Je ne me souviens pas du moment précis où mon père commença à me

lire du Byron, s'attendant bien à ce que je l'aimerais. Mes premières

émotions littéraires, je les dois à l'_Iliade_ et à Scott. Je devais

avoir douze ou treize ans, sans cela comment aurais-je oublié ma

première impression? _Manfred_ avait dû me frapper, comme _Macbeth_

avec ses sorcières. Plusieurs changements, d'ailleurs plus ou moins

heureux, eurent lieu vers cette année-là dans la discipline monacale

de Herne Hill. J'eus la permission de boire du vin, on me conduisit au

théâtre, et il fut décidé que, les jours de fête, je dînerais avec

mon père et ma mère à quatre heures. C'est dans ces occasions

solennelles, au dessert, que mon père nous lisait les _Noctes

Ambrosianœ_, à mesure qu'elles paraissaient et sans en passer un seul

mot, fût-ce le plus vif. Un soir, il nous lut le Naufrage dans _Don

Juan_ et fut si heureux de voir que je l'appréciais qu'il finit par

lire presque tout le reste. Je vois encore le regard, un peu inquiet,

que mon père et ma mère échangèrent à travers la table un jour l'on

cherchait ce qu'on pourrait lire, et que je demandai _Juan et Haidée_.

Mon choix ne fut pas ratifié et, sentant que j'avais dit une sottise

sans trop savoir laquelle, je n'insistai pas et même je balbutiai

quelques excuses, ce qui ne fit qu'aggraver les choses. Peut-être

m'accorda-t-on un morceau de _Childe Harold_, que j'aimais presque

autant à cette époque. D'ailleurs, je ne tardai pas à me lasser

d'Haidée, dont je trouvais l'histoire trop triste. Ce qui est certain

c'est que, vers la fin de 1834, j'étais familier avec mon Byron à peu

près d'un bout à l'autre, à l'exception de _Caïn, Werner_, le

_Deformed Transformed_, et la _Vision of Judgment_, qui n'étaient pas

à ma portée, et que papa et maman trouvaient inutile de m'expliquer.

Mon lecteur, qui a de l'esprit, je n'en doute pas, s'étonne sans doute

que ma mère se prêtât à ce genre de lectures. Il devient donc

nécessaire d'expliquer certaines particularités de la pruderie

maternelle, qu'il aurait peine à comprendre d'après ce qu'il sait

d'elle. Et, sans doute, il a dû se dire que puisqu'elle m'avait fait

lire la Bible plus de six fois d'un bout à l'autre, c'est qu'elle

n'avait pas peur d'appeler les choses par leur nom; mais ce dont il

pourrait ne pas s'être rendu compte, c'est qu'énergique et

passionnée, elle sentait les grandeurs et les beautés de Byron aussi

vivement que mon père, et que son puritanisme était doublé d'assez de

bon sens pour se dire que, du moment que Shakespeare et Burns restaient

ouverts sur la table toute la journée, il n'y avait aucune raison pour

me défendre Byron. Cependant, ce ne fut que quelques années plus tard

que je fus autorisé à le lire moi-même. Ma mère avait confiance dans

mon honnêteté naturelle, dans l'éducation que j'avais reçue, et ne

redoutait pas plus de me voir devenir un Corsaire ou un Giaour qu'un

Richard III ou un Salomon. Elle avait raison. Byron ne m'a jamais fait

le moindre mal; ce qui m'a fait du mal ce sont les événements de la

vie, et les livres d'un genre plus bas, y compris nombre d'œuvres dont

les auteurs passent pour être de grands éducateurs, depuis Victor Hugo

jusqu'au Dr Watts.

Je demanderai la permission de profiter de l'occasion pour expliquer ce

que j'entends lorsque je dis que ma mère était une prude

«inoffensive». Aussi stricte pour elle-même qu'Alice Bridgenorth,

elle était pénétrée du vrai esprit de sa religion et, sans se

frapper la poitrine, sans faire parade de sa confession de «misérable

pécheresse», elle savait que, selon la doctrine de cette religion, et

probablement en fait, Madge Wildfire n'était pas plus pécheresse

qu'elle-même. Elle avait la charité universelle de sa sœur.

Sympathique à toutes les passions comme à toutes les vertus

véritablement féminines, peut-être, dans le fond de son cœur,

aimait-elle autant la vraie Margherita Cogni que la femme idéale de

Faliero.

Autre trait du caractère de ma mère que je tiens à affirmer ici, afin

de couper court à une légende qui menace de s'accréditer grâce aux

commentaires de certains journaux, et d'après lesquels je la ferais

ressembler à la tante dévote d'Esther dans _Bleak House_. Tout au

contraire, il y avait chez ma mère une gaîté franche, souvent un rire

inextinguible et de bon aloi! Rire qui n'était jamais sardonique, mais

qui avait bien quelque chose du rire de Smollett, ce qui fait qu'elle

jouissait pleinement, avec mon père, de leur _Humphrey Clinker_, bien

avant que je ne pusse, quant à moi, en comprendre ni le sel, ni la

portée. Que dis-je, une plaisanterie à la Smollett un peu grasse la

mettait en joie. Je me souviens qu'un jour, bien des années plus tard,

lors d'une de nos traversées du Simplon, arrivés au sommet nous nous

étions arrêtés pour jouir de la vue; Anne, notre vieille Anne,

s'était assise pour se reposer sur une des balustrades qui bordent la

route, en face du monastère, à pic vers la vallée. En se retournant

pour regarder le panorama, Anne perdit l'équilibre et roula tête en

bas, jambes en l'air, sur la pente. Mon père, en riant, ne put

s'empêcher de dire qu'elle l'avait fait exprès, pour le plus grand

plaisir des bons Pères et, depuis, ni lui ni ma mère ne pouvaient

faire allusion à la «performance» d'Anne, comme ils disaient, sans

rire pendant un bon quart d'heure.

Si, toutefois, une plaisanterie avait quoi que ce soit d'amer ou

d'ironique, ma mère ne la goûtait pas, tandis que mon père et moi ne

l'en aimions que davantage si elle était juste; et dans la mesure où

je le comprenais, je jouissais bien de tout le sarcasme de _Don Juan_.

Mais la résolution que je pris, après la lecture des derniers chants

de _Don Juan_, de reconnaître Byron pour mon maître en poésie, comme

Turner l'était en peinture, se dessina dès l'époque où le jeune

oisillon, disons plus poliment si vous voulez, le jeune cygne, essayait

ses ailes sans avoir conscience des instincts plus profonds qui l'y

poussaient; je ne voyais nettement que deux choses, c'est que son

observation était la plus exacte, et son expression la plus concentrée

que j'eusse encore rencontrée en littérature. J'avais lu, avec mon

père, les deux premiers livres de Tite-Live, je savais donc ce que

c'est qu'un style concis; mais je m'étais déjà rendu compte que

Tite-Live, comme je m'en rendis compte plus tard pour Horace et Tacite,

était volontairement, souvent péniblement et quelquefois obscurément

concis. Byron, au contraire, écrit aussi aisément que l'épervier

vole, son style est aussi clair que les eaux claires d'un beau lac. Il

dit la stricte vérité, en aussi peu de mots que possible, et non

seulement la vérité exacte, mais la vérité essentielle et centrale.

Je ne pouvais alors, cela va sans dire, évaluer les dons prodigieux de

Byron pas plus que ceux de Turner; mais je voyais que tous deux avaient

raison dans toutes les choses où j'étais capable de distinguer le vrai

de l'erreur, et par conséquent que je devais les pendre pour maîtres,

chacun dans son domaine propre. Le lecteur moderne, pour ne pas dire

l'érudit moderne, est si complètement ignorant des qualités

maîtresses de Byron, qu'il m'est difficile de raconter l'histoire de

mon noviciat sans préciser à l'aide de quelques exemples ce qui me

paraissait absolument unique dans son œuvre.

Pour cela, je choisirai sa prose plutôt que ses vers, d'autant que sa

versification, son rythme, soulèvent des questions différentes de

celles qui nous occupent ici. Lisez par exemple, pour commencer, la

phrase sur Sheridan dans sa lettre à Thomas Moore, datée de Venise, le

Ier juin (ou 2 juin à l'aube) 1818: «Les Whigs l'outragent; et

néanmoins il leur reste fidèle; des imbéciles de ce calibre ne

méritent ni crédit ni pitié. Quant à ses créanciers, n'oubliez pas

que Sheridan n'a jamais eu le sou et qu'il s'est jeté avec des dons

puissants et des passions ardentes dans la mêlée du monde, qu'il s'est

trouvé au faîte de la gloire, sans fortune. Fox a-t-il jamais payé

ses dettes? Sheridan s'est-il jamais prêté à une souscription à son

bénéfice? L'ivrognerie de...... était-elle plus excusable que la

sienne? Ses aventures galantes étaient-elles plus scandaleuses que

celles de ses contemporains? Pourquoi faut-il que sa mémoire soit

ternie, quand on respecte les leurs? Ne vous laissez pas impressionner

par les criailleries, mais comparez-le comme principes avec Fox le grand

faiseur de coalitions, avec Burke le pensionné, avec dix fois cent

mille autres pour les idées personnelles. Quant au talent, il n'est pas

de comparaison possible, aucun ne lui vient seulement à la cheville.

Sans fortune, sans relations, sans réputation (ce qui n'était

peut-être pas vrai au début, et ce qui a pu ensuite le pousser au

désespoir et à la folie) il les a tous battus sur tous les terrains.

Mais, hélas! pauvre nature humaine! Bonsoir, ou plutôt bonjour. Il est

quatre heures, l'aube blanchit le Grand Canal et le Rialto sort des

ombres.»

Remarquez-le, ce passage a de la grandeur, d'abord parce qu'il condense

dans le moins de mots possible le plus de pensées justes, sages et

généreuses. Il n'est pas seulement grand et noble, il est _parfait_;

tout ce qu'il veut dire est là, sans concision artificielle ou

compliquée; c'est net, c'est rapide, c'est le coup de marteau du

forgeron sur le fer rougi à blanc; et avec un choix de mots qui, par

leur position dans la phrase, les fait dépasser de beaucoup la

signification qu'ils ont dans le dictionnaire. Par exemple, il emploie

«néanmoins» (however) au lieu de «toutefois» (yet), parce que

«néanmoins» est là pour «quoi qu'ils fassent». La «mêlée du

monde» veut dire non seulement la foule mais la poussière, le

brouillard qui l'enveloppe; «dix fois cent mille», pour «un million»

ou «mille fois mille», afin d'enlever au nombre sa grandeur et nous

faire sentir qu'il s'agit d'une quantité de nullités. Remarquez aussi

la phrase entre parenthèses: «ce qui n'était peut-être pas

vrai...»; elle est obscure; il serait impossible en effet d'être clair

sans s'arrêter et perdre beaucoup de temps; au lecteur de compléter le

sens et de dire: «il n'était peut-être pas vrai à l'origine de dire

qu'il n'avait pas de réputation», etc... Enfin, cette aube qui

soulève les voiles diminue les ombres qui enveloppent le Rialto, mais

elle ne l'éclaire pas comme elle éclairerait une étendue d'eau.

Prenons maintenant, si vous le voulez bien, les deux passages sur la

poésie dans les lettres à Murray du 15 septembre 1817 et du 12 avril

1818; (pour bien juger de la force collective de ces deux lettres,

comparez exposé réfléchi qu'il publia dans la réponse à Blackwood

en 1820).

1817. «Pour ce qui est de la poésie en général, je suis convaincu,

plus j'y réfléchis, que lui (Moore) et nous tous d'ailleurs, Scott,

Southey, Wordsworth, Moore, Campbell et moi, nous sommes dans l'erreur

les uns comme les autres; nous nous sommes engagés dans une voie

révolutionnaire qui est mauvaise; nos systèmes poétiques n'ont aucune

valeur en eux-mêmes, seuls Rogers et Crabbe y ont échappé et les

générations à venir, et même la génération actuelle, leur

donneront raison. J'en suis convaincu depuis que j'ai relu quelques-uns

de nos classiques, et en particulier Pope. Et voici comment j'en ai fait

l'expérience. J'ai pris les poèmes de Moore, les miens et quelques

autres; je les ai lus en les comparant avec ceux de Pope, et j'ai été

surpris (je n'aurais pas dû l'être) et mortifié de la distance

immense qui nous sépare--au point de vue de la raison, du savoir de

l'effet, et même de l'_imagination_, de la passion et de

l'_invention_--nous autres, hommes du Bas-Empire, du petit homme du

temps de la Reine Anne. Croyez-moi, il y avait des Horace en ce

temps-là; et maintenant on est des Claudien, et je vous assure qui si

c'était à recommencer, je m'arrangerais en conséquence. Crabbe est

bien l'homme; seulement son sujet est impossible, grossier et......

c'est un retraité en demi-solde; il fera bien d'en finir à moins de

faire comme il faisait autrefois.»

1818. «J'avais pensé à écrire une préface pour défendre Lord

Hervey contre les attaques de Pope--mais Pope lui-même, en tant que

poète, envers et contre tous, car il est en butte à d'inqualifiables

attaques inaugurées par Warton et continuées de nos jours par la

nouvelle école des critiques et des écrivailleurs qui se croient

poètes parce qu'ils n'écrivent pas comme Pope. Ce mauvais goût et

cette damnée blague m'exaspèrent; notre génération tout entière ne

vaut pas un seul chant du _Rape of the Lock_, de _The Essay on man_, de

la _Dunciad_, ni aucune des choses qui lui appartiennent.»

Il n'y a rien qui ait besoin d'être expliqué dans la brièveté et les

aménités de ces deux fragments, si ce n'est, dans le premier,

l'énumération si précise et si complète des qualités de la grande

poésie. Remarquez surtout l'ordre dans lequel il les met:

A. La Raison. Cela veut dire que la première chose à faire est de se

demander si le soi-disant poète est un homme de bon sens, un homme

raisonnable; il insiste là-dessus dans la réponse à Blackwood: «On

l'appelle (Pope) le poète de la Raison! Est-ce une raison pour qu'il ne

soit pas poète?»

B. Le Savoir. Burns, le laboureur d'Ayrshire, si richement doué qu'il

soit, ne saurait être mis en parallèle avec Homère, Dante ou Milton.

C. L'Effet. Son vers a-t-il de l'action, de l'effet, frappe-t-il

instantanément l'oreille et l'esprit? Voyez l'«effet» sur l'auditoire

des «ottave» de Béatrice à la page 286 des _Songs of Toscany_ de

Miss Alexander.

D. L'Imagination. Elle est reléguée à un rang aussi bas parce que

beaucoup de romanciers et d'artistes qui ont de l'imagination ne sont

pas poètes pour cela, et même ne sont pas de grands romanciers, pas de

grands peintres, car il leur manque la raison qui leur permettrait de

s'en servir, et l'art de l'amener à l'effet.

E. La Passion. La Passion est placée encore plus bas, tous les braves

gens en ayant autant qu'homme, femme, ou Poète a besoin d'en avoir.

F. L'Invention. Enfin, l'invention tout en bas de l'échelle, car on

peut être un grand poète sans avoir aucune invention. Byron lui-même

n'en avait pour ainsi dire pas, et Scott, qui en avait à revendre, n'a

jamais pu écrire une pièce de théâtre.

Mais ce n'est ni la force, ni la précision, ni la cadence de son style

qui, principalement, m'ont fait prendre Byron pour maître. Je savais

par cœur le _Cantique de Moïse_, le _Sermon sur la Montagne_ et la

moitié de l'_Apocalypse_; je n'avais donc pas besoin que l'on

m'enseignât la majesté et la simplicité dans l'usage des mots anglais

et, quant à leur arrangement logique, j'avais eu pour maître le propre

maître de Byron, Pope, dès que j'avais su parler. Mais la chose

absolument nouvelle et précieuse que je découvrais chez Byron,

c'était cette _vérité_ vivante et mesurée, mesurée si on la compare

à celle d'Homère, et vivante si on la compare à celle de tous les

autres. Ma propre mesure, mon inexorable baguette, non la baguette du

magicien, mais celle du drapier ou de l'architecte réduisait à néant

toutes les hyperboles des poètes que l'on a coutume de qualifier de

sublimes. Il ne servait de rien qu'Homère m'affirmât que Pélion

s'élevât au-dessus d'Ossa, je savais parfaitement que Pélion ne

monterait pas sur Ossa; de rien que Pope me dît que les arbres sur

lesquels se reposaient les yeux de sa maîtresse se groupaient autour

d'elle pour l'ombrager; je savais parfaitement qu'ils ne pouvaient rien

faire de la sorte. Que dis-je? le monde tel que me le représentait la

poésie ou la théologie m'apparaissait tous les jours plus nébuleux et

plus impossible. Les histoires de Pallas, de Vénus, d'Achille et

d'Énée, d'Élie et de saint Jean me ravissaient: et sans mettre en

doute, dans le fond de mon cœur, qu'il existât de réels esprits de

sagesse et de beauté, des héros invincibles et des prophètes

inspirés, je sentais déjà avec une tristesse mortelle et toujours

grandissante que je ne rencontrais nulle part l'expression claire de ce

qu'ils étaient, qu'il n'existait, pour _moi_, ni déesses tutélaires,

ni maîtres prophètes; et que les histoires poétiques de ce monde ou

de l'autre étaient pour moi comme les nouvelles apportées aux

disciples enfermés, «des contes qu'ils ne pouvaient pas croire».

Ici enfin je rencontrais un homme qui ne parlait que des choses qu'il

avait vues, connues; et il en parlait sans exagération, sans mystère,

sans rancune et sans «Les choses _sont_ ainsi, tirez-en ce que vous

pourrez! Shakespeare nous dit que les Alpes épanchent leur _rhume_ dans

les vallées, ce qui est strictement vrai, d'une vérité aussi

définitive dans l'espèce que celle de James Forbes; seulement il le

dit sous une forme mythique, et avec une désagréable tendance

britannique au malpropre. Mais Byron disant «que la froide et toujours

mouvante masse du glacier s'avançait jour en jour», dit simplement ce

qu'il voit, ce qu'il sait, rien de plus. De même, j'avais lu dans les

_Mille et une nuits_ des histoires de voleurs qui vivaient dans des

souterrains enchantés, de belles princesses qui luttaient dans les airs

avec des génies; Byron, lui, me racontait des histoires de voleurs avec

lesquels il avait parcouru à cheval les montagnes où ils régnaient en

maîtres, de belles Persanes ou de belles Grecques qui avaient vécu et

étaient mortes sous le même soleil que je voyais se lever sur mes

collines de Norwood.

Dans le champ restreint mais sûr de cette vérité, pour Byron comme

pour moi, l'amour apparaissait comme une chose bien fugitive, la mort

comme une chose bien terrible. Il n'essayait point de me consoler de la

mort de Jessie en me disant qu'elle était plus heureuse au Ciel; qu'il

y avait dans celle de Charles une intention providentielle à mon

adresse! Il ne me disait pas que la guerre est la juste rançon de la

gloire des grands capitaines, ou que le meurtre, commis au nom

d'intérêts nationaux, n'est plus un crime. Il en appelait aux faits,

pour tout ce qui ne dépasse pas la portée de l'esprit humain, et

faisait avec équité la part des natures.

Il est vrai qu'il eût pu faire tout cela sans que je le reconnusse pour

maître, si nous n'avions communié dans un même amour plein de

vénération pour le beau, dans une même horreur pour le laid. La

sorcière du Staubbach dans son arc-en-ciel évoquait une vision qui

m'était mille fois plus agréable que celle de Shakespeare qui est

comme un rat sans queue, ou celle de Burns en haillons.

Conrad, le roi des mers, me paraissait bien supérieur au vieux marin

décharné et tanné de Coleridge; les gracieuses descriptions de la

forêt de Windsor et de ses ruisseaux, si honnêtement senties qu'elles

fussent par Pope, n'étaient pour moi que «tintement de cymbale»,

comparées aux accents passionnés de Byron chantant Lachin-y-Gair.

Mais il me faut borner là cette recherche des raisons de son influence

sur moi, dans la crainte que le lecteur ne se méprenne et ne confonde

l'analyse que j'en donne aujourd'hui avec les sentiments que j'étais

capable d'éprouver à quinze ans. La plupart étaient pourtant en germe

dans le bourgeon non développé de mon intelligence, tel l'or du crocus

encore caché sous la terre; et Byron, bien qu'il ne pût m'apprendre à

aimer les montagnes ou la mer plus que je ne les aimais dans mon

enfance, est le premier qui les ait animées pour moi d'un souffle

humain plein de grandeur et de tristesse. C'est grâce à lui que j'ai

compris Chillon et Meillerie et que j'ai cherché tout d'abord à Venise

les palais en ruines de Foscari et de Falieri.

Remarquez-le, l'impression qu'il faisait était d'autant plus grande

qu'il y avait dans ses histoires des personnages plus réels, dans ses

pensées des principes plus fermes. Quant au romanesque, je m'en étais

imprégné, j'en avais abusé, si je puis dire, à l'école de Scott,

dont la Dame du lac était aussi fabuleuse pour moi que sa Dame blanche

d'Avenel; tandis que Rogers n'était qu'un simple dilettante auquel il

importait peu de débarquer au point où Tell avait abordé ou sur le

sol «qu'avait foulé Saint-Preux». La Venise même de Shakespeare

était imaginaire; et Portia aussi irréelle que Miranda. C'est Byron

qui a animé, qui a fait revivre pour moi les êtres de chair et d'os

dont les pieds ont usé les dalles de marbre que je foulais aujourd'hui.

Un mot encore, quoiqu'il empiète sur un sujet que je me réserve de

traiter plus tard, un mot sur le rythme de Byron. L'aisance naturelle de

sa forme, qui a souvent la simplicité de la prose, m'intéressait

extrêmement, par opposition à la fois avec les divisions symétriques

de Pope et les strophes contre-balancées de la poésie classique et

hébraïque. Mais bien que j'imitasse sa manière, dès que je

versifiais pour mon plaisir, j'avais un tel respect pour la construction

massive classique en opposition avec les formes modernes plus fluides,

que j'ai longtemps essayé, écrivant en prose, de garder la phrase

cadencée de Pope et de Johnson dans toutes les occasions où il fallait

du sérieux. J'y étais encouragé par le mépris que Byron manifestait

pour ses propres vers et aussi par l'instinct architectural inné en

moi, qui m'inclinait au «principe de la pyramide». Je dirai aussi plus

loin l'influence que Johnson eut sur moi; pour le moment, il me faut

revenir aux jours où le petit cours d'eau que j'étais, chantait

doucement en courant à travers sa pauvre petite cressonnière de vie.

Au printemps de 1835 j'eus une pleurésie assez grave; je crois que,

pendant trois ou quatre jours, je fus en quelque danger. Ma mère et le

vieux médecin de la famille, le Dr Walshman, eurent grand'peine à

empêcher qu'on me saignât à blanc comme l'aurait voulut la sommité

médicale appelée en consultation. «Il n'a pas trop de tout le sang

qu'il a dans les veines pour combattre la maladie», disait notre vieux

docteur, qui finit par me tirer d'affaire. Je sortis de cette épreuve

assez faible pour nécessiter une quinzaine de soins et de gâteries.

C'est pendant cette convalescence que je lus _La Jolie fille de Perth_,

que j'appris la chanson de _Pauvre Louise_ et que je fis mes délices du

dessin de Stanfield du Mont-Saint-Michel reproduit dans la _Coast

Scenery_; de la «Santa Saba», du «Pool of Bethesda» et de la

«Corinthe» de Turner, dans sa série biblique. Que n'ai-je pas appris

en regardant ces quatre gravures, et combien je suis heureux aujourd'hui

de posséder les originaux de Bethesda et de Corinthe!

Je préparais aussi l'itinéraire du voyage en Suisse que nous devions

faire dès que je serais rétabli. J'ombrais en cobalt un

«cyanomètre» qui devait me permettre de mesurer le bleu du ciel;

j'achetai aussi un carnet de notes pour y consigner mes observations

géologiques, ainsi qu'un grand in-quarto destiné aux croquis

d'architecture, et sur lequel était ingénieusement fixée une règle

plate. Je décidai aussi que les incidents de ce voyage et les

sentiments qu'il m'inspirerait feraient l'objet d'un journal poétique

écrit dans le style de _Don Juan_, habilement combiné avec celui de

_Childe Harold_.

J'écrivis deux chants de cet ouvrage--la traversée de la France

jusqu'à Chamonix--là, je m'arrêtai à bout de souffle, ayant épuisé

pour le Jura tous les termes descriptifs dont je disposais, et m'étant

aperçu qu'il ne m'en restait plus pour les Alpes. J'essaierai, dans le

chapitre suivant, de raconter cette partie de notre voyage dans un

langage moins élevé.

[Note 30: «Je suis vôtre, ô Muses!»]

CHAPITRE IX

LE COL DE LA FAUCILLE

À l'heure où, dans la matinée, le voyageur moderne chic, qui se rend

à Paris, Nice, ou Monaco et qui a quitté Charing Cross parle train du

matin, commence à se remettre des émotions de la traversée et des

luttes qu'il lui a fallu soutenir pour s'assurer un coin dans le train

à Boulogne, au moment où il consulte sa montre et se demande s'il

approche d'Amiens et de son buffet, est près de s'impatienter en voyant

le train s'arrêter encore; la station lui semble sans intérêt, c'est

_Abbeville_. Lorsque la locomotive se remet en marche, il pourrait, s'il

voulait un instant abandonner son journal, apercevoir deux tours

carrées, assez singulièrement reliées par un arceau à meneaux, qui

dominent les peupliers et les saules du pays bas et marécageux qu'il

est en train de traverser. Je doute qu'il le fasse et en tout cas qu'il

ait envie d'en voir davantage, et je crains de ne pouvoir faire

comprendre, même au lecteur le mieux disposé, l'influence que ces deux

tours ont exercée sur ma vie. La ville qui s'est groupée autour

d'elles n'était autrefois, comme Croyland, qu'un simple asile pour les

moines et les paysans (le «refuge», comme on l'a appelé). Perdue au

milieu des marais de la Somme, elle reçut vers l'an 650 le nom de

«Abbatis Villa» (j'allais écrire «Abbot's ford»); manoir et village

dépendaient du grand monastère fondé par saint Riquier sur la colline

où il était né, à cinq milles à l'est de la ville actuelle. Pour ce

qui regarde saint Riquier, je transcris l'article du _Dictionnaire des

Sciences ecclésiastiques_ qui, étant donné les circonstances

politiques actuelles, intéressera mes lecteurs pour des raisons plus

puissantes que celles que pourrait lui inspirer ma petite personnalité

naissante:

"Præterita": souvenirs de jeunesse · 第 11 / 24 段