Si je me suis laissé aller à conter ici le roman de mon père et de ma

mère et le peu que je sais des épreuves et des vertus de leur jeune

temps, sans me soucier des dates, c'est que j'imagine que mon récit

n'en sera que plus complet si j'écris à mesure que les souvenirs me

reviennent et sans m'astreindre à l'ordre chronologique des faits. J'y

suis venu en cherchant à m'expliquer comment ma mère avait acquis cet

art consommé de lecture. C'est que, pendant ces longues fiançailles,

elle ne s'était jamais lassée de travailler à perfectionner son

éducation première: efforts secondés et infailliblement dirigés par

une pureté de cœur et de conduite naturelle--ou, par son intensité,

je pourrai bien dire surnaturelle--qui la portait toujours à faire ses

délices du langage juste et clair dans lequel seul se traduisent les

belles choses. La foi absolue de ma mère dans la vérité littérale de

la Bible m'a mis, dès que j'ai été capable de réfléchir, en

présence du monde invisible, et a exercé mes facultés d'analyse sur

les questions de conscience, de libre arbitre et de responsabilité que

l'on tranche d'ordinaire sans hésiter dans l'innocence de la jeunesse

et que, plus tard, l'homme hébété par les idées reçues, souillé

par les péchés du monde extérieur, n'aborde que l'esprit prévenu. La

mélancolie même du dimanche, ses prohibitions, les doctrines du

_Pilgrim's Progress_, de la _Holy War_ et des _Embruns_, qui pesaient si

lourdement sur cette septième partie de mon temps, me furent

bienfaisantes, car c'était vraiment la seule contrainte, la seule forme

de vexation que j'eusse à supporter; bien légères épreuves,

compensées par la gaieté, le calme d'un intérieur où la vie commune

était douce, où tout se passait en joie et en paix. La santé de mon

père, altérée par tant de dures années de travail solitaire,

réclamait impérieusement le calme. Timide à l'excès dans le monde,

et cela d'autant qu'il se sentait plus de moyens, plus d'idées et qu'il

avait très nettement le sentiment de ne pouvoir les exprimer, il

était, au contraire, plutôt autoritaire et en tout cas très à son

aise en affaires. Il allait à son bureau tous les matins, réservant

l'après-midi au repos et à la famille. Sa finesse, sa décision, des

principes inflexibles qui entraînaient une manière de tout traiter en

plein jour lui enlevaient toute inquiétude, de sorte que son travail

était plutôt un amusement qu'un souci. Ses capitaux étaient placés

à la Banque ou aux entrepôts de Sainte-Catherine sous la forme de

fûts remplis du meilleur xérès et assurés aux compagnies les plus

solides. Son associé, Mr Domecq, un fier Espagnol, d'une honorabilité

scrupuleuse, avait en lui la confiance la plus absolue se conformait

exactement à toutes ses indications en ce qui touchait le marché de

Londres. Les lettres pour l'Espagne indiquaient donc brièvement que le

public, cette année, demandait du vin vieux ou jeune, blond ou chaud;

les lettres aux clients n'étaient pas moins brèves: on leur disait,

sans phrases, que s'ils trouvaient à redire au vin qu'on leur

fournissait, c'est qu'ils n'y entendaient rien, et que s'ils

réclamaient une prolongation de crédit il était impossible de la leur

accorder. Ce laconisme un peu rébarbatif était compensé par les soins

que mon père mettait à exécuter les ordres de ses correspondants et

par la déférence qu'il leur témoignait en allant, lui-même, prendre

leurs commandes. Dans les visites aux clients, il déployait infiniment

de savoir-faire, de tact, de courtoisie et aussi beaucoup de patience;

et la confiance qu'il inspirait aux marchands au détail de province

était d'autant plus grande qu'ils le voyaient plus juste, plus sincère

dans son appréciation du vin des maisons rivales de la sienne; en même

temps la finesse de son palais lui permettait de triompher de toutes les

épreuves auxquelles le client le plus soupçonneux pouvait le

soumettre. Il arrivait aussi, lorsque de gros clients venaient en ville,

que mon père fît trêve à nos habitudes de sauvagerie et les priât

de venir dîner à Herne Hill. Tout gamin, je détestais déjà ces

agapes commerciales et je m'étais fait--en notant avec soin les

conversations lorsque, par hasard, elles ne roulaient pas sur le

vin--une assez pauvre opinion de la mentalité commerciale comme telle,

opinion que je n'ai jamais eu aucune raison de modifier depuis.

Quant à nos voisins de Herne Hill, nous ne les voyions pas, à une

exception près, dont j'aurai à parler par la suite. Ils appartenaient

pour la plupart au haut commerce de Londres, et avaient peu de sympathie

pour les façons de vivre surannées de ma mère et encore moins pour

les sentiments romantiques de mon père.

Autre raison, sans doute, pour que nous nous refusons à frayer avec nos

voisins, c'est que pour la plupart ils étaient beaucoup plus fortunés

que nous et portés à faire étalage de leur richesse. Mes parents, au

contraire, vivaient simplement, n'avaient pas de domestiques mâles[29],

s'éclairaient avec des chandelles dans des bougeoirs en plaqué, et

n'avaient ni jardinier, ni chevaux, ni voiture. Nos voisins, tout

boutiquiers ils étaient, avaient par contre une nombreuse suite de

laquais, de la vaisselle plate, des jardins admirables, des serres et

des carrosses conduits par des cochers en perruque poudrée.

Quelques-uns de mes lecteurs se demanderont peut-être si cette froideur

dans nos relations était uniquement de notre fait. Ce qui est certain,

c'est que mon père avait trop d'orgueil pour accepter des invitations

qu'il n'aurait pu rendre, et que ma mère ne se souciait pas d'aller à

pied poser des cartes chez de belles dames qui venaient en calèche à

sa porte.

Protégée par ces austérités monacales et cette fierté

aristocratique contre les pièges et les distractions du monde

extérieur, ma vie d'enfant était aussi réglée que celle du petit

oiseau qui sort du nid l'est par le lever et le coucher du soleil.

Peut-être mes lecteurs s'étonneront-ils que ce soient ces années de

calme monotone et de solitude qui m'aient laissé les meilleurs

souvenirs! L'arrivée de ma cousine Mary, son installation à la maison

coïncida avec l'entrée en scène des professeurs dont j'ai déjà

parlé; et ces changements dans l'emploi de mes journées, s'ils en

augmentaient l'intérêt, en troublaient aussi la quiétude. Les succès

au collège ou à l'université, que mes maîtres faisaient briller à

mes yeux, me semblaient d'assez tristes mobiles, un peu bas même,

comparés aux reproches pleins de tristesse de ma mère, ou à un simple

compliment tombé de ses lèvres; quant à Mary, quoique d'une nature

modérément enjouée et d'un caractère facile et aimable, son deuil

d'orpheline ne pouvait que jeter une certaine tristesse dans notre

intérieur, en troubler l'harmonie, ne fût-ce que par la différence

toute naturelle que l'on sentait dans la tendresse que ma mère portait

à son fils et celle qu'elle portait à sa nièce.

Bien que je me sois étendu par reconnaissance sur les joies et les

avantages de notre vie solitaire, je prie mes lecteurs de ne pas croire

que je préconise pour tous les enfants semblable éducation familiale

aux portes de Londres. Mais un autre bienfait que j'en ai tiré et dont

je n'ai pas encore parlé, c'est la perception subtile, le sentiment

intense de la beauté de l'architecture et du paysage du continent, que

je dois certainement à cette habitude de trouver le bonheur entre les

quatre murs de briques de notre petit jardin; de subir avec résignation

ce qu'un faubourg et plus encore une chapelle non-conformiste de Londres

pouvait avoir d'esthétique. Celle du Dr Andrews était d'un type aussi

caractérisé dans son genre qu'une basilique romaine dans le

sien--longue grange de forme rectangulaire au plafond plat, avec des

fenêtres cintrées en briques et des petits carreaux enchâssés dans

du plomb, qui rappelaient vaguement, comme dessin, une toile

d'araignée; de chaque côté, une galerie soutenue par de grêles

piliers de fer; des bancs, séparés les uns des autres par des cloisons

de bois blanc bien fermées par des portes du même bois, à loquets de

cuivre. Les bancs occupaient toute la longueur de la grange, à

l'exception de deux passages latéraux où courait un tapis de paille

fessée; au milieu, la chaire se dressait dans un sublime isolement,

presque au centre, un peu en avant de la balustrade de l'autel, lourde

boîte lambrissée, portée très haut sur quatre pieds et ornée d'un

épais coussin de velours cramoisi, garni aux coins de glands d'or, ce

qui était une source de grande distraction pour moi: quand le sermon

m'ennuyait par trop, je m'amusais à suivre le jeu des lumières, les

reflets et les ombres parmi les plis chatoyants du velours, lorsque le

pasteur, dans l'ardeur de son argumentation, l'enfonçait à coups de

poing.

Imaginez le changement de décor, d'un dimanche à l'autre, entre le

service du matin dans cette bâtisse vulgaire, au milieu des petits

boutiquiers de Walworth endimanchés: la femme de notre plombier, la

bonne grosse Mrs Goad, qui occupait le banc devant nous et qui prenait

des airs sévères quand nous arrivions et que le service était

commencé; imaginez le changement entre cela et la grand'messe dans la

cathédrale de Rouen, avec sa nef pleine de paysannes portant tous les

types de coiffes blanches d'une bonne moitié de la Normandie.

Le contraste n'était pas moins merveilleux, moins enchanteur, entre

l'architecture bourgeoise qui m'était familière et celle de Flandre ou

d'Italie. La maison de commerce de mon père, située au centre de

Billiter Street, qui a été démolie il y a quelques années, rayée du

plan cadastral aussi bien que de la mémoire des hommes, était un

échantillon parfait de ce qu'il y avait de bienséant dans une cité

anglaise. Aujourd'hui les façades de nos maisons sont de véritables

réclames, nous dépensons des centaines de mille francs pour arborer un

masque et dissimuler nos banqueroutes. Mais, au temps de mon père, on

faisait les affaires et on bâtissait encore honnêtement. Son

«office» se composait d'une pièce de cinq mètres sur six, ornée des

tables-bureaux de ses deux employés et d'une petite armoire où l'on

enfermait les échantillons de xérès; en face, une autre pièce plus

grande, où l'on recevait les clients de distinction et où mon père

pouvait se faire servir une côtelette s'il était retenu en ville. Le

rez-de-chaussée de la maison était occupé par MM. Wardell et Cie.

d'aimables gens qui faisaient aussi, si je m'en souviens bien, le

commerce des vins, mais au détail. Pas d'autre avis qu'une plaque de

cuivre discrète sous la sonnette: «Ruskin, Telford & Domecq», où les

noms des trois associés brillaient, dûment astiqués par la seule

servante de la maison, la vieille Maisie--diminutif affectueux, je

crois, de Marion (en anglais Marianne) comme Mause de Mary--Le soin de

toute la maison, une maison à trois étages avec des greniers, lui

incombait; peut-être se faisait-elle aider par une femme de journée

pour les gros ouvrages, mais en tout cas elle faisait la cuisine,

ouvrait la porte et introduisait les visiteurs de distinction, les dits

visiteurs étant tenus, bien entendu, de s'annoncer avec plus ou moins

de fracas, selon leur rang dans le monde. Les employés de la maison et

leurs pareils tiraient la sonnette (autour de laquelle l'astiquage

journalier avait fait une belle coupe transversale à travers les

nombreuses couches annuelles de peinture, me rappelant ainsi les stries

de l'agate), et le principal commis, sans se déranger, au moyen d'un

mécanisme ingénieux soulevait le loquet.

Ce modeste établissement était situé, comme je l'ai dans Billiter

Street, une rue étroite qui n'avait pas six mètres de large et où

deux haquets de brasseur, rasant la muraille, avaient peine à passer.

Je me demande même si ce miracle pouvait s'accomplir tout du long;

cette rue était plutôt une sorte de tranchée entre des maisons à

trois étages, en briques savamment ignées et jointoyées, et qui

n'offrait au passant d'autre avertissement que l'excellent briquetage

des murs et des linteaux des fenêtres.

Type représentatif, je le répète, des constructions de ce quartier de

Londres, du Mansion House jusqu'à la Tour où le pittoresque du

quartier bas m'était entièrement défendu, dans la crainte que je ne

me pissasse choir dans les bassins des Docks; mais en y joignant les

rues de Fenchurch et de Leadenhall Street, qui représentaient pour moi

le grand genre du haut commerce britannique, le lecteur peut s'imaginer

l'effet que firent sur mon imagination les fantastiques pignons de Gand

ou les cours intérieures de Gênes plantées d'orangers.

Je ne m'explique pas par quel miracle de résignation, après les

émotions de nos courses à l'étranger, nous pouvions nous retrouver

avec une joie tranquille, mon père à son bureau en face du mur de

briques de la brasserie, et moi dans ma niche, à côté de la cheminée

du salon. Mais, pour l'un comme pour l'autre, les occupations

régulières, la douce monotonie, les rites sacrés du home nous

étaient plus précieux encore que toutes les ferveurs de la

découverte, le ravissement en face de certaines scènes d'une

incomparable beauté. De très bonne heure, j'ai compris que le plaisir

de la nouveauté est de peu de durée, que la beauté, inépuisable en

elle-même, épuise au bout d'un certain temps les joies et

l'enthousiasme, et que les philosophes ne nous ont pas dit assez au

contraire que le home, la maison, la vie sainement réglée sont

toujours pleins de délices. Ah! l'émotion, le frisson joyeux qui me

faisait battre les tempes, qui me bouleversait le cœur lorsque, après

une absence, fût-elle d'un mois ou deux, j'apercevais le sommet de

Herne Hill--et je guettais chaque tournant de la route, chaque branche

des arbres familiers--émotion qui, pour être moins accablante, moins

profonde, faisait vibrer de façon plus intime les fibres de mon âme;

joies que je préférais aux joies que me donnaient les pays étrangers,

ou même les parties de mon propre pays nouvelles pour moi. Pour ma

mère, les soins de sa maison, ses lectures avec Mary et moi, une petite

causette par-ci par-là avec Mrs Gray, mais surtout les préparatifs

pour le retour de mon père, et la douce perspective de la soirée en

famille, valaient toutes les merveilles du monde, des pôles à

l'équateur.

C'est ainsi que nous rentrâmes--tout pleins d'idées nouvelles, mais

toujours fidèles aux anciennes--vers la fin de l'année 1833, pour

goûter en joie le repos du logis. Hélas! un malheur que nous ne

pouvions pas prévoir nous menaçait.

Tous les jours, à Cornhill, Charles se faisait aimer davantage. Comment

un garçon, qui vivait tout le long jour à Londres, pouvait-il garder

des joues si roses, les cheveux bouclés d'un jeune Achille et toute la

gaîté de sa mère, la chère tante de Croydon: cela me paraît

inconcevable, mais le fait est qu'il combinait dans une rare perfection

l'entrain de Jin Vin avec sérieux de Tunstall; son cœur n'était

troublé par les charmes d'aucune Margaret, car son patron, hélas!

n'avait pas de fille, mais seulement un fils: si bien que lorsque

Charles scrutait l'avenir, comme tout bon apprenti doit le faire, il ne

voyait dans la maison d'autre perspective qu'une place de caissier ou de

premier commis. Son frère aîné, celui qui lui avait appris à nager

en le jetant la tête la première dans le canal Croydon, réussissait

dans le commerce, en Australie et appelait pour l'associer à ses

affaires ce frère qui avait toujours été son préféré. Il fut donc

décidé que Charles partirait. Les vacances de ce Noël de 1833 se

traînèrent tristement, car j'avais beaucoup de chagrin du départ de

Charles et Mary plus encore; quant à mon père et à ma mère, bien

qu'en vérité ils n'aimassent que moi au monde, la pensée que Charles

s'en allait au loin les attristait et ils ne s'y résignaient que parce

que très sincèrement, croyaient que c'était pour son bien. Toute

l'affaire d'ailleurs fut décidée, l'équipement de Charles acheté,

son passage payé, les recommandations faites au capitaine en moins de

quinze jours. Lui partit pour Portsmouth rejoindre son bâtiment, cœur

tout joyeux. Une lettre nous apprit bientôt qu'il était à l'ancre au

large de Cowes, mais que navire ne pouvait mettre à la voile en raison

du vent d'ouest. Et les courriers succédaient aux courriers, le vent ne

s'apaisait pas. Nous aimions le vent d'ouest, c'est un vent délicieux,

mais nous trouvions qu'il prolongeait tristement les adieux. Cependant

Charles écrivait qu'il s'amusait beaucoup et nous savions par le

capitaine qu'il était déjà au mieux avec tous les matelots du bord

sans compter les passagers.

Le vent soufflait toujours de l'ouest! Combien dura cette attente, je ne

m'en souviens plus; dix, quinze jours peut-être. Enfin, un jour ma

mère et Mary étaient allées en ville avec mon père pour faire

quelques emplettes ou voir une exposition, et j'étais resté à la

maison, très agréablement occupé à je ne sais plus quoi. Les

entendant rentrer, je courus au-devant d'eux et je commençais à

raconter combien je m'étais amusé lorsque je les vis, figés comme des

statues, mon père et ma mère l'air très grave; Mary regardait par la

fenêtre la plus éloignée de la porte. Comme je continuais mon récit,

elle se retourna soudain, le visage baigné de larmes, se baissa vers

moi et j'entendis cette phrase coupée par un sanglot: «Charles est

parti».

Le vent d'ouest avait continué de souffler et, la veille, il avait

soufflé en tempête: il s'était élevé une forte brise comme celle

qui chasse les nuages et fait écumer les vagues autour des récifs dans

le _Gosport_ de Turner.

Le navire envoyait son canot à terre pour chercher de l'eau, un petit

côtre, je crois, en tout cas un bateau à voile. La mer était grosse et

les matelots, avec un ou deux passagers, avaient eu quelque difficulté

à embarquer. «Voulez-vous me permettre d'y aller aussi? demanda

Charles au capitaine qui surveillait le départ.--Vous n'avez pas

peur?--Je n'ai jamais eu peur de rien», fit Charles, et il sauta dans

l'embarcation. Le canot n'était pas à cinquante mètres qu'il

chavirait. Une flottille de petites barques l'entourait, comme une nuée

de moucherons en été. Elles s'élancèrent à force de rames. Tout le

monde fut sauvé, excepté Charles qui coula comme une pierre (22

janvier 1834).

Nous connûmes ces détails petit à petit. Au premier moment, nous nous

refusions à croire à notre malheur, nous espérions qu'il avait été

recueilli par un bateau et emmené en pleine mer. Mais, quelques jours

plus tard, on retrouvait son corps que les vagues avaient rejeté sur la

grève de Cowes. Son pauvre père alla lui rendre les derniers devoirs.

La triste cérémonie terminée, quand il eut recueilli tous les

détails de l'affreuse aventure, car le bateau était toujours à

l'ancre, il vint à Herne Hill pour raconter à «petite tante» ce qui

s'était passé. (Le vieillard appelait toujours ma mère «petite

tante», la petite tante de Charles.) C'était le matin, dans la pièce

du devant; ma mère tricotait à sa place accoutumée, près du feu;

moi, je dessinais ou je lisais dans mon coin. Mon oncle raconta le

tragique événement avec ce calme, ce ton tranquille, qui est

caractéristique chez les gens du peuple en Angleterre. À la fin

seulement, quand il eut tout dit, il éclata en sanglots. Je l'entends

encore--j'entends ses derniers mots: «Ils ont rattrapé sa casquette,

sa casquette qui était sur sa tête, mais ils n'ont pas pu sauver.»

[Note 28: S. Luc, X, 41, L. de Sacy.]

[Note 29: Thomas nous avait quitté peu après l'accident qui m'était

survenu: il ne pouvait, je crois, supporter la vue de ma lèvre qui

avait conservé la marque de la morsure du chien. Il ne fut pas

remplacé.]

CHAPITRE VIII

VESTER, CAMENÆ[30]

Après la mort de Charles, les portes de mon cœur, qui s'étaient

entr'ouvertes un instant, se refermèrent. La vie monotone, un peu

personnelle, de Herne Hill continua sans qu'il se passât cette

année-là rien qui mérite d'être retenu, encore moins d'être

raconté. Cependant, mes parents firent une nouvelle tentative pour me

donner un camarade, un bon camarade auquel je suis redevable de beaucoup

plus de choses que je ne le croyais alors.

À quelque six ou sept grilles de chez nous, en descendant vers les

champs et la vue (vue dont le propriétaire actuel, Mr Sopper, attendri

par mes lamentions, a bien voulu rendre la jouissance au public, ce dont

je le remercie sincèrement) la six ou septième grille, donc, ouvrait

sur une jolie pelouse ombragée d'un cèdre. La maison, très soignée,

était occupée par deux personnes aussi simples que mon père et ma

mère: Mr et Mrs Fall, mais plus heureux qu'eux, en ce sens qu'ils

avaient non seulement un fils mais une fille. Richard Fall était d'un

an plus jeune que moi, mais il était déjà au Collège à Shrewsbury

et par conséquent, à certains égards, plus développé que moi; sa

sœur, plus jeune, était une petite perfection qui ne quittait guère

les jupes de sa mère. Aussi simples l'une que l'autre, mais de

principes sévères et tout à fait convaincues qu'elles possédaient la

véritable religion comme toutes les connaissances nécessaires:

d'ailleurs, le modèle de toutes les vertus et de toutes les convenances

à Herne Hill et autres lieux. Je frémis encore au souvenir du regard

que me jeta Mrs Fall un jour que j'avais prononcé «naivette» pour

«naïveté».

Ce doit être en 1832 que mon père, frappé de la tenue irréprochable

de cette famille en toutes circonstances, écrivit en termes courtois à

Mr Fall pour lui demander, lorsque Richard serait à la maison, de

permettre qu'il vînt jouer ou travailler avec moi. L'offre de mon père

fut bien accueillie, les deux garçons s'y prêtant, et comme je venais

d'être jugé digne d'avoir une salle d'étude particulière et que

Richard n'avait qu'une chambre qui n'était pas toujours à l'abri des

incursions de sa petite sœur, le plus souvent, quand Richard n'était

pas au collège, il arrivait vers dix heures et faisait ses devoirs à

la même table que moi, m'aidant quand je trouvais les miens difficiles.

Nous sortions ensuite avec Dash, Gipsy, ou tel autre chien favori du

jour.

Je n'irai pas jusqu'à prétendre que la neige de Noël, en ce

temps-là, fût plus blanche que celle d'aujourd'hui, mais j'ai au moins

de bonnes raisons de croire qu'elle restait plus longtemps blanche. Ce

que j'affirme positivement, c'est qu'il tombait plus de neige aux

environs de Londres, à cette époque, que depuis vingt ou vingt-cinq

ans. Il n'était pas rare, dans les vallons des collines de Norwood, de

trouver les clôtures des champs disparues sous des ondulations de

neige, tandis du haut des collines, la moitié des comtés de Kent et de

Surrey luisait jusqu'à l'horizon, comme une mer arctique sans dangers

et sans nuages.

Richard Fall était un tout à fait bon garçon, plein sens pratique.

S'il n'avait pas de goûts très personnels, il avait un dégoût

marqué pour mon genre, aussi bien artistique que littéraire. Il

refusait sèchement de se prononcer sur les mérites de mes œuvres, me

blaguait, prenait vis-à-vis de moi des airs d'indulgence et de

protection au lieu de se montrer flatté d'avoir pour ami un auteur de

grand avenir! Jamais malveillant, mais se moquant de moi sans merci, et

se demandant pourquoi je m'obstinais à écrire du mauvais anglais, pour

le plaisir d'écrire en vers--et des sottises aussi bien en prose qu'en

vers. En tout cas, nous primes l'habitude de vivre ensemble et, par la

suite, nous avons béni le hasard toutes les fois qu'il nous a

rapprochés.

L'année 1834 s'écoula sans grand mal, mais sans grand profit dans les

quatre études dont j'ai parlé, et que j'avais entreprises pour mon

plaisir, avec, temps à autre, un petit effort du côté des études

classiques, pour lesquelles je n'avais pas grand goût et dont je ne

sentais pas la nécessité.

Sans _grand_ mal, ai-je dit, car il y avait un certain danger, pour un

enfant même bien intentionné, à n'être virtuellement soumis à

aucune discipline, à n'en faire jamais qu'à sa tête, sans que rien

vînt lui faire sentir que sa manière de penser pouvait ne pas être

toujours la meilleure.

Il me serait impossible de dire, sans prendre une peine que, sans doute,

mon lecteur trouverait disproportionnée avec son objet, le bien et le

mal que j'ai tiré de la littérature de troisième ou de quatrième

ordre que je préférais aux classiques latins. Le volume du _Forget me

not_, auquel je dois la précieuse gravure de Vérone (et par un hasard

assez curieux une autre de Prout, de Saint-Marc de Venise), était

quelque peu au-dessus des annuaires ordinaires comme impression

typographique; il contenait trois histoires: _The Red-nosed Lieutenant_,

du Rév. Georges Croly, _Hans in Kelder_, de l'auteur des _Chronicles of

London Bridge_ et _The Comet_, d'Henry Neele Esq. qui, toutes à leur

manière, me firent une grande impression. L'habitude enfantine, quelque

peu idiote, que j'avais de regarder fixement les mêmes objets pendant

une journée entière, je l'appliquais à mes lectures; j'étais capable

de lire et de relire les mêmes livres d'un bout à l'autre de l'année.

Comme il m'eût été parfaitement inutile de garder le souvenir de

toutes ces histoires, je me vantais plutôt de la faculté d'oubli qui

me permettait de les goûter à nouveau; et, vers treize ou quatorze

ans, j'ai dû lire ces livres préférés et beaucoup d'autres du même

genre vingt fois de suite.

Je m'étonne un peu que l'on m'ait laissé si longtemps dans mon coin en

compagnie seulement de mon _Italie_ de Rogers, de mon _Forget me not_,

de mon _Continental Annual_, de mon _Friendship's Offering_, pour livres

de fonds; et je m'étonne encore plus que mon père, qui se berçait du

fol espoir de me voir un jour écrire comme Byron, n'ait jamais

remarqué que la précocité de Byron tenait à la lecture des maîtres

dans toutes les branches de la littérature. Je doute même que

semblable richesse de lecture ait été jamais égalée chez un jeune

homme, étudiant ou auteur. J'eusse d'ailleurs été tout à fait

incapable d'un tel travail cérébral, et les dispositions réelles que

j'avais pour le dessin m'obligeaient à y consacrer le meilleur mes

forces. Je me reposais en lisant _Hans in Kelder_ et _The Comet_.

"Præterita": souvenirs de jeunesse · 第 10 / 24 段