pas moins trente
guinées plus cher que le _Winchelsea_ et vingt-quatre guinées que le
_Gosport_. Mon père était convaincu, cela va sans dire, que Mr
Griffilhs venait sur l'heure de majorer le prix. Il me jeta un regard
triste où se mêlait une ombre de mépris; je compris que je lui avais
manqué d'égards, mais j'étais si pressé d'avoir mon _Harlech_ que je
ne pris pas le temps de m'excuser. Il y eut ainsi entre nous une suite
de malentendus, inévitables de son côté, maladroits du mien. J'ai
peine à comprendre aujourd'hui comment j'ai pu attacher autant
d'importance à l'acquisition de ce _Harlech_, surtout quand je songe
que c'est ce même hiver que le mariage d'Adèle était en train de
s'arranger à Paris. Ce mariage ne paraît donc point m'avoir brisé
autant que je m'y attendais. Je retrouve cependant dans le bête de
journal que je commençai à rédiger peu après certaines phrases sur
mon mépris général de la vie qui ne s'accordent pas très bien avec
la joie folle que me causait l'acquisition d'une aquarelle de seize
pouces sur neuf; mais les germes de tout ce qu'il y a de meilleur en moi
se concentraient alors dans cette passion pour Turner. Ce n'était pas
un simple morceau de papier colorié que je venais de payer soixante-dix
guinées, mais bien un château et un village gallois, et le Snowdon
dans un nuage bleu. Tout ceci avait dû se passer pendant les vacances
de Pâques; je rapportai le _Harlech_ à la maison et l'accrochai au
salon dans le panneau à droite de la cheminée, qui faisait pendant à
ma niche d'idole; après quoi je rentrai triomphalement à la rue
Saint-Aldate et à mon _Winchelsea_.
En dépit des efforts de Gordon, qui cherchait à modérer et à régler
mon travail, c'était du surchauffage à haute dose. Je travaillais de
six heures du matin à minuit sans prendre, pour ainsi dire, d'exercice
ni de divertissement, avec la pensée très déprimante que tout ce
travail ne servirait jamais, ni à moi, ni à personne; pendant ce
temps, les choses à Paris allaient tout droit à la catastrophe. Un
soir, Gordon venait de me quitter, il pouvait être dix heures, lorsque
je fus pris d'une petite toux sèche, accompagnée d'une étrange
sensation dans la gorge, et dans la bouche d'un goût que je ne
m'expliquais pas: c'était du sang. Cet accident avait dû se produire
un samedi ou un dimanche soir, car mon père et ma mère étaient tous
deux dans l'appartement de High Street. J'y courus et leur contai ce qui
venait de m'arriver.
Ma mère, très experte en pareille matière, ne s'effraya pas
autrement, mais envoya immédiatement au doyennat demander la
permission, pour moi, de ne pas rentrer coucher à l'Université. Les
médecins, consultés le lendemain, conseillèrent de voir des
spécialistes à Londres; ceux-ci interdirent tout travail, et le Doyen
fut obligé, en grognant, de m'autoriser à remettre mon examen à
l'année prochaine.
Pendant les deux mois qui suivirent mon retour à Herne Hill, mon père,
très inquiet de ma santé, n'eut pas le loisir de pleurer les succès
universitaires qu'il avait rêvés pour moi. Je fus repris une ou deux
fois encore de quintes de toux, accompagnées de ce même goût
douceâtre dans la bouche, le goût du sang; mais c'était peu de chose,
et ma mère soutint toujours qu'il n'y avait rien là de sérieux, que
j'avais seulement besoin de repos et de grand air. Les médecins à
l'unanimité--sauf pourtant sir James Clarke--étaient plus pessimistes.
Sir James gaiement, mais très énergiquement, ordonna le changement
d'air et le continent. «Emmenez-moi ce garçon-là avant l'automne,
avait-il dit; qu'il se promène le plus possible en voiture découverte
et qu'il passe l'hiver en Italie.»
Mr Telford consentit à remplacer mon père au bureau, et celui-ci, que
ses affaires n'intéressaient qu'à cause de moi, les abandonna pour
s'occuper exclusivement de ma santé.
Mon pauvre père cherchait autant que possible à dissimuler ses
inquiétudes; quant à moi, nerveux, malade, de mauvaise humeur, je
n'insiste pas sur le genre de sentiments que j'éprouvais, ou plutôt le
manque total de sentiments et d'intérêt pour tout ce qui n'était pas
moi, sauf sur un seul point. J'étais toujours sensible à la beauté de
la nature, j'aimais les arts, les sciences qui lui servent
d'interprètes. C'est avec un certain entrain que je m'occupai des
préparatifs du voyage; ma mère était toujours bravement, calmement,
sereinement gaie; quant à mon père, qui adorait les voyages et en
particulier les voyages de nature, il était heureux, en dépit de ses
inquiétudes, à la pensée de voir le Sud de l'Italie. Nous nous
occupions de notre itinéraire avec quelque chose de la bonne humeur de
jadis.
Afin d'éviter Paris, nous décidâmes de descendre par Rouen et la
Loire, jusqu'à Tours; ensuite de traverser l'Auvergne, et par le Rhône
de gagner Avignon; de là, par la Riviera et Florence, le Sud de
l'Italie. «Très bien, mais est-ce que nous n'entendrons plus parler
d'Oxford?» me demande Froude d'un ton de doux reproche, dans une lettre
que je viens de recevoir à propos de ces souvenirs. Froude était à
Oriel pendant que j'étais à Christ Church, et il ne trouvait pas que
j'eusse épuisé la matière et donné une idée assez complète des
études et des mœurs de l'Oxford de notre temps.
Eh bien! non, cher ami, l'espace me manque ici pour m'étendre sur des
avantages dont je n'ai pas profité, et d'autre part, je ne trouve pas
que mon insuccès particulier me donne le droit de blâmer, en admettant
que cela serve à quelque chose, un système qui n'existe plus. J'ai
appris à l'Université tout le grec et le latin qu'il m'était possible
d'apprendre, et bien qu'on eût pu m'y dire aussi que les fritillaires
poussent dans les prés d'Iffley, il valait mieux, après tout, qu'elle
me laissât faire cette découverte moi-même plutôt que de
m'expliquer, comme on le ferait certainement à l'heure actuelle, que
leur jolie couleur ne sert qu'à attirer les moucherons. Pour le reste,
mon esprit, tout le temps que je passai à l'Université, rappelait
beaucoup une cosse de légumineux avant la formation des pois, et il est
demeuré en cet état, j'ai le regret de le dire, pendant un ou deux ans
encore; de sorte que, en ce qui concerne ma vraie vie, les petits
racontars, les événements de cette période de préparation, de
mitonnage, ne nous avanceraient pas à grand'chose. Il faut que j'arrive
maintenant aux jours où la vue s'étend, où le travail devient
efficace, à une éducation plus noble que tous les hommes qui ouvrent
largement leurs cœurs reçoivent dans la Suite des Temps.
[Note 45: Sorte de divertissement qui ressemble à celui qui est de mode
aujourd'hui, de faire cuire un beefsteak sur la pelle du chauffeur et de
boire du porter dans les grandes brasseries de Londres. (Note de
l'éditeur d'Evelyn en 1827.)]
[Note 46: Gendre et biographe de Walter Scott. (Note du traducteur.)]
[Note 47: Rue qui tire son nom de l'église paroissiale et qui longe
Christ Church, en descendant vers la rivière. La règle ordinaire
voulait qu'un Gentleman-Commoner commençât par résider à Peckwater,
puis passât à Tom Quad, et finalement vécût au dehors, pendant le
dernier trimestre. Je n'ai aucune idée, pour l'instant, de
Saint-Aldate. Que les visiteurs américains sachent bien qu'à Oxford on
leur demandera de prononcer Saint-Old.]
CHAPITRE XIV
ROME
Quoique chèrement achetée, la permission de cesser tout travail
intellectuel, et de réserver ce que je pouvais avoir de forces pour mon
dessin, fut un grand stimulant pour les facultés qui s'étaient
développées en moi de façon latente; aussi, albums, blocs, compas,
crayons, tout fut préparé en vue du voyage, et préparé avec un luxe
de méthode sans précédent.
Le hasard avait voulu que, au printemps de cette même année, David
Roberts eût rapporté et exposé ses croquis d'Égypte et de Terre
Sainte. C'était les premières études consciencieuses faites par un
peintre anglais, non pour s'exhiber ou gagner de l'argent, mais pour
donner une idée fidèle de scènes d'un intérêt religieux et
historique. Elles étaient rendues avec une fidélité et une facture
laborieuse qui dépassait de beaucoup tout ce que j'avais vu dans ce
genre jusqu'ici. Je sentais aussi que cette méthode restreinte rentrait
dans mes moyens et que je pourrais l'appliquer à ce j'avais en vue.
Les défauts de Roberts et sa manière personnelle n'importent pas ici.
Il m'a appris et bien appris l'usage de la pointe fine; le souci, la
minutieuse exactitude du détail; le moyen le plus simple pour faire la
lumière et l'ombre sur un fond gris, c'est-à-dire lavis plat pour les
ombres profondes et rehaussement des lumières plus ou moins vives avec
du blanc.
Je fis l'essai de ces méthodes pour la première fois dans la cour du
Château de Blois, et revins vers mon père et ma mère en déclarant
que «Prout se ferait couper les oreilles pour exécuter un dessin comme
celui-là».
J'aurais pu dire, avec plus de vérité et de modestie, qu'il aurait
volontiers échangé ses yeux contre les miens; car Prout a toujours
été grandement gêné par sa myopie. Ce croquis de Blois témoignait,
il faut bien le dire, de certaines dispositions naissantes, du sentiment
des proportions, il avait de la largeur; c'était la première fois que
j'arrivais à rendre un sujet continental en lui conservant son
caractère, à faire sentir l'épaisseur, la rondeur, la solidité des
piliers et des sculptures.
Nous passâmes agréablement les derniers beaux jours de l'été à
Amboise, Tours, Aubusson, Pont-Gibaud et Le Puy; mais au moment où nous
pénétrâmes dans la vallée du Rhône, l'automne se fit sentir et
sentir durement; le voyage par Valence jusqu'à Avignon fut lugubre, à
travers un pays qui venait d'être ravagé par l'inondation; à
Montélimar l'eau avait envahi les rues, laissant en se retirant une
couche épaisse de vase qui couvrait aussi les prairies sur une étendue
que je ne saurais déterminer sans avoir l'air d'exagérer. Le Rhône,
au milieu de ces vastes plateaux sablonneux, n'était qu'une masse
fuyante d'eau trouble et décolorée; de l'autre côté se dressaient
les Alpes, dans le dépouillement de l'automne; la neige avait fondu
jusqu'à mi-hauteur, et les pics les plus élevés disparaissent au
milieu des nuages; une bise aigre semblait dire: prenez garde, prenez
garde, vous ne savez pas combien le vent est méchant par ici.
Peut-être y étais-je plus sensible dans l'état de ma santé et de mes
nerfs. Ce qui est certain, c'est que je n'ai jamais eu envie de revoir
ce pays du bas Rhône; et de ce jour, à ma préférence pour les
chaumières sur les châteaux, s'ajouta cet autre principe
irréductible: c'est qu'en cas de métamorphose, s'il était permis de
choisir son importance, il serait infiniment plus agréable et plus
prudent d'être une rivière comme la Tees ou la Wharfe, qu'un fleuve
comme le Rhône.
C'est à Fréjus, sur l'Esterel et la Riviera, que, pour la première
fois, je distinguai quelques caractères nettement italiens, très
différents de ceux de la Lombardie: l'Italie des pins parasols, des
orangers et des palmiers, des blanches villas, et de la mer bleue: elle
me fit l'effet, et je ne me trompai pas, d'une ruine due à une écurie
criminelle.
Je ne crois pas avoir encore dit à mon lecteur que j'avais hérité de
ma mère un amour de l'ordre et de la propreté poussé jusqu'à la
manie; pour moi, un des charmes les plus poétiques de la Suisse, après
ses neiges blanches, c'était les manches blanches de ses paysannes. Je
tenais en même temps de mon père le goût de tout ce qui est solide et
vrai, l'horreur du plaqué, du truqué; ici, sur la Riviera, il y a bien
des citrons et des palmiers, mais des citrons pâles qui n'ont pour
ainsi dire que la peau; des palmiers à peine plus larges que des
ombrelles; la mer est d'un bleu admirable sans doute, mais ses plages
sont dégoûtantes; des palais somptueux et prétentieux y abondent,
bouclés et fardés comme un clown, menaçant ruine aux extrémités,
avec en façade des entablements peints trompe-l'œil au-dessus de
fenêtres sans carreaux; les rochers sont schisteux, effrités, le
peuple sale; et, recouvrant le tout, une couche de poussière blanche.
Bah! vous étiez de mauvaise humeur! me dira-t-on. N'empêche que tout
cela ne soit vrai, et que la dernière fois que je suis allé à Sestri,
les dames que j'accompagnais, sinon moi, ne voulurent et ne purent pas y
rester à cause de la saleté de l'auberge. Je me souviens aussi que,
passant par Gênes, en 1882, j'ai fait le tour des remparts, uniquement
pour voir quelles étaient les vilaines plantes qui aimaient à vivre
dans la poussière, et à ramper comme des lézards entre les pierres
disjointes des ruines.
C'est lors de ce voyage que je vis pour la première fois, à Gênes, la
_Pietà_ en médaillon de Michel-Ange ce fut mon initiation à l'art
italien. À cette époque, je n'entendais quoique ce soit à la peinture
italienne; je ne connaissais que Rubens, Van Dyck et Velasquez. À
Gênes, je n'ai même pas cherché les Van Dyck; je me promenais dans le
dédale des ruelles qui longent le port; on voyait la mer alors, car on
n'avait pas encore construit le quai qui la cache; je dessinai
l'amphithéâtre de maisons qui entourent la rade, portées sur leurs
vieilles arches: beau sujet, et l'un des meilleurs croquis que j'aie
faits de ma vie.
Le voyage au delà de Gênes, le long de la Riviera orientale, voyage
très agréable, commença à me remettre d'aplomb; je reprenais
courage. Je revois, en écrivant ces souvenirs, la traversée de la
Magra et des autres ruisseaux qui descendent de la montagne; combien
tout cela est différent aujourd'hui!