bateau à vapeur, et dont j'ai parlé dans ma dernière lettre, est plus
récent. Quand j'étais enfant, je préférais à la vaste mer
elle-même la plage où venaient mourir les vagues, et le sable fin où
l'on pouvait creuser des trous. Il n'y a pas eu pour moi de «première
vue» de la mer; je n'avais pas plus de trois ans quand, pour aller en
Écosse, nous nous embarquions sur le cutter du capitaine Spinks, qui
faisait alors un service régulier, et que je jouais sur le pont comme
si j'eusse été sur la terre ferme. Il faisait d'ailleurs toujours
beau. La grandeur de l'Océan, je ne l'ai sentie pour ainsi dire que du
dehors; j'ai eu la vision du géant qui fait trembler la terre, en
entendant la voix des vagues rouler sur la grève, ou soupirer sur le
sable.
J'avais l'intention de consacrer ici quelques lignes au souvenir d'une
autre pauvre parente, Nanny Clowsley, une bonne vieille créature
toujours souriante, qui vivait entre une horloge hollandaise et quelques
tasses à thé ébréchées, dans une seule chambre à alcôve. Cette
seule chambre était au troisième étage d'une des maisons à pignon
qui faisaient partie de ce pâté de vieilles constructions que l'on
vient de démolir près du pont de Battersea, du côté de Chelsea.
Mieux vaut réserver ce que j'ai à dire sur Chelsea pour une autre
fois, grouper tous ces souvenirs. Seulement, en parlant de galets, je ne
puis taire l'importance qu'a eue pour moi l'espèce de vue de mer que
l'on avait des fenêtres de Nanny Clowsley, d'où l'on pouvait guetter
le flux et le reflux de la Tamise, voir les barques danser avec le flot
ou se coucher à sec à marée basse.
Mais j'ai déjà trop tardé, il faut en venir aux premières
impressions que m'a données la vue de certaines choses.
J'ai dit que, pour nos voyages en Angleterre, Mr Telford nous prêtait
le plus souvent sa voiture. Mais quand nous allions en Suisse, Mary nous
accompagnant toujours maintenant, il nous fallait des roues plus solides
et plus de place; pour ce voyage et pour ceux qui suivirent, il fallut
donc, premier bonheur, choisir une voiture parmi celles que louait Mr
Hopkinson, de Long Acre.
Les pauvres imbéciles, les pauvres esclaves modernes qui se laissent
traîner comme du bétail ou du bois coupé à travers des pays qu'ils
s'imaginent visiter, ne peuvent se faire une idée des joies
innombrables qui accompagnaient le choix et l'agencement d'une voiture
de voyage autrefois. Il y avait d'abord les considérations techniques
de force, de bon roulement, d'équilibre et de sécurité pour les
personnes et les bagages; l'air cossu qui doit en imposer aux modestes
passants; l'habile disposition des coffres à provisions sous les
banquettes, les tiroirs secrets sous les glaces de devant, les poches
invisibles dissimulées sous les coussins capitonnés à l'abri de la
poussière, et auxquelles on ne pouvait atteindre que par des fentes
imperceptibles ou des trappes dignes d'un sorcier ou d'Aladin lui-même;
l'assujettissement des coussins pour qu'ils ne glissent pas, l'arrondi
des coins qui permet un repos délicieux; le fonctionnement aisé des
stores, le bon état de leurs ressorts et cordons, la fermeture
hermétique des glaces, mille choses dont le confort d'une voiture de
voyage dépend; l'installation de tous ces détails, pour le plus grand
bien-être de ceux qui doivent occuper cette petite boîte, et pendant
cinq ou six mois en faire virtuellement leur home. N'est-ce pas déjà
voyager en imagination, avoir tous les plaisirs, et aucun des ennuis du
vrai voyage?
Pour ce premier tour sur le continent, qui devait durer au moins six
mois, on fit choix d'une voiture avec un siège par devant, ou plutôt
on le fit ajouter, siège destiné à mon père et à Mary; plus, un
autre siège par derrière assez grand, pour qu'Anne et le courrier
pussent y tenir, et encore quatre places à l'intérieur: celles du
devant, un peu exiguës, étaient réservées à papa et à Mary en cas
de mauvais temps. Je me souviens que, lorsque nous eûmes enfin arrêté
notre choix, Mr Hopkinson, le loueur, un homme extrêmement poli, au
fait sans doute de ma réputation littéraire naissante, me demanda (à
la plus grande joie de mon père) si je pouvais traduire la devise du
précédent propriétaire de notre berline qui était peinte sous
l'écusson armorié: _Vix ea nostra voco._ J'y réussis sans peine, et
j'eus l'esprit d'ajouter que si la devise appartenait de droit à
l'ancien propriétaire, elle pouvait plus justement encore s'appliquer
à nous. Une voiture de famille aussi vaste, très solidement
construite, avec les bagages et son chargement de six personnes,
exigeait, cela va sans dire, quatre chevaux; on trouvait d'ailleurs à
tous les relais cinq ou six attelages de rechange.
Le lecteur moderne a peut-être autant de peine à réaliser ces
méthodes de locomotion primitives--qui datent pourtant d'hier--que
celles des Saxons et des Goths migrateurs, et il ne se plaindra pas si
j'entre dans quelques détails.
Les chevaux français, et en général tous ceux que l'on trouvait sur
les grandes artères européennes, étaient de vigoureux chevaux de
ferme, trottant bien, ayant du cœur, frustes de poil, et portant la
queue longue; des chevaux gais, hennissant, toujours prêts à folâtrer
entre eux à l'occasion; à part cela, faisant très sagement leur
besogne, obéissant le plus souvent à la voix, la rêne n'intervenant
que pour préciser l'ordre; le fouet, qui ne les effleurait jamais, ne
servait par ses claquements retentissants qu'à traduire l'orgueil
professionnel du postillon, à faire garer les voitures qui encombraient
la route et à prévenir tous les habitants des villages que l'on
traversait, que des personnages de distinction leur faisaient l'honneur
de visiter leur pays. Règle générale, les quatre chevaux étaient
menés par un seul postillon qui montait le limonier; mais si les
chevaux étaient jeunes, ou le postillon inexpérimenté, un second
postillon conduisait les chevaux de volée. Le plus souvent, on n'avait
qu'un homme pour quatre chevaux; les chevaux étaient paisibles, l'homme
qui s'enivrait rarement était ordinairement un très jeune homme, les
hommes faits trouvant un meilleur emploi de leurs forces; un jeune
cavalier, tant soit peu adroit, qui pouvait conduire de bonnes bêtes
bien dressées, avait encore l'avantage de ne pas les charger. La
moitié du poids du postillon, si ce n'est plus, était dans ses bottes,
de larges bottes souvent jetées au travers de la selle comme deux
seaux; le postillon, une fois les chevaux mis à la voiture, gagnait sa
place par le timon et produisait ses jambes dans ses bottes.
Un personnage non moins important que le postillon, dans les
voyages en poste, était le courrier ou, pour parler correctement,
l'avant-courrier, dont la fonction consistait à précéder la voiture
à cheval, et à faire préparer les relais de façon à perdre le moins
de temps possible; poste de toute confiance, car c'était le courrier
qui passait les marchés, payait les notes, évitait à ses maîtres
mille soucis, sans compter la peine et la honte de massacrer le
français ou toute autre langue. Un bon courrier savait quelle était la
meilleure auberge dans chaque ville, et les chambres les plus
confortables dans chaque auberge, de sorte qu'il pouvait écrire
d'avance et les retenir il devait, s'il était intelligent, savoir ce
qu'il y avait d'intéressant à visiter dans les villes que l'on
traversait, et au besoin, par des moyens à lui, faire voir des choses
rares, inaccessibles au vulgaire. Murray, que le lecteur ne l'oublie
pas, n'existait pas dans ce temps-là; le courrier était un Murray
privé, il devinait, quand il avait de l'esprit, ce qui devait vous
intéresser tout particulièrement. Question de tact. Le courrier
accompagnait les dames lorsqu'elles avaient des emplettes à faire, il
les conduisait aux bons endroits, marchandant lorsqu'il le jugeait
nécessaire. Enfin, il était lié avec tous les autres courriers sur la
ligne et il pouvait vous nommer, pour peu que vous en eussiez la
curiosité, les voyageurs de marque qui se trouvaient à l'hôtel en
même temps que vous.
Mon père eût considéré comme révolutionnaire, c'eût été, à ses
yeux, une sorte d'empiétement sur les privilèges de la noblesse de
nous faire précéder par un courrier à cheval; très large d'ailleurs
pour tout ce qui regardait le confort et l'agrément, il n'eût jamais
consenti, par ostentation, à payer un cheval supplémentaire. On
faisait commander les chevaux d'avance, quand c'était possible, par le
postillon de quelque voiture partie avant nous, sinon, nous nous
résignions à attendre le temps nécessaire pour qu'on les harnachât.
Notre courrier donc montait sur le siège de derrière, à côté
d'Anne, et il nous était, dans l'accomplissement de toutes ses autres
fonctions, aussi indispensable qu'agréable. Indispensable d'abord,
étant donné que nous ne parlions que très peu le français, à peine
assez pour demander notre route; lorsqu'il s'agissait de discuter des
prix ou de demander des renseignements un peu détaillés, nous ne
pouvions pas nous en tirer, même en France; en Suisse et en Italie, je
ne saurais nous comparer qu'à un troupeau de moutons ou d'oies de
passage. Indispensable aussi à la tranquillité de mon père qui,
quoique très généreux de tempérament, avait horreur d'être surfait
et refait. Il savait bien que le courrier touchait une commission, mais
il savait aussi que son courrier ne se laisserait pas mettre dedans et
il avait toute confiance en lui. Non par vanité, mais par goût et
aussi pour le plaisir d'un changement, mon père aimait les grandes
chambres, et ma mère, fidèle à ses habitudes, exigeait une propreté
scrupuleuse; des chambres propres et spacieuses, implique une bonne
auberge, et le premier étage. Mon père tenait aussi à la vue; il
disait avec raison: «À quoi bon voyager, si ce n'est pas pour en voir
le plus possible», ce qui voulait dire: le premier sur le _devant_. Mon
père, délicat et très petit mangeur, avait besoin d'une cuisine
soignée et ma mère n'admettait que la viande de premier choix; ce qui
signifiait le dîner servi à part, rien du prix fixe, bien entendu.
Enfin, mon père, bien que n'allant jamais dans le monde, aimait à
côtoyer avec discrétion et sans s'imposer, cela va sans dire, les gens
du monde, j'entends de la noblesse, car il méprisait les purs mondains,
et il éprouvait un sensible plaisir à se dire que Lord et Lady un tel
habitaient sur le même palier, et qu'à tout moment il était exposé
à les rencontrer et à les croiser dans l'escalier. Salvador, dûment
averti, ou ayant avec finesse deviné les petites faiblesses
paternelles, lesquelles d'ailleurs ne pouvaient que le flatter, avait
carte blanche pour tous les arrangements, locations, etc. Partout nous
trouvions les meilleures chambres préparées, de bons chevaux
attendant, et propriétaires et garçons chapeau bas à l'arrivée et au
départ. Salvador donnait son compte toutes les semaines, et mon père
le réglait sans jamais faire la plus petite observation.
À toutes ces conditions de confort et d'agrément, le moderne touriste
à la vapeur doit, en imagination ajouter celle qui domine toutes les
autres, ne jamais avoir à se presser, pouvoir partir à l'heure qu'on
veut, et, si on est en retard, faire attendre les chevaux. En général,
nous déjeunions à huit heures, et à neuf heures on se mettait en
route. Entre neuf et trois de l'après-midi, à sept milles à l'heure,
en comptant les relais et en ne nous pressant pas, nous faisions nos
quarante ou cinquante milles dans la journée; nous dînions à quatre
heures et, après dîner, j'avais encore le temps de faire une longue
promenade solitaire et délicieuse; je rentrais exactement à sept
heures pour le thé, après quoi je mettais au point mes esquisses et,
à neuf heures et demie, au lit. Quand l'étape à fournit était
particulièrement longue, on partait à six heures du matin et on
faisait ses vingt milles avant le déjeuner, mais on s'arrangeait
toujours pour arriver pour le dîner de quatre heures. Ce n'était que
tout à fait exceptionnellement que nous faisions un second arrêt;
alors nous dînions dans quelque jolie auberge de village et nous
n'arrivions que pour le thé, après avoir fait quatre-vingt ou
quatre-vingt-dix milles. Mais nous ne faisions ces longues trottes que
lorsque nous voulions arriver pour le dimanche dans quelque
ville-cathédrale ou quelque joli village des Alpes. Jamais nous ne
voyagions le dimanche; mon père et moi, le plus souvent, nous
assistions--en philosophes--à une messe matinale, et ma mère,
uniquement pour nous faire plaisir (car j'ai rarement vu trace de
curiosité féminine chez elle), nous accompagnait l'après-midi dans
quelque promenade en voiture sur le Corso ou autre lieu profane. Mais ce
que nous préférions à tout, c'était une promenade à pied aux
environs d'un village dans les Alpes.
J'ai menacé mon lecteur, quelques pages plus haut, d'un complément de
détails sur mes premières impressions en Suisse et en Italie en 1833.
J'aurai aussi à parler de Calais. Je note ici seulement que nous avons
remonté le Rhin jusqu'à Strasbourg où, en dépit de ses miracles
d'architecture, j'étais déjà assez intelligent pour trouver que la
cathédrale avait de la raideur, comme si elle eût été bâtie en fer;
ce qui me fit le plus d'impression, ce furent les hauts toits et les
riches façades de ses maisons de bois qui font déjà pressentir la
Suisse et surtout de trouver encore intacte la vue si admirablement
rendue par Prout à la 36e planche de ses Flandres et Allemagne. C'est
dans le salon de l'hôtel, à Strasbourg, que nous tînmes conseil avec
Salvador pour savoir si--c'était un vendredi après-midi--le lendemain
nous pousserions jusqu'à Schaffhouse ou jusqu'à Bâle afin d'y passer
le dimanche. Que de choses pour moi dépendaient de cette décision, si
jamais quoi que ce soit «dépende» de quelque chose! Salvador
inclinait à prendre la route directe qui suit le Rhin, ce qui nous
permettait d'arriver aux Trois Rois à l'heure du coucher du soleil.
Mais à Bâle, il fallait bien en convenir, il n'y a ni vue sur les
Alpes, ni bruit de chutes d'eau. Salvador, pour être juste, nous avait
honnêtement proposé une autre magnifique combinaison qui permettait de
gagner, par la Forêt-Noire, les portes de Schaffhouse avant l'heure de
leur fermeture.
La Forêt-Noire! la chute du Rhin à Schaffhouse! la chaîne des Alpes!
à quelques heures. Nous y serions dimanche! Quel dimanche au lieu du
dimanche ordinaire à Walworth et de la promenade dans les prairies de
Dulwich! Mes véhémentes supplications finirent par l'emporter et, aux
premières heures du jour, nous traversions au trot égal de nos chevaux
le pont de bateaux de Kehl. Je vois encore dans la lumière grise du
matin se dessiner la ligne sombre des montagnes de la Forêt-Noire qui
se précisaient et s'élevaient à mesure que nous traversions la plaine
du Rhin. «Portes des Collines» qui s'ouvraient pour moi sur une vie
nouvelle, et qui ne devaient plus se fermer que lorsque s'ouvriraient
les Portes des Collines d'où l'on ne revient pas.
Nous atteignîmes ainsi la partie basse de la Forêt-Noire, et
pénétrâmes dans un vallon qui montait en pente raide; moins d'un
quart d'heure plus tard, nous apercevions le premier «chalet
suisse»[27].
Quelle signification pour nous tous, et pour moi quelle vision en
quelque sorte prophétique! Il n'est pas un voyageur moderne qui puisse
comprendre ce que cela voulait dire pour moi, dussé-je passer des
années à le lui expliquer. Un hurlement de joie triomphante--semblable
à tous les sifflets de locomotive s'échappant à la fois de la gare de
jonction de Clapham--s'est élevé de toute l'imbécillité de l'Europe
pour applaudir à la destruction de la légende de Guillaume Tell. Pour
nous, chaque mot en était vrai, que dis-je! mythiquement éclairé
d'une vérité surnaturelle, et là, sous les bois sombres, nous en
retrouvions le témoignage visible, tangible et charmant sur le bois
pourpre de mélèze, sculpté sous l'inspiration des joies de la vie
rurale, de cette vie toujours la même, toujours immuable à l'ombre des
grands pins sur le sol ancestral, dans la bénédiction ta sainte
pauvreté et la paix de Dieu.
Ah! la légende de Guillaume Tell est détruite! Et vous avez creusé un
tunnel sous le Gothard, vous voulez combler la baie de Uri--et c'est
pour vous, pour l'amour de vous, que les grappes de raisin dans pressoir
de Saint-Jacob ont rendu des gouttes de sang et que la massue de bois a
renversé cheval et heaume dans le vallon de Morgarten?
Il est difficile d'imaginer l'époque déjà lointaine et bénie où la
Suisse appartenait aux Suisses, et où les Alpes n'avaient été
foulées par le pied d'aucun mortel. On ne connaissait pas encore la
vapeur, si ce n'est à bord de certains bateaux qui ne s'aventuraient
que lorsque le temps était calme (Y avait-il alors des paquebots qui
traversaient l'Atlantique? Je ne m'en souviens plus). En tout cas, les
routes de terre n'étaient point contaminées; et une fois que nous
eûmes pénétré dans ce paradis des montagnes, nous circulâmes au
milieu de ses vallées embaumées, de ses chalets blottis au fond de
prairies étincelantes de rosée. Vers midi, nous atteignions des
hauteurs moins fertiles; les côtes se faisaient plus abruptes; une ou
deux fois, au relais, nous dûmes attendre les chevaux, si bien qu'au
coucher soleil, il nous restait encore vingt milles à faire pour gagner
Schaffhouse.
Il était plus de minuit lorsque nous arrivâmes aux portes de la ville;
elles étaient fermées, mais le portier, que nous dûmes réveiller,
consentit à les ouvrir, à les entr'ouvrir plutôt, car une de nos
lanternes heurta la grille et fut brisée en mille pièces, comme nous
pénétrions sous la voûte. Heureux privilège que d'entrer ainsi,
comme en rêve, dans une ville du Moyen âge, fût-ce au prix d'une
lanterne cassée, plutôt que d'y arriver bêtement dans la bousculade
d'une gare de chemin de fer.
Je ne me souviens que très vaguement de la matinée du lendemain;
j'imagine que nous dûmes assister au service dans une église
quelconque, et très certainement une partie de notre journée a dû se
passer à admirer les fenêtres en saillie sur des rues d'une propreté
invraisemblable. Aucun de nous ne semble avoir eu l'idée qu'il fût
possible d'apercevoir les Alpes sans faire quelque ascension, exercice
trop profane pour un dimanche. Nous dînâmes à quatre heures comme
d'ordinaire et, la soirée étant admirable, nous sortîmes pour faire
un tour.
Nous avions prolongé notre promenade à travers la ville, le soleil
était près de se coucher lorsque nous nous trouvâmes dans une sorte
de jardin public situé, je crois, à l'ouest de la ville et d'où la
vue embrasse tout le cours du Rhin et la plaine au sud et à l'ouest. Je
regardais le pays découvert dont les larges ondulations se perdaient
dans une brume bleue, comme j'aurais regardé de Malvern, par exemple,
les perspectives du Worcestershire, ou de Dorking celles de Kent quand,
tout à coup, que vis-je à l'horizon!
Nous n'eûmes pas un instant la pensée que ce pouvait être des nuages.
C'était d'une pureté de cristal, cela se détachait sur le ciel en
fines arêtes déjà teintées en rose par le soleil couchant. Cela
dépassait tout ce que nous avions jamais pensé ou rêvé. Les murs de
l'Éden perdu n'auraient pas eu plus de beauté et les murs, entourant
le ciel, de la Mort sacrée, plus de solennité.
Est-il possible d'imaginer, pour un enfant d'un tempérament comme le
mien, entrée dans la vie plus bénie! Ce tempérament, il est vrai,
tenait à l'époque. Quelques années plus tôt, au siècle précédent,
aucun enfant ne se serait intéressé aux montagnes comme je faisais, ni
aux hommes qui les habitaient. Avant Rousseau, l'amour «sentimental»
de la nature n'existait pas; et avant Scott, on n'avait pas l'idée d'un
amour intelligent pour les «hommes de toutes classes et de toutes
conditions», amour qui prend non seulement le cœur, mais la chair.
Saint Bernard de Fontaine, contemplant le Mont-Blanc avec ses yeux
d'enfant, voit au sommet la Madone. Saint Bernard de Talloires
n'aperçoit pas le lac d'Annecy, il n'a de pensées que pour ceux qui
sont morts entre Martigny et Aoste. Pour moi, le pays des Alpes était
également beau par ses neiges éternelles et par le caractère de ses
habitants et, ni pour moi-même, ni pour eux, je ne demandais la vue
d'autres trônes dans le ciel que les rochers, d'autres esprits dans le
ciel que les nuages.
C'est ainsi--dans un parfait équilibre moral et physique, le cœur
ardent, mais sans nul désir d'être autre que je n'étais, d'avoir plus
que je n'avais; ne connaissant des larmes que ce qu'il en faut pour
faire de la vie une affaire sérieuse, sans en détendre le ressort;
ayant à la fois assez de science et de sentiment pour faire de cette
première vision des Alpes non seulement la révélation de la beauté
sur la terre, mais la première page de son livre--que je quittai ce
soir-là le jardin en terrasse de Schaffhouse avec mon destin arrêté,
au moins dans tout ce qu'il aura eu de sacré et d'utile. C'est vers
cette terrasse, et vers la rive du lac de Genève que, jusqu'à ce jour,
reviennent et mon cœur et ma foi, à chaque élan qui les fait
noblement vivre, et à chaque pensée qui m'apporte secours ou
consolation.
Le matin qui suivit cette soirée de dimanche à Schaffhouse fut
admirable; le ciel était sans nuages et nous nous fîmes conduire de
bonne heure aux chutes. Dans la lumière du matin, nous revîmes la
chaîne des Alpes, et nous connûmes, à Lauffen, ce qu'est une rivière
alpestre. Au sortir des gorges de Balstall, j'eus de nouveau une vision
inoubliable de la chaîne des Alpes, et ces aspects lointains, que le
voyageur moderne ne soupçonne même pas, me firent apprendre et sentir
plus que les merveilles vues de près à Thun et à Interlaken. Ce fut
aussi un grand bonheur pour moi, que nous ayons pris, pour passer en
Italie le plus majestueux des défilés, et que la première gorge des
Grandes Alpes que j'aie vue ait été celle de la Via Mala, le premier
lac d'Italie, le lac de Côme! Nous nous embarquâmes à Chiavenna, pour
traverser le lac, et le dimanche suivant nous trouva à Cadenabbia.
Après cela, de villa en villa jusqu'à l'autre extrémité du lac, et
ensuite de Côme à Milan par Monza.
Sans que la saison fût avancée, nous étions déjà en plein été, et
je conseillerai toujours pour une première visite en Italie, de choisir
l'été. Ce fut un bonheur aussi, bien que mon cœur me portât vers les
paysans suisses, que chez moi le goût des choses artificielles eût
été formé par Turner dans l'_Italie_ de Rogers. Le _Lac de Côme_,
les deux villas au clair de lune, et l'_Adieu_ m'avaient préparé à
admirer ce qui vaut la peine de l'être dans les jardins en terrasses,
les arcades de belles proportions, les grands murs blancs ensoleillés,
qui n'ont en général qu'attrait factice pour les imaginations
anglaises. Chez moi, ce goût était pour ainsi dire inné, grâce à
Turner, et tout cela, dès le premier moment, me fut familier;
j'admirais et je vénérais. Je n'avais aucune idée alors de
l'élément mauvais, l'élément Renaissance, qui pouvait s'y mêler.
J'y retrouvais ce qu'on m'avait dit être l'art divin de Raphaël et de
Léonard; et mon ignorance des dates les associait aux personnages de
Shakespeare; la villa de Portia, le palais de Juliette devaient leur
ressembler.
J'ai toujours eu aussi, comme je l'ai noté dans l'épilogue de la
nouvelle édition du deuxième volume des _Modern Pointers_, une
perception très exacte des grandeurs, soit en fait de montagnes, soit
en fait de monuments, une sorte d'exactitude joyeuse, si bien que je
saisis du premier coup d'œil les vastes proportions des palais
milanais, de la «montagne de marbre aux cent flèches», du Dôme, et
comme je ne faisais pas encore la distinction entre le bon gothique et
le mauvais, la richesse, la délicatesse des fines ciselures de dentelle
qui se détachaient sur le bleu du ciel me transportèrent. Mais quelles
extases lorsque, grimpant, et me promenant au milieu de ces merveilles,
j'aperçus, entre les pinacles, le Mont Rose!