Pourtant, il y avait un des professeurs, avec lequel j'avais peu de

relations, qui approchait de mon idéal, sans réaliser mes espérances

en ce temps-là ni peut-être les siennes depuis. Moi, je m'imagine

qu'il était, pour son malheur, sous la domination de l'ὰνάγκη,

grecque, représentée par le Doyen actuel. C'était, c'est encore l'un

des types les plus nobles de l'Anglais distingué, mais je soupçonne

que ce ne fut passa bonne étoile qui le fit naître Anglais,

l'élément prosaïque et pratique en lui ayant fini par l'emporter sur

le sensitif. C'était le seul entre tous les professeurs de mon époque

qui entendît quoi que ce soit à l'art; et cette réflexion très fine

qui lui échappa un jour, en parlant Turner, «qu'il s'acharnait sur un

idéal faux», m'eût été alors bien profitable s'il l'avait

expliquée et appuyée. Mais, il ne trouvait pas, je pense, que je

valusse la peine qu'il s'occupât de moi, et, ce qui est plus grave, il

ne voyait pas assez clair en lui-même pour cultiver ses dispositions

artistiques.

Il y avait encore à Oxford, dans le bâtiment de l'angle nord-ouest du

square du Cardinal, un homme d'un grand esprit et d'un grand cœur; les

mauvaises chances dont j'eus à souffrir, surtout par ma faute, il faut

bien le dire, furent largement compensées par le très grand avantage

de le connaître, avantage dont j'eus le bon esprit de profiter. Le Dr

Buckland[41] était chanoine de la cathédrale; lui, sa femme, ses

enfants avaient de la gaîté, de la bonté et assez d'originalité pour

donner de la vie et de la saveur au collège tout entier.

Originalité qui tendait à devenir un peu grotesque, ce qui diminuait

l'influence qu'il aurait pu avoir sans cela. Le Docteur avait trop

d'humour pour suivre longtemps le côté ennuyeux d'un sujet. Frank

s'occupait trop de son ourson apprivoisé pour essayer de réprimer les

instincts un peu ours de sa propre nature; et il ne se passait guère de

jour que Mit ne commît quelque frasque qui indignait les filles des

autres professeurs du collège, lesquelles se piquaient de tenue. Mais

ils étaient tous bons, intelligents, ouverts, animés et vivants au

plus haut degré; leur fréquentation fut pour moi le meilleur des

médicaments, elle me sauva.

Le Dr Buckland faisait penser à Sydney Smith; il ne l'égalait pas

comme esprit, mais c'était la même bonne humeur, le même bon sens, la

même religion bienveillante et joyeuse. Je rencontrais à sa table les

maîtres de la science: Herschel et d'autres encore, et souvent des

étrangers polis et intelligents auprès desquels le peu de français

que je savais, et que mes conversations avec Adèle avaient sensiblement

amélioré, me fut souvent utile. Autour de cette table hospitalière,

on se sentait toujours à l'aise, on s'amusait; menus et service

étaient également intéressants. Je ne me suis jamais consolé, un

jour que j'étais pris par un malencontreux rendez-vous, d'avoir manqué

une délicate fricassée de souris; et je me souviens avec ravissement

d'avoir reçu les bons offices, par une étouffante matinée d'été, de

deux gracieux petits lézards de la Caroline qui étaient chargés

d'éloigner les mouches.

J'ai déjà dit le bonheur, plus grand encore, que j'eus d'être adopté

par Acland à mon arrivée à Oxford. Sans lui j'eusse perdu la tête,

mais il me soutenait, me réconfortait; son ironie elle-même était

douce. Je le trouvais toujours plein de sympathie pour ce qu'il y avait

de meilleur en moi, d'indulgence pour ce qu'il y avait de pire; de plus,

il me donnait l'exemple d'une jeune et noble vie anglaise dans toute sa

pureté, sa sagacité, sa dignité, son insouciance hardie et sa piété

joyeuse; sa fierté anglaise brillait gentiment à travers tout cela

comme celle d'une jeune fille heureuse de sa beauté. C'est un sujet

d'étude intéressant pour moi de comparer l'orgueil silencieux de

l'Anglais, conscient de ce qu'il est, à l'agitation impatiente du

Français affamé de «gloire», gloire qu'il devra acquérir au prix

d'efforts douloureux pour devenir ce qu'il n'est pas.

Un jour que la Cherwell, grossie par la pluie, roulait ses flots

impétueux au-dessus d'un déversoir glissant, nous discutions, Acland

et moi, pour savoir s'il était possible de passer. J'avais déclaré

péremptoirement que c'était impossible. Sur quoi Acland, enlevant

souliers et chaussettes, traversa tranquillement, puis revint me

trouver. Il ne courait d'autre risque que celui de prendre un bain, car

c'était un nageur de premier ordre: et je crois d'ailleurs qu'il était

assez raisonnable pour ne pas tenter l'aventure si elle avait présenté

un réel danger. Mais il l'aurait risquée, je pense, car il possédait

au plus haut degré la sérénité anglaise à l'heure du danger, ce

qui, chez les sots, dégénère en goût du danger pour le danger, mais

ce qui, chez les gens sensés, soldats ou médecins, est la raison du

succès. Lorsque, trente ans plus tard, le Dr Acland fit naufrage sur le

vapeur _Tyne_, non loin de la côte de Dorset--le navire s'étant

échoué la nuit sur des rochers où il resta engagé--et qu'à l'aube

on se rendit compte qu'on se trouvait à environ un demi-mille de la

terre mais séparé d'elle par un dangereux ressac, comme les officiers,

anxieux, tenaient conseil, que l'équipage s'agitait, que les passagers

pleuraient ou priaient, on vit avec indignation le Dr Acland paraître

à la porte du salon, tiré à quatre épingles dans sa toilette du

matin, et annoncer que le «déjeuner était servi». Aux clameurs qui

accueillirent cette apparente indifférence il ne répondit rien,

faisant remarquer simplement qu'il était impossible qu'aucun canot

gagnât la plage, et encore plus impossible qu'un canot quittât la

plage, étant donné l'état de la mer, pour venir à leur secours.

Donc, tout ce qu'on pouvait espérer, c'était qu'on pût haler les

passagers à l'aide de cordes jusque sur le rivage, sauf ceux qui

auraient le courage d'essayer de se sauver à la nage. En tout cas il

serait sage, mouillés et gelés comme ils l'étaient pour la plupart,

de commencer la journée en déjeunant comme d'habitude. Les cris

cessèrent, l'agitation se calma, chacun retrouva ses esprits dans la

mesure du possible et l'on n'eut à déplorer la mort de personne.

Le fier et joyeux héroïsme d'Henry Acland m'enchantait, j'y prenais

plaisir comme aux ébats d'un léopard ou d'un faucon sans que cela

affectât en rien ma disposition particulière et me donnât envie de

l'imiter. Trop souvent, je m'étais entendu répéter: Prends garde,

fais attention. Aussi, n'ai-je jamais songé à le suivre sur les

barrages glissants ou dans les canots de sauvetage au milieu des vagues

blanches d'écume; je le suivais plus volontiers dans les sentiers de

l'art et de la science, car il était de plusieurs années en avance sur

moi; à défaut d'autre chose, ma sympathie l'encourageait. Avant mon

entrée à l'Université, il était seul, littéralement seul, à

s'intéresser sérieusement à ces matières. La géologie, pour le Dr

Buckland, n'était qu'une distraction; mais la vie, après tout,

était-elle pour lui, autre chose? Pour Henry Acland la physiologie

était un évangile, la bonne parole dont il avait la garde, qu'il

devait prêcher aux païens, et déjà, dans sa petite chambre

d'étudiant de Canterbury College, il esquissait le plan d'études qu'il

a réalisé plus tard dans son cabinet de consultation du quadrilatère

de Tom, en y introduisant l'étude de la physiologie qui a fait de

l'Université ce qu'elle est aujourd'hui. La caractéristique d'Acland

c'est que, tout jeune, il avait déjà le jugement sûr, un but

déterminé, du talent; s'il n'eût pas, en avançant en âge, été

écrasé par la routine de ses devoirs professionnels, s'il n'eût pas

été heureux et pleinement satisfait dans une admirable vie de famille,

on ne peut dire à quoi il serait arrivé; mais ceux qui l'aiment ne

sauraient avoir aucun regret, ils ne peuvent qu'être reconnaissants

qu'il ait été ce qu'il est.

Après Acland, mais bien loin derrière lui, parmi les idoles

esthétiques de mon choix auxquelles je demandais d'abord, à quelque

sexe qu'elles appartinssent, d'être avant tout de belle apparence,

venait Francis Charteris. Charteris, pour moi, était l'idéal de

l'Écossais, le plus beau type de la race caucasienne qu'il m'ait été

donné de voir; son ironie délicate et aisée, sans le moindre venin,

son sens pratique donnaient un air de hauteur, d'ailleurs inoffensif, à

sa beauté délicate. Personne ne pouvait lui résister, du moins

personne ayant quelque peu le sens de l'humour; et quand, un jour, le

vieux vice-doyen, sortant du portail de Canterbury, croisa Charteris qui

descendait de cheval en habit rouge défendu aux étudiants, et que

celui-ci, le pied encore sur l'étrier, se tourna gaiement vers lui et

lui dit «qu'il avait suivi la meute du Doyen», le vieillard et le

jeune homme avaient l'air aussi contents l'un que l'autre.

Charteris, toujours heureux dans tout ce qu'il entreprenait, ne se

troublait de rien. Naturellement bien doué, plein d'activité, il

faisait tout en se jouant; jamais il n'était tombé de cheval à la

chasse, jamais il n'avait été intimidé en classe, jamais il ne

s'était troublé à un examen, jamais il n'avait fait de sottises. Un

seul point noir, il était de santé délicate, ce qui expliquerait

qu'ait n'ait pas laissé de traces plus profondes.

Le comte de Desart, après Charteris, était celui de mes camarades de

table qui m'intéressait le plus. Très bien doué aussi et d'un aimable

caractère, il avait moins d'activité et, en sa qualité d'Irlandais,

moins de sens pratique que l'Écossais. L'Université, d'ailleurs, ne

fit rien pour lui en faire acquérir. Notre époque a mis tout son

orgueil à niveler les positions, à effacer distinctions entre nobles

et serviteurs; peut-être eût-il été plus sage, au lieu d'effacer les

distinctions, d'intervertir les rôles. Alors le droit d'entrée au

collège de l'humble étudiant et son entretien dépendaient de son

application, tandis que c'était un des privilèges des nobles de faire

à l'Université des dons princiers. Ils n'en attendaient rien en retour

et achetaient, pour des sommes qui dépendaient de leur situation

sociale, le privilège de ne rien apprendre et de vivre à leur

fantaisie. Il me semble étrange--et cela ne me donne pas une très

haute idée du caractère anglais--de penser qu'il ne soit jamais venu

à l'esprit d'un vieux doyen ou d'un jeune duc l'idée que l'Église

d'Angleterre et la Chambre des Pairs auraient une tout autre situation

dans le pays, si l'examen d'entrée, au contraire, avait été plus

difficile pour les riches que pour les pauvres, et si la naissance et

les bonnes manières d'un étudiant avaient été proclamées à la fois

par le blason de son sceau, le gland de son bonnet, l'excellence de sa

conduite et la solidité de son érudition.

À cet égard, on reconnaîtra toujours un élève d'Eton ou de Harrow,

qu'il arrive à quelque chose ou qu'il n'arrive à rien. Mais combien

des plus hautes qualités de la noblesse anglaise se trouvent perdues

par l'incurie de son éducation universitaire! Hélas! elle n'aura

peut-être que trop tôt l'occasion de s'en apercevoir.

Je n'ai pas grand'chose à dire de mon camarade irlandais, si ce n'est

que je l'admirais beaucoup et que c'est lui qui a offert le souper où,

étudiant de première année, mon entrée au corps des étudiants

privilégiés fut solennellement ratifiée. J'eus à soutenir le feu des

regards curieux lors de l'épreuve des toasts obligatoires, mais mes

amphitryons n'avaient pas soupçonné que je pouvais me connaître en

vins autant qu'eux. Lorsque nous nous séparâmes au petit jour, j'aidai

à descendre le fils du doyen et je dus retraverser la cour de Peckwater

pour rentrer chez moi; je me souviens que, tout en marchant, je me

demandais si la trigonométrie ne pouvait pas m'aider à savoir si je me

dirigeais en droite ligne sur le réverbère au-dessus de la porte. À

partir de ce jour, c'est-à-dire environ trois semaines après mon

installation au collège, on fut obligé de reconnaître que, si

empoté, si poule mouillée que je fusse, je savais à l'occasion me

faire respecter aussi bien qu'un autre, et, le trimestre suivant, quand

ce fut à mon tour de rendre la politesse, on admit que j'offrais

d'excellent vin, bien qu'il ne portât aucune étiquette révélatrice,

et que je regardais sans mauvaise humeur apparente mes camarades lancer

par la fenêtre aux enfants du concierge les fruits que j'avais fait

venir de Londres à grands frais; ce qui était bien mieux encore, que

j'acceptais la plaisanterie sans me fâcher, quoique je ne pusse pas

moi-même plaisanter, et que je m'intéressais à la conversation même

quand je n'en comprenais pas le premier mot, au point qu'un jour Bob

Grimston me fit l'honneur de m'emmener à la taverne au delà de

Magdalen Bridge: il voulait obtenir du landlord quelques renseignements

sur les chevaux engagés dans le Derby, chose fort délicate à laquelle

on n'arrivait qu'en usant de diplomatie, en s'asseyant sur le bout de la

table de la cuisine et en causant d'un air détaché.

Quelques-uns de mes camarades, parmi les plus sérieux, s'intéressaient

à mes dessins; et deux d'entre eux--Scott Murray et lord

Kildare--étaient aussi exacts que moi-même à l'office quotidien; nous

avions sur la vie du collège et ses résultats des idées communes.

Cette seconde année passa agréablement et mes parents purent

s'imaginer que je prenais position à l'Université. Je fus reçu, sans

opposition, du Cercle de Christ Church qui tenait ses réunions au coin

d'Oriel Lane, en face du «beau portail» de l'église St-Mary. Les

registres de la Société portaient les noms de la plupart des hommes du

monde les plus distingués qui avaient passé par Christ Church dans les

dix ou douze années précédentes.

Dans ce milieu luxueux et honorable aux yeux du monde, mon esprit, qui

avait recouvré sa tranquillité et son ressort, acquérait

insensiblement chaque jour un tant soit peu de sens pratique, et je

crois vraiment que pendant cette année j'ai plus et mieux travaillé

que je ne le pensais alors. Il me semble aujourd'hui j'ai connu

Thucydide, comme j'ai connu Homère (celui de Pope), dès que j'ai su

lire. En tous les cas le fait qu'un garçon, qui savait si peu de grec

à dix-sept sût son Thucydide sur le bout du doigt à dix-huit,

implique un effort sérieux. L'honnêteté admirable du soldat grec, sa

haute éducation, la profondeur de ses vues politiques, le mépris qu'il

avait de la forme--car il ne cherchait qu'à dire avec force ce qu'il

avait à dire--tout m'intéressait puissamment en lui comme écrivain;

en même temps son sujet, la plus grande tragédie qui se soit jouée

dans le monde, le suicide de la Grèce, éveillait en moi une sympathie

qui développait en même temps mon cœur et mon intelligence.

J'ouvre et je pose à côté de moi, pendant que j'écris le troisième

volume si soigneusement conservé sur lequel j'ai tant peiné. Je

retrouve, entre ses pages mes notes d'une fine écriture serrée; et je

lis avec une surprise pleine de reconnaissance la dernière phrase de la

préface d'Arnold datée de Fox How, Ambleside, janvier 1835:

«Les plus folles extravagances du néfaste athéisme des temps modernes

n'iront jamais plus loin que les sophistes de la Grèce ne sont allés.

Tout ce que l'audace peut oser et inventer pour changer le sens des mots

«le bien» et «le mal», on l'a essayé au temps de Platon; mais

grâce à son éloquence, à sa sagesse, à sa foi inébranlable, ils

ont été confondus.»

[Note 36: En français dans le texte.]

[Note 37: Château du duc de Marlborough. (Note du traducteur.)]

[Note 38: J'essaie autant que possible de ne pas abuser des notes, mais

je dois expliquer à ceux de mes lecteurs qui ne seraient pas Anglais

que «Tom» est le nom de la grosse cloche d'Oxford, celle de la tour de

l'ouest de Christ Church.]

[Note 39: Le premier examen du baccalauréat «little go» ou «smalls»

terme usité à Cambridge et à Oxford. (Note du traducteur.)]

[Note 40: Cours ou quadrangles du grand collège de Christ Church. (Note

du traducteur).]

[Note 41: Plus tard, doyen de Westminster, célèbre surtout comme

géologue. (Note du traducteur.)]

CHAPITRE XII

LA CHAPELLE DE ROSLYN

Il me faut revenir, avant de clore le récit fort décousu de ces vingt

premières années, sur deux ou trois épisodes perdus au milieu de

cette année 1836, car ils eurent de l'influence sur la suite de mes

travaux.

Il m'est impossible de retrouver à quelle date mon père fit

l'acquisition de son premier Copley Fielding: _Between King's House and

Inveroran, Argyllshire_. Nous le payâmes un prix extrêmement élevé

pour _nous_, douze cents francs; le jour où on nous l'apporta il y eut

fête à la maison, et, encore bien des jours après, nous passâmes des

heures à l'admirer en nous figurant que collines, pluie, tout cela

était vrai.

Mon père et moi nous nous entendions à merveille sur Copley Fielding

et vraiment je regrette souvent de n'avoir pas vécu dans quelque coin

perdu du monde sans avoir jamais vu d'autre peinture que celle de Prout

et la sienne. Nous n'eûmes plus qu'une idée, après avoir acheté

notre Fielding, faire sa connaissance; et combien cette amitié nous fut

précieuse, car c'était le plus modeste des présidents, le plus naïf

des peintres, sans ombre de romantisme avec seulement un amour

passionné pour le soleil du Bon Dieu et pour les collines natales.

Tandis que Stanfield Harding et Roberts voyageaient en Italie, en

Sicile, en Styrie, en Bohême, en Illyrie, dans les Alpes, les

Pyrénées, la Sierra Morena, Fielding n'allait même pas jusqu'à

Calais; chaque année, il retournait à Saddleback et à Ben Venue, et

souvent même Sandgate et les dunes de Sussex lui suffisaient.

Les dessins que j'exécutai en 1835 étaient réellement intéressants,

même pour des artistes; ils indiquaient des dispositions suffisantes

pour que mon père ait jugé utile de me faire passer de l'enseignement

de Mr Runciman à quelque chose de tout à fait supérieur. Tout membre

de la Société des aquarellistes faisait payer ses leçons une guinée;

il est vrai qu'en six leçons, on arrivait, disait-on, à un bon talent

d'aquarelliste amateur. Notre choix, comme professeur, était fait

d'avance, et je ne saurais dire qui de moi ou de mon père a le plus

joui de ces six heures passées dans l'atelier de Fielding. L'admiration

de mon père touchait l'artiste, qui trouvait le plus grand plaisir à

causer avec lui pendant que je prenais ma leçon, et cependant mon

père, timide et réservé, n'était réellement lui-même que la plume

à la main. J'ai eu le bonheur de retrouver une lettre de 1830 qui

montre bien quelle valeur Northcote attachait à l'opinion de mon père.

C'était à propos d'un ouvrage de critique demeuré classique, le

meilleur qu'on ait fait jusqu'ici basé sur les principes de l'école de

Reynolds:

«Cher Monsieur, j'ai reçu votre lettre si aimable et si encourageante,

mais j'ai été désolé d'apprendre que vous aviez été malade;

j'espère que vous êtes tout à fait rétabli. Les éloges que vous

voulez bien faire de moi et du volume de «Conversations» me font plus

de plaisir que vous ne pouvez imaginer; d'autant que le livre a paru

sans mon autorisation, et sous sa première forme, dans les Revues, sans

même que j'en eusse connaissance. J'ai fait tout ce qui était en mon

pouvoir pour en arrêter la publication parce qu'il s'y trouve quelques

jugements très sévères sur des personnes, que je n'aurais pas voulu

voir imprimés; de plus, Hazlitt, qui est un homme de beaucoup de

talent, a la dent fort dure et il a souvent exagéré ce que je lui

avais dit en confidence. Quoi qu'il en soit, je bénis Dieu que ce

livre, qui a été pour moi l'occasion de tant de trouble, ait

l'approbation d'un esprit comme le vôtre. Cette approbation est un

grand réconfort; elle me met l'âme en repos.

«Veuillez présenter mes respectueux compliments à Mrs Ruskin qui, je

l'espère, est en bonne santé. Mes bons souvenirs à votre fils.

«Toujours, cher Monsieur, votre ami très reconnaissant[42] et très

humble serviteur.

«JAMES NORTHCOTE.»

Argyll-House, 13 octobre 1830.

À John J. Ruskin, Esq.

Les six leçons s'allongèrent, en devinrent huit ou neuf, pendant

lesquelles Copley Fielding m'apprit à superposer des lavis de teintes

diverses, à confectionner ainsi des ciels avec du cobalt, de la garance

et de l'ocre jaune, à faire les sommets de montagnes au moyen de

touches brisées, inégales; à représenter un lac aux eaux calmes par

de larges bandes d'ombre séparées à des intervalles de trois ou

quatre millimètres par des lignes lumineuses; à faire les nuages noirs

et la pluie à l'aide de douze ou vingt lavis successifs, et, avec un

pinceau sec, à saupoudrer de terre de Sienne brûlée les feuillages et

les premiers plans. À l'aide de ces principes, je réussis à copier

une aquarelle de 12 x 9 de Ben Venue et des Trosachs, avec des vaches

brunes sur les bords du Loch Achray, que Fielding fit devant moi.

J'étais si content de mon aquarelle que je l'accrochai au-dessus de la

cheminée de ma chambre; je m'endormais le soir en la contemplant, et,

le matin, c'était la première chose que je voyais au réveil. Plaisir

fait d'amour-propre satisfait sans doute, mais aussi du sentiment que

j'avais acquis quelque chose de nouveau. Je me sentais comme exalté,

soulevé par un air plus léger et en même temps plus fort. Hélas!

cette première conquête ne fut pas suivie de beaucoup d'autres. Je

m'étais attendu à des progrès constants et réguliers, il n'en fut

rien. Mes pauvres lavis, quelque soin que j'y misse, n'arrivaient jamais

au fondu de Fielding, et mes saupoudrages de terre brûlée, toujours

les mêmes, donnaient de la monotonie. Ce qui me découragea surtout,

c'était l'impossibilité d'utiliser les procédés de Fielding pour les

Alpes. Mes touches brisées, inégales, ne représentaient pas mieux des

aiguilles que mes ombres régulières les eaux du lac de Genève.

J'abandonnai l'aquarelle avec l'idée, que je ne formulais pas, que je

n'étais pas doué pour cet art--la vérité, c'est que la composition

en couleur n'était pas dans mes cordes--et je me remis au dessin, au

pur dessin, avec courage.

À cette époque, je n'avais pas encore vu une aquarelle de Turner.

Était-ce lourdeur d'esprit ou prudence, je continuais en toute

tranquillité à copier les reproductions dans le volume de Rogers sans

m'inquiéter même de savoir où étaient les originaux. Ils étaient

enfouis au fond d'un vieux tiroir dans Queen Anne Street, aussi

inaccessible pour moi que le fond de la mer; si je les avais vus,

peut-être cela n'eût-il servi qu'à me gâter le plaisir que me

donnaient les gravures. Mon indifférence à cet égard eut du bon, et

plus je songe à mon manque de curiosité, dont ce n'est là qu'un

exemple, plus j'éprouve de reconnaissance et même de respect pour

cette habitude, que j'ai conservée toute ma vie, de travailler avec

résignation à ce que j'ai sous la main, tant que je peux le faire, et

à regarder ce que j'ai sous les yeux tant que je peux le voir. D'autre

part, pour les grands Turner, la pensée de les imiter ne me venait

même pas et l'effet qu'ils ont produit sur moi avant 1836 est fort

mêlé; plusieurs, comme _Quillebœuf_ ou _Les chargeurs de charbon_,

étaient peu agréables de couleur; et la _Fontaine de l'Indolence_ ou

la _Branche d'or_ m'apparaissaient sans doute quelque peu fantastiques

à côté du naturalisme de Landseer, de l'émotion humaine, et de

l'intelligibilité de Wilkie.

Mais en 1836, Turner exposa trois tableaux dans sa dernière manière et

où son originalité se traduisait avec tout l'art dont il était

capable; c'était _Juliette avec sa nourrice, Rome vue du Mont Aventin_,

et _Mercure et Argus_. La fantaisie qui lui avait fait choisir comme

cadre à sa _Juliette_ Venise au lieu de Vérone, les fantasmagories de

l'éclairage, les feux d'artifice au travers desquels on reconnaissait

à peine Venise, furent l'occasion d'un article qui parut dans le

_Blackwood's Magazine_ et où le critique, avec beaucoup de force mais

sans aucun ménagement et encore moins de politesse, exprimait les

sentiments que suggéraient aux élèves de sir George Beaumont ces vues

de nature qui n'avaient rien d'orthodoxe.

Cet article souleva en moi une «sainte colère», qui ne s'est jamais

calmée d'ailleurs, et comme j'étais déjà plein de confiance dans mes

talents d'écrivain, que je sentais et pouvais expliquer le charme de

l'œuvre de Turner, j'écrivis une réponse au _Blackwood_ dont je

serais curieux aujourd'hui de retrouver quelques fragments. Mon père

jugea convenable de demander à Turner la permission de publier cette

réponse. Je la recopiai donc de ma plus belle écriture, et l'envoyai

au Maître qui, à cette occasion, m'écrivit la lettre suivante:

47, Queen Ann (_sic_) Street West.

6 octobre 1836.

"Præterita": souvenirs de jeunesse · 第 16 / 24 段