«Mon cher monsieur, laissez-moi vous remercier de votre zèle, de votre

amabilité et de la peine que vous avez prise au sujet des critiques que

le _Blackwood's Magazine_ d'octobre a faites de mes tableaux; je ne

m'agite pas pour si peu; ces choses-là sont sans importance; répondre

ne sert qu'à aggraver le mal. On a peur que mes idées ne fassent

tourner la pâte et que toute la provision de farine ne soit gâtée.

«P. S.--Si vous désirez que je vous renvoie le manuscrit, soyez assez

aimable pour me le faire savoir. Sinon, et avec votre permission, je

l'enverrai au possesseur du tableau de _Juliette_.»

La signature manque au bas de la lettre; je l'ai coupée, sans doute

pour le plus grand bonheur d'un amateur d'autographes. Quelques années

plus tard, les lettres de Turner à mon père se terminaient par cette

formule toujours la même: «Bien sincèrement vôtre», celles qu'il

m'adressait, simplement par «Sincèrement vôtre».

Le «possesseur du tableau» était Mr Munro de Novar, qui ne m'a jamais

parlé de la façon dont le premier chapitre de _Modern Pointers_ était

tombé entre ses mains, et, de mon côté, je n'ai pas attaché assez

d'importance à la chose pour lui en parler. Je continuai de travailler

d'après les gravures de Turner pendant un ou deux ans, tout en mettant

à profit les procédés de Copley Fielding, chaque fois qu'en voyage,

pendant les vacances, je faisais une étude en couleur. Nous fîmes

trois voyages, trois étés de suite, sans traverser la Manche. En 1837,

le Yorkshire et les lacs; en 1838, l'Écosse; en 1839, les Cornouailles.

C'est pendant le voyage de 1837, j'avais dix-huit ans, que j'éprouvai

pour la dernière fois l'amour pur et enfantin de la nature, où

Wordsworth, bien légèrement, voit une preuve de l'immortalité. Nous

passâmes par la North Road, comme nous en avions l'habitude; le

quatrième jour, nous arrivions à Catterick Bridge, où le joli

ruisseau clair, qui court sur un lit de cailloux à travers une vallée

entourée de collines, fait pressentir les landes et les ravins de la

partie montagneuse du Yorkshire. Au bord du petit ruisseau, je ressentis

cette émotion comme je ne l'ai plus retrouvée depuis; émotion qui

n'est possible que dans la jeunesse, car tout souci, tout regret, la

conscience du mal la détruit: elle veut une sensibilité intacte et

l'espérance dans l'avenir; non que je croie la jeunesse incapable de

sentir ce qu'il y a de meilleur dans cet amour, à l'heure de la maladie

et dans l'attente de la mort, mais seulement si la mort lui semble un

don de Dieu.

Ces émotions, quant à moi, je ne les ai jamais éprouvées que dans

des lieux sauvages, j'entends par là des endroits où la main de

l'homme n'était pas intervenue, et en particulier au bord des rivières

ou dans le voisinage de la mer. Le sentiment de la liberté, de la

grandeur, de la puissance non profanée de la nature y était un

élément essentiel. Je jouissais d'une pelouse, d'un jardin, d'une

prairie émaillée de pâquerettes, d'un étang paisible, comme en

jouissent les autres enfants; mais sur les rives de la Wandel, sur les

dunes de Sandgate ou au bord d'un ruisseau dans un ravin du Yorkshire,

je ne me sentais pas semblable aux autres enfants; mais comment exprimer

cette émotion, même lorsqu'on l'a le plus fortement éprouvée?

L'expression de Wordsworth: «j'en étais hanté comme par une

passion», ne la traduit qu'imparfaitement: ce n'est pas comme une

passion, qu'il faudrait dire, car _c'est_ une passion; et la question,

question délicate, est précisément de savoir en quoi elle _diffère_

des autres passions; quel est le sentiment humain, humain au plus haut

degré, qui nous porte à aimer une pierre pour l'amour de la pierre, un

nuage pour l'amour du nuage? Le singe aime le singe pour l'amour du

singe, il aime une noisette pour l'amande qu'elle renferme, mais il

n'aime pas une pierre pour une pierre. Les pierres étaient pour moi du

pain sans que le Démon y fût pour rien.

J'étais très différent, qu'on me permette de le redire encore une

fois, des autres enfants, même de ceux qui me ressemblaient le plus,

pas tant par la nature du sentiment que parle mélange et la diversité

de ses éléments. Ma petite cruche d'argile débordait à la fois, si

je puis dire, de la vénération de Wordsworth, de la sensibilité de

Shelley, et de la précision de Turner. Je voyais comme Wordsworth dans

un perce-neige une partie du Sermon sur la Montagne; mais je n'aurais

jamais adressé de sonnets à la chélidoine, parce qu'elle est d'un

jaune criard et de forme imparfaite. Comme Shelley, j'aimais le ciel

bleu et les yeux bleus, mais je n'ai jamais un instant confondu les

cieux avec ma pauvre petite âme. La vénération et la passion

gardaient leurs places respectives, grâce à l'élément constructif,

à la Turner, qu'il y avait en moi. Je ne m'épuisais pas à souhaiter

qu'une pâquerette pût se réjouir de la beauté de son ombre. Je

m'appliquais tout bonnement à dessiner exactement cette ombre.

Mais les lois qui régissaient ma nature étaient si fermes, si

chimiquement inaltérables, qu'à l'heure actuelle, 1886, jetant un coup

d'œil en arrière, sur les rives de ce cours d'eau, vers ce ruisseau de

1837 où je vois se dérouler toute ma jeunesse, je ne me trouve

_changé_ en rien. Quelques parties de moi-même sont mortes, mais

d'autres, plus nombreuses, se sont fortifiées. J'ai appris certaines

choses, j'en ai oublié beaucoup; au total, je ne suis que le même

adolescent, déçu et rhumatisant.

Pour mieux faire comprendre cette opiniâtreté de ma nature qui n'a

rien du durcissement du bois par les années, mais tient plutôt du

tissu de la moelle, que l'on me permette d'insister encore un instant

sur l'étrange plaisir que je ressentis en 1837 à revoir les lieux où,

écolier, j'avais erré. Il n'est pas d'enfant qui ait ressenti une

impression plus vive à la vue de l'Italie et des Alpes; il n'est pas

d'enfant, pas d'homme qui fit mieux la différence entre une chaumière

du Cumberland et un palais vénitien, entre un ruisseau du Cumberland et

le Rhône: c'est ce dont on trouve une expression, l'année suivante,

dans ma première tentative littéraire qui donnât des espérances.

Si grand, toutefois, qu'ait été mon enthousiasme, si délirantes les

joies éprouvées sur le continent, rien ne peut se comparer au bonheur

que j'eus à me retrouver sur les bords d'un ruisseau du Yorkshire.

C'était pour moi retrouver le ciel. Nous poussâmes jusqu'au Cumberland

que nous connaissions déjà si bien, mon père me faisant faire

l'ascension du Scawfell et de l'Helvellyn avec un guide expérimenté de

Keswick, Mr Wright, qui se connaissait en minéralogie; et notre été

se passa paisiblement et non sans profit.

Un petit incident, que je situe vers le commencement de 1838, prouve que

j'avais recouvré ma tranquillité d'âme et mon bon sens, et que l'on

aurait pu me décider alors sans trop de peine à me fixer dans une vie

simple et saine, mais il aurait fallu pour cela que mes parents sussent

profiter de la chance qui se présentait.

J'ai oublié de dire, lorsque j'ai parlé de nos amis Mr et Mrs Richard

Gray, que, dans mon enfance, ma mère avait aussi une autre amie, qui

habitait en haut de Camberwell Grove. Elle s'appelait Mrs Withers.

C'était une excellente femme, très pieuse, qui aidait ma mère dans

ses charités. Mr Withers, gros négociant en charbons, fit plus tard de

mauvaises affaires. L'un et l'autre ne m'ont laissé qu'un souvenir

effacé. Mrs Withers, qui avait été très mêlée à la vie de ma

mère, avait disparu de notre horizon avant que je ne d'âge à

conserver fusse d'elle une impression nette.

Au printemps de cette année 1838, Mr Withers, devenu veuf, qui vivait

retiré à la campagne, était venu à Londres pour affaires; il avait

amené sa fille unique afin de la présenter à ma mère; et ma

mère--comment expliquer un fait si contraire à ses habitudes?--l'avait

invitée à passer quelques jours avec nous pendant que son père

faisait une tournée d'affaires.

Charlotte Withers avait seize ans, elle était mignonne, un peu frêle,

délicate, impressionnable et blonde, avec un teint charmant malgré des

taches de rousseur, et une grâce naturelle qui rappelait celle d'une

fleur des prés; intelligente, affectueuse, l'âme tout à fait droite,

et d'une piété qui n'avait rien d'agressif. En somme, une petite

créature douce, un peu ordinaire, pas jolie, mais agréable à regarder

lorsque ses yeux se posaient sur les vôtres et qu'elle n'était pas

distraite.

En moins d'une semaine, nous étions devenus très bons amis. Nous

causions musique, peinture; j'écrivis pour son édification un essai de

neuf pages, grand format, sur beau papier, où j'exposais triomphalement

mes idées sans rien laisser subsister des siennes. C'était ma manière

ordinaire de faire ma cour aux femmes. Charlotte Withers fut très

flattée du grand honneur que je lui faisais, et elle emporta mon essai

comme un bon élève le prix qu'on vient de lui décerner. Comme je le

disais plus haut, si mon père et ma mère avaient voulu qu'elle

prolongeât son séjour d'un mois, nous serions certainement tombés

amoureux l'un de l'autre, très doucement, en toute sérénité; il ne

dépendait que d'eux de me faire épouser cette gentille petite femme,

et de m'installer, étant donné mon goût pour la géologie, dans le

commerce du charbon, je n'aurais opposé aucune résistance. Mais je ne

crois pas que l'idée leur en soit seulement venue. Charlotte n'était

pas la femme qu'ils rêvaient pour moi. Si bien que Charlotte nous

quitta à la fin de la semaine au retour de son père. Je l'accompagnai

jusqu'à Cumberland Green, nous nous séparâmes avec quelque tristesse

de part et d'autre au coin de la New Road, et cette possibilité d'un

bonheur paisible s'évanouit pour toujours. Peu après, son père

«négocia» pour elle un mariage avec un gros commerçant de Newcastle.

Elle se soumit, en fille obéissante qu'elle était. Traitée par son

mari à peu près comme un de ses sacs de charbon, elle mourut au bout

d'un ou deux ans de mariage.

Ce petit incident me prouva, et j'en fus humilié, que ma mère avait eu

raison lorsque, à ma grande indignation, elle m'avait assuré qu'Adèle

n'était pas la seule jeune fille qu'il y eût au monde; et les joies

que me donna le voyage que nous fîmes cette année-là dans les

Trosachs n'eurent pas les honneurs d'une description en vers byroniens;

j'avais aussi renoncé à la tragédie, car, après avoir décrit une

gondole, un bravo, la divine Bianca et le clair de lune sur le Grand

Canal, j'avais trouvé que je n'avais plus grand'chose à dire.

Le pays de Scott me prit tout entier. À quoi bon dire au lecteur

d'aujourd'hui que les bords du Loch Katrine, à l'extrémité est du

lac, étaient encore tels que Scott les a vus et décrits:

Onward, amid the copse 'gan peep,

A narrow inlet, still and deep[43]!

Rien de plus vrai, de plus adorablement exact. Au bord du sentier (ce

n'était qu'un sentier) qui serpentait à travers les Trosachs, sombre

et silencieux, sous les myrtilles, rêvait un étang aux eaux limpides,

aux rives sinueuses, un étang qui n'avait pas plus de cinq pieds de

large à sa naissance et qui reflétait les herbes et les mousses

entrelacées de ses bords sous une voûte de feuillage si touffue qu'à

peine apercevait-on le bleu du ciel au travers.

Ce petit bras du Loch Katrine est étrange par lui-même; je n'ai vu

nulle part rien qui y ressemblât. C'est un méandre aux eaux profondes,

sans ruisseau apparent qui vienne l'alimenter, phénomène qui n'est

possible, j'imagine, qu'au milieu de ces amas de rochers bizarres des

Trosachs. Cette beauté étrange, cette merveille naturelle, le plus

beau des poèmes que l'Écosse ait chantés au bord de ses cours d'eau

l'a immortalisée. Pourrait-on croire que tout ce que le XIXe siècle a

su inventer pour honorer ce délicieux coin de montagne, cet héritage

sacré, ç'a été de permettre à un bateau à vapeur de venir y

fourrer son nez, de cacher ses myrtilles sous une plate-forme en

planches et d'y faire courir au pas de charge des hordes de touristes?

C'eût été un grand bienfait pour moi de faire l'ascension du Ben

Venue et du Ben Ledi, le marteau à la main, comme Scawfell et

Helvellyn. Mais j'étais absorbé alors par un travail littéraire,

auquel la vue de Roslyn et de Melrose donnait encore plus d'intérêt.

L'idée m'en était venue pendant l'été de 1837; elle était née,

j'imagine, du contraste, qui m'avait vivement frappé, entre les

habitations rustiques du Westmoreland et celles d'Italie. Toujours

est-il que le numéro de novembre 1837 de l'_Architectural Magazine_ de

Loudon débute par un article intitulé: «Introduction à la poésie de

l'Architecture», ou «l'Architecture des Nations de l'Europe envisagée

dans ses rapports avec l'aspect naturel du pays et le caractère

national», par Kataphusin. Il m'était impossible de donner en moins de

mots, et en mots plus significatifs, la définition de ce que je devais

passer plus de la moitié de ma vie à expliquer. «Selon la nature»

disait l'esprit dans lequel je devais traiter ce sujet aussi bien que

tous les autres. Que j'aie cru devoir prendre un nom de plume me semble

indiquer (comme aussi que je n'aie pas signé la première édition des

_Modern Pointers_) une confiance dans mon jugement assez déplacée chez

un garçon de dix-huit ans. Si mon père ou mon professeur m'avait dit

alors: «Écris comme un jeune homme doit écrire, laisse au lecteur le

soin de découvrir ce que tu sais, amène-le doucement à tes idées»,

je n'aurais sans doute pas à rougir de mes premiers essais.

M'eussent-ils dit plus sévèrement encore: «Tais-toi, attends le

moment où tu n'auras plus besoin de t'excuser auprès de ton lecteur»,

j'aurais été peut-être, plus tard, satisfait de mon œuvre. Tels

qu'ils sont, en dépit de leur prétention, de leur peu de profondeur,

ces essais de ma jeunesse vont assez droit au but; et ils se distinguent

déjà de la littérature de l'époque par l'ingéniosité de la forme,

qualité que le public a bien voulu me reconnaître dès le début.

J'ai dit plus haut que c'était la lecture assidue de la Bible qui

m'avait empêché de modeler mon style entièrement sur celui de

Johnson. Dans une certaine mesure, c'est ce que j'ai fait; et dans ces

premiers essais je m'y suis appliqué, en partie parce que je ne pouvais

pas faire autrement, en partie de propos délibéré.

Lors de nos voyages à l'étranger, comme il était important de ne pas

augmenter inutilement le poids des bagages, mon père avait jugé que

quatre petits volumes de Johnson--_the Idler et the Rambler_--sous des

noms appropriés aux circonstances, contenaient autant de nourriture

substantielle pour l'esprit qu'il était possible d'en trouver sous une

forme aussi réduite. Par conséquent, quand j'avais une heure de

liberté, ou quand il pleuvait, je lisais quelques pages dudit _Rambler_

ou dudit _Idler_. Ces tournures de phrases qui revenaient ainsi sans

cesse se gravèrent dans mon esprit; et il me fut impossible, pendant de

longues années, de me débarrasser du rythme de la cadence

johnsonienne, phrases comme des coups de sabre, propres à fendre le

cimier d'un ennemi ou comme des coups de pilon, capables d'enfoncer les

fondations d'un principe. Il ne m'est jamais venu à l'idée, fût-ce un

instant, de comparer Johnson à Scott, Pope, Byron ou à aucun des

grands écrivains vraiment grands que j'aimais, mais j'avais dès le

premier moment--et je n'ai point changé à cet égard--toujours reconnu

en lui un écrivain absolument sincère, appréciant les choses et les

coutumes du monde à leur juste valeur. Je prisais sa phrase, non

seulement en raison de sa symétrie, mais aussi parce qu'elle était

juste et claire. C'est un goût qui n'est pas très commun; le public

demande plus souvent à un auteur d'exposer ses propres idées en termes

élégants, et on le trouve aussi disposé à applaudir une phrase de

Macaulay, qui peut très bien ne rien dire du tout, qu'à faire fit d'une

de celles de Johnson, si elle est hostile à leurs préventions, bien

que la symétrie en fût celle de coups de tonnerre se répondant d'un

horizon à l'autre.

Ce fut un très grand bonheur pour moi, au cours de ces voyages sur le

continent, dans la surexcitation que me causaient tant de choses

nouvelles, que Johnson ait été le seul auteur que j'aie eu sous la

main. Aucun écrivain ne pouvait mieux combattre les entraînements de

mon tempérament à la fois métaphysique et sanguin. Il m'apprit à

prendre la mesure de la vie et à me méfier de la fortune; et il

m'empêcha par son bon sens solide comme le diamant de me laisser

prendre aux toiles d'araignées de la métaphysique germanique, ou de

m'embourber dans les marécages produits par son infiltration en

Angleterre.

Tout en écrivant ces lignes, j'ouvre le plus gros des volumes de cet

_Idler_ auquel je dois tant, et après avoir feuilleté quelques pages,

je tombe sur cette phrase que je copie, afin de montrer au lecteur ce

que j'y ai appris, et, relisant ces mots aujourd'hui, j'y souscris à

nouveau. «Que ceux qui aspirent à mériter les mêmes éloges que ces

savants imitent leur assiduité, évitent leur excès de scrupule.

N'oublions jamais que la vie est courte, que le savoir est un puits sans

fond et qu'il est bien des doutes qui ne méritent pas d'être

éclaircis. Laissons ceux que la nature et le travail ont qualifiés

pour enseigner l'humanité nous dire ce qu'ils ont appris pendant qu'ils

peuvent encore le faire sans se préoccuper de leur réputation.»

Il m'est impossible aujourd'hui de savoir si mon sincère désir de

vérité, et le sentiment ému de ce qui est immédiatement secourable

aux malheureux qui périssent, m'auraient amené à cette conclusion, si

Johnson n'avait pas été là pour me guider. Ce qui est certain, c'est

qu'il m'a mis dans la bonne voie dès le commencement, et quelque temps

que j'aie perdu en vains plaisirs ou en efforts stériles, il m'a sauvé

à jamais des idées fausses et des spéculations creuses.

Je ne sais pourquoi, car Mr Loudon n'était certainement pas fatigué de

ma collaboration, les articles de Kataphusin cessèrent brusquement de

paraître, comme si je n'avais plus rien à dire sur les formes

supérieures de l'architecture civile et religieuse, sans un mot

d'excuse ni d'explication. Il est pourtant fait allusion à une suite,

dans une phrase fort lourde de l'article sur la chaumière du

Westmoreland; il y est dit «que l'on verra, lorsque nous abandonnerons

l'humble vallée pour le ravin profond, et la colline verdoyante pour le

gouffre hérissé de rochers, que si les architectes du continent ne

savent pas orner d'humbles toits les pâturages, ils savent couronner la

cime des rochers d'éternels créneaux».

Ces belles promesses n'aboutirent à rien... un chapitre «sur les

cheminées» illustré, à ce que je vois ce matin avec surprise, par un

assez bon dessin du bâtiment sur lequel donne la fenêtre de mon

cabinet de travail, Coniston Hall.

Au total, ces articles, écrits dans le courant de l'année 1838

marquent un progrès constant, des idées nettes sur des sujets

particuliers, en dépit de l'engourdissement de chrysalide où j'étais.

En quittant les Trosachs, nous nous rendîmes à Édimbourg: et c'est

quelque part sur la route, aux environs de Linlithgow, que mon père,

lisant son courrier du matin, nous annonça avec le plus grand calme, à

ma mère et à moi, que Mr Domecq ramenait ses quatre filles en

Angleterre, dans l'intention de les mettre en pension à New Hall, près

de Chelmsford, pour achever leur éducation.

Le reste du voyage ne m'a laissé aucun souvenir; j'ai aussi oublié

tout ce qui a suivi, excepté notre course en voiture à Chelmsford.

Pourquoi ma mère avait-elle jugé bon, de se faire accompagner par moi,

dans cette visite au couvent? J'imagine que ce fut par bonté qu'elle

m'emmena, ayant trouvé que ce serait bien cruel de me laisser à la

maison. Les jeunes filles nous reçurent au parloir, et furent

autorisées à venir passer leurs jours de congé à Herne Hill. Ainsi

s'ouvrit une seconde période de cette partie de ma vie, qui n'est pas

«digne de mémoire» mais seulement du «Guarda e Passa».

Il y avait pour moi quelque adoucissement, pendant mes études de

l'automne, à me dire qu'Elle était en Angleterre, là, tout près, que

je pouvais, de la fenêtre de mon cabinet de travail, apercevoir le

lambeau de ciel qui flottait au-dessus de Chelmsford; il ne me

déplaisait pas non plus qu'elle fût au couvent, que personne ne pût

la voir, ni lui parler, excepté les religieuses. Cette vie monotone,

qui lui serait sans doute pénible, lui ferait trouver de l'agrément à

celle de Herne Hill, et j'espérais la trouver plus humaine.

Je me demande ce qui serait advenu de moi si l'amour, au lieu de m'être

contraire, m'eût été propice, si j'avais connu les joies d'une

tendresse partagée, et la force incalculable que donne la sympathie.

Mais ce sont sans doute délices défendues à ce bas monde. Les hommes

capables de haute passion imaginative sont sans cesse ballottés sur une

houle de feu, ceux qui ne connaissent pas ces tempêtes sont d'une toute

autre école. Le second employé de mon père, Mr Ritchie, écrivait

sans ménagement à son pauvre collègue Henry, qui avait renoncé au

mariage par dévouement pour sa mère et pour ses sœurs: «Si vous

voulez connaître le bonheur, mariez-vous, ayez une douzaine d'enfants

et venez habiter Margate.» Il est vrai que Mr Ritchie ne fut jamais

qu'un monsieur bedonnant et important, avec des yeux en boule de loto,

un affilié de la religion Irvingite.

Je ne nie pas que les mariages d'inclination du type squire-anglais ne

soient heureux; cependant, je constate que les squires anglais

sacrifient une grande partie de leur vie, si heureuse, aux renards[44].

Il va sans dire que lorsque Adèle et ses sœurs vinrent passer à la

maison les quatre ou cinq semaines des vacances de Noël, les idées les

plus folles, les sentiments les plus passionnés que j'avais domptés ou

oubliés revinrent avec un redoublement de violence.

Je ne sais trop ce qui serait arrivé si Adèle eût été une jeune

fille d'une beauté et d'une amabilité parfaites et si elle eût eu le

moindre goût pour moi. Mais, bien qu'elle eût été d'une beauté

exquise à quinze ans, Adèle à dix-huit ans n'était pas plus jolie

que ne le sont en général les Françaises de cet âge; elle était

d'un caractère ferme et impétueux, avec de grands principes, mais,

comme on a déjà pu s'en douter, pas du tout aimable; et bien qu'elle

m'eût épousé si son père l'eût désiré, en attendant, elle était

toujours enchantée de se débarrasser de moi. Mais mon amour était

d'essence trop haute, trop exalté pour changer: je ne l'en aimais pas

moins, parce qu'elle était moins jolie, et que je le voyais clairement;

car à aucun moment je n'ai été aveuglé par l'amour. Rien ne pouvait

entamer mon sens critique.

Et les jours succédaient aux jours, tissés de folie, d'absurdités, de

chagrins, d'erreurs, de tendresses perdues, d'inutiles demi-vertus;

souvenirs sur lesquels je ne veux pas m'appesantir, que je voudrais

écarter à coups de balai de ce que je puis me rappeler de meilleur

pendant cette période de ma vie, avec l'espoir que le tas, aussi petit

que possible, le tas de cendres finisse par être enlevé tout à fait

par le chiffonnier Oubli.

J'ajouterai ici une réflexion d'ordre général sur l'attitude des

enfants vis-à-vis de leurs parents, et je dirai que l'obéissance

extérieure, si complète qu'elle paraisse, peut n'être pas de

l'obéissance, car l'obéissance doit être joyeuse et totale; le

_désir_ de désobéir est déjà de la désobéissance. À cette

époque, bien que je fisse réellement quantité de choses qui me

coûtaient pour plaire à mes parents, je ne saurais en tirer la moindre

consolation, tant mon obéissance était mêlée de mauvaise humeur, et

tant cette maussaderie gâtait les maigres sacrifices que je pouvais

faire.

"Præterita": souvenirs de jeunesse · 第 17 / 24 段