sanctifier, le chœur de Christ Church était, à cette époque de
l'histoire d'Angleterre, virtuellement le cœur et le foyer de la vie.
On y conservait la tradition non interrompue de la religion du temps
d'Élisabeth et des époques normandes et saxonnes, le souvenir d'un pur
loyalisme, une science véritable; et chaque matin venait s'y
agenouiller, par obéissance sans doute, mais aussi en toute sincérité
de cœur, pour apprendre là les plus hautes vertus de dévouement au
pays, ce qu'il y avait de plus noble parmi la jeune noblesse de
l'Angleterre. La plupart des pairs du Royaume, et en général ce qu'il
y avait de mieux parmi ses squires, passaient par Christ Church.
La cathédrale elle-même était un abrégé de l'histoire d'Angleterre.
Chaque pierre, chaque vitrail, chaque panneau sculpté était
authentique, de son époque; rien de ces mensonges, de ces restaurations
truquées dont s'enorgueillissent nos architectes. Le premier reliquaire
de sainte Frideswide, il est vrai, a été détruit, son corps mis en
pièces, ses cendres dispersées par les Puritains; mais la seconde
châsse est encore très belle dans son genre, c'est un merveilleux
travail anglais, dans lequel un très habile ouvrier a mis tout son
cœur. Les voûtes normandes, celles du dessus, sont du plus pur normand
anglais; un peu grossières, un peu rudes, il est vrai mais
pouvions-nous espérer faire mieux, livrés à nos propres forces et
sans l'aide des Français? Le plafond est de l'époque Tudor, un Tudor
exaspéré, mais ingénieusement construit et finement sculpté. Ce
plafond et celui de l'escalier du hall proclament l'habileté des
merveilleux ouvriers du XVe siècle. La fenêtre de l'ouest avec sa
peinture maladroite, l'Adoration des Bergers, est un spécimen de cet
art de transition qui relie la verrière à la peinture et qui aboutit
aux tableaux hollandais où l'on retrouve bien le troupeau, mais où il
n'y a plus ni bergers, ni Christ; tout de même, c'est ce que les
verriers de l'époque pouvaient faire de mieux. Et la boiserie simple
des stalles représentait le dernier art qui ait fleuri en Angleterre
sous la forme d'un travail de menuiserie bien exécuté.
Dans ce chœur d'église, sur les murs duquel est gravée pour ainsi
dire jour par jour toute l'histoire du pays, se rencontrait chaque matin
le meilleur de ce que l'Angleterre a produit, cette fleur de jeunesse,
rangée comme l'équipage d'un navire de guerre, sous le beau vaisseau
de son temple; chaque homme à sa place, selon son rang, son âge, son
savoir--tout homme de bon sens et de cœur reconnaissant qu'il est ici
ou pour remplir, ou pour apprendre à remplir les plus hauts devoirs qui
incombent à un Anglais. Un étranger instruit, auquel il aurait été
donné d'assister à cet office du matin, aurait pu juger, d'un coup
d'œil, tout ce que ce pays avait été dans le passé, ce qu'il était
capable d'être encore dans l'avenir; une heure passée dans la chapelle
de Christ Church lui en aurait appris plus que plusieurs mois de séjour
à la cour ou à la ville. Assis dans sa stalle, il aurait vu le plus
grand théologien de l'Angleterre, et, sous sa stalle d'honneur, son
plus grand érudit; et parmi les _tutors_, le Dean actuel Liddell, et un
homme de singulière puissance intellectuelle et de vertu sans
prétention: Osborne Gordon. Le groupe des gentilshommes comptait le
marquis de Kildare, le comte de Desart, le comte d'Emlyn et Francis
Charteris, maintenant lord Wemyss, les plus brillants échantillons de
noble race et d'activité puissante. Henry Acland et Charles Newton
étaient parmi les étudiants vétérans, moi, parmi les nouveaux. Que
d'espérances en germe il y avait là! Aucun de nous alors ne rêvait de
rien changer à tout cela, n'en sentait la nécessité, et, moins que
personne, le chef intransigeant au front bombé, aux yeux noirs, qui
conduisait d'une voix de tonnerre les _repons_ en latin de la prière du
matin.
Aujourd'hui, après tant d'années passées, mon cœur est encore plein
de reconnaissance pour tout ce que j'ai vu là, pour toutes les pensées
qui me sont venues dans le chœur de cette cathédrale.
L'influence qu'a eue sur moi l'autre beau bâtiment du collège, le
hall, est toute différente et étrangement mêlée. Si on ne l'eût
utilisé, comme cela eût dû se faire, que comme réfectoire et dans
les grandes occasions: galas, réceptions d'hôtes illustres, discours
solennels, le hall, comme la cathédrale, ne m'eût laissé que des
impressions bienfaisantes et graves qui eussent sanctifié le pain de
chaque jour; de même, si notre Dean eût daigné diner avec nous de
temps à autre, le plat de venaison partagé avec lui ne nous eût
semblé que meilleur. Mais avec ce comble de mauvais goût, (qui, à mon
sens, est le péché capital de notre temps, la raison de notre goût
pour l'argent et de notre dégoût pour tout ce que l'argent peut
procurer de meilleur), l'Abbé avait permis que le hall servît aux
«collections». Le mot seul me semble abominable, soit qu'il se
rapporte aux charités extorquées à l'église pour les pauvres ou aux
connaissances arrachées de force aux malheureux candidats.
«Collections», dans le langage du collège, signifiait les examens
trimestriels, auxquels l'Abbé avait la mauvaise habitude d'assister
comme grand inquisiteur, lui qui n'aurait jamais eu, fût-ce une fois,
l'idée de présider notre dîner.
Il va sans dire que tout ce que les candidats, même les plus forts,
pouvaient savoir de grec, _lui_ paraissait absolument dérisoire.
Méprisant dès les premiers mots, exaspéré, vindicatif et tonnant
ensuite, plus sombre et plus menaçant à mesure que la journée
avançait, glacial et Gorgonien, il allait et venait d'un bout à
l'autre de l'immense salle de torture, aussi vaste que celle du Grand
Conseil à Venise, mais déshonorée par les terreurs des malheureux
candidats qui, serrés les uns contre les autres comme de pauvres
hirondelles transies, ne pensaient qu'à dissimuler leurs traductions
lorsqu'approchait le terrible Abbé. Ce n'était pas mon cas, ai-je
besoin de le dire? Mais j'imagine que le Dean eût préféré que je me
servisse de cinquante traductions plutôt que d'avoir l'air embarrassé
et malheureux que j'avais, quelle que fût la question que l'on me
posait. Et comme mes thèmes latins étaient les plus mauvais de toute
l'Université, que je n'ai jamais pu reconnaître un futur présent d'un
futur passé, et que même au bout de mes trois années d'Oxford, il
m'aurait été impossible de dire où vivaient les Pélasges et d'où
sont venus les Héraclides, on peut imaginer de quel air le Dean, au
moment de mon départ, me tendit le second et le troisième doigt de sa
main droite, et toutes les tortures que je souffrais lorsque mon père
et ma mère m'interrogeaient sur mes succès éclatants au collège.
À mesure que les années passaient, il m'était toujours plus
impossible de ne pas associer dans ma pensée le hall du collège aux
terreurs et aux humiliations des jours d'examen; mais, même dès le
premier jour, l'étonnement et l'exaltation que j'éprouvais à dîner
dans cette vaste salle ne furent pas sans mélange. Il est certain que
le contraste était écrasant entre la petite pièce à Herne Hill, où
nous mangions notre pudding, ma mère, Mary et moi, et un hall aussi
grand que la nef de la cathédrale de Canterbury, dont l'extrémité se
perd dans la brume, tandis que son plafond est noyé dans l'ombre, et
que les convives en longues files paraissent et disparaissent selon les
caprices de la lumière: spectacle qui me remplissait d'épouvante plus
qu'il ne me mettait en appétit. Je fus d'ailleurs gêné, depuis le
premier jour jusqu'au dernier, par le sentiment que moi, pauvre rustre,
je n'avais que faire ici.
Dans la cathédrale, né ou pas né, je me sentais chez moi tout autant
que Monseigneur; et même, à certaines heures, l'édifice me semblait
à moi plus qu'à lui-même. Mais à table, cette foule de savants et de
nobles convives, ce service pompeux, ce luxe m'étaient étrangers; il y
avait entre mes habitudes très simples et ces splendeurs une distance
infranchissable. Autour d'un gigot rôti à point, garni de pommes de
terre et servi dans l'arrière-boutique de Market Street, autour de la
marmite de quelque gipsy sur la colline d'Addington (non que j'eusse
jamais soupé avec une gipsy, quelque désir que j'en eusse), ou d'un
bon gâteau d'avoine bien beurré--j'ai toujours été gourmand
hélas!--dans la chaumière d'un berger d'Écosse, régal à partager
avec le chien, j'étais moi-même, je me sentais à ma place; mais à la
table des étudiants privilégiés, dans la salle à manger du Cardinal
Wolsey, je fus de toutes façons, et tout de suite, moins que moi-même:
à des places où je n'aurais pas dû être, jamais à ma place.
Autant conter ici une petite aventure qui m'arriva peu de temps après
mon entrée au Collège et qui, si insignifiante qu'elle fût, n'en
contribua pas moins à me dégoûter à tout jamais du hall de Christ
Church. J'avais été reçu comme un bon petit roquet sans prétention,
avec une condescendance un peu dédaigneuse, par les chiens à pedigree
de la table des gentlemen-commoners; mon professeur, mes camarades de
classe commençaient à s'apercevoir que je lisais bien, que j'avais
l'air de comprendre ce que je lisais et même que je posais parfois des
questions embarrassantes au professeur, au point qu'un jour, à la
sortie, je fus félicité par toute la classe pour la façon magistrale
dont je l'avais _collé_. Je n'avais eu, pauvre innocent que j'étais,
aucune intention de cette sorte; le hasard avait voulu simplement que je
lui eusse demandé, à la grande joie de mes camarades, quelque chose
qu'il ne savait pas. Bien avant cela, j'avais fait une tentative directe
pour me faire remarquer, qui avait eu moins de succès.
Il était de règle au collège que, chaque semaine, un des étudiants
écrivît un essai philosophique sur un texte d'Horace, de Juvénal ou
autre. On donnait lecture du meilleur travail, le samedi après-midi,
dans le hall; tous les étudiants étaient obligés d'assister à la
lecture. Voilà, pensai-je, une bonne occasion de déployer mes talents.
Très consciencieusement, et d'ailleurs avec un réel plaisir,
j'écrivis mon essai, dans lequel je mis toute la pénétration et toute
l'éloquence dont j'étais capable. Aussi, si je fus flatté, je ne fus
pas surpris lorsque, quelques semaines après mon arrivée à Oxford,
mon professeur m'annonça d'un air bienveillant que ce serait moi qui
lirais le samedi suivant.
Donc, sans m'émouvoir, car j'avais de sérieuses raisons de compter sur
mon talent de lecture, et avec la gravité qui me paraissait convenir à
la circonstance, je lus mon essai, et j'ai tout lieu de croire que je le
lus bien. Aussi, descendant de la tribune, je m'attendais à recevoir
les félicitations et les remerciements de mes camarades fiers d'avoir
été si bien représentés. Mais la pauvre Clara, après son premier
bal, recevant dans le vestiaire les compliments de son cousin, ne fut
pas plus surprise que je ne le fus de l'accueil que me firent mes
cousins de la longue table. Ce n'était pas de l'envie, certes, mais du
dédain, de la colère qui se donnaient carrière sous toutes les
formes, depuis le sarcasme olympien de Charteris jusqu'à la volée
d'injures de Grimston.
On m'expliqua que je m'étais rendu coupable de lèse-majesté
vis-à-vis de l'ordre des Gentlemen-Commoners; que jamais l'essai d'un
étudiant privilégié ne devait avoir plus de douze lignes, et encore
des lignes de quatre mots, et que, si disposé qu'on fût à passer sur
ma sottise, ma suffisance, mon manque de _savoir-faire_[36],
l'inconvenance que j'avais commise en écrivant un essai qui eût le
sens commun, comme un vulgaire étudiant, l'incurie et l'audace dont
j'avais fait preuve en les tenant là pendant un grand quart d'heure,
pouvaient peut-être se pardonner une fois à un jeune serin tel que
moi, mais il fallait que j'y prisse garde: si jamais je recommençais,
on m'enverrait tout droit à Coventry. Que dis-je? Coventry serait
encore trop bon pour moi.
J'ai quelque plaisir, au moins, à me rappeler que je tombai du haut de
mes nuages sans me faire grand mal sans témoigner un étonnement trop
ridicule. Je reconnus la justesse des observations qui m'étaient faites
que cela me fît en rien modifier ma manière d'écrire; je ne me
rappelle plus ce que j'avais décidé de faire, au cas où j'aurais
l'honneur de faire les frais d'une autre réunion du samedi. Mes essais
furent-ils moins heureux, par la suite, mes professeurs en étaient-ils
fatigués? Toujours est-il que je ne fus plus prié de lire.
J'aurais dû faire observer que, si ma présentation aux jeunes gens de
ma table s'était faite si aisément, c'était grâce à un hasard qui
avait voulu que, pendant deux jours, en 1834, je me fusse trouvé
bloqué par le mauvais temps à l'hospice du Grimsel avec une trentaine
de voyageurs de toutes les parties du monde, et entre autres, avec un
des étudiants privilégiés de Christ Church, un Mr Strangways, avec
lequel j'avais joue aux échecs et qui s'était un peu intéressé à la
façon dont je dessinais les rochers de granit dans la neige. À la
table de Christ Church, il daigna me considérer comme un de ses
semblables, et le reste de sa bande ayant découvert qu'on pouvait tirer
de moi quelque amusement sans que je m'en doutasse, et reconnu aussi que
je ne cherchais pas à réformer les mœurs de mes camarades par esprit
évangélique ou sous tout autre prétexte également impertinent, on
m'accueillit avec bienveillance; et, au bout de quinze jours, j'étais
à peu près à même de choisir parmi les étudiants du collège les
camarades qui me plaisaient le plus.
Le bonheur voulut--un bonheur que je ne saurais rendre avec des
mots--que Henry Acland, d'un an ou deux mon aîné, me choisît pour
ami; il sentit qu'il y avait en moi certaines possibilités qui ne
pouvaient se développer toutes seules et il me prit affectueusement en
main. Son appartement, tout voisin de la porte nord de Canterbury,
était à une cinquantaine de mètres du mien; ce fut bientôt le seul
endroit où je me sentais heureux, il m'enseigna avec sérénité quelle
devait être la manière de vivre d'un jeune Anglais de' bon sens, de
bonne famille et d'éducation large; déjà, nous vivions tous deux dans
un monde de pensées qui s'étendait bien au delà des murs du collège.
Il m'entretenait des plaines de Troie; un ou deux ans plus tard, je lui
indiquai, à l'occasion de son voyage de noces, le sentier qui gravit le
Montenvers. L'amitié qui nous unit ne s'est jamais altérée, si ce
n'est pour devenir plus profonde tous les jours.
J'avais encore d'autres amis, dont quelques-uns furent très gentils
pour moi, un «college tutor» de premier ordre, et plus tard j'eus pour
maître particulier le savant à l'esprit si large et si droit dont j'ai
déjà parlé, Osborne Gordon. À l'angle du grand quadrilatère de
Christ Church vivait aussi le Dr Buckland, que j'ai toujours trouvé
prêt à m'aider dans mon travail, ou, faveur plus grande encore, à me
laisser l'aider dans le sien, en préparant les épures qui lui étaient
nécessaires pour ses conférences. Mon dessin des filons granitiques de
Trewavas Head, avec le petit cutter qui double la pointe, au milieu de
la rafale, dessin dans le style de Copley Fielding, est encore, je
crois, dans les archives de la section géologique. Mr Parker, qui
s'occupait alors de fonder la Société d'architecture, et Charles
Newton, déjà si profondément observateur, me témoignaient beaucoup
de sympathie; ils avaient deviné mes goûts et ils me faisaient
travailler plus scientifiquement l'architecture. La galerie de tableaux
de Blenheim[37] n'était pas à plus de huit milles. Un garçon de mon
âge pouvait-il se trouver dans de meilleures conditions? Que n'eut-il
l'esprit de s'en rendre compte et la volonté d'en profiter! Eh bien
non, j'étais là, ne sachant à quoi me décider, moitié par
indécision, moitié par bêtise. Rien parmi les humains et les bêtes
ne peindrait mieux mon attitude d'alors que la description par la pauvre
petite bergère Agnès du «caneton fourvoyé».
Je note comme étant un peu à mon honneur le fait que j'aie été
heureux et non gêné par la présence de ma mère à Oxford. Elle
était venue s'y installer afin de veiller sur moi autant qu'il était
en son pouvoir. Pendant mes trois années d'Oxford, elle habita des
chambres meublées dans High Street (d'abord dans la jolie maison du
XVIe siècle, de Mr Adams, aux boiseries sculptées); mon père restait
seul à Herne Hill toute la semaine, séparé à la fois de sa femme et
de son fils, pour l'amour de ce fils. Le samedi il venait nous
rejoindre, et le dimanche nous allions en famille à Saint-Pierre pour
le service du matin. À part cela, jamais mes parents ne se montraient
en public avec moi, dans la crainte que mes camarades ne se moquassent
de moi ou n'exerçassent leur verve sur le brave Mr Ruskin, marchand de
vin de Xérès, et la bonne Mrs Ruskin, aux toilettes surannées.
Personne d'ailleurs, pendant tout le temps que je fus au collège, ne se
permit de dire un mot malveillant ni sur l'un, ni sur l'autre; personne
ne se moqua de l'habitude que j'avais de passer mes soirées avec ma
mère. Mais une fois que la sœur aînée d'Adèle était venue avec son
mari visiter Oxford, et que j'avais eu la sottise de dire à dîner,
fort inutilement j'en conviens, que je la connaissais, que c'était la
comtesse Diane de Maison, mes camarades me blaguèrent sans merci un
mois durant.
Le lecteur voudra bien observer aussi que si ma mère m'avait suivi à
Oxford, ce n'était nullement parce qu'elle ne pouvait pas se passer de
moi, encore moins parce qu'elle n'avait pas confiance en moi. Elle
était venue uniquement pour être là en cas d'accident ou de maladie
subite. Ma mère avait toujours été à la fois mon médecin et ma
garde-malade et elle m'avait à plusieurs reprises sauvé la vie. Cette
fois encore, qu'aurais-je fait sans elle? Pendant les deux premières
années de ma vie d'étudiant, je ne lui causai aucune inquiétude; et
quelle douceur pour moi, quand venait l'heure du thé, d'aller lui
raconter ce que j'avais fait ou appris dans la journée!
Ce qu'était la routine journalière il n'est peut-être pas inutile de
le dire ici. Après une heure d'étude, même en hiver, l'office du
matin à la chapelle, auquel je ne manquais jamais; petit déjeuner à
neuf heures, pendant lequel, tout en savourant un petit pain au beurre,
je lisais un roman du capitaine Marryat. Ensuite, cours jusqu'à une
heure, lunch et petite causette avec les uns ou les autres. À deux
heures, cours de Buckland ou autres. Promenade jusqu'à cinq heures,
dîner dans le hall; «vin» chez moi ou chez un autre étudiant, corsé
d'une bonne causerie avec les piocheurs ou quelque fredaine avec mes
camarades de table. Mais, quoi qu'il arrivât, je m'arrangeais toujours
pour être à High Street pour l'heure du thé de ma mère,
c'est-à-dire sept heures, et y rester jusqu'à ce que Tom[38]
m'appelât. Je prenais alors mon galop, et j'arrivais juste au moment
où l'on fermait la porte de Canterbury; rentré chez moi, je lisais
encore jusqu'à dix heures. Mais, en somme, tout cela ne donnait pas
plus de six heures de vrai travail dans la journée; ces six heures, au
moins, je puis me rendre la justice de constater que je les ai toujours
employées sans marchander.
J'ai bien appris, toujours, mon histoire d'Hérodote et, aujourd'hui
encore, je sens tout le prix de cette acquisition. Walter Brown, mon
«tutor» auquel je m'étais attaché, était arrivé, par la douceur,
à me faire entrer quelques verbes grecs dans la tête. Pour les
mathématiques, elles marchaient bien sous la direction d'un autre
professeur, Mr Hill; j'avais d'ailleurs l'instinct géométrique et ce
que je savais, dans cet ordre, je le savais bien. Lors de mon «little
go»[39], au printemps de 1838, on me remit un graphique des figures
d'Euclide, comme il était d'usage, avec l'énoncé des problèmes. Je
repoussai la feuille, disant dédaigneusement à l'examinateur: «Je
n'ai pas besoin de figures, monsieur.--Vous ferez mieux de les garder»,
me répondit-il d'un air bénin; ce que je fis puisqu'il m'en priait;
mais je pouvais alors et je puis encore dicter, les yeux fermés, la
démonstration de n'importe quel problème avec les lettres que l'on
voudra à tous les points. Je passai tout juste pour le latin à
l'écrit, mais je m'en tirai bien pour le reste et mon professeur fut
content, sans se rendre compte que, pour cet examen, j'avais donné à
peu près tout ce que je pouvais donner dans ce genre.
Pour mon malheur, les deux professeurs supérieurs collège, Kynaston
(depuis Principal de Saint Paul's), qui enseignait le grec, et Hussey,
le censeur, qui enseignait je ne sais plus quelle chose ennuyeuse,
m'étaient antipathiques. Tous deux avaient d'ailleurs pour moi le
dédain qu'inspire généralement à tout professeur l'enfant élevé à
la maison. De la part de Kynaston ce n'était pas sans raison, car je
ne savais pas assez de grec pour comprendre ce qu'il disait,
et quand un jour, dans une bonne intention, et pour me donner
l'occasion de déployer mes talents, il me mit en face Ὃρα δέ γʹεἵσω
τριγλύφων, δʹποι χενὸν δέμας χαθεῐναι, de l'_Iphigénie en Tauride_,
et qu'il découvrit, à son grand étonnement et à celui de toute
la classe, que je ne savais pas ce que c'était qu'un triglyphe,
son mépris ne connut plus de bornes; de ce jour, lorsqu'il m'adressait
la parole, c'était avec une sorte d'irritation, de colère sourde.
Cependant, bien des années plus tard, à l'occasion d'une fête à
Saint Paul's, il me reçut avec égards et bonté.
Seuls, les très bons élèves trouvaient grâce devant Hussey. C'était
le type du censeur-chien. Et de fait, les mœurs du collège étaient
telles, malheureusement, qu'elles forçaient le plus débonnaire des
censeurs à devenir féroce. Il avait, de plus, ainsi l'avait voulu le
ciel dans sa justice, une physionomie terrible; dès le premier jour, il
fut pour moi une sorte de Gorgone, la Gorgone ou l'Érinnye de Christ
Church, dont le passage assombrissait non seulement le ciel mais la
terre.
Cela m'amuse, quand je jette un coup d'œil en arrière, de voir que
professeurs et camarades prenaient toujours à mes yeux une forme
esthétique; je me les représentais comme dans un tableau et je me
refusais de prime abord à m'intéresser à ceux dont on n'aurait pas pu
faire de beaux portraits. Mon idéal de professeur, c'était l'_Érasme_
d'Holbein ou le _Melanchthon_ de Durer; j'allais même jusqu'aux doges
du Titien et aux évêques de Bonifazio. Mais je n'en rencontrais guère
dans Tom ou Peckwater[40]. Le Dr Pusey, lui-même qui ne m'a jamais
adressé la parole, n'avait rien de pittoresque ni de majestueux. Ce
n'était qu'un gentilhomme anglais, un ecclésiastique maladif et assez
dégingandé qui ne vous regardait jamais en face et avait toujours
l'air d'être tombé de la lune.
Quant à mon professeur de collège, il avait des yeux noirs, il était
agréable et animé, mais sans rien de particulièrement impressionnant.
Je le vois encore allant et venant d'un air important que nous trouvions
assez ridicule. Kynaston avait une ressemblance comique avec un écolier
joufflu, Hussey, renfrogné, noir et sec, aussi incapable de gaîté
que d'enthousiasme; à part cela, faisant son devoir consciencieusement.
C'était un des membres les plus estimables du collège et de
l'Université, mais pour moi une calamité de tous les instants, un
homme dont l'influence me fut beaucoup plus pernicieuse que je ne
pouvais l'imaginer alors.
Enfin, le Doyen dont la droiture évidente, la dignité morale, la
véritable puissance intellectuelle, d'un genre un peu rude, m'avaient
inspiré le respect dès le début: mais son aspect général rappelait
trop l'enseigne du «Cochon rouge» que j'ai vu plus tard à la foire de
Chartres et qu'un épicier ingénieux avait représenté en raisins
secs, avec des grains de cassis en guise d'yeux. Sa présence en chair
et en os, ou seulement la crainte de voir apparaître son fantôme,
m'inspirait une terreur qui allait jusqu'à la torture; pour moi,
c'était l'anathème, l'anathème sous la tiare et sous le dais.