Mais avant d'abandonner cette phase romanesque de mon existence, que

l'on me permette d'écrire l'épitaphe de l'un de ses plus doux

fantômes. Ceux qui ont connu le fantôme m'en seront reconnaissants.

J'ai déjà dit que le rez-de-chaussée de la maison de Billiter Street

était occupé par MM. Wardell et Cie. Le chef de la maison était un

homme déjà âgé, mais très distingué et extrêmement intelligent;

il portait de longs cheveux bouclés, il avait les yeux brillants, l'air

gracieux et aimable; je ne sais s'il était toujours d'une sagesse

parfaite, mais il était toujours très content de lui-même, et

parfaitement heureux, ayant le bonheur d'avoir une femme intelligente et

une fille unique, aussi bonne que charmante.--Pas toujours sage, ai-je

dit; ce qui ne l'empêchait pas d'être un homme d'affaires consommé,

plus âgé et, je suppose, déjà infiniment plus riche que mon père.

Il habitait une belle maison dans Hampstead et n'épargnait rien pour

l'éducation de sa fille.

Ce doit être vers 1839, ou 1838, que mon père, confiant à Mr Wardell

tous les soucis que je lui donnais au sujet d'Adèle, celui-ci lui

proposa, pour faire diversion, de m'inviter à passer quelques jours

chez lui. Mon père n'avait pas encore renoncé à me faire épouser une

lady Clara Vere de Vere, mais miss Wardell était délicieuse; et

c'était l'héritière d'une fortune égale, sinon supérieure à celle

à laquelle je pouvais prétendre plus tard. Les deux pères tombèrent

d'accord; rien ne pouvait être plus raisonnable, plus désirable qu'un

tel arrangement. Je fus donc expédie à Hampstead; je devais y passer

l'après-midi et y rester à dîner.

Pour un garçon pas tout à fait niais, c'eût été l'occasion de

passer une après-midi délicieuse. Miss Wardell avait entendu parler de

moi par son père, elle savait que j'étais un jeune homme de conduite

exemplaire, que j'avais déjà quelque réputation littéraire, que

j'étais l'auteur de la _Poésie de l'Architecture_, lauréat du

Newdigate, un premier prix en herbe de mon Université. Élevée comme

moi, dans la retraite, par des parents qui l'adoraient, elle n'avait

guère quitté la jolie villa des environs de Londres, le jardin fleuri

où elle sautait à la corde et cueillait des fleurs. La principale

différence entre nous, c'est que dès son plus jeune âge, miss Wardell

avait eu les meilleurs maîtres, et qu'elle était alors une délicieuse

enfant de dix-sept ans, pleine de talents, de grâce et d'intelligence;

un peu délicate peut-être, mais d'une délicatesse qui ajoutait à sa

beauté l'intérêt qu'inspire tout ce qui est fragile. À cette

époque, elle était aussi bien portante que peut l'être une enfant qui

grandit vite; elle était brune, fine et svelte, avec les cheveux noirs

de son père, qui jouaient en boucles folles autour d'un joli visage

doux et un peu pensif qu'éclairaient deux yeux d'un bleu gris.

Je ne me rappelle rien de cette après-midi d'Hampstead, si ce n'est

qu'il faisait beau et que nous nous promenâmes dans le jardin. Maman

s'était fait un devoir de politesse de m'accompagner, cette visite

étant la première que je faisais aux Wardell; combien il eût été

plus sage de nous laisser nous tirer d'affaire à nous deux! La jolie

petite créature m'inspirait une admiration profonde, et j'étais prêt

à faire et à dire tout ce qu'on aurait voulu pour lui plaire, pour lui

plaire au sens littéral: c'est toujours mon désir, vis-à-vis des

jeunes filles, en dépit de mes maladresses. Très sincèrement, ma

première pensée est toujours de me demander en quoi je pourrais leur

être utile, comment je pourrais les rendre heureuses et si elles

pouvaient se servir de moi comme d'une planche pour traverser un

ruisseau, ou comme d'un poteau pour accrocher une balançoire, si je

pouvais leur rendre quelque service analogue ne m'obligeant pas à

parler, je serais parfaitement heureux auprès d'elles et ne demanderais

qu'à rester éternellement à leur service. Ce dévouement très

sincère, l'intense jouissance que me donnent la beauté ou la grâce,

et une sympathie qu'augmente encore la confiance que j'ai dans la

rectitude du jugement féminin, tout cela fait que j'ai le plus souvent

pas mal d'influence sur les jeunes filles, bien que je ne me sois que

très rarement senti à l'aise auprès d'elles. Aussi ai-je le

sentiment, pendant cette longue après-midi d'Hampstead, d'avoir plutôt

ennuyé la pauvre petite. De plus, bien que j'admirasse miss Wardell, ce

n'était pas mon type de beauté. J'aime les visages ovales, les cheveux

d'un blond translucide et plutôt plats; en tout cas à peine ondulés

et tombant en longues nattes; j'aime une démarche élastique, un pas

ferme. La grâce brune, un peu languissante, de miss Wardell

m'impressionnait moins qu'elle ne m'intimidait. Je craignais quelle ne

me trouvât ennuyeux. Je crois pourtant qu'au total, je ne m'en étais

pas trop mal tiré, car elle consentit peu après à venir à Herne Hill

pour voir nos tableaux, et je me souviens de son air un peu effarouché,

mais satisfait tout de même, lorsque je m'agenouillai devant elle pour

soutenir un livre ou un dessin qu'elle regardait.

Après cette seconde entrevue, mon père et ma mère m'ayant demandé

sérieusement ce que j'en pensais, je leur expliquai que, tout en

reconnaissant ses mérites, sa beauté, sa grâce, ce n'était pas mon

type. Les négociations en restèrent là pour le moment, et elles ne

furent jamais reprises. À Hampstead, on continuait à accabler la

délicate petite créature sous les leçons de l'allemand le plus

transcendant, du «French of Paris»; elle pâlissait sur la

_Métaphysique_ de Kant, sur les _Principes_ de Newton; après cela on

lui fit visiter Paris, on lui fit tout voir, sans merci, tous les jours

et toute la journée, sans se rendre compte qu'il y avait là une

fatigue extrême pour la petite solitaire d'Hampstead; aussi

devenait-elle chaque jour plus faible et plus pâle. On finit par la

ramener en Angleterre au bord de la mer; là elle fut prise de fièvre.

Pâle, tous les jours plus pâle, elle passa--avec, dans ses yeux si

doux, l'ombre de la mort. La pauvre petite ne devait jamais revoir les

jardins fleuris d'Hampstead!

Comment ses parents--surtout le pauvre père--ont-ils pu supporter un

pareil malheur? C'est ce que je me suis souvent demandé; mais ils

avaient de solides principes religieux, et ils n'avaient rien à se

reprocher, si ce n'est de ne pas avoir compris. Le père, bien que son

visage portât la trace de son chagrin, n'abandonna pas ses affaires et

il vécut même fort âgé.

Je ne suis sûr ni de la date de la mort de miss Withers, si de celle de

miss Wardell; celle de Sibylla Dowie, que l'ai racontée dans _Fors_, et

qui est encore plus triste, leur est postérieure: mais nous avions

ressenti la perte de cette tendre petite âme, qui n'avait pu survivre

à celui qu'elle aimait, avant l'époque qui m'occupe. Je n'avais, quant

à moi, jamais vu la mort de près ni connu la douleur, l'anxiété de

ces veilles auprès de malades chéris, pas plus que je n'avais vu, ni

même imaginé les horreurs de la misère privée de secours; mais on

m'avait accoutumé de bonne heure à la pensée de la mort, et celle de

créatures jeunes, que j'avais vues pleines de joie, m'inspirait un

sentiment d'immense pitié pour elles, plutôt que de chagrin pour moi;

il se mêlait aux pensées qui, au contact des grands tragiques,

Homère, Eschyle, Shakespeare, commençaient à modifier la foi de mon

enfance. Le bleu des montagnes prenait à mes yeux un assombrissement de

deuil; les nuages qui se rassemblent autour du soleil couchant

m'impressionnaient comme les accents d'un _Miserere_, et toutes les

forces, toute la charpente de mon esprit, devenaient ténébreux comme

les voûtes de Roslyn quand un feu mystérieux vient éclairer ses

piliers enguirlandés de feuillages et que, dans la profondeur du

crépuscule, «s'embrase chaque contrefort ciselé de roses.»

[Note 42: En mémoire du doux vieillard qui nous honorait, comme on le

voit, de son amitié, et avec le sentiment que j'ai de leur valeur,

j'espère un jour faire réimprimer quelques fragments des

«Conversations» qu'il eût aimé conserver.]

[Note 43: Plus loin, au milieu des taillis, on voit paraître un filet

d'eau calme et profond.]

[Note 44: Psaume LXII. II (Vulgate) «ils deviendront le partage des

renards». (Note du traducteur.)]

CHAPITRE XIII

MAJORITÉ

Les chapitres suivants seront, je le crains, moins agréables au grand

public auprès duquel j'ai trouvé jusqu'ici un accueil si bienveillant;

non que je me lasse de conter, mais parce que mes histoires deviendront

de plus en plus personnelles. À mesure que je me regarde dans le

miroir, je me trouve plus curieux que je n'aurais cru, plus différent

des autres; ainsi je m'imaginais que tout le monde aimerait les nuages

et les rochers si seulement on forçait chacun à les regarder, je

m'aperçois qu'il n'en est rien même de nos jours; et je sais de longue

date que, dans les temps anciens, ces nuages et ces montagnes, qui ont

été ma vie, n'étaient qu'ennui et épouvante pour le commun des

mortels.

J'ai déjà dit les joies que j'avais connues à Clifton, et les débuts

de mes études sur le quartz. Il est intéressant de comparer mes

émotions enfantines avec le jugement que le même site inspira au très

sérieux John Evelyn, en 1654:

«La ville (de Bristol), uniquement commerçante, bâtie sur la

célèbre Severne, est aussi commodément située pour faire le commerce

avec l'Irlande qu'avec le monde occidental. C'est là que, pour la

première fois, j'ai vu raffiner le sucre, le couler en pain, et c'est

là aussi que nous fîmes une collation d'œufs cuits dans le four à

sucre[45], et arrosés d'excellent vin d'Espagne. Mais ce qui m'a

surtout paru prodigieux, c'est le rocher de Saint-Vincent non loin de la

ville; sa paroi à pic forme un précipice d'une profondeur

vertigineuse, même si on le compare avec les cataractes des Alpes les

plus effrayantes, et la rivière coule à ses pieds au fond d'un gouffre

insondable. Nous y cherchâmes des diamants et aussi, aux environs, les

sources chaudes. Non loin de cette _horrible_ (_horrid_) montagne, il y

a un endroit très romantique: nous regagnâmes Bath dans la soirée.»

Sans doute, Evelyn emploie ici le mot _horrid_ dans le sens latin; mais

il est certain qu'il éprouve un sentiment de soulagement quand il se

retrouve à Bath; et bien que, un peu plus loin, il décrive sans effroi

la ville et le comté de Nottingham, «qui semble ne former qu'un seul

et même rocher», son indulgence pour cette bizarrerie s'explique par

la fin de sa phrase: «un comté charmant, très bien habité». Quant

à ses impressions sur les «prodigieux rochers de Fontainebleau, et les

rudes habitants du Simplon», j'aurai à y revenir plus tard.

Sur ces points particuliers et sur d'autres, l'esprit anglais-type,

aussi bien autrefois que de nos jours, me semble tellement opposé au

mien et à celui de mes rares compagnons de route que j'éprouve un

intérêt darwinien à suivre l'évolution de mon espèce dès

l'origine. Je ne veux donc pas prendre mon lecteur en traître, je lui

demande pardon, et je l'avertis que tandis qu'un homme modeste,

écrivant sa biographie, s'applique à faire le portrait de tous les

gens qu'il a rencontrés, je ne puis, étant données les limites de mon

plan, parler que de ceux qui ont eu une action véritable et

bienfaisante en élevant, redressant ou élaguant l'humble petit arbuste

que je suis.

Je reviens d'abord à mon vrai professeur de mathématiques, le pauvre

Mr Rowbotham. Il regretta vivement, cela va sans dire, ses soirées de

Herne Hill lorsque je partis pour Oxford. Mais chaque fois que je

revenais à la maison il était entendu que, s'il se sentait assez bien,

il gravirait au moins tous les quinze jours la colline à l'heure du

thé. C'était toujours avec ennui, hélas! que nous le voyions arriver;

mais le devoir, un très petit devoir, était clair: supporter pendant

une heure ou deux d'entendre le pauvre homme souffler et soupirer, pour

lui procurer un moment de repos, bien rare dans sa misérable vie. Nous

n'étions pas d'ailleurs sans avoir quelque affection pour lui. Son

pauvre visage ravagé avait une certaine noblesse due à l'habitude de

la souffrance patiente, une sorte d'innocence étonnée, et quelques

lignes fermes qui dénotaient la faculté géométrique. Il nous

apportait les nouvelles du monde mathématique et grammatical et avait

toujours à nous conter quelque découverte, quelque trouvaille, surtout

s'il avait été voir son ami, Mr Crawshay. L'intérieur du pauvre

professeur était plus triste d'année en année, jusqu'au jour où son

cher petit Peepy, un enfant de dix ans, s'étrangla en avalant un

tonton. Le pauvre père nous raconta en pleurant les phases douloureuses

de la lente agonie de l'enfant, et puis il ajouta qu'il valait mieux

qu'il en fût ainsi, que Dieu avait bien fait de le rappeler, que

c'était une délivrance aussi bien pour lui que pour ses parents. La

pauvre cervelle mathématique avait évidemment vu là la solution d'un

des problèmes qui lui avaient paru les plus difficiles à résoudre, et

le visage tiré du malheureux père avait, ce soir-là, une expression

de calme qui ne lui était pas habituelle.

Je n'ai jamais oublié la leçon, ni mieux senti ce que c'était que la

vie dans les faubourgs de Londres. L'austère muse de Mr Pringle avait

vers cette époque émigré dans l'Afrique ou, espérons-le, l'Arabie

heureuse de l'autre monde; et les rênes de mon génie poétique avaient

été confiées à l'aimable Mr W.-H. Harrison de Vauxhall Road, dont il

a été parlé au premier chapitre de _On the old Road_, du moins

suffisamment pour que nous n'ayons pas à nous en occuper davantage pour

le moment.

Revenons aussi au Dr Grant, le médecin de mon père et son ami très

cher. Sa clientèle et sa réputation augmentant de pair, il épousa Mrs

Sidney, une veuve qui avait quelque fortune et une bonne position à

Richmond. Il devint le tuteur des deux filles de sa femme, Augusta et

Emma; intelligentes et charmantes, elles s'attachèrent tendrement à

leur beau-père. Toutes deux avaient de suite apprécié les qualités

de ma mère comme elles méritaient de l'être, et elles devinrent

bientôt des habituées de la maison; la plus jeune, Emma, avait du

goût, elle dessinait agréablement et joignait à ce talent une foule

d'autres, plus discrets les uns que les autres. À cette époque, les

déjeuners du «Star and Garter» étaient devenus rares, ils n'avaient

guère lieu qu'à l'occasion des visites à Hampton Court, où la grande

vigne et le labyrinthe étaient pour moi des objets constants de

délices, et où les cartons de Raphaël commençaient à prendre à mes

yeux un aspect ennuyeux et presque de cauchemar, qu'ils n'ont jamais

perdu. Mes expéditions avec cousine Mary dans le labyrinthe (et une

fois, au milieu d'allées dantesques, dans la verdure phosphorescente

d'un clair de lune, avec Adèle et Élise), ont toujours eu quelque

chose de l'enchantement d'un conte de fée: je continuais à dessiner

des labyrinthes de plus en plus compliqués sur les marges de mes

cahiers d'étude, perdant, je pense, au moins autant de temps à cette

occupation à la trisection de l'angle.

Ce n'en est pas moins à ces délassements que je dois savoir mieux

compris les monnaies de Cnosse, et les personnages de Dédale, de

Thésée et du Minotaure; j'ai sur eux, dans mes tiroirs, quantité de

manuscrits non imprimés qui devaient trouver place dans _Ariadne

Florentina_ et autres volumes labyrinthesques, mais dont il faudra bien

que le monde essaie de se passer.

Les années s'écoulaient et, dans Camberwell Grove, la vieille maman

Monro aux cheveux blancs, et la petite chienne aux poils d'argent

dormaient leur dernier sommeil. La pauvre Mrs Gray n'avait plus le cœur

à rien: que lui importaient maintenant sa maison, les arbres son

avenue? Quant à Mr Gray, il se consolait avec _Don Quichotte_ et

s'intéressait chaque jour davantage à mes élucubrations poétiques,

au point même que ses affaires en souffraient. À la fin, ils

pensèrent, en bons Écossais qu'ils étaient, qu'ils trouveraient la

vie moins triste de l'autre côté de la frontière. Ils partirent donc

pour Glasgow, où Mr Gray créa une sorte de commerce de vin et lut _Rob

Roy_ au lieu de _Don Quichotte_. Nous allâmes les voir, lors de notre

voyage en Écosse, et nous eûmes le chagrin de constater que, bien que

rentrés au pays natal, ils n'en continuaient pas moins à descendre la

pente. Afin de les distraire, ma mère les invita à venir à Oxford

assister aux succès de leur cher Johnnie; le digne couple, assis à

l'ombre de l'orgue de la cathédrale de Christ Church, me vit entrer

avec mes camarades: nous défilions en robe de soie tandis que Mr

Marshall, l'organiste, préludait, que les cierges mettaient des reflets

à la Rembrandt sur les colonnes normandes et que mes vieux amis

fondaient en larmes; larmes de joie, de respect attendri, émotion qui

leur fit perdre la parole, pour tout le reste de la soirée. Il me faut

dire aussi la bonté constante que nous témoignaient Mr Telford et ses

sœurs, trois femmes distinguées, sages sans sévérité ni

ostentation, qui mettaient leurs talents au service de leurs voisins, et

donnaient l'exemple du bonheur familial et de l'amour fraternel le plus

tendre. La belle figure calme de Henry Telford, un peu mélancolique

peut-être et nerveuse, son teint bruni par le grand air et les courses

à cheval, de Bromley à Billiter Street, est pour moi une des

physionomies les plus attirantes, un des portraits les plus précieux de

ma galerie intime.

Mr et Mrs Robert Cockburn, avec les années, devenaient de plus en plus

aimables, tout en blâmant de plus en plus les habitudes monacales de

Herne Hill; ils se montraient sévères aussi pour mes goûts

littéraires qu'ils qualifiaient de bizarres, pour ne pas dire pervers

et déconcertants. Mrs Cockburn prêchait ma mère sur la nécessité de

m'obliger à aller dans le monde: cela me dégrossirait, disait-elle, me

donnerait de bonnes manières.

Mais ma mère était très satisfaite de son fils tel qu'il était et,

qui plus est, n'était pas dans les meilleurs termes avec Mrs Cockburn.

Jamais elle n'avait voulu accepter d'y dîner, il aurait fallu pour cela

rompre avec toutes ses habitudes et je crois même qu'elle ne lui

rendait pas très exactement ses visites. Mrs Cockburn--ce qui est

étrange de la part d'une femme de sens--au lieu de regretter simplement

la sauvagerie de ma mère, d'essayer de lui faire oublier qu'elles

n'étaient pas tout à fait du même monde, s'en froissait. C'est à

elle toutefois que j'ai dû une des belles chances de ma vie: dans

désir de faire de moi un homme du monde, elle m'invita à dîner avec

Lockhart[46] et sa fille, une gracieuse petite campanule des prés. Mrs

Cockburn lui avait dit, sans doute, que j'étais un admirateur

passionné de Scott, car je ne crois pas avoir eu, pendant le dîner,

l'occasion de manifester mes sentiments à cet égard. Je souviens

seulement qu'au dessert, les dames s'étant étirées, j'avais essayé

de faire parade de mon orthodoxie Oxonienne et de mon érudition, au

sujet de la fondation de l'Église, et j'avais été surpris, et quelque

peu déconfit, en m'apercevant que Mr Lockhart connaissait les mots

grecs pour «évêque» et «ancien» aussi bien que moi. Rentré au

salon, je fis de mon mieux pour gagner les bonnes grâces de la petite

Charlotte aux yeux noirs, et je fus désolé--mais je ne crois pas que

l'enfant l'ait été--quand on l'envoya coucher.

Mais l'un des dons les plus précieux que me fit dame Fortune, en cette

année 1839, de m'envoyer à Herne Hill, comme précepteur, Osborne

Gordon. Saisissant, d'une main experte, les fils embrouillés de ma

pensée, ceux qui pouvaient encore servir, être peignés et filés, il

commença à y mettre de l'ordre; ce ne fut pas sans peine au début,

mais il réussit, à la fin, à leur donner toute la consistance dont

ils étaient capables.

Et d'abord, il s'opposa à tout excès de travail ou de lecture. Sa

maxime était: «Quand vous avez trop à faire, ne faites rien», parole

d'or, que j'ai bien souvent répétée depuis, mais à laquelle je n'ai

pas été assez fidèle.

Quant à Gordon lui-même, je me demande si sa maxime favorite lui a

été avantageuse. C'était un homme exceptionnellement doué et il est

difficile de dire à quoi il serait arrivé, s'il l'avait voulu. Mais,

de bonne heure, le sentiment intense, qui n'excluait pas chez lui la

bienveillance, de l'absurdité du monde, lui avait enlevé toute envie

de travailler à son perfectionnement--peut-être aurais-je dû dire

plutôt l'opacité, la non-malléabilité du monde, que son absurdité.

Gordon pensait qu'il n'y avait rien à en faire et qu'après tout, mieux

valait le laisser s'en tirer à lui tout seul. À l'automne, quand nous

arpentions ensemble les collines de Norwood, lui, qui était déjà ou

sur le point d'être ordonné prêtre, il m'étonnait beaucoup en

évitant--à quoi bon agiter des questions insolubles?--un sujet de

conversation auquel je revenais sans cesse: la torpeur des Églises

protestantes et le devoir, tel qu'il m'apparaissait pour elles, avant

d'entreprendre des missions lointaines ou de s'établir confortablement

sur de bonnes paroisses en Angleterre, d'étouffer définitivement le

«feu diabolique» du papisme, dans tous les pays catholiques. Car

j'étais alors, par éducation, par réflexion, par le peu

d'expériences que j'avais pu faire, le protestant le plus zélé, le

plus agressif, le plus querelleur, le plus sûr de soi qu'il fût

possible de rencontrer, et cela d'autant que je ne connaissais pas le

premier mot de l'histoire du Christianisme; ensuite, seconde raison de

mon absolutisme--dont la responsabilité incombe à l'Église de

Rome--tous les cantons catholiques de Suisse, y compris la Savoie, sont

sales, leurs habitants paresseux, tandis que ceux des cantons

protestants sont propres et actifs, circonstances qui avaient vivement

impressionné mon évangélique mère, pour laquelle le premier devoir

et le premier luxe de la vie étaient la propreté chez les personnes et

dans les choses; et, ainsi que mon père, elle regardait la paresse

comme absolument satanique. Ils ne manquaient donc jamais de déterminer

soigneusement, sur la carte, le pont, la vallée, le col qui séparaient

les cantons protestants des cantons enveloppés dans les ténèbres du

catholicisme; il était rare, d'ailleurs, que la première ou la seconde

ferme ou chaumière au delà de la frontière ne justifiât pas

pleinement leur parti pris. Ils triomphaient alors et m'assuraient, le

cœur plein d'indignation et aussi de tristesse, que c'était une

conséquence toute naturelle du papisme.

La troisième raison, qui me rendait si absolu dans ma manière de voir

à cette époque, est assez curieuse. Plus les cérémonies religieuses

à l'étranger me donnaient de plaisir et d'émotion, plus j'étais en

défiance; il me semblait que des sentiments religieux basés sur des

émotions douces ne pouvaient être que faux. Je ne les méprisais pas

sottement, en tant qu'expression de la foi catholique, mais je

méprisais infiniment la sensualité qui s'y complait au point de faire

dépendre une conversion «des gémissements d'un orgue». C'est ainsi

que ma raison, aussi bien que les plaisirs romantiques que je goûtais

sur le continent, se combinaient pour rendre mon protestantisme plus

fermé, mais non malveillant ni sans générosité; car jamais je n'ai

accusé les prêtres catholiques de malhonnêteté ni douté de la

pureté de l'Église catholique d'autrefois. J'étais le cavalier

protestant, non le protestait tête-ronde, désireux de conserver tout

ce qu'il y a de noble et de traditionnel dans les coutumes religieuses.

Je respectais la piété des paysans catholiques; le «feu diabolique»

que je voulais qu'on éteignît, c'était seulement le catholicisme

corrompu, qui rendait possible les vices de Paris et la saleté de la

Savoie. Ces choses-là, j'étais en droit de penser qu'il était du

devoir de tout prêtre chrétien de les attaquer et de les détruire.

Osborne, au contraire, était l'anglais pratique, bien que du type le

plus fin et le plus doux; sa perspicacité lui faisait découvrir, sur

l'heure, toutes les folies; mais comme en même temps toutes les erreurs

humaines lui semblaient des folies, il était prêt à les excuser.

Christ Church était tout pour lui! Toutes ses ambitions étaient

concentrées là. Il avait déjà la confiance du vieux Doyen; c'était,

après lui, l'homme d'Oxford qui savait le plus de grec et celui qui

était le plus au courant de la routine universitaire. L'Église

d'Angleterre, pour ne parler que d'Oxford, lui semblait avoir assez à

faire, si elle voulait corriger ses propres défauts, sans aller

s'occuper de ceux des autres; aussi, dans nos promenades champêtres,

cherchait-il plutôt à calmer mes haines protestantes, à accroître

mes connaissances en histoire ecclésiastique, et à ramener attention

sur la chose présente, c'est-à-dire à me faire jouir autant que

possible de la promenade et à me faire parler de nos lectures de la

matinée.

"Præterita": souvenirs de jeunesse · 第 18 / 24 段