Centule, à deux lieues d'Abbeville, fut si touché par la grande
piété de deux saints prêtres venus d'Irlande, auxquels il avait
donné l'hospitalité, qu'à leur exemple il embrassa «la pénitence».
Ayant été ordonné prêtre, il se voua à la prédication et passa en
Angleterre. De retour dans le Ponthieu, il devint, par la grâce de
Dieu, puissant en œuvres et en parole. Il prêcha à la Cour de
Dagobert et, peu de temps après la mort de ce prince, fonda le
monastère qui porte son nom et un autre appelé Forest-Moutier, dans la
forêt de Crécy, où il acheva ses jours.»
Je trouve encore dans l'_Histoire ecclésiastique d'Abbeville_, publiée
en 1646 par François Pélican, «rue Saint-Jacques, à l'enseigne du
Pélican», que saint Riquier était lui-même de sang royal, que saint
Angilbert, le septième abbé, avait épousé la seconde fille de
Charlemagne, Bertha, «qui se rendit aussi Religieuse de l'ordre de
Saint-Benoist». Louis, le onzième abbé, était cousin germain de
Charles le Chauve; le douzième fut le fils de saint Angilbert, par
conséquent petit-fils de Charlemagne; Raoul, treizième abbé, était
le frère de l'impératrice Judith; et Carloman, seizième abbé, le
fils de Charles le Chauve.
Levez les yeux encore une fois, cher lecteur, au moment où le train
reprend sa marche et vous apercevrez, étincelant au soleil sur la
colline, le village tout blanc et son abbaye. Ce ne sont plus, en
vérité, murs qui ont abrité ces princes et ces princesses--ceux-là
se sont écroulés depuis longtemps--ce sont ceux de l'abbaye encore
belle construite sur leurs fondations par les moines de Saint-Maur.
L'année où l'_Histoire d'Abbeville_, à laquelle j'emprunte cette
citation, fut écrite (sans doute vers 1600), la ville que l'on appelait
alors «Abbeville la Fidèle» comprenait 40.000 âmes qui vivaient en
grande union et grande franchise, craignant de faire tort à leurs
voisins; les femmes étaient modestes, honnêtes, pleines de foi et
charité, ornées des grâces de la beauté et de l'innocence; la
noblesse était nombreuse, hardie et habile aux armes; les _maistrises_
d'art et de commerce possédaient d'excellents ouvriers dans toutes les
professions, sous la juridiction de soixante-quatre Major-Bannerets ou
chefs des corporations, lesquels élisaient le maire de la ville,
gouverneur indépendant «de grande probité, autorité et sans
reproche», et avec lui quatre échevins de l'année présente, et
quatre de l'année passée; ayant foute autorité pour la justice, la
police et la guerre, à charge de surveiller et garder les poids et les
mesures, de punir ceux qui se permettraient de les falsifier, de vendre
à faux poids, ou de laisser passer des marchandises sans qu'elles
portassent le sceau de la vile. La ville contenait, en dehors de la
grande église de Saint Wulfran, treize églises paroissiales, six
monastères, huit couvents de femmes et cinq hôpitaux. Il me faut,
parmi les églises, citer celle de Saint-Georges qui fut commencée par
notre roi Édouard en 1368, le 10 janvier; transférée, puis consacrée
de nouveau en 1469 par l'évêque de Bethléem; plus tard, en 1536,
agrandie par les Marguilliers, «les Paroissiens étant devenus si
nombreux que beaucoup étaient obligés de rester dehors les jours de
fête».
Ces constructions et reconstructions se faisaient vite et bien à
Abbeville, qui possédait non seulement des ouvriers excellents, mais
une pierre qui se travaillait facilement et un sol qui ne permettait que
des fondations sur pilotis, ce qui explique qu'il ne reste presque rien
des bâtiments antérieurs au XVe siècle. Saint Wulfran, Saint Riquier
et tout ce qui subsiste des églises paroissiales (seulement quatre, je
crois, en dehors de Saint Wulfran) sont de ce même gothique flamboyant,
murailles et tours, contemporain des maisons à pignons de bois qui
bordaient les rues principales, lorsque je vins à Abbeville pour la
première fois.
Il me faut ici, par anticipation, expliquer à mes lecteurs que ma vie
intellectuelle a eu, en somme, trois grands centres: Rouen, Genève et
Pise. Tout ce que j'ai fait à Venise a été fait en marge, car son
histoire très falsifiée, était ignorée même des gens du pays; dans
le monde de la peinture, Tintoret était délaissé, Véronèse
incompris, et on ne connaissait même pas le nom de Carpaccio quand j'ai
commencé à m'en occuper. Peut-être faut-il compter aussi pour quelque
chose mon goût pour les promenades en gondole! Mais Rouen, Genève et
Pise m'ont appris tout ce que je sais, elles furent des maîtresses
adorées et obéies, dès le jour où je passai leurs portes.
Dans ce voyage de 1835, je vis pour la première fois Rouen et Venise;
Pise, seulement en 1840; mais je n'ai senti toute la beauté et la force
de ces villes merveilleuses que beaucoup plus tard. Pour Abbeville, qui
est comme la préface et l'interprétation de Rouen, j'étais tout prêt
ce 5 juin et j'ai compris sur l'heure que c'était une ère de travail
salutaire et de joies fécondes qui s'ouvrait pour moi.
Car ici je trouvais de l'art local, la religion et la vie humaine
actuelle en parfaite harmonie. Ces églises aux fines sculptures ne
connaissaient pas la solitude mortelle des six jours de la semaine, le
lourd ennui du septième; pas de sacristain pour vous fermer la porte au
nez, pas de bedeau pour vous enfermer dans quelque banc. Je pouvais y
errer à toute heure, m'imaginer que j'étais un revenant, m'embusquer
derrière leurs piliers comme Rob Roy, m'y agenouiller sans scandaliser
personne, y dessiner sans doubler qui que ce soit. Au dehors, la vieille
ville fidèle se groupait et se blottissait sous leurs contreforts comme
de petits poussins sous les ailes de leur mère; l'aristocratie, calme
et inoffensive, des rues silencieuses du quartier neuf ne laissait
qu'entrevoir la dignité de ses hôtels entre cour et jardin. Le
quartier du commerce, que coupait la grande rue, ne comptait que des
boutiques qui, sans se faire concurrence, étaient nécessaires pour le
débit des denrées du pays: drap, bonneterie, étoffes tissées sur
place, fromages de Neufchâtel, tout proche, fruits des jardins
d'alentour; pain du froment poussé dans les champs situés au-dessus
des verts coteaux; viande de leurs propres troupeaux et que le fer-blanc
américain n'avait pas gâtée; tous les outils: faux, socs de charrue,
frappés au grand air sur l'enclume; épiceries fines, café que l'on
brûlait le plus souvent devant la porte et qui embaumait; quant aux
modistes, peut-être faisaient-elles venir un ou deux chapeaux de Paris,
mais le reste était du cru et les paysannes des environs et les belles
dames du Ponthieu s'en contentaient. Au-dessus de la boutique prospère,
sereinement active et bienfaisante, il y avait l'habitation du maître,
la vieille maison habitée de père en fils avec ses sculptures aimables
à voir, son toit fier et qui gardait son rang, sans empiéter ni par en
bas, ni par en haut, depuis des siècles. Autour de la petite ville
couraient les remparts sous de longues avenues rafraîchies par la
brise, du haut desquels on apercevait ici et là, toujours calme,
toujours claire, la jolie rivière navigable et vive qui faisait tourner
les roues des moulins, la Somme, aux eaux vertes un peu laiteuses.
Les joies les plus intenses que j'aie goûtées, c'est aux montagnes que
je les dois. Mais rien ne me procurait un plaisir plus sain, toujours
renouvelé, que la vue d'Abbeville lorsque, par une belle après-midi
d'été, je descendais de voiture dans la cour de l'hôtel de l'Europe,
et que je me précipitais pour revoir Saint Wulfran avant que le soleil
n'eût quitté ses tours! Souvenirs précieux... à jamais.
Pour Rouen et sa cathédrale, je dirai ce que j'ai à en dire, si Dieu
me prête vie, dans _Nos Pères nous ont dit_. La vue de la ville et des
flèches de sa cathédrale, avec la journée du lendemain où nous
remontâmes la Seine jusqu'à Paris, et ensuite Soissons et Reims
fixèrent, comme je l'ai déjà dit, le premier point central de mon
travail à venir. Au delà de Reims, à Bar-le-Duc, je me retrouvai
déjà sous l'influence des Alpes et mon père avait la bonté de faire
le crochet par Plombières et Dijon, afin que je pusse en approcher par
le passage du Jura.
Le lecteur me pardonnera si, en racontant ce que je crois devoir
l'intéresser, je mêle ce qui est spécial à ce voyage de 1835 et ce
qui se rapporte à ceux qui ont suivi; il m'est extrêmement difficile
aujourd'hui de ne pas confondre ces différents voyages, étant donné
que nous descendions toujours dans les mêmes hôtels, où nous
occupions tantôt la chambre bleue, tantôt la chambre verte, que nous
voyions les mêmes choses, et que nous éprouvions encore plus
déplaisir à les revoir qu'à les voir pour la première fois.
Cette dernière partie de la route de Paris à Genève, si belle, si
adorablement riante et charmante, m'est devenue par la suite si
familière qu'il m'est très doux s'attarder à évoquer tant de chers
souvenirs.
Le plus souvent nous quittions «La Cloche» à Dijon vers sept heures
du matin, après avoir gaiement déjeuné. Le petit salon, au premier
sur le devant, communiquait avec une chambre à coucher d'où, par les
fenêtres du côté ouest, on apercevait, au-dessus d'une maison basse,
les flèches de la cathédrale. J'occupais toujours cette chambre. Je
vois encore le lit dans l'alcôve au fond, séparée seulement par une
légère cloison du passage qui conduisait par un balcon extérieur à
la chambre d'Anne. C'était un bonheur pour Anne, qu'elle escomptait
tout le long du voyage que d'ouvrir une petite porte dissimulée dans ce
passage, qui donnait dans l'alcôve juste au-dessus de ma tête, et de
venir me réveiller le matin.
Je ne me souviens pas de nous être jamais mis en route par la pluie,
sauf une seule fois. Le plus souvent, le soleil matinal faisait une
poussière de diamants avec l'eau de la fontaine du faubourg Sud-Est et
allongeait l'ombre des peupliers sur la route de Genlis.
Genlis, Auxonne, Dole, Mont-sous-Vaudrey, trois étapes de douze ou
quatorze kilomètres chacune, deux de dix-huit, en tout environ
soixante-dix kilomètres des portes de Dijon au pied du Jura. Nous
courions en droite ligne sur les montagnes, déjeunant de pruneaux et de
pain.
Le pays est plat et sans intérêt jusqu'à Auxonne. Je m'étonnais que
des créatures humaines pussent vivre ainsi en vue du Jura, sans y être
jamais allées. À Auxonne, on traverse la Saône aux eaux d'émeraude:
ce n'est encore qu'un torrent descendu de la montagne, mais on devine
qu'il est né dans le Jura. Encore une heure de patience et enfin à
Dole, des coteaux coupés de calcaire jaune, on aperçoit la houle bleue
des pentes du Jura qui se perdent dans le lointain vers le sud, aussi
loin que l'œil peut les suivre. Au nord-est, la chaîne se coupe
brusquement et un bloc hardi se détache du reste, île escarpée qui
s'élève comme un écueil formidable au-dessus de Salins. Au delà de
Dôle, c'est une succession de collines et de vallées, pays sauvage,
étrange, avec ses chaumières d'argile coiffées d'immenses toits de
chaume à hauts pignons. Je m'étonne de ne m'être jamais inquiété de
savoir s'il y avait une raison pour construire des toits de cette forme;
je m'étonne aussi de n'être jamais entré dans une de ces chaumières
pour en visiter l'intérieur!
Le village, ou plutôt la petite ville de Poligny, se compose de
vieilles maisons de pierre solidement bâties au milieu de jardins et de
vergers; elles se serrent au milieu pour former un semblant de rue, et
s'étagent entre les racines de la chaîne du Jura, à l'entrée d'une
petite vallée qui serait une gorge dans nos comtés calcaires d'York et
de Derby, au fond de laquelle coulerait entre des collines onduleuses un
ruisseau babillard; dans le Jura, c'est une longue succession de
terrasses en amphithéâtre, de petits bouts de champs, de vergers, qui
s'accrochent au flanc de la montagne, partout où il est possible de
mettre le pied; au fond, un couvent avec sa flèche aérienne, de jolies
chaumières blotties dans des coins verdoyants ou perchées sur des
saillies de rochers. Pas de cours d'eau, pour ainsi dire, ni aucune
source, ni d'autre raison d'être pour cette vallée que la volonté du
Créateur.
«Une longue succession,» ai-je dit, c'est-à-dire, à un mille environ
dans la montagne, une coulée qui permet à la grande route de Paris à
Genève de serpenter capricieusement, grâce à des travaux d'art
primitifs, se trouvant tout à coup où elle n'avait nulle intention
d'aller, et se demandant comment elle pourra gagner l'endroit où il
faut qu'elle passe. Si l'on se retourne, on voit la plaine de Bourgogne
s'élargissant à mesure que l'on monte jusqu'à ce que, sous un dernier
rocher escarpé, la route prenne le parti d'escalader le ravin et d'en
sortir tout à fait, là où il se ferme aussi déraisonnablement qu'il
s'est ouvert; et le voyageur étonné se trouve transporté comme par
magie au milieu d'une plaine qui semble appartenir à un autre monde.
C'est ici une plaine unie au sol rocheux, avec, à sa surface, une terre
jaune qui laisse pousser une herbe rare, mais bonne. Çà et là, on
voit au loin une levée de pins toujours surmontée, si le matin ou le
soir est clair, d'une petite vapeur argentine qui paraît être un
nuage.
Ces premières zones du Jura sont plus riantes que les plaines crayeuses
d'Ingleborough, auxquelles on pourrait les comparer en Angleterre. Les
landes du Yorkshire, plus élevées, sont souvent balayées par la pluie
au gré des vents violents qui règnent presque constamment dans la
région. Ce sont dévastés étendues de schiste, mélangé d'argile et
de sable provenant de la pierre meulière-sol qui nourrit une herbe
grossière et forme par endroits des marécages. Aucun arbre n'y peut
résister aux vents de tempête, s'il n'a eu la chance de rencontrer
quelque coin abrité. Le ciel du Jura, au contraire, est aussi calme et
clair que celui du reste de la France, et le soleil, lorsqu'il brille
dans la plaine, fait étinceler les montagnes qui l'entourent; les
rochers du Jura, passant de la craie au marbre, se fendent, formant
d'étranges replis, des sillons profonds, mais ils résistent et se sont
revêtus, depuis de longs siècles, soit des fleurs de la forêt, soit
d'un gazon ras et fin avec toutes les floraisons qui aiment le soleil.
L'air, qui est si pur même à ces altitudes modérées--un millier de
pieds à peine au-dessus du niveau de la mer--entretient leurs plus doux
parfums et leurs plus vives couleurs et, l'hiver leur donne un repos
ininterrompu sous le calme de la neige.
La différence est plus grande encore et plus surprenante en ce qui
touche les cours d'eau. Dans les moors du Yorkshire, ils ont beau se
cacher, paraître et disparaître, on ne les perd jamais de vue
entièrement, sait qu'ils étaient là hier, on connaît les puits
qu'ils viendront emplir à la première averse, et un petit filet d'eau,
au fond d'un ravin escarpé, ou le bruit d'une cascade, qui tombe du
sommet d'un rocher, vous fait toujours vous demander si celui-ci est une
des sources de l'Aire, si celui-là est un des ruisselets du Ribble, ou
du Bolton Strid, ou bien l'un des fils d'argent qui, tissés,
deviendront la Tees.
Mais ni soupir, ni murmure, ni caquet, ni chanson de ruisseaux ne
troublent le silence enchanté du Jura. Les nuages chargés de pluie
étreignent ses flancs, flottent sur ses plaines, les inondent; ils
passent, et une heure plus tard les rochers sont secs, il n'y paraît
plus. Quelques perles de rosée seulement s'attardent, suspendues aux
feuilles des alchémilles, mais de ruisseau, point; on n'en voit pas
trace, ni hier, ni aujourd'hui, ni demain. À travers d'invisibles
fissures, de mystérieuses crevasses, les eaux de la plaine de la
montagne se sont écoulées; tout en bas seulement, au plus profond de
la vallée principale, coule la rivière, la rivière puissante déjà,
et que rien ne vient troubler dans son cours. Tels sont les premiers
enseignements de la route. Entre Poligny et Champagnole, deux relais
sans montée, sur un sol aride, pas une flaque d'eau où puisse
seulement pousser un brin de cresson, où un têtard ait la place de
remuer la queue; ensuite, par une route ombragée et sinueuse qui est à
la fois le parc et le boulevard du petit village pensif, on gagne un
pont d'une seule arche. L'Ain, au-dessous, semble dormir dans de belles
profondeurs d'un vert tendre comme celui des jeunes feuilles d'avril;
puis, tout à coup, il s'éveille et s'élance avec fracas au milieu de
tourbillons d'écume, saute par-dessus des barrages, forme des cascades
naturelles ou artificielles, se divise en une infinité de petits
courants qui se glissent sous d'énormes rochers minés par les eaux qui
surplombent, et d'où pendent des chevelures de verdure. La seule
merveille pour quiconque connaît un peu la structure jurassique, c'est
qu'on puisse apercevoir les rivières, que les rochers soient assez
résistants pour les mener à ciel ouvert à travers les vallées, sans
ces «pertes» fréquentes comme celles du Rhône. C'est ainsi
qu'au-dessous du lac de Joux, l'Orbe se perd pour reparaître six cent
quatre-vingts pieds plus bas, dans un site dont j'emprunte la
description à Papa Saussure:
«Un rocher demi-circulaire élevé au moins de deux cents pieds,
composé de grandes assises horizontales taillées à pic, et
entrecoupées par des lignes de sapins qui croissent sur les corniches
que forment leurs parties saillantes, ferme du côté du couchant la
vallée de Valorbe. Des montagnes plus élevées encore et couvertes de
forêts forment autour de ce rocher une enceinte qui ne s'ouvre que pour
le cours de l'Orbe, dont la source est au pied de ce même rocher. Ses
eaux, d'une limpidité parfaite, coulent d'abord avec une tranquillité
majestueuse sur un lit tapissé d'une belle mousse verte (_Fontinalis
antipyretica_), mais, bientôt entraîné par une pente rapide, le fil
du courant se brise en écume contre des rochers qui occupent le milieu
de son lit, tandis que les bords, moins agités, coulant toujours sur un
fond vert, font ressortir la blancheur du milieu de la rivière; et
ainsi elle se dérobe à la vue, en suivant le cours d'une vallée
profonde, couverte de sapins, dont la noirceur est rendue plus frappante
par la brillante verdure des hêtres qui croissent au milieu d'eux...
Ah si PÉTRARQUE avait vu cette source, et qu'il y eût trouvé sa
LAURE, combien ne l'aurait-il pas préférée à celle de Vaucluse, plus
abondante peut-être et plus rapide, mais dont les rochers stériles
n'ont ni la grandeur, ni la riche parure qui embellit la nôtre.[31]»
Je n'ai pas vu la source de l'Orbe, mais je recommande à l'attention du
lecteur les sources des grandes rivières. Comme elles sont belles
lorsqu'elles surgissent, s'élancent au pied des rochers, au lieu de
tomber, comme on se l'imagine volontiers, du haut d'une falaise ou d'une
paroi de roc! Malham Cove--une source qui rappelle celle de
l'Orbe--bouillonne pareillement au pied du rocher et semble sortir d'un
réservoir intérieur plus profond.
Le vieil hôtel de la Poste, à Champagnole, était situé juste
au-dessus du pont de l'Ain, en face de la ville, à l'endroit où la
route s'aplanit de nouveau avant de s'élancer vers Genève. Ce doit
être en 1842 que, pour la première fois, en quittant Dijon nous
allâmes tout d'une traite au delà de Poligny jusqu'à Champagnole;
mais, de ce jour, l'hôtel de la Poste à Champagnole devint un arrêt
habituel, une sorte de home. À l'aller, nous y étions si joyeux et au
retour nous y rapportions une si belle provision d'idées qu'il nous
semblait qu'une large tranche de notre vie s'était écoulée dans la
paix du joli village de Champagnole. Nous n'y rencontrions jamais
personne, mais il suffisait au bonheur du propriétaire, qui était en
même temps cultivateur, que quelques voyageurs s'y arrêtassent de loin
en loin. Ceux qui y couchaient par hasard repartaient le plus souvent
pour Genève le lendemain de grand matin. Nous, dont la prochaine étape
était Morez, n'étions pas si pressés. Au retour, nous nous arrangions
pour quitter Genève le vendredi, afin de passer la journée du dimanche
à Champagnole. C'était un vrai bonheur pour moi, arrivant de Dijon par
une belle soirée de juin, après avoir dîné d'une truite et d'une
côtelette vite accommodées, de faire ma première promenade au milieu
des rochers et des pins.
En dépit de mes préventions Tories (mes principes, devrais-je dire),
j'avoue que l'un des grands charmes de la Suisse, surtout de la Suisse
jurassique, c'était _la liberté_ dont on y jouissait: non pas une
liberté seulement théorique, mais une liberté réelle. Dans les
montagnes plus élevées, on ne peut pas toujours aller où l'on veut:
si l'on désire aller ici, c'est trop escarpé, si l'on veut aller là,
c'est trop éloigné. Dans le Jura, chacun peut aller où bon lui semble
et être heureux partout. Quand j'avais le temps, je grimpais le rocher
isolé au nord du village, où sont les ruines d'un vieux château fort
et les allées encore à demi tracées de son jardin, pour voir si
j'apercevrais à l'horizon les blanches apparitions. Là, dans le clair
crépuscule, j'ai revu, d'années en années--et chaque fois ils me
semblaient plus admirables--les «derniers rochers» et la calotte du
Mont-Blanc, c'est-à-dire autant qu'on en peut apercevoir au delà du
dôme du Goûté, de Saint-Martin. Mais de Champagnole, il a tout autant
d'importance quand on le voit s'embraser aux derniers feux du soir,
comme une pleine lune de septembre.
Si je n'avais pas le temps de monter jusqu'aux ruines, j'allais me
promener dans les bois qui dominent l'Ain, pour cueillir _mes_
premières fleurs des Alpes. Quelle reconnaissance ne dois-je pas à ce
que Herne Hill avait de compassé et même de vulgaire, ce qui, par
contraste, m'a fait sentir si vivement la divine sauvagerie des forêts
du Jura.
Le lendemain, nous traversions en voiture la haute vallée de l'Ain; la
route suit le cours sinueux de la rivière qui descend vers la plaine.
On se demande, sans pouvoir se l'expliquer, comment ces routes en
lacets, qui montent si lentement, arrivent à franchir de telles
hauteurs. Je n'avais pas marché une heure en suivant la voiture--une
heure qui m'avait semblé une minute--que nous étions déjà sur le
haut plateau de Saint-Laurent. L'herbe du bord de la route se piquait de
gentianes et à l'horizon les grands pins se balançaient, vaste océan
d'ombre. Toute la Suisse était là en espérance, et ce qu'il y avait
de moins grand que la Suisse lui était en quelque sorte supérieur dans
sa douceur simple et sa pureté saine. Les chaumières du Jura ne sont
pas aussi richement sculptées que celles du contour de Berne; elles
n'ont pas la solidité, les airs de forteresse de celles d'Uri; elles
sont couvertes de pierres plates, très minces; leurs grands toits en
auvent tombent jusqu'à terre comme pour mieux les garantir de la pluie,
et elles n'ont pour tout ornement, sous les fenêtres, que quelques
lattes entrecroisées. Il n'y a ni jardins à fleurs, ni basses-cours
attenant à ces bons petits chalets qui abritent d'autres occupations
que celles du cultivateur--horlogerie et travaux du même genre--bien
que les gentianes bleues fleurissent jusqu'au seuil des maisons campées
au milieu des prairies et que le muguet sauvage croisse à sa guise dans
les taillis voisins.
Les joies que me donnait la vue de ces maisonnettes, de ces vies actives
et heureuses, et le sentiment de solidarité humaine qui se dégageait
de ces scènes paisibles et rurales étaient certainement à la base des
émotions que me faisait éprouver leur beauté. Reportez-vous au
passage des _Sept Lampes_, écrit beaucoup plus tard, où je dis qu'il
est naturel à l'homme d'arriver à l'admiration par la sympathie.
Hélas! j'ai eu, depuis, maintes fois l'occasion d'observer avec
mélancolie combien nombreux, au contraire, sont ceux qui ne regardent
les choses que dans leurs rapports avec eux-mêmes. Mais le sentiment
qui me donnait de si grandes joies alors, qui m'en a donné tant
d'autres par la suite, était bien différent, par son caractère
impersonnel, de celui qu'éprouvent pas mal de personnes même parmi les
plus aimables et les meilleures.