En somme, parmi les édifices où les âmes anglaises venaient se

sanctifier, le chœur de Christ Church était, à cette époque de

l'histoire d'Angleterre, virtuellement le cœur et le foyer de la vie.

On y conservait la tradition non interrompue de la religion du temps

d'Élisabeth et des époques normandes et saxonnes, le souvenir d'un pur

loyalisme, une science véritable; et chaque matin venait s'y

agenouiller, par obéissance sans doute, mais aussi en toute sincérité

de cœur, pour apprendre là les plus hautes vertus de dévouement au

pays, ce qu'il y avait de plus noble parmi la jeune noblesse de

l'Angleterre. La plupart des pairs du Royaume, et en général ce qu'il

y avait de mieux parmi ses squires, passaient par Christ Church.

La cathédrale elle-même était un abrégé de l'histoire d'Angleterre.

Chaque pierre, chaque vitrail, chaque panneau sculpté était

authentique, de son époque; rien de ces mensonges, de ces restaurations

truquées dont s'enorgueillissent nos architectes. Le premier reliquaire

de sainte Frideswide, il est vrai, a été détruit, son corps mis en

pièces, ses cendres dispersées par les Puritains; mais la seconde

châsse est encore très belle dans son genre, c'est un merveilleux

travail anglais, dans lequel un très habile ouvrier a mis tout son

cœur. Les voûtes normandes, celles du dessus, sont du plus pur normand

anglais; un peu grossières, un peu rudes, il est vrai mais

pouvions-nous espérer faire mieux, livrés à nos propres forces et

sans l'aide des Français? Le plafond est de l'époque Tudor, un Tudor

exaspéré, mais ingénieusement construit et finement sculpté. Ce

plafond et celui de l'escalier du hall proclament l'habileté des

merveilleux ouvriers du XVe siècle. La fenêtre de l'ouest avec sa

peinture maladroite, l'Adoration des Bergers, est un spécimen de cet

art de transition qui relie la verrière à la peinture et qui aboutit

aux tableaux hollandais où l'on retrouve bien le troupeau, mais où il

n'y a plus ni bergers, ni Christ; tout de même, c'est ce que les

verriers de l'époque pouvaient faire de mieux. Et la boiserie simple

des stalles représentait le dernier art qui ait fleuri en Angleterre

sous la forme d'un travail de menuiserie bien exécuté.

Dans ce chœur d'église, sur les murs duquel est gravée pour ainsi

dire jour par jour toute l'histoire du pays, se rencontrait chaque matin

le meilleur de ce que l'Angleterre a produit, cette fleur de jeunesse,

rangée comme l'équipage d'un navire de guerre, sous le beau vaisseau

de son temple; chaque homme à sa place, selon son rang, son âge, son

savoir--tout homme de bon sens et de cœur reconnaissant qu'il est ici

ou pour remplir, ou pour apprendre à remplir les plus hauts devoirs qui

incombent à un Anglais. Un étranger instruit, auquel il aurait été

donné d'assister à cet office du matin, aurait pu juger, d'un coup

d'œil, tout ce que ce pays avait été dans le passé, ce qu'il était

capable d'être encore dans l'avenir; une heure passée dans la chapelle

de Christ Church lui en aurait appris plus que plusieurs mois de séjour

à la cour ou à la ville. Assis dans sa stalle, il aurait vu le plus

grand théologien de l'Angleterre, et, sous sa stalle d'honneur, son

plus grand érudit; et parmi les _tutors_, le Dean actuel Liddell, et un

homme de singulière puissance intellectuelle et de vertu sans

prétention: Osborne Gordon. Le groupe des gentilshommes comptait le

marquis de Kildare, le comte de Desart, le comte d'Emlyn et Francis

Charteris, maintenant lord Wemyss, les plus brillants échantillons de

noble race et d'activité puissante. Henry Acland et Charles Newton

étaient parmi les étudiants vétérans, moi, parmi les nouveaux. Que

d'espérances en germe il y avait là! Aucun de nous alors ne rêvait de

rien changer à tout cela, n'en sentait la nécessité, et, moins que

personne, le chef intransigeant au front bombé, aux yeux noirs, qui

conduisait d'une voix de tonnerre les _repons_ en latin de la prière du

matin.

Aujourd'hui, après tant d'années passées, mon cœur est encore plein

de reconnaissance pour tout ce que j'ai vu là, pour toutes les pensées

qui me sont venues dans le chœur de cette cathédrale.

L'influence qu'a eue sur moi l'autre beau bâtiment du collège, le

hall, est toute différente et étrangement mêlée. Si on ne l'eût

utilisé, comme cela eût dû se faire, que comme réfectoire et dans

les grandes occasions: galas, réceptions d'hôtes illustres, discours

solennels, le hall, comme la cathédrale, ne m'eût laissé que des

impressions bienfaisantes et graves qui eussent sanctifié le pain de

chaque jour; de même, si notre Dean eût daigné diner avec nous de

temps à autre, le plat de venaison partagé avec lui ne nous eût

semblé que meilleur. Mais avec ce comble de mauvais goût, (qui, à mon

sens, est le péché capital de notre temps, la raison de notre goût

pour l'argent et de notre dégoût pour tout ce que l'argent peut

procurer de meilleur), l'Abbé avait permis que le hall servît aux

«collections». Le mot seul me semble abominable, soit qu'il se

rapporte aux charités extorquées à l'église pour les pauvres ou aux

connaissances arrachées de force aux malheureux candidats.

«Collections», dans le langage du collège, signifiait les examens

trimestriels, auxquels l'Abbé avait la mauvaise habitude d'assister

comme grand inquisiteur, lui qui n'aurait jamais eu, fût-ce une fois,

l'idée de présider notre dîner.

Il va sans dire que tout ce que les candidats, même les plus forts,

pouvaient savoir de grec, _lui_ paraissait absolument dérisoire.

Méprisant dès les premiers mots, exaspéré, vindicatif et tonnant

ensuite, plus sombre et plus menaçant à mesure que la journée

avançait, glacial et Gorgonien, il allait et venait d'un bout à

l'autre de l'immense salle de torture, aussi vaste que celle du Grand

Conseil à Venise, mais déshonorée par les terreurs des malheureux

candidats qui, serrés les uns contre les autres comme de pauvres

hirondelles transies, ne pensaient qu'à dissimuler leurs traductions

lorsqu'approchait le terrible Abbé. Ce n'était pas mon cas, ai-je

besoin de le dire? Mais j'imagine que le Dean eût préféré que je me

servisse de cinquante traductions plutôt que d'avoir l'air embarrassé

et malheureux que j'avais, quelle que fût la question que l'on me

posait. Et comme mes thèmes latins étaient les plus mauvais de toute

l'Université, que je n'ai jamais pu reconnaître un futur présent d'un

futur passé, et que même au bout de mes trois années d'Oxford, il

m'aurait été impossible de dire où vivaient les Pélasges et d'où

sont venus les Héraclides, on peut imaginer de quel air le Dean, au

moment de mon départ, me tendit le second et le troisième doigt de sa

main droite, et toutes les tortures que je souffrais lorsque mon père

et ma mère m'interrogeaient sur mes succès éclatants au collège.

À mesure que les années passaient, il m'était toujours plus

impossible de ne pas associer dans ma pensée le hall du collège aux

terreurs et aux humiliations des jours d'examen; mais, même dès le

premier jour, l'étonnement et l'exaltation que j'éprouvais à dîner

dans cette vaste salle ne furent pas sans mélange. Il est certain que

le contraste était écrasant entre la petite pièce à Herne Hill, où

nous mangions notre pudding, ma mère, Mary et moi, et un hall aussi

grand que la nef de la cathédrale de Canterbury, dont l'extrémité se

perd dans la brume, tandis que son plafond est noyé dans l'ombre, et

que les convives en longues files paraissent et disparaissent selon les

caprices de la lumière: spectacle qui me remplissait d'épouvante plus

qu'il ne me mettait en appétit. Je fus d'ailleurs gêné, depuis le

premier jour jusqu'au dernier, par le sentiment que moi, pauvre rustre,

je n'avais que faire ici.

Dans la cathédrale, né ou pas né, je me sentais chez moi tout autant

que Monseigneur; et même, à certaines heures, l'édifice me semblait

à moi plus qu'à lui-même. Mais à table, cette foule de savants et de

nobles convives, ce service pompeux, ce luxe m'étaient étrangers; il y

avait entre mes habitudes très simples et ces splendeurs une distance

infranchissable. Autour d'un gigot rôti à point, garni de pommes de

terre et servi dans l'arrière-boutique de Market Street, autour de la

marmite de quelque gipsy sur la colline d'Addington (non que j'eusse

jamais soupé avec une gipsy, quelque désir que j'en eusse), ou d'un

bon gâteau d'avoine bien beurré--j'ai toujours été gourmand

hélas!--dans la chaumière d'un berger d'Écosse, régal à partager

avec le chien, j'étais moi-même, je me sentais à ma place; mais à la

table des étudiants privilégiés, dans la salle à manger du Cardinal

Wolsey, je fus de toutes façons, et tout de suite, moins que moi-même:

à des places où je n'aurais pas dû être, jamais à ma place.

Autant conter ici une petite aventure qui m'arriva peu de temps après

mon entrée au Collège et qui, si insignifiante qu'elle fût, n'en

contribua pas moins à me dégoûter à tout jamais du hall de Christ

Church. J'avais été reçu comme un bon petit roquet sans prétention,

avec une condescendance un peu dédaigneuse, par les chiens à pedigree

de la table des gentlemen-commoners; mon professeur, mes camarades de

classe commençaient à s'apercevoir que je lisais bien, que j'avais

l'air de comprendre ce que je lisais et même que je posais parfois des

questions embarrassantes au professeur, au point qu'un jour, à la

sortie, je fus félicité par toute la classe pour la façon magistrale

dont je l'avais _collé_. Je n'avais eu, pauvre innocent que j'étais,

aucune intention de cette sorte; le hasard avait voulu simplement que je

lui eusse demandé, à la grande joie de mes camarades, quelque chose

qu'il ne savait pas. Bien avant cela, j'avais fait une tentative directe

pour me faire remarquer, qui avait eu moins de succès.

Il était de règle au collège que, chaque semaine, un des étudiants

écrivît un essai philosophique sur un texte d'Horace, de Juvénal ou

autre. On donnait lecture du meilleur travail, le samedi après-midi,

dans le hall; tous les étudiants étaient obligés d'assister à la

lecture. Voilà, pensai-je, une bonne occasion de déployer mes talents.

Très consciencieusement, et d'ailleurs avec un réel plaisir,

j'écrivis mon essai, dans lequel je mis toute la pénétration et toute

l'éloquence dont j'étais capable. Aussi, si je fus flatté, je ne fus

pas surpris lorsque, quelques semaines après mon arrivée à Oxford,

mon professeur m'annonça d'un air bienveillant que ce serait moi qui

lirais le samedi suivant.

Donc, sans m'émouvoir, car j'avais de sérieuses raisons de compter sur

mon talent de lecture, et avec la gravité qui me paraissait convenir à

la circonstance, je lus mon essai, et j'ai tout lieu de croire que je le

lus bien. Aussi, descendant de la tribune, je m'attendais à recevoir

les félicitations et les remerciements de mes camarades fiers d'avoir

été si bien représentés. Mais la pauvre Clara, après son premier

bal, recevant dans le vestiaire les compliments de son cousin, ne fut

pas plus surprise que je ne le fus de l'accueil que me firent mes

cousins de la longue table. Ce n'était pas de l'envie, certes, mais du

dédain, de la colère qui se donnaient carrière sous toutes les

formes, depuis le sarcasme olympien de Charteris jusqu'à la volée

d'injures de Grimston.

On m'expliqua que je m'étais rendu coupable de lèse-majesté

vis-à-vis de l'ordre des Gentlemen-Commoners; que jamais l'essai d'un

étudiant privilégié ne devait avoir plus de douze lignes, et encore

des lignes de quatre mots, et que, si disposé qu'on fût à passer sur

ma sottise, ma suffisance, mon manque de _savoir-faire_[36],

l'inconvenance que j'avais commise en écrivant un essai qui eût le

sens commun, comme un vulgaire étudiant, l'incurie et l'audace dont

j'avais fait preuve en les tenant là pendant un grand quart d'heure,

pouvaient peut-être se pardonner une fois à un jeune serin tel que

moi, mais il fallait que j'y prisse garde: si jamais je recommençais,

on m'enverrait tout droit à Coventry. Que dis-je? Coventry serait

encore trop bon pour moi.

J'ai quelque plaisir, au moins, à me rappeler que je tombai du haut de

mes nuages sans me faire grand mal sans témoigner un étonnement trop

ridicule. Je reconnus la justesse des observations qui m'étaient faites

que cela me fît en rien modifier ma manière d'écrire; je ne me

rappelle plus ce que j'avais décidé de faire, au cas où j'aurais

l'honneur de faire les frais d'une autre réunion du samedi. Mes essais

furent-ils moins heureux, par la suite, mes professeurs en étaient-ils

fatigués? Toujours est-il que je ne fus plus prié de lire.

J'aurais dû faire observer que, si ma présentation aux jeunes gens de

ma table s'était faite si aisément, c'était grâce à un hasard qui

avait voulu que, pendant deux jours, en 1834, je me fusse trouvé

bloqué par le mauvais temps à l'hospice du Grimsel avec une trentaine

de voyageurs de toutes les parties du monde, et entre autres, avec un

des étudiants privilégiés de Christ Church, un Mr Strangways, avec

lequel j'avais joue aux échecs et qui s'était un peu intéressé à la

façon dont je dessinais les rochers de granit dans la neige. À la

table de Christ Church, il daigna me considérer comme un de ses

semblables, et le reste de sa bande ayant découvert qu'on pouvait tirer

de moi quelque amusement sans que je m'en doutasse, et reconnu aussi que

je ne cherchais pas à réformer les mœurs de mes camarades par esprit

évangélique ou sous tout autre prétexte également impertinent, on

m'accueillit avec bienveillance; et, au bout de quinze jours, j'étais

à peu près à même de choisir parmi les étudiants du collège les

camarades qui me plaisaient le plus.

Le bonheur voulut--un bonheur que je ne saurais rendre avec des

mots--que Henry Acland, d'un an ou deux mon aîné, me choisît pour

ami; il sentit qu'il y avait en moi certaines possibilités qui ne

pouvaient se développer toutes seules et il me prit affectueusement en

main. Son appartement, tout voisin de la porte nord de Canterbury,

était à une cinquantaine de mètres du mien; ce fut bientôt le seul

endroit où je me sentais heureux, il m'enseigna avec sérénité quelle

devait être la manière de vivre d'un jeune Anglais de' bon sens, de

bonne famille et d'éducation large; déjà, nous vivions tous deux dans

un monde de pensées qui s'étendait bien au delà des murs du collège.

Il m'entretenait des plaines de Troie; un ou deux ans plus tard, je lui

indiquai, à l'occasion de son voyage de noces, le sentier qui gravit le

Montenvers. L'amitié qui nous unit ne s'est jamais altérée, si ce

n'est pour devenir plus profonde tous les jours.

J'avais encore d'autres amis, dont quelques-uns furent très gentils

pour moi, un «college tutor» de premier ordre, et plus tard j'eus pour

maître particulier le savant à l'esprit si large et si droit dont j'ai

déjà parlé, Osborne Gordon. À l'angle du grand quadrilatère de

Christ Church vivait aussi le Dr Buckland, que j'ai toujours trouvé

prêt à m'aider dans mon travail, ou, faveur plus grande encore, à me

laisser l'aider dans le sien, en préparant les épures qui lui étaient

nécessaires pour ses conférences. Mon dessin des filons granitiques de

Trewavas Head, avec le petit cutter qui double la pointe, au milieu de

la rafale, dessin dans le style de Copley Fielding, est encore, je

crois, dans les archives de la section géologique. Mr Parker, qui

s'occupait alors de fonder la Société d'architecture, et Charles

Newton, déjà si profondément observateur, me témoignaient beaucoup

de sympathie; ils avaient deviné mes goûts et ils me faisaient

travailler plus scientifiquement l'architecture. La galerie de tableaux

de Blenheim[37] n'était pas à plus de huit milles. Un garçon de mon

âge pouvait-il se trouver dans de meilleures conditions? Que n'eut-il

l'esprit de s'en rendre compte et la volonté d'en profiter! Eh bien

non, j'étais là, ne sachant à quoi me décider, moitié par

indécision, moitié par bêtise. Rien parmi les humains et les bêtes

ne peindrait mieux mon attitude d'alors que la description par la pauvre

petite bergère Agnès du «caneton fourvoyé».

Je note comme étant un peu à mon honneur le fait que j'aie été

heureux et non gêné par la présence de ma mère à Oxford. Elle

était venue s'y installer afin de veiller sur moi autant qu'il était

en son pouvoir. Pendant mes trois années d'Oxford, elle habita des

chambres meublées dans High Street (d'abord dans la jolie maison du

XVIe siècle, de Mr Adams, aux boiseries sculptées); mon père restait

seul à Herne Hill toute la semaine, séparé à la fois de sa femme et

de son fils, pour l'amour de ce fils. Le samedi il venait nous

rejoindre, et le dimanche nous allions en famille à Saint-Pierre pour

le service du matin. À part cela, jamais mes parents ne se montraient

en public avec moi, dans la crainte que mes camarades ne se moquassent

de moi ou n'exerçassent leur verve sur le brave Mr Ruskin, marchand de

vin de Xérès, et la bonne Mrs Ruskin, aux toilettes surannées.

Personne d'ailleurs, pendant tout le temps que je fus au collège, ne se

permit de dire un mot malveillant ni sur l'un, ni sur l'autre; personne

ne se moqua de l'habitude que j'avais de passer mes soirées avec ma

mère. Mais une fois que la sœur aînée d'Adèle était venue avec son

mari visiter Oxford, et que j'avais eu la sottise de dire à dîner,

fort inutilement j'en conviens, que je la connaissais, que c'était la

comtesse Diane de Maison, mes camarades me blaguèrent sans merci un

mois durant.

Le lecteur voudra bien observer aussi que si ma mère m'avait suivi à

Oxford, ce n'était nullement parce qu'elle ne pouvait pas se passer de

moi, encore moins parce qu'elle n'avait pas confiance en moi. Elle

était venue uniquement pour être là en cas d'accident ou de maladie

subite. Ma mère avait toujours été à la fois mon médecin et ma

garde-malade et elle m'avait à plusieurs reprises sauvé la vie. Cette

fois encore, qu'aurais-je fait sans elle? Pendant les deux premières

années de ma vie d'étudiant, je ne lui causai aucune inquiétude; et

quelle douceur pour moi, quand venait l'heure du thé, d'aller lui

raconter ce que j'avais fait ou appris dans la journée!

Ce qu'était la routine journalière il n'est peut-être pas inutile de

le dire ici. Après une heure d'étude, même en hiver, l'office du

matin à la chapelle, auquel je ne manquais jamais; petit déjeuner à

neuf heures, pendant lequel, tout en savourant un petit pain au beurre,

je lisais un roman du capitaine Marryat. Ensuite, cours jusqu'à une

heure, lunch et petite causette avec les uns ou les autres. À deux

heures, cours de Buckland ou autres. Promenade jusqu'à cinq heures,

dîner dans le hall; «vin» chez moi ou chez un autre étudiant, corsé

d'une bonne causerie avec les piocheurs ou quelque fredaine avec mes

camarades de table. Mais, quoi qu'il arrivât, je m'arrangeais toujours

pour être à High Street pour l'heure du thé de ma mère,

c'est-à-dire sept heures, et y rester jusqu'à ce que Tom[38]

m'appelât. Je prenais alors mon galop, et j'arrivais juste au moment

où l'on fermait la porte de Canterbury; rentré chez moi, je lisais

encore jusqu'à dix heures. Mais, en somme, tout cela ne donnait pas

plus de six heures de vrai travail dans la journée; ces six heures, au

moins, je puis me rendre la justice de constater que je les ai toujours

employées sans marchander.

J'ai bien appris, toujours, mon histoire d'Hérodote et, aujourd'hui

encore, je sens tout le prix de cette acquisition. Walter Brown, mon

«tutor» auquel je m'étais attaché, était arrivé, par la douceur,

à me faire entrer quelques verbes grecs dans la tête. Pour les

mathématiques, elles marchaient bien sous la direction d'un autre

professeur, Mr Hill; j'avais d'ailleurs l'instinct géométrique et ce

que je savais, dans cet ordre, je le savais bien. Lors de mon «little

go»[39], au printemps de 1838, on me remit un graphique des figures

d'Euclide, comme il était d'usage, avec l'énoncé des problèmes. Je

repoussai la feuille, disant dédaigneusement à l'examinateur: «Je

n'ai pas besoin de figures, monsieur.--Vous ferez mieux de les garder»,

me répondit-il d'un air bénin; ce que je fis puisqu'il m'en priait;

mais je pouvais alors et je puis encore dicter, les yeux fermés, la

démonstration de n'importe quel problème avec les lettres que l'on

voudra à tous les points. Je passai tout juste pour le latin à

l'écrit, mais je m'en tirai bien pour le reste et mon professeur fut

content, sans se rendre compte que, pour cet examen, j'avais donné à

peu près tout ce que je pouvais donner dans ce genre.

Pour mon malheur, les deux professeurs supérieurs collège, Kynaston

(depuis Principal de Saint Paul's), qui enseignait le grec, et Hussey,

le censeur, qui enseignait je ne sais plus quelle chose ennuyeuse,

m'étaient antipathiques. Tous deux avaient d'ailleurs pour moi le

dédain qu'inspire généralement à tout professeur l'enfant élevé à

la maison. De la part de Kynaston ce n'était pas sans raison, car je

ne savais pas assez de grec pour comprendre ce qu'il disait,

et quand un jour, dans une bonne intention, et pour me donner

l'occasion de déployer mes talents, il me mit en face Ὃρα δέ γʹεἵσω

τριγλύφων, δʹποι χενὸν δέμας χαθεῐναι, de l'_Iphigénie en Tauride_,

et qu'il découvrit, à son grand étonnement et à celui de toute

la classe, que je ne savais pas ce que c'était qu'un triglyphe,

son mépris ne connut plus de bornes; de ce jour, lorsqu'il m'adressait

la parole, c'était avec une sorte d'irritation, de colère sourde.

Cependant, bien des années plus tard, à l'occasion d'une fête à

Saint Paul's, il me reçut avec égards et bonté.

Seuls, les très bons élèves trouvaient grâce devant Hussey. C'était

le type du censeur-chien. Et de fait, les mœurs du collège étaient

telles, malheureusement, qu'elles forçaient le plus débonnaire des

censeurs à devenir féroce. Il avait, de plus, ainsi l'avait voulu le

ciel dans sa justice, une physionomie terrible; dès le premier jour, il

fut pour moi une sorte de Gorgone, la Gorgone ou l'Érinnye de Christ

Church, dont le passage assombrissait non seulement le ciel mais la

terre.

Cela m'amuse, quand je jette un coup d'œil en arrière, de voir que

professeurs et camarades prenaient toujours à mes yeux une forme

esthétique; je me les représentais comme dans un tableau et je me

refusais de prime abord à m'intéresser à ceux dont on n'aurait pas pu

faire de beaux portraits. Mon idéal de professeur, c'était l'_Érasme_

d'Holbein ou le _Melanchthon_ de Durer; j'allais même jusqu'aux doges

du Titien et aux évêques de Bonifazio. Mais je n'en rencontrais guère

dans Tom ou Peckwater[40]. Le Dr Pusey, lui-même qui ne m'a jamais

adressé la parole, n'avait rien de pittoresque ni de majestueux. Ce

n'était qu'un gentilhomme anglais, un ecclésiastique maladif et assez

dégingandé qui ne vous regardait jamais en face et avait toujours

l'air d'être tombé de la lune.

Quant à mon professeur de collège, il avait des yeux noirs, il était

agréable et animé, mais sans rien de particulièrement impressionnant.

Je le vois encore allant et venant d'un air important que nous trouvions

assez ridicule. Kynaston avait une ressemblance comique avec un écolier

joufflu, Hussey, renfrogné, noir et sec, aussi incapable de gaîté

que d'enthousiasme; à part cela, faisant son devoir consciencieusement.

C'était un des membres les plus estimables du collège et de

l'Université, mais pour moi une calamité de tous les instants, un

homme dont l'influence me fut beaucoup plus pernicieuse que je ne

pouvais l'imaginer alors.

Enfin, le Doyen dont la droiture évidente, la dignité morale, la

véritable puissance intellectuelle, d'un genre un peu rude, m'avaient

inspiré le respect dès le début: mais son aspect général rappelait

trop l'enseigne du «Cochon rouge» que j'ai vu plus tard à la foire de

Chartres et qu'un épicier ingénieux avait représenté en raisins

secs, avec des grains de cassis en guise d'yeux. Sa présence en chair

et en os, ou seulement la crainte de voir apparaître son fantôme,

m'inspirait une terreur qui allait jusqu'à la torture; pour moi,

c'était l'anathème, l'anathème sous la tiare et sous le dais.

"Præterita": souvenirs de jeunesse · 第 15 / 24 段