«Saint Riquier, en latin _Sanctus Richarius_, né au village de

Centule, à deux lieues d'Abbeville, fut si touché par la grande

piété de deux saints prêtres venus d'Irlande, auxquels il avait

donné l'hospitalité, qu'à leur exemple il embrassa «la pénitence».

Ayant été ordonné prêtre, il se voua à la prédication et passa en

Angleterre. De retour dans le Ponthieu, il devint, par la grâce de

Dieu, puissant en œuvres et en parole. Il prêcha à la Cour de

Dagobert et, peu de temps après la mort de ce prince, fonda le

monastère qui porte son nom et un autre appelé Forest-Moutier, dans la

forêt de Crécy, où il acheva ses jours.»

Je trouve encore dans l'_Histoire ecclésiastique d'Abbeville_, publiée

en 1646 par François Pélican, «rue Saint-Jacques, à l'enseigne du

Pélican», que saint Riquier était lui-même de sang royal, que saint

Angilbert, le septième abbé, avait épousé la seconde fille de

Charlemagne, Bertha, «qui se rendit aussi Religieuse de l'ordre de

Saint-Benoist». Louis, le onzième abbé, était cousin germain de

Charles le Chauve; le douzième fut le fils de saint Angilbert, par

conséquent petit-fils de Charlemagne; Raoul, treizième abbé, était

le frère de l'impératrice Judith; et Carloman, seizième abbé, le

fils de Charles le Chauve.

Levez les yeux encore une fois, cher lecteur, au moment où le train

reprend sa marche et vous apercevrez, étincelant au soleil sur la

colline, le village tout blanc et son abbaye. Ce ne sont plus, en

vérité, murs qui ont abrité ces princes et ces princesses--ceux-là

se sont écroulés depuis longtemps--ce sont ceux de l'abbaye encore

belle construite sur leurs fondations par les moines de Saint-Maur.

L'année où l'_Histoire d'Abbeville_, à laquelle j'emprunte cette

citation, fut écrite (sans doute vers 1600), la ville que l'on appelait

alors «Abbeville la Fidèle» comprenait 40.000 âmes qui vivaient en

grande union et grande franchise, craignant de faire tort à leurs

voisins; les femmes étaient modestes, honnêtes, pleines de foi et

charité, ornées des grâces de la beauté et de l'innocence; la

noblesse était nombreuse, hardie et habile aux armes; les _maistrises_

d'art et de commerce possédaient d'excellents ouvriers dans toutes les

professions, sous la juridiction de soixante-quatre Major-Bannerets ou

chefs des corporations, lesquels élisaient le maire de la ville,

gouverneur indépendant «de grande probité, autorité et sans

reproche», et avec lui quatre échevins de l'année présente, et

quatre de l'année passée; ayant foute autorité pour la justice, la

police et la guerre, à charge de surveiller et garder les poids et les

mesures, de punir ceux qui se permettraient de les falsifier, de vendre

à faux poids, ou de laisser passer des marchandises sans qu'elles

portassent le sceau de la vile. La ville contenait, en dehors de la

grande église de Saint Wulfran, treize églises paroissiales, six

monastères, huit couvents de femmes et cinq hôpitaux. Il me faut,

parmi les églises, citer celle de Saint-Georges qui fut commencée par

notre roi Édouard en 1368, le 10 janvier; transférée, puis consacrée

de nouveau en 1469 par l'évêque de Bethléem; plus tard, en 1536,

agrandie par les Marguilliers, «les Paroissiens étant devenus si

nombreux que beaucoup étaient obligés de rester dehors les jours de

fête».

Ces constructions et reconstructions se faisaient vite et bien à

Abbeville, qui possédait non seulement des ouvriers excellents, mais

une pierre qui se travaillait facilement et un sol qui ne permettait que

des fondations sur pilotis, ce qui explique qu'il ne reste presque rien

des bâtiments antérieurs au XVe siècle. Saint Wulfran, Saint Riquier

et tout ce qui subsiste des églises paroissiales (seulement quatre, je

crois, en dehors de Saint Wulfran) sont de ce même gothique flamboyant,

murailles et tours, contemporain des maisons à pignons de bois qui

bordaient les rues principales, lorsque je vins à Abbeville pour la

première fois.

Il me faut ici, par anticipation, expliquer à mes lecteurs que ma vie

intellectuelle a eu, en somme, trois grands centres: Rouen, Genève et

Pise. Tout ce que j'ai fait à Venise a été fait en marge, car son

histoire très falsifiée, était ignorée même des gens du pays; dans

le monde de la peinture, Tintoret était délaissé, Véronèse

incompris, et on ne connaissait même pas le nom de Carpaccio quand j'ai

commencé à m'en occuper. Peut-être faut-il compter aussi pour quelque

chose mon goût pour les promenades en gondole! Mais Rouen, Genève et

Pise m'ont appris tout ce que je sais, elles furent des maîtresses

adorées et obéies, dès le jour où je passai leurs portes.

Dans ce voyage de 1835, je vis pour la première fois Rouen et Venise;

Pise, seulement en 1840; mais je n'ai senti toute la beauté et la force

de ces villes merveilleuses que beaucoup plus tard. Pour Abbeville, qui

est comme la préface et l'interprétation de Rouen, j'étais tout prêt

ce 5 juin et j'ai compris sur l'heure que c'était une ère de travail

salutaire et de joies fécondes qui s'ouvrait pour moi.

Car ici je trouvais de l'art local, la religion et la vie humaine

actuelle en parfaite harmonie. Ces églises aux fines sculptures ne

connaissaient pas la solitude mortelle des six jours de la semaine, le

lourd ennui du septième; pas de sacristain pour vous fermer la porte au

nez, pas de bedeau pour vous enfermer dans quelque banc. Je pouvais y

errer à toute heure, m'imaginer que j'étais un revenant, m'embusquer

derrière leurs piliers comme Rob Roy, m'y agenouiller sans scandaliser

personne, y dessiner sans doubler qui que ce soit. Au dehors, la vieille

ville fidèle se groupait et se blottissait sous leurs contreforts comme

de petits poussins sous les ailes de leur mère; l'aristocratie, calme

et inoffensive, des rues silencieuses du quartier neuf ne laissait

qu'entrevoir la dignité de ses hôtels entre cour et jardin. Le

quartier du commerce, que coupait la grande rue, ne comptait que des

boutiques qui, sans se faire concurrence, étaient nécessaires pour le

débit des denrées du pays: drap, bonneterie, étoffes tissées sur

place, fromages de Neufchâtel, tout proche, fruits des jardins

d'alentour; pain du froment poussé dans les champs situés au-dessus

des verts coteaux; viande de leurs propres troupeaux et que le fer-blanc

américain n'avait pas gâtée; tous les outils: faux, socs de charrue,

frappés au grand air sur l'enclume; épiceries fines, café que l'on

brûlait le plus souvent devant la porte et qui embaumait; quant aux

modistes, peut-être faisaient-elles venir un ou deux chapeaux de Paris,

mais le reste était du cru et les paysannes des environs et les belles

dames du Ponthieu s'en contentaient. Au-dessus de la boutique prospère,

sereinement active et bienfaisante, il y avait l'habitation du maître,

la vieille maison habitée de père en fils avec ses sculptures aimables

à voir, son toit fier et qui gardait son rang, sans empiéter ni par en

bas, ni par en haut, depuis des siècles. Autour de la petite ville

couraient les remparts sous de longues avenues rafraîchies par la

brise, du haut desquels on apercevait ici et là, toujours calme,

toujours claire, la jolie rivière navigable et vive qui faisait tourner

les roues des moulins, la Somme, aux eaux vertes un peu laiteuses.

Les joies les plus intenses que j'aie goûtées, c'est aux montagnes que

je les dois. Mais rien ne me procurait un plaisir plus sain, toujours

renouvelé, que la vue d'Abbeville lorsque, par une belle après-midi

d'été, je descendais de voiture dans la cour de l'hôtel de l'Europe,

et que je me précipitais pour revoir Saint Wulfran avant que le soleil

n'eût quitté ses tours! Souvenirs précieux... à jamais.

Pour Rouen et sa cathédrale, je dirai ce que j'ai à en dire, si Dieu

me prête vie, dans _Nos Pères nous ont dit_. La vue de la ville et des

flèches de sa cathédrale, avec la journée du lendemain où nous

remontâmes la Seine jusqu'à Paris, et ensuite Soissons et Reims

fixèrent, comme je l'ai déjà dit, le premier point central de mon

travail à venir. Au delà de Reims, à Bar-le-Duc, je me retrouvai

déjà sous l'influence des Alpes et mon père avait la bonté de faire

le crochet par Plombières et Dijon, afin que je pusse en approcher par

le passage du Jura.

Le lecteur me pardonnera si, en racontant ce que je crois devoir

l'intéresser, je mêle ce qui est spécial à ce voyage de 1835 et ce

qui se rapporte à ceux qui ont suivi; il m'est extrêmement difficile

aujourd'hui de ne pas confondre ces différents voyages, étant donné

que nous descendions toujours dans les mêmes hôtels, où nous

occupions tantôt la chambre bleue, tantôt la chambre verte, que nous

voyions les mêmes choses, et que nous éprouvions encore plus

déplaisir à les revoir qu'à les voir pour la première fois.

Cette dernière partie de la route de Paris à Genève, si belle, si

adorablement riante et charmante, m'est devenue par la suite si

familière qu'il m'est très doux s'attarder à évoquer tant de chers

souvenirs.

Le plus souvent nous quittions «La Cloche» à Dijon vers sept heures

du matin, après avoir gaiement déjeuné. Le petit salon, au premier

sur le devant, communiquait avec une chambre à coucher d'où, par les

fenêtres du côté ouest, on apercevait, au-dessus d'une maison basse,

les flèches de la cathédrale. J'occupais toujours cette chambre. Je

vois encore le lit dans l'alcôve au fond, séparée seulement par une

légère cloison du passage qui conduisait par un balcon extérieur à

la chambre d'Anne. C'était un bonheur pour Anne, qu'elle escomptait

tout le long du voyage que d'ouvrir une petite porte dissimulée dans ce

passage, qui donnait dans l'alcôve juste au-dessus de ma tête, et de

venir me réveiller le matin.

Je ne me souviens pas de nous être jamais mis en route par la pluie,

sauf une seule fois. Le plus souvent, le soleil matinal faisait une

poussière de diamants avec l'eau de la fontaine du faubourg Sud-Est et

allongeait l'ombre des peupliers sur la route de Genlis.

Genlis, Auxonne, Dole, Mont-sous-Vaudrey, trois étapes de douze ou

quatorze kilomètres chacune, deux de dix-huit, en tout environ

soixante-dix kilomètres des portes de Dijon au pied du Jura. Nous

courions en droite ligne sur les montagnes, déjeunant de pruneaux et de

pain.

Le pays est plat et sans intérêt jusqu'à Auxonne. Je m'étonnais que

des créatures humaines pussent vivre ainsi en vue du Jura, sans y être

jamais allées. À Auxonne, on traverse la Saône aux eaux d'émeraude:

ce n'est encore qu'un torrent descendu de la montagne, mais on devine

qu'il est né dans le Jura. Encore une heure de patience et enfin à

Dole, des coteaux coupés de calcaire jaune, on aperçoit la houle bleue

des pentes du Jura qui se perdent dans le lointain vers le sud, aussi

loin que l'œil peut les suivre. Au nord-est, la chaîne se coupe

brusquement et un bloc hardi se détache du reste, île escarpée qui

s'élève comme un écueil formidable au-dessus de Salins. Au delà de

Dôle, c'est une succession de collines et de vallées, pays sauvage,

étrange, avec ses chaumières d'argile coiffées d'immenses toits de

chaume à hauts pignons. Je m'étonne de ne m'être jamais inquiété de

savoir s'il y avait une raison pour construire des toits de cette forme;

je m'étonne aussi de n'être jamais entré dans une de ces chaumières

pour en visiter l'intérieur!

Le village, ou plutôt la petite ville de Poligny, se compose de

vieilles maisons de pierre solidement bâties au milieu de jardins et de

vergers; elles se serrent au milieu pour former un semblant de rue, et

s'étagent entre les racines de la chaîne du Jura, à l'entrée d'une

petite vallée qui serait une gorge dans nos comtés calcaires d'York et

de Derby, au fond de laquelle coulerait entre des collines onduleuses un

ruisseau babillard; dans le Jura, c'est une longue succession de

terrasses en amphithéâtre, de petits bouts de champs, de vergers, qui

s'accrochent au flanc de la montagne, partout où il est possible de

mettre le pied; au fond, un couvent avec sa flèche aérienne, de jolies

chaumières blotties dans des coins verdoyants ou perchées sur des

saillies de rochers. Pas de cours d'eau, pour ainsi dire, ni aucune

source, ni d'autre raison d'être pour cette vallée que la volonté du

Créateur.

«Une longue succession,» ai-je dit, c'est-à-dire, à un mille environ

dans la montagne, une coulée qui permet à la grande route de Paris à

Genève de serpenter capricieusement, grâce à des travaux d'art

primitifs, se trouvant tout à coup où elle n'avait nulle intention

d'aller, et se demandant comment elle pourra gagner l'endroit où il

faut qu'elle passe. Si l'on se retourne, on voit la plaine de Bourgogne

s'élargissant à mesure que l'on monte jusqu'à ce que, sous un dernier

rocher escarpé, la route prenne le parti d'escalader le ravin et d'en

sortir tout à fait, là où il se ferme aussi déraisonnablement qu'il

s'est ouvert; et le voyageur étonné se trouve transporté comme par

magie au milieu d'une plaine qui semble appartenir à un autre monde.

C'est ici une plaine unie au sol rocheux, avec, à sa surface, une terre

jaune qui laisse pousser une herbe rare, mais bonne. Çà et là, on

voit au loin une levée de pins toujours surmontée, si le matin ou le

soir est clair, d'une petite vapeur argentine qui paraît être un

nuage.

Ces premières zones du Jura sont plus riantes que les plaines crayeuses

d'Ingleborough, auxquelles on pourrait les comparer en Angleterre. Les

landes du Yorkshire, plus élevées, sont souvent balayées par la pluie

au gré des vents violents qui règnent presque constamment dans la

région. Ce sont dévastés étendues de schiste, mélangé d'argile et

de sable provenant de la pierre meulière-sol qui nourrit une herbe

grossière et forme par endroits des marécages. Aucun arbre n'y peut

résister aux vents de tempête, s'il n'a eu la chance de rencontrer

quelque coin abrité. Le ciel du Jura, au contraire, est aussi calme et

clair que celui du reste de la France, et le soleil, lorsqu'il brille

dans la plaine, fait étinceler les montagnes qui l'entourent; les

rochers du Jura, passant de la craie au marbre, se fendent, formant

d'étranges replis, des sillons profonds, mais ils résistent et se sont

revêtus, depuis de longs siècles, soit des fleurs de la forêt, soit

d'un gazon ras et fin avec toutes les floraisons qui aiment le soleil.

L'air, qui est si pur même à ces altitudes modérées--un millier de

pieds à peine au-dessus du niveau de la mer--entretient leurs plus doux

parfums et leurs plus vives couleurs et, l'hiver leur donne un repos

ininterrompu sous le calme de la neige.

La différence est plus grande encore et plus surprenante en ce qui

touche les cours d'eau. Dans les moors du Yorkshire, ils ont beau se

cacher, paraître et disparaître, on ne les perd jamais de vue

entièrement, sait qu'ils étaient là hier, on connaît les puits

qu'ils viendront emplir à la première averse, et un petit filet d'eau,

au fond d'un ravin escarpé, ou le bruit d'une cascade, qui tombe du

sommet d'un rocher, vous fait toujours vous demander si celui-ci est une

des sources de l'Aire, si celui-là est un des ruisselets du Ribble, ou

du Bolton Strid, ou bien l'un des fils d'argent qui, tissés,

deviendront la Tees.

Mais ni soupir, ni murmure, ni caquet, ni chanson de ruisseaux ne

troublent le silence enchanté du Jura. Les nuages chargés de pluie

étreignent ses flancs, flottent sur ses plaines, les inondent; ils

passent, et une heure plus tard les rochers sont secs, il n'y paraît

plus. Quelques perles de rosée seulement s'attardent, suspendues aux

feuilles des alchémilles, mais de ruisseau, point; on n'en voit pas

trace, ni hier, ni aujourd'hui, ni demain. À travers d'invisibles

fissures, de mystérieuses crevasses, les eaux de la plaine de la

montagne se sont écoulées; tout en bas seulement, au plus profond de

la vallée principale, coule la rivière, la rivière puissante déjà,

et que rien ne vient troubler dans son cours. Tels sont les premiers

enseignements de la route. Entre Poligny et Champagnole, deux relais

sans montée, sur un sol aride, pas une flaque d'eau où puisse

seulement pousser un brin de cresson, où un têtard ait la place de

remuer la queue; ensuite, par une route ombragée et sinueuse qui est à

la fois le parc et le boulevard du petit village pensif, on gagne un

pont d'une seule arche. L'Ain, au-dessous, semble dormir dans de belles

profondeurs d'un vert tendre comme celui des jeunes feuilles d'avril;

puis, tout à coup, il s'éveille et s'élance avec fracas au milieu de

tourbillons d'écume, saute par-dessus des barrages, forme des cascades

naturelles ou artificielles, se divise en une infinité de petits

courants qui se glissent sous d'énormes rochers minés par les eaux qui

surplombent, et d'où pendent des chevelures de verdure. La seule

merveille pour quiconque connaît un peu la structure jurassique, c'est

qu'on puisse apercevoir les rivières, que les rochers soient assez

résistants pour les mener à ciel ouvert à travers les vallées, sans

ces «pertes» fréquentes comme celles du Rhône. C'est ainsi

qu'au-dessous du lac de Joux, l'Orbe se perd pour reparaître six cent

quatre-vingts pieds plus bas, dans un site dont j'emprunte la

description à Papa Saussure:

«Un rocher demi-circulaire élevé au moins de deux cents pieds,

composé de grandes assises horizontales taillées à pic, et

entrecoupées par des lignes de sapins qui croissent sur les corniches

que forment leurs parties saillantes, ferme du côté du couchant la

vallée de Valorbe. Des montagnes plus élevées encore et couvertes de

forêts forment autour de ce rocher une enceinte qui ne s'ouvre que pour

le cours de l'Orbe, dont la source est au pied de ce même rocher. Ses

eaux, d'une limpidité parfaite, coulent d'abord avec une tranquillité

majestueuse sur un lit tapissé d'une belle mousse verte (_Fontinalis

antipyretica_), mais, bientôt entraîné par une pente rapide, le fil

du courant se brise en écume contre des rochers qui occupent le milieu

de son lit, tandis que les bords, moins agités, coulant toujours sur un

fond vert, font ressortir la blancheur du milieu de la rivière; et

ainsi elle se dérobe à la vue, en suivant le cours d'une vallée

profonde, couverte de sapins, dont la noirceur est rendue plus frappante

par la brillante verdure des hêtres qui croissent au milieu d'eux...

Ah si PÉTRARQUE avait vu cette source, et qu'il y eût trouvé sa

LAURE, combien ne l'aurait-il pas préférée à celle de Vaucluse, plus

abondante peut-être et plus rapide, mais dont les rochers stériles

n'ont ni la grandeur, ni la riche parure qui embellit la nôtre.[31]»

Je n'ai pas vu la source de l'Orbe, mais je recommande à l'attention du

lecteur les sources des grandes rivières. Comme elles sont belles

lorsqu'elles surgissent, s'élancent au pied des rochers, au lieu de

tomber, comme on se l'imagine volontiers, du haut d'une falaise ou d'une

paroi de roc! Malham Cove--une source qui rappelle celle de

l'Orbe--bouillonne pareillement au pied du rocher et semble sortir d'un

réservoir intérieur plus profond.

Le vieil hôtel de la Poste, à Champagnole, était situé juste

au-dessus du pont de l'Ain, en face de la ville, à l'endroit où la

route s'aplanit de nouveau avant de s'élancer vers Genève. Ce doit

être en 1842 que, pour la première fois, en quittant Dijon nous

allâmes tout d'une traite au delà de Poligny jusqu'à Champagnole;

mais, de ce jour, l'hôtel de la Poste à Champagnole devint un arrêt

habituel, une sorte de home. À l'aller, nous y étions si joyeux et au

retour nous y rapportions une si belle provision d'idées qu'il nous

semblait qu'une large tranche de notre vie s'était écoulée dans la

paix du joli village de Champagnole. Nous n'y rencontrions jamais

personne, mais il suffisait au bonheur du propriétaire, qui était en

même temps cultivateur, que quelques voyageurs s'y arrêtassent de loin

en loin. Ceux qui y couchaient par hasard repartaient le plus souvent

pour Genève le lendemain de grand matin. Nous, dont la prochaine étape

était Morez, n'étions pas si pressés. Au retour, nous nous arrangions

pour quitter Genève le vendredi, afin de passer la journée du dimanche

à Champagnole. C'était un vrai bonheur pour moi, arrivant de Dijon par

une belle soirée de juin, après avoir dîné d'une truite et d'une

côtelette vite accommodées, de faire ma première promenade au milieu

des rochers et des pins.

En dépit de mes préventions Tories (mes principes, devrais-je dire),

j'avoue que l'un des grands charmes de la Suisse, surtout de la Suisse

jurassique, c'était _la liberté_ dont on y jouissait: non pas une

liberté seulement théorique, mais une liberté réelle. Dans les

montagnes plus élevées, on ne peut pas toujours aller où l'on veut:

si l'on désire aller ici, c'est trop escarpé, si l'on veut aller là,

c'est trop éloigné. Dans le Jura, chacun peut aller où bon lui semble

et être heureux partout. Quand j'avais le temps, je grimpais le rocher

isolé au nord du village, où sont les ruines d'un vieux château fort

et les allées encore à demi tracées de son jardin, pour voir si

j'apercevrais à l'horizon les blanches apparitions. Là, dans le clair

crépuscule, j'ai revu, d'années en années--et chaque fois ils me

semblaient plus admirables--les «derniers rochers» et la calotte du

Mont-Blanc, c'est-à-dire autant qu'on en peut apercevoir au delà du

dôme du Goûté, de Saint-Martin. Mais de Champagnole, il a tout autant

d'importance quand on le voit s'embraser aux derniers feux du soir,

comme une pleine lune de septembre.

Si je n'avais pas le temps de monter jusqu'aux ruines, j'allais me

promener dans les bois qui dominent l'Ain, pour cueillir _mes_

premières fleurs des Alpes. Quelle reconnaissance ne dois-je pas à ce

que Herne Hill avait de compassé et même de vulgaire, ce qui, par

contraste, m'a fait sentir si vivement la divine sauvagerie des forêts

du Jura.

Le lendemain, nous traversions en voiture la haute vallée de l'Ain; la

route suit le cours sinueux de la rivière qui descend vers la plaine.

On se demande, sans pouvoir se l'expliquer, comment ces routes en

lacets, qui montent si lentement, arrivent à franchir de telles

hauteurs. Je n'avais pas marché une heure en suivant la voiture--une

heure qui m'avait semblé une minute--que nous étions déjà sur le

haut plateau de Saint-Laurent. L'herbe du bord de la route se piquait de

gentianes et à l'horizon les grands pins se balançaient, vaste océan

d'ombre. Toute la Suisse était là en espérance, et ce qu'il y avait

de moins grand que la Suisse lui était en quelque sorte supérieur dans

sa douceur simple et sa pureté saine. Les chaumières du Jura ne sont

pas aussi richement sculptées que celles du contour de Berne; elles

n'ont pas la solidité, les airs de forteresse de celles d'Uri; elles

sont couvertes de pierres plates, très minces; leurs grands toits en

auvent tombent jusqu'à terre comme pour mieux les garantir de la pluie,

et elles n'ont pour tout ornement, sous les fenêtres, que quelques

lattes entrecroisées. Il n'y a ni jardins à fleurs, ni basses-cours

attenant à ces bons petits chalets qui abritent d'autres occupations

que celles du cultivateur--horlogerie et travaux du même genre--bien

que les gentianes bleues fleurissent jusqu'au seuil des maisons campées

au milieu des prairies et que le muguet sauvage croisse à sa guise dans

les taillis voisins.

Les joies que me donnait la vue de ces maisonnettes, de ces vies actives

et heureuses, et le sentiment de solidarité humaine qui se dégageait

de ces scènes paisibles et rurales étaient certainement à la base des

émotions que me faisait éprouver leur beauté. Reportez-vous au

passage des _Sept Lampes_, écrit beaucoup plus tard, où je dis qu'il

est naturel à l'homme d'arriver à l'admiration par la sympathie.

Hélas! j'ai eu, depuis, maintes fois l'occasion d'observer avec

mélancolie combien nombreux, au contraire, sont ceux qui ne regardent

les choses que dans leurs rapports avec eux-mêmes. Mais le sentiment

qui me donnait de si grandes joies alors, qui m'en a donné tant

d'autres par la suite, était bien différent, par son caractère

impersonnel, de celui qu'éprouvent pas mal de personnes même parmi les

plus aimables et les meilleures.

"Præterita": souvenirs de jeunesse · 第 12 / 24 段