En 1836, cependant, un léger effort fut tenté pour me faire sortir de

mon ornière: on m'envoya entendre les conférences de Mr Dale à King's

College. C'est à lui qu'un jour, dans la cour d'entrée, j'expliquai

qu'un portique ne devrait jamais être soutenu par des arcs. C'était le

temps où j'avais une très haute idée de moi, parce que j'entrais par

la même porte que les étudiants en bonnet carré. Le sujet des

conférences était la littérature anglaise primitive, et bien que je

ne connusse rien, que je n'eusse rien lu de plus ancien que Pope, je me

croyais aussi bon juge en la matière que Mr Dale. Je n'ai jamais

oublié sa citation: «Knut the king came sailing by»; mais je crois

bien que c'est tout ce que j'ai appris cet été-là. Car ma mauvaise

étoile avait voulu que Mr Domecq, l'associé de mon père, en tournée

chez ses clients d'Angleterre, eût demandé la permission de laisser

ses filles à Herne Hill pendant son voyage, afin de leur donner

l'occasion de voir les lions de la Tour et autres curiosités. Pour

comprendre comment nous avions pu les loger toutes à Herne Hill, il

faudrait avoir le plan des trois étages. L'installation, il est vrai,

participait de l'arche de Noé et de la maison de poupée, mais enfin on

tenait. Clotilde, quinze ans, blonde, le visage ovale et la tournure

pleine de grâce; Cécile, treize ans, brune, avec un beau front et des

traits parfaits; Élise, une autre blonde, ayant le visage rond d'une

petite anglaise, un trésor de bon naturel et de bon sens; enfin la

dernière, Caroline, une étrange et délicate petite créature de onze

ans. Nées sur le continent, Clotilde à Cadix, elles étaient élevées

au convent à Paris, ce qui ne les empêchait pas d'être très

mondaines pendant les vacances.

Le souvenir de notre première rencontre aux Champs-Élysées était

resté profondément gravé dans mon cœur. Il est vrai de dire que

c'étaient les premières jeunes filles du monde, les premières jeunes

filles parfaitement bien élevées et bien mises que je rencontrais ou

tout au moins auxquelles je parlais. J'entends naturellement par bien

mises: habillées simplement, mais avec la coupe et l'ajustement

parisiens. Elles étaient toutes des catholiques «bigotes», comme

disent les protestants, convaincues, comme ils devraient dire; elles

parlaient le français et l'espagnol avec grâce, l'anglais correctement

bien qu'avec une certaine peine, et elles étaient toutes quatre assez

raisonnables, Clotilde avec un peu d'austérité et de raideur, Élise

avec gaîté et bonne humeur, Cécile avec sérénité, Caroline avec

passion. Est-il possible d'imaginer pareille constellation, réunion

d'étoiles plus brillantes, traversant tout à coup le ciel obscur de

mon faubourg de Londres?

Comment mes parents ont-ils pu laisser ma jeunesse exposée sans

défense à tous ces dangers, c'est ce que le lecteur se demandera sans

doute avec surprise et c'est ce que, seules, les Parques pourraient

dire; il est vrai, et c'est là sans doute leur excuse, qu'ils ne

m'avaient jamais vu jusqu'ici intéressé le moins du monde par les

jeunes filles. Je fuyais systématiquement, au contraire, les promenades

de Cheltenham, de Bath ou la plage de Douvres; bien mieux, je grognais

si l'on voulait m'y traîner, et je me sauvais dès que je pouvais

m'échapper; mes chers parents m'avaient, qui plus est, élevé dans un

torysme anglais si intransigeant et si orthodoxe, dans un évangélisme

plus orthodoxe encore, qu'ils ne pouvaient imaginer le jeune homme pieux

épris de science, l'admirateur du roi George III que j'étais, troublé

dans son équilibre constitutionnel et penchant du côté du

catholicisme français!

Je n'avais jamais parlé de mes souvenirs des Champs-Élysées, bien

entendu! J'étais élevé plus sévèrement que les jeunes filles

elles-mêmes dans leur couvent; je n'avais pas connu la douceur,

l'apaisement d'une affection féminine, d'une amitié de sœur. Et comme

j'avais l'horreur de tous les sports, où j'étais d'ailleurs

extrêmement maladroit, rien ne vint contrebalancer ma disposition à la

rêverie, et je me trouvai jeté pieds et poings liés, avec toute la

simplicité de mon innocence, dans la fournaise, exposé au feu croisé

de ces quatre jeunes filles, lesquelles, cela va sans dire, en moins de

quatre jours, ne laissèrent de moi qu'un tas de cendres blanches.

Quatre jours suffirent pour me réduire en cendres, mais ce mercredi des

Cendres dura quatre années.

Rien de plus comique quant aux circonstances extérieures, rien de plus

tragique dans son essence n'eût pu fournir matière au plus habile des

dramaturges. Comme manière d'être, comme état d'esprit, j'offrais un

étrange mélange où il y avait à la fois du Mr Traddles, du Mr Toots

et du Mr Winkle: la fidélité poussée jusqu'à l'idée fixe de Mr

Traddles, la conversation brillante de Mr Toots, l'ambition héroïque

de Mr Winkle; le tout éclairé par une imagination qui rappelait celle

de Copperfield a son premier dîner de Norwood.

La beauté de Clotilde (Adèle-Clotilde, en vérité; ses sœurs

l'appelaient Clotilde en souvenir de la reine-sainte, et moi Adèle

parce que cela rimait avec plusieurs épithètes poétiques) brillait

d'un éclat incomparable, rehaussée encore par la beauté de ses

sœurs; tandis que ma timidité, ma gaucherie ordinaires s'augmentent de

toutes les préventions à la fois patriotiques et protestantes dont

j'avais été nourri, et que ni la politesse ni la sympathie

n'arrivaient à modérer. Dès qu'il y avait du monde, je restais assis

dans mon coin, rongé de jalousie, comme un stock-fish (j'imagine que je

devais assez ressembler à la raie qui essaie de gravir la vitre d'un

aquarium); si le bonheur voulait que nous fussions seuls, j'essayais

d'exposer à ma maîtresse, sans tenir compte du sang espagnol qui

coulait dans ses veines, de son éducation parisienne et de son cœur de

catholique, mes idées sur l'invincible Armada, la bataille de Waterloo

et la doctrine la Transubstantiation.

Et je n'avais garde, en même temps, bien entendu, d'oublier les petits

talents que je croyais posséder. J'écrivis, en suant sang et eau et en

me torturant l'imagination, une histoire napolitaine (notez que je

n'avais jamais vu Naples), où, dans le «Bandit Leoni», je traçais le

caractère idéal du bandit--le bandit que j'aurais rêvé d'être--et

où je dotais la «jouvencelle Julietta» de toutes les perfections de

la bien-aimée. Les relations que nous avions avec les éditeurs, MM.

Smith et Elder, me permirent de faire paraître cette petite histoire

dans _Friendship's Offering_. Mais en la lisant, Adèle fut prise d'un

tel fou rire, la chose lui parut si ridicule et si drôle qu'elle ne

songea pas une seconde à ménager mon amour-propre d'auteur. Je

souffris sans me plaindre: c'était déjà du bonheur de la voir rire!

Je n'avais jamais osé lui adresser mes vers directement, mais, quand

elle partit pour Paris, je lui écrivis une lettre en français, sept

pages in-quarto, où je décrivais la désolation et la solitude de

Herne Hill depuis qu'elle l'avait quitté. Je sus par Élise ou par

Caroline qu'elle avait reçu ma lettre, qu'elle l'avait lue et qu'elle

avait «bien ri de mon français». Élise et Caroline, par bonté, ne

disaient pas qu'elle avait ri aussi du contenu.

Mes parents ne voyaient pas grand mal à ce petit roman, et Mr Domecq,

qui était très bon et se connaissait en hommes, avait un certain goût

pour moi; il avait pu constater que j'étais d'humeur douce, et que

j'avais quelques idées dans la cervelle qui se développeraient avec le

temps: dans l'intérêt des affaires, il aurait été disposé à me

donner celle de ses filles qui me plairait, à condition qu'elle-même y

fût disposée, mais il ne trouvait pas que le moment fût encore venu

d'en parler. Mon père partageait son sentiment; et de plus, il avait

été enchanté de me voir imprimé dans _Friendship's Offering_,

enchanté de voir que je me plaisais dans la société de jeunes filles

distinguées. Il espérait, si j'écrivais des vers sur elles, et pour

elles, qu'ils seraient aussi beaux que ceux des _Hours of Idleness_ de

Byron. Quant à ma mère, la pensée que je pourrais épouser une

catholique romaine lui paraissait tellement monstrueuse qu'il ne lui

semblait pas possible que cela entrât dans les desseins de la

Providence; elle ne s'en tourmentait donc pas, mais trouvait toute cette

affaire stupide et en était ennuyée, comme elle l'eût été si une de

ses cheminées s'était mise à fumer, sans croire un moment que le feu

était à la maison. Elle jugeai mieux que mon père, toutefois, de la

profondeur de mon amour, mais sa tendresse maternelle répugnait à me

faire souffrir par une opposition trop violente, espérait, une fois les

Domecq partis, que le souvenir d'Adèle s'effacerait, fondrait avec la

neige du prochain hiver.

Toutes ces indulgences aidant, et bien que cruellement embarrassé de

mon personnage, je n'étais en rien corrigé de ma fatuité, de ma folie

qui, cette fois, avait pour base un sentiment très réel et très

profond, car il y avait là (prenez-y bien garde, cher lecteur), une

véritable et magnifique révélation du miracle nouvellement entrevu

par moi, de l'amour humain, l'amour exaltant la beauté du monde

extérieur que je n'avais cherchée jusqu'ici que pour elle-même. Et

c'est ainsi que, dans ma dix-septième année, sous l'empire de cette

passion amoureuse, et dans un état de majestueuse imbécillité, je me

mis à écrire une tragédie qui avait pour théâtre Venise et où

toutes les douleurs de mon âme devaient être traduites en vers

immortels. Bianca, la belle héroïne, serait douée de toutes les

perfections de Desdémone, de toutes les grâces de Juliette, et je

trouverais pour décrire Venise et l'amour des accents inconnus. Je

note, en passant, qu'en voyant le Palais Ducal l'année précédente

pour la première fois, j'avais annoncé gravement à mon père et à ma

mère que j'allais en faire un dessin comme on n'en avait jamais vu.

Dans cette intention, j'avais pris des notes, j'avais fait un ou deux

croquis et j'avais mis le dessin au point à Trévise, de chic. Ce

dessin existe; il est tout à fait manqué comme perspective, ce qui est

assez étonnant, mais j'étais alors si infatué de moi-même que je

dédaignais de m'astreindre aux règles; le quadrillé rouge et blanc

des marbres donne un effet de panneaux en relief. Aucune figure humaine

ne vient troubler la sereine tranquillité de la Riva et les

gondoles--qui ont la forme de croissants, le croissant turc

renversé--flottent à l'aventure sans le secours de gondoliers.

Les autres souvenirs de cette année 1836 se sont effacés, mais je me

vois encore sous le grand mûrier, au fond du jardin, écrivant ma

tragédie. Je ne sais plus si nous avons voyagé, ni comment se passait

le reste de mes journées. Tout a disparu, tout, excepté Venise et

Bianca, et la route qui traversait Shooter's Hill, où se portaient sans

cesse mes regards, la route de Paris.

J'ai dû lire du grec, mais quoi! je l'ai oublié. J'ai dû faire des

mathématiques, car je savais la différence entre une racine carrée et

une racine cubique, quand j'entrai à Oxford et que mon professeur me

plongea dans Hérodote qui me fournit la matière d'une chanson à boire

scythe à l'imitation du _Giaour_.

Je crains fort que mon lecteur ne soit tenté de mettre en doute ce que

j'ai affirmé plus haut, à savoir que Byron ne m'a fait aucun mal.

Qu'il se tranquillise; et, sans doute, la forme que prit ma folie me fut

inspirée par lui, mais cette forme était la meilleure qu'elle pût

prendre. Mon anglais a plus gagné à se modeler sur le _Giaour_ et la

_Fiancée d'Abydos_ qu'il n'eût fait sous tout autre maître (la

tragédie, cela va de soi, était shakespearienne), et mon état

d'esprit--par sa faute et par celle des circonstances--n'était pas

celui de Byron. C'est dans cette même année, 1836, que je me mis à

étudier Shelley et que je perdis des heures à lire et à relire _The

Sensitive Plant_ et _Epipsychidion_. Shelley, _lui_, m'a fait beaucoup

de mal; car je me suis mis à écrire des vers comme ceux-ci: «prickly

and pulpous and blistered and blue», ou encore: «It was a little lawny

islet by anemone and vi'let--like mosaic paven», etc. Il est vrai que,

dans l'état de déséquilibre où j'étais, je ne pouvais tirer grand

bien de quoi que ce soit. La persévérance que j'ai mise à aller

jusqu'au bout de la _Révolte de l'Islam_ et de savoir (je n'y suis

jamais arrivé) qui s'était révolté, et contre qui, m'apparaît

toutefois comme un effort honorable; et le _Prométhée_ m'a

certainement fait comprendre quelque chose d'Eschyle. Et après tout,

étant donné ce que je devais être par la suite, je ne vois pas

comment ces années d'effervescence eussent pu se mieux passer;

c'était, en tout cas, infiniment préférable de les employer ainsi

plutôt qu'à chasser à courre ou à tir, à fumer ou à jouer. La

chose qui me paraît la plus explicable, quand je songe à cette

aventure amoureuse, c'est le manque absolu chez moi de raisonnement, de

volonté, de projets arrêtés; je n'avais ni la décision nécessaire

pour conquérir Adèle, ni le courage de me passer d'elle, et non plus

la raison de me demander ce qui pouvait sortir de tout cela; ni le bon

sens de voir que je me rendais odieux à tout mon entourage. En

vérité, je n'avais pas plus d'intelligence qu'une petite chouette qui

sort du nid, ou qu'un chien de lait qui hurle désespérément à la

lune.

Je fus tiré de mes rêveries, arraché à mes contemplations sidérales

par une lettre de Christ Church annonçant qu'on pourrait m'y recevoir

en janvier 1837; d'ici là, c'est-à-dire en octobre 1836, je devais me

faire immatriculer.

Ce qui est étrange, c'est que mon père n'avait pris aucun

renseignement sur cette immatriculation; le jour où il m'emmena

à Oxford, nous étions aussi novices l'un que l'autre. Son idée

avait toujours été de me faire entrer dans le collège le plus

aristocratique; j'étais inscrit à Christ Church depuis plusieurs

années, mais il ne savait pas qu'il y eût deux catégories d'étudiants:

la fashionable et la non-fashionable: les Gentlemen-Commoners

et les Commoners, étudiants privilégiés et étudiants ordinaires,

ceux-ci occupant une position intermédiaire entre les étudiants

privilégiés et les serviteurs. Ces «odieuses» distinctions ont

d'ailleurs disparu depuis la réforme de l'Université; même

lorsqu'on ne pose pas pour le gentilhomme, on ne tient pas à

être _du commun_ et les parents qui demandent le plus énergiquement

des bourses seraient furieux de penser que leur fils portât au collège

la robe d'un «servitor».

On pourra juger, d'après mes écrits, dans quelle mesure je partage à

cet égard les nobles sentiments du citoyen britannique moderne; mais

ici, sans me permettre le moindre commentaire, je laisserai le lecteur

juger du résultat qu'eut pour moi un système aboli.

Mon père n'aimait pas ce nom de «commoner», d'autant moins, sans

doute, que tous nos parents étaient plutôt de braves gens un peu

communs, et aussi parce que, tout en trouvant sa profession parfaitement

honorable, il avait découvert chez son fils des talents qui ne

pouvaient se déployer à l'aise dans le commerce du xérès. Il faisait

d'autres rêves pour moi. Il croyait à mon génie. Il me voyait dans la

meilleure société de l'Université, y remportant tous les prix et, à

la fin de mes études, le grade de «double first»; j'épousais lady

Clara Vere de Vere; j'écrivais des vers aussi parfaits que ceux de

Byron, mais plus pieux; je prêchais des sermons aussi beaux que ceux de

Bossuet, mais des sermons protestants; à quarante ans, j'étais

évêque de Winchester, et à cinquante, Primat d'Angleterre.

En dépit de toutes ces espérances et de toutes ces tentations, mon

père conservait le sentiment très net des convenances et de ce

qu'exigeait, à cet égard, sa situation personnelle. Il s'en ouvrit

franchement au Dean[35] de Christ Church, (Gaisford), à mon futur

professeur, Mr Walter Brown, et leur demanda si une personne dans sa

position pouvait, sans inconvenance, faire entrer son fils à Oxford

comme étudiant privilégié. Je n'assistais pas à ces entretiens, mais

j'imagine que le vieux Dean dut marmotter entre ses dents que mon père

avait bien le droit de faire de moi un gentleman-commoner si cela lui

plaisait et s'il pouvait payer. Le professeur, entrant plus avant dans

les détails et les conditions, dut lui laisser entendre, avec

politesse, que sans doute il serait avantageux pour le collège qu'il se

rencontrât un travailleur parmi les gentlemen-commoners qui, en règle

générale, n'étaient pas fort studieux; mais il dut aussi insinuer

qu'étant donné la manière dont j'avais travaillé jusqu'ici, il

n'était pas certain que je pusse passer l'examen d'entrée auquel les

étudiants non-privilégiés étaient astreints. Cette dernière

considération fut décisive. Il était inadmissible que le fils qui

devait récolter tous les lauriers fût exposé à trébucher au premier

obstacle.

Je fus donc inscrit sans plus ample discussion comme gentleman-commoner

et je me souviens encore, comme si c'était hier, de l'orgueil qui me

gonflait le cœur le jour où, pour la première fois, je quittai

l'Angel Hotel et passai devant University College au bras de mon père,

ayant coiffé le bonnet de velours et revêtu la robe de soie du

gentleman-commoner.

Eh oui, cher lecteur, la robe de soie et le bonnet de velours nous

faisaient beaucoup d'impression, et non seulement à ma mère, mais à

moi! À la maison, ce qui avait fait pencher la balance et décidé

notre choix, c'était que la robe du commoner n'était que d'étoffe

grossière, qu'elle ne formait pas de beaux plis; que ce n'était, en

somme, qu'un méchant morceau d'étoffe noire qu'on s'accrochait à

l'épaule. N'est-on pas trois fois un homme de robe quand on porte une

robe flottante qui tombe avec noblesse?

Je suis si loin, aujourd'hui que mes cheveux ont blanchi, de railler ces

sentiments peu philosophiques, qu'au lieu d'applaudir à la suppression

(sauf pour les clubs de canotage) de ces différences dans le costume à

l'Université, je serais tout disposé à les étendre à toute la

nation. Je suis d'avis que les duchesses seules devraient être

autorisées à porter des diamants, qu'on devrait reconnaître un lord

à ses étoiles, d'une lieue de loin; que chaque paysanne devrait

arborer à son bonnet ou à son corsage un signe quelconque qui dirait

à quel comté elle appartient; et que, dans la rue, on devrait

distinguer immédiatement, rien qu'à la coupe de son casaquin, un

cabaretier d'un marchand de poisson.

Cette promenade jusqu'aux Schools, l'attente devant la _Divinity School_

dont j'admirais le portail, et la cérémonie de l'immatriculation, que

de bons souvenirs! La fin de l'année s'est écoulée sans autres

incidents. Au commencement de l'année suivante, nous partîmes pour

Oxford, ma mère et moi, et nous y entrâmes par cette admirable route

d'Henley. Nous étions un peu fatigués lorsque nous arrivâmes au

dernier relais à Dorchester, et très émus, en dépit du bonnet de

velours et de la robe de soie, lorsqu'au crépuscule nous passâmes sous

les tours; après une dernière nuit sous le toit tutélaire de l'Ange,

je me trouvai, le lendemain soir, seul au coin de mon feu, le maître de

ma destinée, dans ma propre chambre de Peckwater.

[Note 32: Celui que tu ravis, Melpomène.]

[Note 33: Grisi, Rubini, Lablache, Tamburini, sans doute. (Note

du tracteur.)]

[Note 34: Quelle prétention, de la part des musiciens, de se dire

scientifiques quand ils n'ont pu encore adopter une unité de temps!]

[Note 35: Dean-doyen.]

CHAPITRE XI

LE CHŒUR DE CHRIST CHURCH

Seul, au coin du feu, dans la petite chambre de derrière qui donnait

sur l'étroite ruelle, tout du long de laquelle il ne s'élevait guère

que des écuries, je réfléchissais et me préparais à ma vie de

collège.

Me préparer à quoi, me prémunir contre quoi? J'étais aussi

inexpérimenté quant au présent, aussi peu éclairé quant à l'avenir

que l'aurait été à ma place Davie Gellatly. Encore Davie m'était-il

supérieur, car je ne savais ni danser, ni chanter, ni faire cuire des

œufs. Le jeu n'offrait pas de dangers pour moi, je n'avais jamais

touché une carte de ma vie et je regardais les dés comme on regarde

maintenant la dynamite; j'étais à l'abri de la «femme étrangère»,

car n'étais-je pas amoureux et d'ailleurs il fallait être rentré à

neuf heures et demie. Aucun risque de faire des dettes puisqu'à Oxford

il n'y avait pas de Turner à acheter et que rien d'autre ne me tentait

en fait d'objets matériels. Aucun danger de me tuer à la chasse à

courre, puisque j'étais incapable de monter le cheval le plus

pacifique; aucun danger de me ruiner aux courses: je n'avais assisté

qu'une seule fois de ma vie à une course et je ne trouvais pas amusant

de gagner l'argent de mon prochain.

J'étais préparé à ce qu'on se moquât de mon ingénuité, mais

j'étais trop infatué pour craindre le ridicule; la seule chose qui

m'inquiétait, et à juste titre, c'était de savoir si j'aurais la

persévérance d'aller jusqu'au bout, c'est-à-dire de poursuivre

pendant trois ans des études qui ne m'offraient pas le moindre

intérêt. Je pris toutefois la résolution de faire mon possible pour

faire honneur à mes parents et, après avoir prié Dieu du fond du

cœur, je me couchai plein d'espérance.

Il me faut ici m'arrêter un moment, pour expliquer quel était alors

mon état d'esprit au point de vue religieux.

Autant que je puis m'en souvenir, les lectures quotidiennes de la Bible,

avec ma mère, n'avaient pas été reprises après notre premier voyage

sur le continent, pendant lequel nous avions bien été forcés d'y

renoncer. En effet, comment lire trois chapitres après le déjeuner,

quand les chevaux s'impatientent à la porte? Les trois chapitres furent

donc remplacés par un seul que je lisais dans mon particulier, le matin

et le soir, et auquel j'adjoignais naturellement l'oraison dominicale

où je demandais au ciel tout ce qui pouvait convenir à moi-même et

aux miens. Ceci fait, je veillais ou je dormais, ne m'occupant guère,

le jour comme la nuit, que de mes affaires terrestres. Il ne m'était

jamais venu à l'idée de mettre en doute la vérité de la Bible, bien

que je me fusse rendu compte déjà que la lettre pouvait en être

comprise tout autrement que ma mère ne me l'avait enseigné; mais plus

j'y croyais, semblait-il, moins j'en retirais de bien. Quel mérite

Abraham avait-il à faire ce que lui disait l'Ange? Moi aussi,

j'obéirais aux anges s'ils me parlaient; mais aucun ange ne m'était

jamais apparu, dont j'eusse connaissance, même sous la forme d'Adèle,

qui ne pouvait pas être un ange puisqu'elle était catholique.

De même si j'avais vécu au temps du Christ, je ne doutais pas que je

ne l'eusse suivi sur la montagne, ou que je ne fusse monté avec Lui

dans la barque sur le lac de Galilée; c'était tout autre chose que

d'aller à la chapelle Beresford, à Walworth, ou à l'église de

Sainte-Bride dans Fleet Street. Aussi, tout en sentant que je devais, en

quelque sorte, imiter le Christian du _Pilgrim's Progress_, je ne

pouvais croire que Billiter Street, ou le quai de la Tour, où était

l'entrepôt de mon père, ou le jardin fleuri de Herne Hill, où ma

mère empotait ses boutures, étaient des lieux que je dusse fuir comme

la «Cité de Perdition». Instinctivement, j'étais virtuellement

arrivé à cette conclusion, d'après mes lectures de la Bible, que,

n'ayant jamais eu l'intention de faire le mal, je n'étais pas en grand

danger d'aller en enfer; j'avais remarqué aussi que même la crème de

la crème des gens pieux n'étaient nullement pressés de monter au

ciel. Somme toute, il me semblait qu'on ne me demandait pas autre chose

que de faire mes prières, d'aller à l'église, d'apprendre mes

leçons, d'obéir à mes parents et de dîner avec plaisir.

C'est dans ces dispositions d'esprit que, par un sombre matin d'hiver,

debout à la fenêtre de ma petite chambre d'étudiant, je regardais le

bâtiment de la bibliothèque de Christ Church et le square bien sablé

de Peckwater, un peu vexé que ma fenêtre ne fût pas une tourelle en

encorbellement et n'ouvrît pas sur une chapelle gothique, mais sans

avoir conscience du malheur qui s'était abattu sur moi, de tout ce que

je perdais à n'avoir pour tout horizon, au printemps des deux plus

belles années de ma jeunesse, que la bibliothèque de Christ Church et

un square sablé!

Ce matin-là, j'eus l'impression que l'ensemble, bien que triste, avait

de la grandeur; que l'architecture, bien que Renaissance, était hardie,

savante, bien proportionnée et diversement didactique. En réalité, on

aurait aussi bien pu m'envoyer dans la prison de Chillon, sauf pour ce

qui est de l'humidité, si par la meurtrière j'avais pu apercevoir les

trois petits arbres grêles, une belle voûte et un beau pavage à la

place des hideux meubles modernes de ma chambre.

À première vue, la chapelle du collège elle-même me causa une

déception, après les vastes églises du continent; ses voûtes

étroites, il est vrai, avaient d'autres fonctions à remplir.

"Præterita": souvenirs de jeunesse · 第 14 / 24 段