À noter aussi que le ravissement que m'avait causé une promenade en

bateau à vapeur, et dont j'ai parlé dans ma dernière lettre, est plus

récent. Quand j'étais enfant, je préférais à la vaste mer

elle-même la plage où venaient mourir les vagues, et le sable fin où

l'on pouvait creuser des trous. Il n'y a pas eu pour moi de «première

vue» de la mer; je n'avais pas plus de trois ans quand, pour aller en

Écosse, nous nous embarquions sur le cutter du capitaine Spinks, qui

faisait alors un service régulier, et que je jouais sur le pont comme

si j'eusse été sur la terre ferme. Il faisait d'ailleurs toujours

beau. La grandeur de l'Océan, je ne l'ai sentie pour ainsi dire que du

dehors; j'ai eu la vision du géant qui fait trembler la terre, en

entendant la voix des vagues rouler sur la grève, ou soupirer sur le

sable.

J'avais l'intention de consacrer ici quelques lignes au souvenir d'une

autre pauvre parente, Nanny Clowsley, une bonne vieille créature

toujours souriante, qui vivait entre une horloge hollandaise et quelques

tasses à thé ébréchées, dans une seule chambre à alcôve. Cette

seule chambre était au troisième étage d'une des maisons à pignon

qui faisaient partie de ce pâté de vieilles constructions que l'on

vient de démolir près du pont de Battersea, du côté de Chelsea.

Mieux vaut réserver ce que j'ai à dire sur Chelsea pour une autre

fois, grouper tous ces souvenirs. Seulement, en parlant de galets, je ne

puis taire l'importance qu'a eue pour moi l'espèce de vue de mer que

l'on avait des fenêtres de Nanny Clowsley, d'où l'on pouvait guetter

le flux et le reflux de la Tamise, voir les barques danser avec le flot

ou se coucher à sec à marée basse.

Mais j'ai déjà trop tardé, il faut en venir aux premières

impressions que m'a données la vue de certaines choses.

J'ai dit que, pour nos voyages en Angleterre, Mr Telford nous prêtait

le plus souvent sa voiture. Mais quand nous allions en Suisse, Mary nous

accompagnant toujours maintenant, il nous fallait des roues plus solides

et plus de place; pour ce voyage et pour ceux qui suivirent, il fallut

donc, premier bonheur, choisir une voiture parmi celles que louait Mr

Hopkinson, de Long Acre.

Les pauvres imbéciles, les pauvres esclaves modernes qui se laissent

traîner comme du bétail ou du bois coupé à travers des pays qu'ils

s'imaginent visiter, ne peuvent se faire une idée des joies

innombrables qui accompagnaient le choix et l'agencement d'une voiture

de voyage autrefois. Il y avait d'abord les considérations techniques

de force, de bon roulement, d'équilibre et de sécurité pour les

personnes et les bagages; l'air cossu qui doit en imposer aux modestes

passants; l'habile disposition des coffres à provisions sous les

banquettes, les tiroirs secrets sous les glaces de devant, les poches

invisibles dissimulées sous les coussins capitonnés à l'abri de la

poussière, et auxquelles on ne pouvait atteindre que par des fentes

imperceptibles ou des trappes dignes d'un sorcier ou d'Aladin lui-même;

l'assujettissement des coussins pour qu'ils ne glissent pas, l'arrondi

des coins qui permet un repos délicieux; le fonctionnement aisé des

stores, le bon état de leurs ressorts et cordons, la fermeture

hermétique des glaces, mille choses dont le confort d'une voiture de

voyage dépend; l'installation de tous ces détails, pour le plus grand

bien-être de ceux qui doivent occuper cette petite boîte, et pendant

cinq ou six mois en faire virtuellement leur home. N'est-ce pas déjà

voyager en imagination, avoir tous les plaisirs, et aucun des ennuis du

vrai voyage?

Pour ce premier tour sur le continent, qui devait durer au moins six

mois, on fit choix d'une voiture avec un siège par devant, ou plutôt

on le fit ajouter, siège destiné à mon père et à Mary; plus, un

autre siège par derrière assez grand, pour qu'Anne et le courrier

pussent y tenir, et encore quatre places à l'intérieur: celles du

devant, un peu exiguës, étaient réservées à papa et à Mary en cas

de mauvais temps. Je me souviens que, lorsque nous eûmes enfin arrêté

notre choix, Mr Hopkinson, le loueur, un homme extrêmement poli, au

fait sans doute de ma réputation littéraire naissante, me demanda (à

la plus grande joie de mon père) si je pouvais traduire la devise du

précédent propriétaire de notre berline qui était peinte sous

l'écusson armorié: _Vix ea nostra voco._ J'y réussis sans peine, et

j'eus l'esprit d'ajouter que si la devise appartenait de droit à

l'ancien propriétaire, elle pouvait plus justement encore s'appliquer

à nous. Une voiture de famille aussi vaste, très solidement

construite, avec les bagages et son chargement de six personnes,

exigeait, cela va sans dire, quatre chevaux; on trouvait d'ailleurs à

tous les relais cinq ou six attelages de rechange.

Le lecteur moderne a peut-être autant de peine à réaliser ces

méthodes de locomotion primitives--qui datent pourtant d'hier--que

celles des Saxons et des Goths migrateurs, et il ne se plaindra pas si

j'entre dans quelques détails.

Les chevaux français, et en général tous ceux que l'on trouvait sur

les grandes artères européennes, étaient de vigoureux chevaux de

ferme, trottant bien, ayant du cœur, frustes de poil, et portant la

queue longue; des chevaux gais, hennissant, toujours prêts à folâtrer

entre eux à l'occasion; à part cela, faisant très sagement leur

besogne, obéissant le plus souvent à la voix, la rêne n'intervenant

que pour préciser l'ordre; le fouet, qui ne les effleurait jamais, ne

servait par ses claquements retentissants qu'à traduire l'orgueil

professionnel du postillon, à faire garer les voitures qui encombraient

la route et à prévenir tous les habitants des villages que l'on

traversait, que des personnages de distinction leur faisaient l'honneur

de visiter leur pays. Règle générale, les quatre chevaux étaient

menés par un seul postillon qui montait le limonier; mais si les

chevaux étaient jeunes, ou le postillon inexpérimenté, un second

postillon conduisait les chevaux de volée. Le plus souvent, on n'avait

qu'un homme pour quatre chevaux; les chevaux étaient paisibles, l'homme

qui s'enivrait rarement était ordinairement un très jeune homme, les

hommes faits trouvant un meilleur emploi de leurs forces; un jeune

cavalier, tant soit peu adroit, qui pouvait conduire de bonnes bêtes

bien dressées, avait encore l'avantage de ne pas les charger. La

moitié du poids du postillon, si ce n'est plus, était dans ses bottes,

de larges bottes souvent jetées au travers de la selle comme deux

seaux; le postillon, une fois les chevaux mis à la voiture, gagnait sa

place par le timon et produisait ses jambes dans ses bottes.

Un personnage non moins important que le postillon, dans les

voyages en poste, était le courrier ou, pour parler correctement,

l'avant-courrier, dont la fonction consistait à précéder la voiture

à cheval, et à faire préparer les relais de façon à perdre le moins

de temps possible; poste de toute confiance, car c'était le courrier

qui passait les marchés, payait les notes, évitait à ses maîtres

mille soucis, sans compter la peine et la honte de massacrer le

français ou toute autre langue. Un bon courrier savait quelle était la

meilleure auberge dans chaque ville, et les chambres les plus

confortables dans chaque auberge, de sorte qu'il pouvait écrire

d'avance et les retenir il devait, s'il était intelligent, savoir ce

qu'il y avait d'intéressant à visiter dans les villes que l'on

traversait, et au besoin, par des moyens à lui, faire voir des choses

rares, inaccessibles au vulgaire. Murray, que le lecteur ne l'oublie

pas, n'existait pas dans ce temps-là; le courrier était un Murray

privé, il devinait, quand il avait de l'esprit, ce qui devait vous

intéresser tout particulièrement. Question de tact. Le courrier

accompagnait les dames lorsqu'elles avaient des emplettes à faire, il

les conduisait aux bons endroits, marchandant lorsqu'il le jugeait

nécessaire. Enfin, il était lié avec tous les autres courriers sur la

ligne et il pouvait vous nommer, pour peu que vous en eussiez la

curiosité, les voyageurs de marque qui se trouvaient à l'hôtel en

même temps que vous.

Mon père eût considéré comme révolutionnaire, c'eût été, à ses

yeux, une sorte d'empiétement sur les privilèges de la noblesse de

nous faire précéder par un courrier à cheval; très large d'ailleurs

pour tout ce qui regardait le confort et l'agrément, il n'eût jamais

consenti, par ostentation, à payer un cheval supplémentaire. On

faisait commander les chevaux d'avance, quand c'était possible, par le

postillon de quelque voiture partie avant nous, sinon, nous nous

résignions à attendre le temps nécessaire pour qu'on les harnachât.

Notre courrier donc montait sur le siège de derrière, à côté

d'Anne, et il nous était, dans l'accomplissement de toutes ses autres

fonctions, aussi indispensable qu'agréable. Indispensable d'abord,

étant donné que nous ne parlions que très peu le français, à peine

assez pour demander notre route; lorsqu'il s'agissait de discuter des

prix ou de demander des renseignements un peu détaillés, nous ne

pouvions pas nous en tirer, même en France; en Suisse et en Italie, je

ne saurais nous comparer qu'à un troupeau de moutons ou d'oies de

passage. Indispensable aussi à la tranquillité de mon père qui,

quoique très généreux de tempérament, avait horreur d'être surfait

et refait. Il savait bien que le courrier touchait une commission, mais

il savait aussi que son courrier ne se laisserait pas mettre dedans et

il avait toute confiance en lui. Non par vanité, mais par goût et

aussi pour le plaisir d'un changement, mon père aimait les grandes

chambres, et ma mère, fidèle à ses habitudes, exigeait une propreté

scrupuleuse; des chambres propres et spacieuses, implique une bonne

auberge, et le premier étage. Mon père tenait aussi à la vue; il

disait avec raison: «À quoi bon voyager, si ce n'est pas pour en voir

le plus possible», ce qui voulait dire: le premier sur le _devant_. Mon

père, délicat et très petit mangeur, avait besoin d'une cuisine

soignée et ma mère n'admettait que la viande de premier choix; ce qui

signifiait le dîner servi à part, rien du prix fixe, bien entendu.

Enfin, mon père, bien que n'allant jamais dans le monde, aimait à

côtoyer avec discrétion et sans s'imposer, cela va sans dire, les gens

du monde, j'entends de la noblesse, car il méprisait les purs mondains,

et il éprouvait un sensible plaisir à se dire que Lord et Lady un tel

habitaient sur le même palier, et qu'à tout moment il était exposé

à les rencontrer et à les croiser dans l'escalier. Salvador, dûment

averti, ou ayant avec finesse deviné les petites faiblesses

paternelles, lesquelles d'ailleurs ne pouvaient que le flatter, avait

carte blanche pour tous les arrangements, locations, etc. Partout nous

trouvions les meilleures chambres préparées, de bons chevaux

attendant, et propriétaires et garçons chapeau bas à l'arrivée et au

départ. Salvador donnait son compte toutes les semaines, et mon père

le réglait sans jamais faire la plus petite observation.

À toutes ces conditions de confort et d'agrément, le moderne touriste

à la vapeur doit, en imagination ajouter celle qui domine toutes les

autres, ne jamais avoir à se presser, pouvoir partir à l'heure qu'on

veut, et, si on est en retard, faire attendre les chevaux. En général,

nous déjeunions à huit heures, et à neuf heures on se mettait en

route. Entre neuf et trois de l'après-midi, à sept milles à l'heure,

en comptant les relais et en ne nous pressant pas, nous faisions nos

quarante ou cinquante milles dans la journée; nous dînions à quatre

heures et, après dîner, j'avais encore le temps de faire une longue

promenade solitaire et délicieuse; je rentrais exactement à sept

heures pour le thé, après quoi je mettais au point mes esquisses et,

à neuf heures et demie, au lit. Quand l'étape à fournit était

particulièrement longue, on partait à six heures du matin et on

faisait ses vingt milles avant le déjeuner, mais on s'arrangeait

toujours pour arriver pour le dîner de quatre heures. Ce n'était que

tout à fait exceptionnellement que nous faisions un second arrêt;

alors nous dînions dans quelque jolie auberge de village et nous

n'arrivions que pour le thé, après avoir fait quatre-vingt ou

quatre-vingt-dix milles. Mais nous ne faisions ces longues trottes que

lorsque nous voulions arriver pour le dimanche dans quelque

ville-cathédrale ou quelque joli village des Alpes. Jamais nous ne

voyagions le dimanche; mon père et moi, le plus souvent, nous

assistions--en philosophes--à une messe matinale, et ma mère,

uniquement pour nous faire plaisir (car j'ai rarement vu trace de

curiosité féminine chez elle), nous accompagnait l'après-midi dans

quelque promenade en voiture sur le Corso ou autre lieu profane. Mais ce

que nous préférions à tout, c'était une promenade à pied aux

environs d'un village dans les Alpes.

J'ai menacé mon lecteur, quelques pages plus haut, d'un complément de

détails sur mes premières impressions en Suisse et en Italie en 1833.

J'aurai aussi à parler de Calais. Je note ici seulement que nous avons

remonté le Rhin jusqu'à Strasbourg où, en dépit de ses miracles

d'architecture, j'étais déjà assez intelligent pour trouver que la

cathédrale avait de la raideur, comme si elle eût été bâtie en fer;

ce qui me fit le plus d'impression, ce furent les hauts toits et les

riches façades de ses maisons de bois qui font déjà pressentir la

Suisse et surtout de trouver encore intacte la vue si admirablement

rendue par Prout à la 36e planche de ses Flandres et Allemagne. C'est

dans le salon de l'hôtel, à Strasbourg, que nous tînmes conseil avec

Salvador pour savoir si--c'était un vendredi après-midi--le lendemain

nous pousserions jusqu'à Schaffhouse ou jusqu'à Bâle afin d'y passer

le dimanche. Que de choses pour moi dépendaient de cette décision, si

jamais quoi que ce soit «dépende» de quelque chose! Salvador

inclinait à prendre la route directe qui suit le Rhin, ce qui nous

permettait d'arriver aux Trois Rois à l'heure du coucher du soleil.

Mais à Bâle, il fallait bien en convenir, il n'y a ni vue sur les

Alpes, ni bruit de chutes d'eau. Salvador, pour être juste, nous avait

honnêtement proposé une autre magnifique combinaison qui permettait de

gagner, par la Forêt-Noire, les portes de Schaffhouse avant l'heure de

leur fermeture.

La Forêt-Noire! la chute du Rhin à Schaffhouse! la chaîne des Alpes!

à quelques heures. Nous y serions dimanche! Quel dimanche au lieu du

dimanche ordinaire à Walworth et de la promenade dans les prairies de

Dulwich! Mes véhémentes supplications finirent par l'emporter et, aux

premières heures du jour, nous traversions au trot égal de nos chevaux

le pont de bateaux de Kehl. Je vois encore dans la lumière grise du

matin se dessiner la ligne sombre des montagnes de la Forêt-Noire qui

se précisaient et s'élevaient à mesure que nous traversions la plaine

du Rhin. «Portes des Collines» qui s'ouvraient pour moi sur une vie

nouvelle, et qui ne devaient plus se fermer que lorsque s'ouvriraient

les Portes des Collines d'où l'on ne revient pas.

Nous atteignîmes ainsi la partie basse de la Forêt-Noire, et

pénétrâmes dans un vallon qui montait en pente raide; moins d'un

quart d'heure plus tard, nous apercevions le premier «chalet

suisse»[27].

Quelle signification pour nous tous, et pour moi quelle vision en

quelque sorte prophétique! Il n'est pas un voyageur moderne qui puisse

comprendre ce que cela voulait dire pour moi, dussé-je passer des

années à le lui expliquer. Un hurlement de joie triomphante--semblable

à tous les sifflets de locomotive s'échappant à la fois de la gare de

jonction de Clapham--s'est élevé de toute l'imbécillité de l'Europe

pour applaudir à la destruction de la légende de Guillaume Tell. Pour

nous, chaque mot en était vrai, que dis-je! mythiquement éclairé

d'une vérité surnaturelle, et là, sous les bois sombres, nous en

retrouvions le témoignage visible, tangible et charmant sur le bois

pourpre de mélèze, sculpté sous l'inspiration des joies de la vie

rurale, de cette vie toujours la même, toujours immuable à l'ombre des

grands pins sur le sol ancestral, dans la bénédiction ta sainte

pauvreté et la paix de Dieu.

Ah! la légende de Guillaume Tell est détruite! Et vous avez creusé un

tunnel sous le Gothard, vous voulez combler la baie de Uri--et c'est

pour vous, pour l'amour de vous, que les grappes de raisin dans pressoir

de Saint-Jacob ont rendu des gouttes de sang et que la massue de bois a

renversé cheval et heaume dans le vallon de Morgarten?

Il est difficile d'imaginer l'époque déjà lointaine et bénie où la

Suisse appartenait aux Suisses, et où les Alpes n'avaient été

foulées par le pied d'aucun mortel. On ne connaissait pas encore la

vapeur, si ce n'est à bord de certains bateaux qui ne s'aventuraient

que lorsque le temps était calme (Y avait-il alors des paquebots qui

traversaient l'Atlantique? Je ne m'en souviens plus). En tout cas, les

routes de terre n'étaient point contaminées; et une fois que nous

eûmes pénétré dans ce paradis des montagnes, nous circulâmes au

milieu de ses vallées embaumées, de ses chalets blottis au fond de

prairies étincelantes de rosée. Vers midi, nous atteignions des

hauteurs moins fertiles; les côtes se faisaient plus abruptes; une ou

deux fois, au relais, nous dûmes attendre les chevaux, si bien qu'au

coucher soleil, il nous restait encore vingt milles à faire pour gagner

Schaffhouse.

Il était plus de minuit lorsque nous arrivâmes aux portes de la ville;

elles étaient fermées, mais le portier, que nous dûmes réveiller,

consentit à les ouvrir, à les entr'ouvrir plutôt, car une de nos

lanternes heurta la grille et fut brisée en mille pièces, comme nous

pénétrions sous la voûte. Heureux privilège que d'entrer ainsi,

comme en rêve, dans une ville du Moyen âge, fût-ce au prix d'une

lanterne cassée, plutôt que d'y arriver bêtement dans la bousculade

d'une gare de chemin de fer.

Je ne me souviens que très vaguement de la matinée du lendemain;

j'imagine que nous dûmes assister au service dans une église

quelconque, et très certainement une partie de notre journée a dû se

passer à admirer les fenêtres en saillie sur des rues d'une propreté

invraisemblable. Aucun de nous ne semble avoir eu l'idée qu'il fût

possible d'apercevoir les Alpes sans faire quelque ascension, exercice

trop profane pour un dimanche. Nous dînâmes à quatre heures comme

d'ordinaire et, la soirée étant admirable, nous sortîmes pour faire

un tour.

Nous avions prolongé notre promenade à travers la ville, le soleil

était près de se coucher lorsque nous nous trouvâmes dans une sorte

de jardin public situé, je crois, à l'ouest de la ville et d'où la

vue embrasse tout le cours du Rhin et la plaine au sud et à l'ouest. Je

regardais le pays découvert dont les larges ondulations se perdaient

dans une brume bleue, comme j'aurais regardé de Malvern, par exemple,

les perspectives du Worcestershire, ou de Dorking celles de Kent quand,

tout à coup, que vis-je à l'horizon!

Nous n'eûmes pas un instant la pensée que ce pouvait être des nuages.

C'était d'une pureté de cristal, cela se détachait sur le ciel en

fines arêtes déjà teintées en rose par le soleil couchant. Cela

dépassait tout ce que nous avions jamais pensé ou rêvé. Les murs de

l'Éden perdu n'auraient pas eu plus de beauté et les murs, entourant

le ciel, de la Mort sacrée, plus de solennité.

Est-il possible d'imaginer, pour un enfant d'un tempérament comme le

mien, entrée dans la vie plus bénie! Ce tempérament, il est vrai,

tenait à l'époque. Quelques années plus tôt, au siècle précédent,

aucun enfant ne se serait intéressé aux montagnes comme je faisais, ni

aux hommes qui les habitaient. Avant Rousseau, l'amour «sentimental»

de la nature n'existait pas; et avant Scott, on n'avait pas l'idée d'un

amour intelligent pour les «hommes de toutes classes et de toutes

conditions», amour qui prend non seulement le cœur, mais la chair.

Saint Bernard de Fontaine, contemplant le Mont-Blanc avec ses yeux

d'enfant, voit au sommet la Madone. Saint Bernard de Talloires

n'aperçoit pas le lac d'Annecy, il n'a de pensées que pour ceux qui

sont morts entre Martigny et Aoste. Pour moi, le pays des Alpes était

également beau par ses neiges éternelles et par le caractère de ses

habitants et, ni pour moi-même, ni pour eux, je ne demandais la vue

d'autres trônes dans le ciel que les rochers, d'autres esprits dans le

ciel que les nuages.

C'est ainsi--dans un parfait équilibre moral et physique, le cœur

ardent, mais sans nul désir d'être autre que je n'étais, d'avoir plus

que je n'avais; ne connaissant des larmes que ce qu'il en faut pour

faire de la vie une affaire sérieuse, sans en détendre le ressort;

ayant à la fois assez de science et de sentiment pour faire de cette

première vision des Alpes non seulement la révélation de la beauté

sur la terre, mais la première page de son livre--que je quittai ce

soir-là le jardin en terrasse de Schaffhouse avec mon destin arrêté,

au moins dans tout ce qu'il aura eu de sacré et d'utile. C'est vers

cette terrasse, et vers la rive du lac de Genève que, jusqu'à ce jour,

reviennent et mon cœur et ma foi, à chaque élan qui les fait

noblement vivre, et à chaque pensée qui m'apporte secours ou

consolation.

Le matin qui suivit cette soirée de dimanche à Schaffhouse fut

admirable; le ciel était sans nuages et nous nous fîmes conduire de

bonne heure aux chutes. Dans la lumière du matin, nous revîmes la

chaîne des Alpes, et nous connûmes, à Lauffen, ce qu'est une rivière

alpestre. Au sortir des gorges de Balstall, j'eus de nouveau une vision

inoubliable de la chaîne des Alpes, et ces aspects lointains, que le

voyageur moderne ne soupçonne même pas, me firent apprendre et sentir

plus que les merveilles vues de près à Thun et à Interlaken. Ce fut

aussi un grand bonheur pour moi, que nous ayons pris, pour passer en

Italie le plus majestueux des défilés, et que la première gorge des

Grandes Alpes que j'aie vue ait été celle de la Via Mala, le premier

lac d'Italie, le lac de Côme! Nous nous embarquâmes à Chiavenna, pour

traverser le lac, et le dimanche suivant nous trouva à Cadenabbia.

Après cela, de villa en villa jusqu'à l'autre extrémité du lac, et

ensuite de Côme à Milan par Monza.

Sans que la saison fût avancée, nous étions déjà en plein été, et

je conseillerai toujours pour une première visite en Italie, de choisir

l'été. Ce fut un bonheur aussi, bien que mon cœur me portât vers les

paysans suisses, que chez moi le goût des choses artificielles eût

été formé par Turner dans l'_Italie_ de Rogers. Le _Lac de Côme_,

les deux villas au clair de lune, et l'_Adieu_ m'avaient préparé à

admirer ce qui vaut la peine de l'être dans les jardins en terrasses,

les arcades de belles proportions, les grands murs blancs ensoleillés,

qui n'ont en général qu'attrait factice pour les imaginations

anglaises. Chez moi, ce goût était pour ainsi dire inné, grâce à

Turner, et tout cela, dès le premier moment, me fut familier;

j'admirais et je vénérais. Je n'avais aucune idée alors de

l'élément mauvais, l'élément Renaissance, qui pouvait s'y mêler.

J'y retrouvais ce qu'on m'avait dit être l'art divin de Raphaël et de

Léonard; et mon ignorance des dates les associait aux personnages de

Shakespeare; la villa de Portia, le palais de Juliette devaient leur

ressembler.

J'ai toujours eu aussi, comme je l'ai noté dans l'épilogue de la

nouvelle édition du deuxième volume des _Modern Pointers_, une

perception très exacte des grandeurs, soit en fait de montagnes, soit

en fait de monuments, une sorte d'exactitude joyeuse, si bien que je

saisis du premier coup d'œil les vastes proportions des palais

milanais, de la «montagne de marbre aux cent flèches», du Dôme, et

comme je ne faisais pas encore la distinction entre le bon gothique et

le mauvais, la richesse, la délicatesse des fines ciselures de dentelle

qui se détachaient sur le bleu du ciel me transportèrent. Mais quelles

extases lorsque, grimpant, et me promenant au milieu de ces merveilles,

j'aperçus, entre les pinacles, le Mont Rose!

"Præterita": souvenirs de jeunesse · 第 8 / 24 段