ami Charles Norton sans assez de commentaires, je trouve à la page 18
cette exclamation tout à fait discutable et, à mon idée, puisque
indiscutée, très blâmable et indigne de mon maître, à savoir que
«ce n'est que lorsque nous sentons que l'on pense à nous, qu'on nous
aime, que la vaste terre devient un jardin habité». Mon éducation,
comme le lecteur a déjà pu s'en apercevoir, m'avait amené à une
conclusion toute contraire. Mes heures de bonheur étaient celles où
personne ne pensait à moi, et mes plus grands ennuis, les obstacles
apportés à mes projets, à mes expériences, étaient toujours dus à
l'intervention du public représenté par ma mère et le jardinier. Le
jardin ne me semblait pas désert par la raison que je ne m'imaginais
pas être un objet d'intérêt pour les fourmis ou les papillons, et la
seule ombre à la joie absolue que j'éprouvais lorsque je me promenais
le soir, à Champagnole ou à Saint-Laurent, c'était précisément le
sentiment que mon père et ma mère pensaient à moi, et qu'ils
s'inquiéteraient si j'étais en retard pour le thé.
Non pas, croyez-le bien, que j'eusse pu me passer d'eux. Ils étaient
beaucoup plus pour moi que n'était sa femme pour Carlyle; et si
Carlyle, au lieu d'écrire qu'il espérait qu'Emerson penserait à lui
en Amérique, avait dit qu'il souhaitait que son père et sa mère
pensassent à lui à Ecclefechan, c'eût été bien. Mais cette opinion:
que le fait de n'avoir pas d'admirateurs suffît à transformer le monde
en désert, m'apparaît comme un misérable état d'esprit, et je serais
tenté, pour une fois, de me féliciter que ma solitude m'eût inspiré
des sentiments tout contraires. Mon plus grand bonheur était de pouvoir
observer sans être vu; si j'avais pu rendre invisible, j'aurais été
ravi. Les hommes, leurs mœurs m'inspiraient un intérêt analogue à
celui que m'inspiraient les marmottes, les chamois, les mésanges et les
truites. Si seulement ils voulaient bien se tenir tranquilles, me
laisser les regarder, ne pas s'envoler ou disparaître dans leurs trous!
Ce monde débordant de vie--vie des champs, vie des nids--ces forces
supérieures de l'air, des rochers, des eaux, vivre au milieu de tout
cela, s'en réjouir et s'en émerveiller, heureux d'aider à cette vie
si c'était en mon pouvoir, plus heureux encore si elle n'avait pas
besoin de mon secours, voilà comment je comprenais l'amour de _la
Nature_, voilà ce que je retrouve à la racine de tout ce qui a pu se
développer en moi d'utile, voilà la lumière qui éclaire ce qu'il y a
de meilleur en moi.
Que nous passions la nuit à Saint-Laurent ou à Morez, la matinée du
lendemain était toujours féconde en événements. Par beau temps, la
montée de Morez aux Rousses, à pied le plus souvent, était un pur
enchantement; et le déjeuner, et la moisson de gentianes frangées aux
Rousses! Suivait une heure d'angoisse: je tremblais de voir le ciel se
couvrir; car, si tôt que nous partions le matin, il était impossible
d'arriver au Col de la Faucille avant deux heures, et même plus tard si
les chevaux n'étaient pas excellents; et dès deux heures, lorsqu'il y
a des nuages sur le Jura, on peut être certain qu'il y en aura sur les
Alpes.
Il est intéressant de faire remarquer, car Saussure lui-même n'en dit
rien, que ce passage du Jura--le plus important--très différent en
cela des principaux défilés des Alpes, se trouve au sommet le plus
élevé de la chaîne. Le col séparant les eaux de la Bienne, qui
descend vers Morez et Saint-Claude, de celles de la Valsérine qui
serpente à travers le Jura jusqu'au Rhône à Bellegarde, est un
contrefort de la Dôle elle-même. Au long de la chaîne, la route
continue encore sur un espace de six milles et arrive, par une montée
douce, au Col de la Faucille, où la chaîne s'ouvre brusquement, et
après cinq minutes de trot, on aperçoit le lac de Genève et, à
l'horizon, sur une longueur de plus de cent milles, la chaîne des
Alpes.
Je n'ai vu parfaitement ce panorama merveilleux qu'une seule fois, en
1835, quand je le dessinai avec exactitude, dans ma manière d'alors, et
j'ai toujours eu plaisir à regarder ce dessin, qui était pour moi le
complément de cette première apparition des Alpes, à Schaffhouse.
Très rares étaient les voyageurs, même en ce temps-là, qui
jouissaient de ce spectacle; fatigués par une longue journée de
voyage--s'ils venaient de Paris--lorsqu'ils atteignaient le col, ils ne
pensaient, le plus souvent, qu'au dîner et au bon lit qui les
attendaient à Genève; les Guides n'en parlaient pas, et si les
touristes regardaient comme un devoir de faire l'ascension du Righi, il
ne venait à l'idée de personne qu'il y eût quelque chose à regarder
de la Dôle.
Ces deux montagnes ont eu une énorme influence sur ma vie, mais tandis
que mes impressions de la Dôle ont toujours été calmes et sereines,
celles du Righi, au contraire, ont été souvent douloureuses, comme on
le verra. Le Col de la Faucille, en ce beau jour de 1835, m'a ouvert les
cieux. J'ai entrevu--vision de terre promise--l'avenir de mon œuvre, ma
véritable patrie en ce monde. Mes yeux s'ouvraient et mon cœur en
même temps; ils voyaient, ils possédaient un royaume, et quel royaume!
Aussi loin que la vue pouvait s'étendre--tout ce pays et ses rivières
tumultueuses et ses lacs calmes; l'Arve et ses portes à Cluse et les
glaciers de sa source; le Rhône avec l'infini de son lac de saphir, si
calme au bord des prairies semées de narcisses de Vevey, si dangereux
près des promontoires de Sierre--tout cela se détachait sur le ciel et
puis s'y fondait, ciel de montagnes, de neiges éternelles. Puis
c'était la plaine vivante, bruissante de joie humaine, une voie lactée
de blanches demeures jetées à travers l'azur de l'espace ensoleillé.
[Note 31: _Voyages dans les Alpes_... par _Horace-Bénédict de
Saussure_... _Tome premier_, 1779, Chapitre XVI.]
CHAPITRE X
QUEM TU, MELPOMÈNE[32]
Il est impossible, qu'il s'agisse de la biographie d'une nation ou de
celle d'un individu, de suivre, de façon inflexible, le cours des
années. Certaines dispositions s'affaiblissent quand d'autres se
développent, la plupart se manifestent sans régularité, elles
correspondent tantôt à des périodes d'exaltation, tantôt à des
moments de lassitude; pour éviter la confusion, il faut passer des unes
aux autres en négligeant ce qui peut en même temps se produire dans
d'autres directions.
J'abandonnerai donc, pour l'instant, les tentatives poétiques et
artistiques de l'année 1835, et je retournerai en arrière pour parler
d'une autre branche de mes éludes qui eût pu porter de meilleurs
fruits.
Je ne me rappelle pas exactement, et peut-être mon lecteur m'en
saura-t-il gré, sous quelles inspirations, (Apollon s'en mêla-t-il?),
je déclarai à mon père et à ma mère, également incrédules, je
dois l'avouer, que «si je ne pouvais pas parler, du moins je pouvais
jouer du violon». Aujourd'hui encore, je ne me console pas d'avoir
perdu l'occasion d'affirmer mes talents musicaux, lors d'un grand dîner
militaire offert dans la salle des fêtes de l'hôtel Sussex à
Tunbridge Wells, où nous passions quelques jours quand j'avais huit ou
neuf ans. Nous respirions le bon air, nous jouissions de la vue de la
jolie fontaine et des promenades en voiture aux High Rocks. Après le
dîner, musique militaire et, grâce à la connivence des domestiques,
Anne et moi avions pu nous y faufiler au dessert. J'étais plutôt alors
un joli petit garçon; je portais, ce qui était assez original, une
sorte de jaquette boutonnée garnie de galons. Comme j'étais là,
bouche bée, à regarder les musiciens, mais surtout le tambour, le
colonel remarqua mon extase et, amusé, envoya un sous-lieutenant me
chercher. Il avait deviné ma pensée, sans doute, car il me dit que je
pouvais aller demander au tambour de me prêter ses jolies baguettes.
Quelle tentation! car je me croyais sûr de pouvoir m'en servir. Mais ma
stupide timidité l'emporta et je me contentai de secouer la tête
tristement. C'en était fait de ma carrière musicale. Qui sait ce que
j'aurais tiré de ce tambour, ou, si mon père, par hasard, m'avait
emmené en Espagne, ce que j'aurais pu faire d'un tambourin.
Ma mère, occupée de choses plus graves, n'avait jamais cultivé le peu
qu'elle avait appris en musique, bien qu'elle en jouît extrêmement.
Mrs Richard Gray se mettait quelquefois au piano et c'était pour moi
une vraie fête; mais comme chaque fois qu'il lui arrivait de faire une
fausse note, son mari se mettait à courir tout autour de la chambre en
faisant mille contorsions, se bouchant les oreilles et criant: «Oh!
Mary, Mary, je vous en prie!» elle s'arrêtait, intimidée. Quant à
notre Mary à nous, elle faisait consciencieusement ses gammes, mais
c'était à peu près tout. Cependant je trouvais un grand encouragement
auprès d'amis jeunes et artistes, dont j'aurais dû parler depuis
longtemps, si j'avais suivi avec rigueur l'ordre chronologique des
faits.
En décrivant, plus haut, l'office de mon père, j'ai parlé d'un
certain cordon au moyen duquel le premier commis ouvrait la porte sans
se déranger. Ce premier commis ou, plus simplement, le premier des deux
et seuls employés du bureau, Henry Watson, tenait une très grande
place dans la vie de mon père et dans la mienne. Nos rapports, quand
j'y songe aujourd'hui, doux et bienfaisants à certains égards, eurent
d'assez malheureuses conséquences pour lui comme pour nous.
Un grave défaut de mon père, une disposition fâcheuse de son esprit
(je le dis en tout respect, car il y avait, en lui, beaucoup plus à
admirer qu'à blâmer), c'était de ne supporter aucune supériorité.
Il estimait à leur valeur ses talents, ses dons, mais il savait aussi
qu'il lui manquait l'énergie nécessaire pour en tirer tout le parti
possible; et c'était une raison de plus pour ne pas admettre, sur son
propre terrain, un semblant d'égalité. Lorsqu'il choisissait un
employé, il lui demandait d'abord d'être honnête et ensuite
_in_capable. Je n'affirme pas qu'il eût renvoyé un commis intelligent,
si le hasard lui en avait fait rencontrer un, mais ce qu'il exigeait de
ses employés, c'était non d'avoir le génie commercial, mais d'être
des subordonnés satisfaits de rester subordonnés toute leur vie.
Frédéric le Grand choisissait ses ministres d'après les mêmes
principes; il est vrai que ses commis ne pouvaient rêver de devenir
roi, tandis que les commis d'une maison de commerce rêvent toujours de
devenir les associés du patron et même de lui succéder. Il faut dire
aussi que les commis de Frédéric étaient d'admirables commis, tandis
que ceux de mon père en étaient de fort médiocres. Mon père, qui ne
cessait de se plaindre de leur incapacité, ne faisait rien pour trouver
des gens plus capables. S'il envoyait Henry Watson faire une tournée
chez les clients, c'était, chaque fois, pour déclarer qu'il avait fait
plus de que de bien; s'il laissait, de temps à autre, Henry Ritchie
écrire une lettre d'affaires, il lui fallait--et je crois que ce
n'était pas sans une certaine satisfaction en écrire deux lui-même,
pour en expliquer ou réparer les bévues. Il n'y avait pas de jour
qu'il ne rentrât agacé, parce qu'on avait fait ceci ou qu'on n'avait
pas fait cela. Et cependant, ses deux commis sont restés avec lui
jusqu'à sa mort.
Je parlerai de Mr Ritchie ultérieurement; quant à Henry Watson, le
premier commis, l'homme de confiance, il y a déjà longtemps que
j'aurais dû m'en occuper. Il était, je crois, le principal soutien
d'une mère veuve et de trois sœurs, jeunes filles aimables,
cultivées, et assez sensées, infiniment plus raffinées qu'on ne
l'était, en général, dans leur monde, et désireuses, non par sotte
vanité, de le dépasser. Non par vanité, ai-je dit, et pour le plaisir
de voir de beaux équipages s'arrêter devant leur porte, mais parce
qu'elles avaient le sentiment de ce qu'il y a de _réellement_ bon dans
la bonne société de Londres et dans ses usages. Elles aimaient,
aspirant leurs _h_, à causer avec des gens qui n'oubliaient pas les
leurs; elles aimaient se tenir au courant de ce qui se passait dans le
monde élégant, à avoir leur entrée à telle ou telle agréable
sauterie, à tel ou tel bon concert. Étant elles-mêmes à la fois de
bonnes et agréables musiciennes (ce qui ne se rencontre pas toujours
parmi les musiciens), cela ne leur était pas difficile; il est vrai que
cela impliquait une maison dans un quartier à la mode, non loin du
Parc, de jolies toilettes et même quelques réceptions. Au total, cela
sous-entendait non seulement tout ce que gagnait Henry, mais encore ce
que gagnaient, dans quelques emplois plus ou moins huppés, deux autres
frères qui s'appelaient David et William. Ce dernier, maintenant que
j'y réfléchis, était aussi dans le commerce des vins, dans le
West-End; il fournissait la noblesse de Clos-Vougeot, de Hochheimer, de
champagne des plus grands crus, et autres nectars qui ne viennent que
des vignes des grands-ducs et des comtes de l'Empire. Les Watson
vivaient largement sans faire d'économies; ces demoiselles s'amusaient,
apprenaient l'allemand--ce qui était dans ce temps-là fort distingué
et même poétique--chantaient avec grâce, s'habillaient à ravir, bien
que d'une façon un peu particulière, un peu vieillotte, qui avait son
charme; toute la famille se piquait d'appartenir à une _élit_, élite
de bon goût, de vertu.
Lorsque Henry Watson entra chez mon père, à seize ou dix-sept ans,
cela fut considéré par toute la famille comme un véritable coup de
fortune. Les Watson, dans leur reconnaissance, auraient fait tout au
monde pour être agréables à mes parents. Mais ces dames ne tardèrent
pas à s'apercevoir qu'il n'était pas facile de faire des frais pour ma
mère; bientôt elles se montrèrent surprises, puis mécontentes de la
façon dont les choses se passaient tant dans Billiter Street qu'à
Herne Hill. Au bureau, beaucoup de travail, à la maison, peu de
réceptions; les commis ne pouvaient, sous aucun prétexte, garden-party
ou autre, abandonner le travail avant l'heure, et le soir on n'avait
permission de s'éclairer qu'avec des chandelles. Le fait que le Patron
habitât une moitié de maison, au delà du faubourg de Camberwell,
était fort humiliant pour tous ceux qui touchaient, de près ou de
loin, à l'Affaire! Que de plus, chaque matin, Henry dût prendre un
omnibus pour aller à son travail du côté de Billingsgate au lieu de
traverser les quartiers élégants et d'avoir un bureau dans Saint-James
Street, c'était aussi pénible pour lui que déshonorant pour mon père
dont cela soulignait le peu dégoût et le manque d'habitudes du monde.
À ces dames, en outre, ma mère faisait l'effet d'un phénomène
singulier et les rapports avec elle étaient d'une difficulté qui les
attristait. Ne prenant elle-même aucun intérêt à l'étude de
l'allemand et se souciant fort peu de ce qui se passait à Mayfair et de
ce qui s'y disait, elle jugeait avec quelque sévérité--une
sévérité où il se mêlait peut-être un peu jalousie--ce qu'elle
appelait, les prétentions de ces demoiselles; de leur côté, tout en
rendant justice aux grandes qualités de ma mère--et avec le temps,
s'étant sincèrement attachées à elle--celles-ci n'étaient pas
disposées à tenir compte des idées d'une femme qui ne savait pas
d'autre langue que la sienne, et se montraient peu disposées à
accueillir des témoignages d'amitié qui, souvent, prenaient la forme
de conseils.
En dépit de ces manières de voir très différentes, il existait des
relations vraiment agréables et même affectueuses entre ma mère et
les misses Watson. Avec ce goût naturel pour la campagne qui répond à
ce qu'il y a de meilleur dans la nature féminine, dès le printemps,
Fanny, Hélène, la petite Juliette, la plus futile mais peut-être
aussi la mieux douée, accouraient. Elles abandonnaient avec joie, pour
un jour ou deux, l'élégance poussiéreuse de leur rue aristocratique
de Mayfair pour les lilas et les faux ébéniers de Herne Hill; toujours
prêtes, ainsi que leur frère Henry, à répondre au premier appel, à
aider à recevoir tel ou tel gros correspondant de la maison, à lui
chanter les plus jolis airs de l'opéra à la mode, sans négliger pour
cela, les classiques allemands.
Henry avait une très belle voix de ténor et les trois sœurs, bien
qu'aucune n'eût un véritable talent, chantaient avec goût et
ensemble. C'est ainsi que, dès l'enfance, j'eus l'occasion d'entendre
beaucoup de bonne musique.
Si le quatuor avait chanté des _glees_ anglais, des ballades
écossaises, des chansons de marins; ou si l'une sœurs avait
été assez douée pour rendre dans toute sa splendeur la grande
musique, j'aurais sans doute quitté mes études géographiques ou
minéralogiques pour venir écouter. Mais les compositions savantes des
Allemands me paraissaient simplement ennuyeuses et les jolies
modulations italiennes, dont je ne comprenais pas un mot, me plaisaient
seulement comme auraient pu me plaire les trilles des merles qui,
parfois venaient faire concurrence aux chanteurs quand, par les belles
soirées de printemps, on laissait les fenêtres ouvertes sur le jardin.
Néanmoins, l'éducation de mon oreille et de mon goût se faisait sans
que j'y pensasse. Je ne crois pas avoir entendu une exécution musicale
vraiment magistrale avant qu'un bon hasard me fît entendre la meilleure
de toutes, ce qui n'était possible que durant quelques années de ma
jeunesse.
Je n'ai pas suffisamment expliqué la phrase qui m'a échappé à propos
du «fatal dîner chez Mr Domecq», lorsque j'avais quatorze ans.
L'associé espagnol de mon père habitait aux Champs-Élysées avec sa
femme, une Anglaise, et ses cinq filles; l'aînée, Diana, était à la
veille d'épouser un des officiers de Napoléon, le Comte Maison; les
quatre autres, beaucoup plus jeunes, se trouvaient par hasard ce
jour-là à la maison, car elles étaient élevées au couvent. Après
le dîner, un dîner de famille, maman, les jeunes filles et un vieux
monsieur français délicieux, Mr Badell, m'avaient fait jouer à «la
toilette de madame»; malheureusement, il m'était impossible de me
rappeler si j'étais le collier ou les jarretières. La partie
terminée, Clotilde et Cécile nous jouèrent «Les Échos», et toutes
sortes de valses et de polkas, seulement je ne savais pas danser; à la
fin Élise, touchée, de ma détresse, s'occupa de moi comme j'ai dit.
Les grandes personnes ne parlaient que de la mort de Bellini, du deuil
où cette mort avait plongé Paris et de la façon admirable dont _I
Puritani_ de ce maître étaient chantés par les quatre grands artistes
en vogue alors, et pour lesquels d'ailleurs Bellini les avait
écrits[33].
Je ne m'explique pas que je n'aie gardé aucun souvenir de ma première
soirée à l'Opéra, ni, quant à cela, de ma première soirée à aucun
théâtre, malgré que j'eusse bien douze ans lorsque j'y fus mené; et
dès lors c'était un ravissement d'un genre pas très sublime d'être
mené à une _pantomime_. À l'heure actuelle, j'aime encore beaucoup le
théâtre, c'est un des plaisirs sur lesquels je suis le moins blasé.
Comment se fait-il donc que moi qui me souviens du rocher de _Friar's
Crag_ à Derwentwater, que j'ai vu quand j'avais quatre ans, qui vois
encore la cour de l'hôtel à Paris, où nous étions descendus quand
j'en avais cinq, je n'aie conservé aucun souvenir de ma première
soirée au théâtre? Être mené alors à Paris à une représentation
des _Puritains_, dont le livret n'a qu'un médiocre intérêt
dramatique, ne m'était pas un très grand plaisir, mais j'entendais à
cette occasion, ce qui n'est possible qu'une ou deux fois dans un
siècle, quatre très grands artistes chanter ensemble avec le désir
sincère de s'aider, non de s'éclipser, et de mettre en valeur, non
seulement leurs voix et leurs talents, mais la musique qu'ils
interprétaient!
Le bonheur avait voulu, qui plus est, qu'une femme incomparable--la
Taglioni--dansât; cette femme, douée de toutes les grâces, joignait
à la nature la plus pure, à l'ardeur la plus sincère, le respect et
la passion de son art. Ma mère, bien qu'elle me laissât accompagner
mon père, avait contre le théâtre tous les préjugés puritains; elle
l'aimait pourtant et j'imagine que, si elle se privait d'y venir avec
nous, c'était dans une idée de sacrifice, d'expiation: la rançon pour
ce qu'il pouvait y avoir de criminel dans la concession qu'elle nous
faisait, à mon père et à moi. Cependant ma mère nous avait
accompagnés ce jour-là pour entendre ces artistes incomparables dont
la renommé était européenne; et, phénomène étrange, et bien
touchant aussi, sa pureté si intransigeante fut conquise sur l'heure
par la pureté, l'innocence, la beauté de chacun des gestes de la
divine artiste; de ce jour, ma mère ne se refusa jamais à venir avec
nous voir la Taglioni.
Il ne s'est guère passé de saison, depuis, que je n'aie entendu au
moins deux ou trois fois ces quatre grands chanteurs. Ce sont eux qui
m'ont initié à la musique sans jamais la torturer, sans jamais lui
faire dire autre chose que ce qu'elle voulait dire. Combien je suis
heureux aujourd'hui d'avoir entendu _leur_ interprétation de Mozart et
de Rossini! C'est un bonheur qui n'arrive plus à personne, de nos
jours, où l'on a la manie de presser tous les mouvements. Grisi, la
Malibran chantaient un tiers moins vite que n'importe laquelle de nos
cantatrices modernes[34]; et la Patti, la dernière fois que je l'ai
entendue, a massacré le rôle de Zerline dans _Là ci darem_, comme si
le public et elle n'avaient d'autre but que d'en finir avec l'air de
Mozart le plus tôt possible!
Quelques années plus tard (à quoi bon retarder cette confession?),
lorsque j'étais à Christ Church, les élèves sérieux avaient
organisé une société musicale, sous direction de l'organiste de la
cathédrale, Mr Marshall, et cet excellent homme s'était mis dans la
tête de me faire chanter _Come mai posso vivere se Rosina non
m'ascolta_, et jouer ce que je pouvais déchiffrer des accompagnements
d'autres romances sentimentales. Je ne suis jamais arrivé à
déchiffrer de façon convenable, mais j'avais de l'oreille, le sens du
rythme et, de plus, j'étais amoureux; ce qui m'aida à pénétrer
quelques principes d'art musical, que je pourrai peut-être exposer
quelque jour pour le plus grand bien de ceux qui aiment la musique, si
seulement j'arrive au bout de cette autobiographie.
Quel profit pourrais-je tirer de Christ Church? Où ces études me
mèneraient-elles? C'est ce que ni mon père ni ma mère n'avaient
encore songé à se demander. Ma mère, qui voyait se développer en moi
le goût des sciences naturelles et du travail méthodique, ne
s'inquiétait pas, je crois; elle était convaincue qu'il y avait en moi
l'étoffe d'un autre White de Selborne ou d'un Vicaire de Wakefield,
vainqueur de toutes les controverses, whistoniennes et autres.
Mon père rêvait peut-être d'une carrière plus brillante, mais ni
l'un ni l'autre n'en parlait, quelque importance qu'ils y attachassent
au fond de leur cœur; et l'on me permit, sans me tourmenter autrement,
de continuer à mesurer le bleu du ciel, à regarder courir les nuages,
si bien que j'avais oublié presque tout le latin que j'aie jamais su et
tout mon grec, sauf l'ode à la rose d'Anacréon.