J'avais pourtant été préparé à cette apparition par l'admirable

reproduction qui en avait été donnée à Londres un ou deux ans

auparavant, dans une exposition dont j'ai, plus tard, vivement regretté

la disparition--le panorama de Burford, dans Leicester Square--tentative

de la plus haute valeur éducative et qui aurait dû être soutenue par

le Gouvernement. J'avais admiré là un tableau charmant, d'une facture

exquise, qui représentait le panorama vu du haut de la cathédrale de

Milan; je ne pensais pas alors que je le verrais un jour et il m'avait

ravi et étonné; mais être là aujourd'hui, y être réellement,

tenait du miracle.

Nous eûmes encore le bonheur d'avoir un temps merveilleux tout le reste

de la journée. Vers le soir, nous allions en voiture au Corso, qui, à

cette époque, faisait le bonheur du beau monde de Milan comme le Parc

chez nous, et d'où, avant la construction de la grande gare, on avait

la vue, d'un côté, de toute la chaîne des Alpes, et de l'autre, de la

belle cité dominée par son Dôme blanc. Puis le retour, en voiture

découverte, dans le calme du crépuscule, à travers les longues rues

silencieuses; la place du Dôme, sur les larges dalles de laquelle les

roues glissaient sans bruit, augmentaient encore la sensation

d'irréalité et d'émerveillement. Et cet air si pur, ce silence, la

majesté environnante des Alpes que je venais de voir, la

perfection--elle m'apparaissait telle alors--et la pureté de ce marbre

immaculé qui se découpait contre le ciel! En ce monde toujours

changeant, pouvait-on demander davantage en fait de bien apparemment

immuable?

J'essaie autant que possible de ne pas influencer mon lecteur et de le

laisser juge des événements que je m'efforce de raconter simplement;

mais ici, l'on me pardonnera de souligner tout l'avantage que nous

tirions de nos habitudes de sauvagerie pendant ce premier voyage sur le

continent, où notre solitude se trouvait augmentée encore par notre

ignorance des langues étrangères, et aussi par notre amour du confort.

C'est une sensation particulièrement délicieuse, inconnue au touriste

moderne plus ou moins frotté d'allemand et de français, de parcourir

les rues d'une ville sans comprendre un mot de ce qui s'y dit; l'oreille

conserve, vis-à-vis de toutes les voix, une impartialité absolue, le

sens des mots ne gêne pas pour reconnaître si l'organe est dur, souple

ou suave; tandis que l'attitude, le geste, l'expression du visage

prennent la valeur qu'ils ont dans la pantomime; le moindre petit

incident se transforme pour vous en opéra mélodieux ou bien en

pittoresque de marionnettes à langage inarticulé. Songez aussi à tout

ce que ce calme a de précieux.

La plupart des jeunes gens à notre époque et même des gens plus

âgés, s'ils ont gardé quelque curiosité, sont plutôt, en voyage, en

quête d'aventures que d'informations. Les choses ne les intéressent

que dans leurs rapports avec leur moi. En fait, ils ne pensent qu'à

eux, plus attirés par les gens de belle humeur que par les

mélancoliques, et très occupés de très petites choses. Non que je

prétende que notre isolement eût rien de méritoire, ni que je

soutienne qu'il vaille mieux ne pas savoir d'autre langue que la sienne,

mais l'ignorance qui est humble a ces avantages. Nous ne voyagions pas

pour courir les aventures, pour faire de nouvelles connaissances, mais

pour voir avec nos yeux et sentir avec nos cœurs. La sympathie fait

découvrir dans l'humanité des profondeurs où il y a plus de vérité

que dans les formules et les mots; et même dans mon propre pays, j'ai

constaté que les choses qui m'ont causé le moins de déceptions sont

encore celles que j'ai apprises en qualité de spectateur.

[Note 27: Suisse de caractère et de construction: les frontières

politiques sont peu de choses.]

CHAPITRE VII

PAPA ET MAMAN

Les études, dont j'ai parlé plus haut, auxquelles je me livrai pendant

cette année 1834, encore sous l'impression des émotions du voyage,

m'entraînaient dans quatre directions différentes; il eût fallu,

alors, bien peu de chose, le plus petit encouragement, pour fixer mon

choix et m'engager dans l'une ou dans l'autre. C'était d'abord l'effort

fait pour exprimer en vers des sentiments véritablement sincères en

dépit de ce que leur expression accusait de vanité superficielle, et

d'une forme bien cadencée quoique fort pauvre en idées. Il m'aurait

été impossible d'expliquer le plaisir que je trouvais à contempler la

mer ou à errer dans les landes, mais j'éprouvais une douceur infinie

à moduler une plainte qui rappelait le murmure des vagues ou à jeter

un cri comme celui du vanneau.

En second lieu, j'avais une vraie passion pour la gravure et pour les

effets de surface et d'ombre auxquels elle se prête. Je n'ai jamais vu

de dessins d'adolescent d'une facture aussi consciencieuse et d'une

telle délicatesse de ligne; il y avait certainement en moi l'étoffe

d'un bon graveur. Mais le destin en ayant décidé autrement, je

déplore la perte que ce fut pour l'art de la gravure, moins toutefois

que celle, déjà calculée ou plutôt incalculable, qu'avait faite en

moi la géologie!

Venait en troisième lieu l'instinct passionné de l'architecture, bien

que j'eusse été incapable de rien bâtir ou de rien sculpter, n'ayant

aucun don d'invention; et je crois bien avoir fait dans cette branche

tout ce que j'étais capable de faire.

Enfin, quatrièmement, il y avait l'instinct géologique toujours

vivace, toujours renaissant, associé désormais aux Alpes. Pour mes

quinze ans, je demandai que l'on me fît cadeau de l'ouvrage de

Saussure, _Voyages dans les Alpes_, et je me mis méthodiquement à la

rédaction de mon dictionnaire minéralogique à l'aide des trois

volumes de Jameson (un livre précieux), en comparant ses descriptions

aux spécimens du British Museum; j'écrivais les miennes, infiniment

plus éloquentes et plus complètes, en caractères sténographiques

extrêmement ingénieux et symboliques, qui me demandaient beaucoup plus

de temps que l'écriture ordinaire, et dont il me fut impossible, plus

tard, de relire un seul mot. Voilà les quatre points stratégiques

qu'il eût été facile de fortifier, les dispositions qui ne

demandaient qu'à être cultivées; et c'est le temps d'expliquer,

autant que je le pourrai, avec les données que je possède, le

caractère assez particulier et le génie de mes père et mère dont

l'influence sur moi, dans ma jeunesse et pendant la plus grande partie

de ma vie, a été plus considérable que toutes les circonstances

extérieures, toutes les amitiés, toutes les directions, à

l'Université ou dans le monde.

Une des choses qui ont pesé d'un poids immense et influé, non

seulement sur ma méthode de travail, mais pensée, c'est que tandis que

mon père, comme je l'ai déjà dit, me donnait le meilleur exemple de

lecture poétique--je dis bien lecture, et non déclamation, chose qu'il

méprisait et qui me déplaisait fort--ma mère voulait m'enseigner

(elle avait tout ce qu'il fallait pour cela) une justesse absolue de

diction et la plus grande précision d'accent en prose; elle m'a appris,

dès que j'ai su parler, ce dont j'ai essayé plus tard de convaincre

mes lecteurs: que la justesse de la diction implique la justesse de la

sensation, et la précision de l'accent, la précision du sentiment.

Bien que ma mère eût été élevée en province chez Mrs Rice, elle

l'avait été dans les principes les plus sévères de vérité, de

charité, d'économie domestique; dans le respect scrupuleux de la

langue anglaise qui, dans le milieu où elle vivait, était loin d'avoir

conservé la pureté des eaux limpides de la Wandel. J'ai déjà dit

qu'elle était la fille de la propriétaire, restée veuve toute jeune,

de l'auberge de la Tête du Roi, qui, au moins, existait encore il y a

un an ou deux. L'un des côtés de la maison donnait sur la place du

Marché de Croydon et la porte d'entrée ouvrait sur une ruelle en

pente, impraticable aux voitures, et qui relie la rue Haute à la Ville

basse.

Élevée en pleine agora de Croydon, entendant parler son dialecte, ma

mère, telle que je la vois aujourd'hui, devait être, dans sa jeunesse,

une jeune fille extrêmement intelligente, très pratique et naïvement

ambitieuse; elle fut toujours sans effort à la tête de sa classe et

profita en conscience de tous les avantages que l'institution

provinciale et sa modeste maîtresse pouvaient lui offrir. Je ne l'ai

jamais, à aucune époque de sa vie, entendue se plaindre, tout au

contraire, de l'éducation qu'elle avait reçue.

J'ignore pour quelles raisons ma mère alla vivre à Édimbourg avec mon

grand-père et ma grand'mère. Ils émigrèrent bientôt après dans la

maison de Bower's Well, sur le versant de la colline de Kinnoull,

au-dessus de Perth. J'ai été d'une indifférence stupide à l'égard

de l'histoire de ma famille tant qu'il m'eût été facile de la

connaître; et ce n'est guère que depuis la mort de ma mère que j'ai

eu envie de savoir ce qu'elle seule aurait pu me dire!

Ce changement de vie entraîna certainement un changement de milieu; en

Écosse, ma mère se trouvait dans une sphère supérieure, un monde de

gentlemen et de ladies quelquefois un peu excentriques, le plus souvent

pauvres, mais enfin, de gentlemen et de ladies. Elle a dû se

développer, devenir une grande belle jeune fille au visage à la fois

doux et énergique, une maîtresse de maison accomplie, d'une tenue

irréprochable, et réservée jusqu'à la pruderie, mais une pruderie

naturelle, si l'on peut dire, inviolable et jamais agressive. Je n'ai

jamais entendu un mot révélant un sentiment un peu vif, fût-ce de

simple admiration, ayant troublé la sérénité de son règne en

Écosse. Pourtant, j'ai remarqué qu'elle ne prononçait pas sans un

tant soit peu d'embarras devant mon père, et non sans plaisir devant

les autres, le nom du Dr Thomas Brown. Que le Dr Brown, professeur de

philosophie morale, hôte assidu de ma grand'mère, aimât à causer

avec Miss Margaret, cela suffit à prouver quelle place elle tenait dans

le monde d'Édimbourg; mais elle ne négligeait pas pour cela les

devoirs de sa charge, qu'elle ne remplissait que trop scrupuleusement.

Un jour qu'habillée pour le dîner elle avait couru à la cuisine jeter

un dernier coup d'œil, la vieille Mause, qui tenait une poêle à la

main, avait, par inadvertance, ait une grosse tache sur la jolie robe

blanche de sa jeune maîtresse; et comme il paraît que celle-ci la

réprimanda avec trop peu de résignation aux voies de la Providence en

cette matière, Mause s'était écriée en branlant la tête: «Ah! Miss

Margaret, vous êtes comme Marthe, vous vous empressez et vous vous

doublez dans le soin de beaucoup de choses[28].»

À l'époque où ma mère, dans la fleur de sa vie, à vingt ans, était

une sorte de Desdémone, occupée la plus haute philosophie morale

«tout en ne négligeant pas les affaires du ménage», mon père était

un adolescent de seize ans aux yeux noirs, actif, spirituel et vibrant.

Margaret était pour lui une sorte d'institutrice, et une confidente

révérée et admirée sans mesure, aimée avec sérénité, à laquelle

il éprouvait le besoin de dire ses secrets, de conter ses grandes mais

très fugitives passions, et à laquelle il demandait conseil, en toutes

circonstances.

Mon père avait décidé, dès cette époque, d'entrer dans commerce,

sans pourtant abandonner ses études. Il avait appris le latin, qu'il

savait bien, sous la noble direction d'Adam à l'École supérieure

d'Édimbourg; en même temps, sous l'influence alors vivante et

prépondérante de Sir Walter Scott, tous les coins de sa ville natale

s'idéalisaient, s'imprégnaient de pure poésie des souvenirs

historiques les plus nobles qui aient jamais sanctifié et hanté les

rues d'une brillante capitale. Je n'ai ni le temps, ni le désir

d'allonger encore mon récit en mettant sous les yeux du lecteur des

lettres, manie détestable de nos biographes modernes qui se plaisent à

confondre la conversation par lettre avec le fait vivant. Cependant, il

faut lire cette lettre du Dr Thomas Brown à mon père, écrite en une

heure décisive, et qui témoigne de la situation qu'il occupait déjà

parmi la jeunesse d'Édimbourg. Elle souligne de façon bien saisissante

certains côtés de son caractère qui ont eu par la suite une grande

importance pour lui et pour moi:

«8, N. St. David's Street, Edinburgh,

18 février 1807.

«Cher Monsieur, la date inscrite en tête de la lettre que vous m'avez

fait l'honneur de m'écrire pour me demander conseil au sujet de vos

études littéraires,--conseils dont un «proficient» comme vous n'a

guère besoin--me remplit de confusion. Il m'a été vraiment impossible

d'y répondre plus tôt et je vous supplie de croire que ce retard ne

vient pas d'un manque d'intérêt pour vos progrès intellectuels. Vous

n'étiez encore qu'un enfant que je me félicitais déjà de votre jeune

ardeur, de vos progrès et, autant pour vous que pour votre excellente

mère, je m'intéressais à vous, persuadé d'ailleurs que, quelle que

fût la profession que vous adopteriez, vous vous y distingueriez.

«Vous semblez regretter, et je crois que vous avez tort, le temps que

vous avez consacré aux lettres. Je ne le regrette pas. Vous avez senti,

j'en suis sûr, combien de telles études ajoutent au raffinement des

manières et du cœur; c'est là, pour l'homme qui ne tient pas à

être, avant tout, _un homme de science_, un des principaux bienfaits de

la littérature. N'oubliez pas qu'il est très différent de travailler

_professionnellement_ ou simplement pour orner son esprit. Dans le monde

où vous êtes destiné à vivre, vous entendrez nommer cinquante

écrivains pour un savant. Ces études ont encore le grand avantage, à

moins vraiment qu'il n'y ait abus, de ne vous faire jamais taxer de

pédanterie; et je ne saurais en dire autant des autres branches de la

science. Et, sans doute, il y a quelque danger à lire poésie et romans

avec _gloutonnerie_, à y consacrer les heures qui devraient être

réservées aux affaires, mais je sais que vous n'êtes pas homme à

perdre ainsi votre temps. Il existe pourtant une science, la préféré

et la plus grande de toutes pour les hommes en général, et les hommes

d'affaires en particulier: c'est l'économie politique. Vous devriez

vous tourner ce côté. C'est la science de votre profession, science

qui contre-balance les----(mot oblitéré par le cachet) et les habitudes

mesquines que cette profession développe quelquefois; science à

laquelle il faut toujours faire appel lorsqu'il s'agit d'affaires, ou

commerciales, ou financières. Un commerçant qui connaît bien

l'économie politique sera en état de donner des impulsions nouvelles,

de diriger ses confrères; sans connaissances en économie politique, il

ne sera jamais qu'un vulgaire marchand. Ne perdez donc pas un jour pour

vous y mettre, procurez-vous un exemplaire la _Richesse des Nations_,

d'Adam Smith, lisez et relisez cet ouvrage avec attention; je suis sûr

que vous y trouverez le plus grand plaisir. En vous donnant ce conseil,

je vous traite en _marchand_; puisque telle doit être votre profession

dans la vie, l'important, étant donné qu'il s'agit d'un nouveau profit

à tirer, c'est de voir s'il doit contribuer à faire de vous un

_marchand distingué et honorable_, personnage considérable dans un

pays comme le nôtre. À votre point de vue, dans le monde que vous

êtes destiné à fréquenter, les sciences physiques ne peuvent avoir,

pour vous, qu'un intérêt très secondaire. En dehors de la chimie,

elles demandent toutes une préparation mathématique plus complète que

celle que vous avez; et encore la chimie exige-t-elle des travaux de

laboratoire, une série d'études pratiques et méthodiques. Cependant,

si vous aviez occasion, à Londres, de suivre quelques cours de chimie,

ce serait excellent; en ce cas, je vous conseillerais de vous procurer

soit l'ouvrage du Dr Thomson, soit celui de Mr Murray, cela vous

préparerait à l'enseignement du professeur. Même de la physique il

est bon d'avoir un aperçu général, quelque superficiel qu'il soit, et

bien que, sans les mathématiques, vous ne puissiez aller bien loin, je

vous engage à en acquérir quelques notions. Lisez l'_Économie de

nature_, de Gregory; ce n'est pas un très bon livre, il n'est pas sans

erreurs, mais c'est encore le meilleur ouvrage de vulgarisation que nous

possédions et il est suffisamment exact pour ce que vous voulez en

faire. Souvenez-vous, toutefois, que s'il vous est permis de n'être

qu'un philosophe de la nature superficiel, il ne vous est pas permis de

n'avoir pas de connaissances sérieuses en économie politique.

«Autre chose encore. Je vous supplie de ne pas négliger l'étude des

langues. Pour les langues modernes, il n'y a pas grand danger, vous

serez forcé de les entretenir, ne fut-ce qu'à cause de vos affaires;

mais les affaires commerciales ne se traitent pas en latin et vous

pourriez l'oublier. Sans parler de la perte irréparable qu'il y aurait

pour vous à ne pas jouir des admirables écrivains qui ont écrit dans

cette belle langue, le latin est le complément nécessaire de la

culture d'un gentleman et il a, en lui-même, une valeur intellectuelle

trop haute pour qu'on y renonce de gaieté de cœur.

«Adieu, mon cher Monsieur. Recevez les compliments de tous les miens et

croyez à mon désir de vous être utile.

«Votre ami sincère,

«T. Brown.»

On peut aisément s'expliquer que le jeune homme auquel un homme dans la

position de Brown adressait une pareille lettre inspirât à sa jeune

cousine de Croydon plus de respect que n'en accorde généralement à un

écolier une jeune fille de quelques années plus âgée que lui.

Ces relations de cousinage et d'amitié se poursuivront ainsi sans que

surgît, ni d'un côté ni de l'autre, la pensée de liens plus intimes,

jusqu'au jour où mon père, alors âgé de vingt-deux ou vingt-trois

ans, après divers noviciats à Londres, songea à s'y fixer et à

commencer les affaires à son compte. Il s'était dit, maintes fois, que

Margaret, car il n'en faisait nullement l'héroïne d'un roman

sentimental, serait pour lui la meilleure des femmes, et très

tranquillement, mais très résolument aussi, il lui demanda si elle

pensait qu'ils pourraient être heureux ensemble, et si elle consentait

à attendre qu'il fût en situation de l'épouser.

La jeune institutrice d'antan ne dissimula pas la joie qu'elle

ressentait; elle ne dit pas, comme l'Agnès Wickfield, de _Copperfield_,

qu'elle l'avait aimé toute sa vie, mais convint qu'il était très doux

qu'il lui fût permis de l'aimer aujourd'hui. Le sentiment que lord

Colambre éprouve pour Grace Nugent dans l'_Absent_, de Miss Edgeworth,

ressemble beaucoup à celui qu'éprouvait mon père pour ma mère, avec

cette différence que lord Colambre était un amant plus passionné. Mon

père a mis dans le choix de sa femme la même espèce de décision, de

sérénité calme que je l'ai vu mettre, plus tard, dans le choix de ses

employés.

Ce fut alors pour les deux jeunes gens une période de bonheur très

doux; ma mère était, sans contredit, la plus éprise des deux: John

s'appuyait sur elle avec confiance, il comptait sur sa tendresse et sa

raison. Mais ni l'un ni l'autre ne permirent jamais à leurs sentiments

de dégénérer en passion chagrine ou impatiente. L'amour, chez ma

mère, se manifestait surtout par ses efforts persévérants pour

cultiver son esprit, former ses manières, se rendre digne d'être la

compagne d'un homme qu'elle jugeait très supérieur à elle; chez mon

père, par l'ardeur qu'il mettait au travail, car son mariage dépendait

du succès de son entreprise; il fut un fiancé exemplaire, il épargna

toujours à ma mère toute anxiété inutile et ne lui donna jamais le

plus léger motif de déplaisir.

Les fiançailles se prolongèrent ainsi pendant neuf années; au bout de

ce temps, les dettes paternelles étant payées et mon père se trouvant

à la tête d'une maison de commerce qui prospérait, les fiancés, qui

n'étaient plus alors de très jeunes fiancés, se marièrent à Perth

un soir, après souper, sans que même les servantes de la maison se

doutassent de rien. Elles devinrent ce qui s'était passé en voyant, le

lendemain, John et Margaret partir ensemble en voiture pour Édimbourg.

Lorsque je jette un coup d'œil en arrière, rien ne m'étonne plus que

mon manque de curiosité à l'égard de tout ce passé. Comment, lorsque

ma mère revenait avec complaisance sur les circonstances de ce mariage

si soigneusement tenu secret, n'ai-je jamais demandé: «Pourquoi tant

de mystère, mère, pour un mariage attendu depuis si longtemps et que

tous vos amis, des deux côtés, désiraient?»

Je n'avais, jusqu'ici, songé à rien écrire sur moi ou les miens en

dehors de quelques faits et dates consignés au jour le jour. J'ai ainsi

très légèrement, je dirais aujourd'hui très irrespectueusement,

négligé les éditions de ma famille. «À quoi bon? me disais-je, tous

sommes ce que nous sommes, et nous serons ce nous nous serons faits.»

De même, jusqu'en ces derniers temps, j'avais toujours considéré que

mes parents, touchant leur bonheur et leur mariage, avaient agi fort

sagement et devaient être imités. Cependant, je ne voudrais pas que le

lecteur s'imaginât que ce que j'ai pu écrire, ici ou là, sur les

avantages des longues fiançailles, se rapportait à celles,

particulières, de mes père et mère. Il m'est difficile de juger du

degré d'héroïsme et de patience que cette attente exigeait des deux

côtés; je sais seulement que, pour ce qui est de moi, j'en eusse été

incapable et je crois bien que ce n'était pas très raisonnable. Car,

pendant ces longues années d'attente, la santé de mon père s'altéra;

puis, ayant commencé la vie si tard, ils durent la quitter tous deux,

abandonnant leur enfant au moment où il commençait à justifier les

espérances que dans leur tendresse ils avaient conçues pour lui.

"Præterita": souvenirs de jeunesse · 第 9 / 24 段