Pringle, me permettaient d'aspirer à l'honneur d'une telle
présentation, se montra suffisamment gracieux, bien que les soins à
donner au génie naissant n'aient jamais été regardés par Rogers
comme une occupation agréable pour un génie à son zénith. Il faut
bien le dire aussi, je fus très maladroit dans le choix des réflexions
que je crus pouvoir faire, en réponse à l'intérêt qu'il voulut bien
me témoigner et dont j'essayais de me montrer digne. Je lui fis des
compliments enthousiastes sur la beauté des gravures qui illustraient
ses poèmes, sans peut-être manifester un intérêt suffisant pour les
poèmes eux-mêmes. Le fait est que Mr Pringle détourna la conversation
de façon un peu brusque et se mit à parler de l'Afrique, sujet plus
fait pour intéresser le raffiné ménestrel de Saint-James's Place.
Ici, nouvelle sottise, je me laissai entièrement absorber, au point de
ne pouvoir en détacher mes yeux, par les tableaux accrochés aux murs
tendus de damas rouge. Ce dont Mr Pringle prit texte, lorsque nous nous
fûmes retirés, pour me conseiller à l'avenir, lorsque je me
trouverais en présence d'hommes supérieurs, d'écouter plus
attentivement ce qu'il leur plairait de dire.
Ces événements littéraires (j'ai raconté ailleurs la visite que nous
fit James Hogg, amené par Mr Pringle) ne me faisaient pas abandonner
les études scientifiques qui me ravissaient et pour lesquelles j'avais
un goût naturel. J'ai raconté plus haut leurs débuts pendant les
promenades minéralogiques de Matlock; les affaires de mon père
l'entraînaient quelquefois aussi du côté de Bristol; dans ce cas-là,
il nous installait, ma mère, Mary et moi, à Clifton. L'histoire de
Miss Edgeworth, _Lazy Lawrence_, et la visite de Harry et Lucy à
Matlock donnaient un charme romantique à la minéralogie dans ces
vallées; et le morceau d'oxyde de fer diamanté--sous le n° 51 de la
collection Brantwood--fut, je crois, la pierre par laquelle débutèrent
mes études sur la silice. Ses reflets s'éclairent de mille
associations encore, car de Clifton nous passions généralement à
Chepstow, et j'avais le bonheur sans pareil d'aller en bateau. La
traversée ne durait pas plus d'une heure, mais c'était une heure de
plaisir suprême où se concentraient toutes les joies que procure le
canotage aux autres garçons, tout le long de l'année. Nous revenions
ensuite par Tintern et Malvern, dont les collines délicieuses par
elles-mêmes l'étaient doublement pour moi; on me permettait d'y courir
librement, car elles ne recélaient ni précipices dans lesquels on pût
tomber, ni rivières dans lesquelles on pût se noyer. Elles avaient, de
plus, le charme d'éveiller mes souvenirs classiques à travers le
_Henry Milner_ de Mrs Sherwood, livre que j'ai adoré, lu et relu et
pour lequel j'ai encore, à l'heure actuelle, beaucoup de respect. C'est
ainsi que, par un hasard assez étrange, en ces années de jeunesse, mon
imagination trouvait toujours à s'appuyer sur la réalité des choses
et que la réalité se spiritualisait au contact plus brillant, plus
entraînant de la fiction.
Il y avait toutefois un district, celui des lacs de Cumberland, qui
n'avait pas besoin d'ajouter à son charme réel ceux de l'association.
J'ai dit quelque part que mon premier souvenir est attaché au Friar's
Crag sur le Derwentwater; voulant dire par là, je suppose, la première
impression de choses qui me sont devenues par la suite particulièrement
précieuses. Ce qui est certain, c'est que je connaissais Keswick avant
de connaître Perth, et quand les jours de Perth prirent fin, ma mère
et moi nous passions plusieurs semaines soit au Chêne Royal, soit à
l'auberge de Lowwood, ou encore à Coniston Waterhead pendant que mon
père voyageait dans le Nord pour ses affaires. L'auberge de Coniston
était située à l'extrémité supérieure du lac, sur la route qui
longe le bord de l'eau; la vue de ce beau lac paisible, avec sa ceinture
de collines boisées, avait pour mon père le charme plein de douceur
qu'il goûta plus tard sur les bords des lacs d'Italie.
L'auberge de Lowwood n'était alors qu'un modeste cottage, et Ambleside
un tout petit village; mais la paix délicieuse, le silence, la
félicité dont on se sentait enveloppé--pour peu qu'on eût l'amour
des collines vertes et des eaux profondes--à chaque tournant de rive et
de rocher, ne ressemblaient à rien de ce qui m'était connu ailleurs
soit par la vue, soit par la lecture.
La première fois que j'eus devant les yeux un spectacle plus grandiose,
c'est dans le Pays de Galles; j'ai décrit, trop longuement peut-être,
toute cette route de Hereford à Rhaiadyr, et celle sous Plynlimmon
jusqu'à Pont-y-Monach, les délices d'une promenade avec mon père, une
après-midi de dimanche vers Hafod, troublée seulement par le vague
sentiment que ce n'était pas bien d'être aussi heureux, de courir les
champs quand on aurait dû être à sa table occupé à copier un
sermon. Car la présence de mon père, et son attitude, ne suffisaient
pas à me rassurer: nous avions conscience l'un et l'autre d'être des
âmes bien profanes et même quelque peu révolutionnaires, comparées
à celle de ma mère.
De Pont-y-Monach, nous nous dirigeâmes vers le nord, ramassant des
cailloux sur la plage d'Aberystwith, gravissant le Cader Idris sur des
poneys. Le Cader Idris fut, pendant des années, pour moi et à juste
titre, le roi des monts. Puis, ce fut Harlech et ses sables, Festiniog,
la passe d'Aberglaslyn, le merveilleux détroit de Menai et son pont
suspendu que je regardais--en digne élève de Miss Edgeworth--avec une
grande admiration pour le génie mécanique de l'homme. Je ne pensais
pas alors, pauvre innocent que j'étais, à l'usage que l'homme ferait
de ce génie dans l'espace d'un demi-siècle.
C'était le _pont_ du Menai--notez-le bien, cher lecteur, non le
_tube_--avec son chemin en planche qui se balançait entre des fils de
fer aussi légers que des fils de la Vierge, d'un pilier à l'autre.
Ainsi jusqu'à Llanberis, et par le Snowdon, dont l'ascension demeure
pour moi à jamais mémorable; c'est là que, pour la première fois de
ma vie, j'ai moi-même trouvé un vrai «minerai», un morceau de pyrite
de cuivre! Mais l'impression que m'ont laissée, dès le premier jour,
les formes des montagnes du Pays de Galles a été si nette et si claire
que les voyages que j'y ai faits plus tard n'y ont rien changé et n'ont
fait que la confirmer.
Ah! si seulement alors mon père et ma mère avaient su discerner les
véritables capacités et les faiblesses de leur petit John; s'ils
m'avaient mis sur le dos de quelque poney au poil rude, laissé au soin
d'un bon guide gallois, et de sa femme pour le cas où j'aurais eu
besoin d'être dorloté et soigné, ils auraient fait de moi un homme
qui eût réjoui leur cœur et qui fût devenu probablement le plus
grand géologue de son époque.
Si seulement! mais cela leur était aussi impossible que de me jeter,
comme mon cousin Charles, la tête la première dans le canal de
Croydon, en comptant sur l'instinct de la conservation pour me tirer
d'affaire.
Au lieu de cela, nous rentrâmes à Londres et mon père, si occupé
qu'il fût, trouva le temps, une fois ou deux par semaine, de me
conduire dans une sorte de prison entourée de planches, éclairée par
le haut, et garnie d'une épaisse couche de sciure de bois, qu'on
appelle un manège. C'était du côté de Moorfields. L'odeur seule,
quand nous passions la porte, me remplissait d'horreur et de terreur;
là on me hissait sur de grands chevaux qui sautaient, ruaient,
tournaient en rond, s'en allaient toujours du côté qu'il ne fallait
pas et me déposaient par terre le plus souvent, au plus grand
désespoir de ma famille et à ma plus grande confusion. Enfin, m'étant
un jour foulé l'index de la main droite (il est toujours resté un peu
crochu depuis), on renonça au manège et mon père m'acheta un poney
des Shetland, très sage, avec lequel, l'un portant l'autre, nous
allions sur les routes de Norwood tenus en laisse par un professeur
d'équitation. Je m'en tirais à peu près dans la ligne droite, mais si
par malheur j'avais des distractions et que survînt un tournant,
j'étais par terre. Peut-être avec de la patience serais-je arrivé à
me tenir à peu près en selle, mais pour cela il n'aurait pas fallu que
mes moindres chutes prissent aux yeux de ma mère la forme de
véritables catastrophes. Comme cela, je devenais tous les jours plus
nerveux et plus maladroit. Il fallut renoncer à faire de moi un
cavalier; mes parents se consolèrent de cette déconvenue en se disant
que l'impossibilité où j'étais d'apprendre à monter à cheval devait
être la marque d'un génie particulier.
Le reste de l'année se passa en travaux sédentaires. C'est vers cette
époque que mon goût pour la minéralogie reçut une impulsion
nouvelle, grâce à un ami qui, depuis, est devenu un des familiers de
la maison, mais dont je n'ai pas encore parlé.
Lorsque j'avais été malade à Dunkeld, j'avais été soigné par deux
médecins: ma mère et le Dr Grant, un tout jeune licencié. Où mes
parents l'avaient-ils connu? Je n'en sais rien; mais je sais que mon
père, qui l'aimait beaucoup, avait été à même de l'aider au début
de sa carrière. Père et mère n'en parlaient jamais qu'avec la plus
vive tendresse, regrettant qu'il ne sût pas mettre en valeur tous les
dons qu'il possédait.
Pour moi, le nom du Dr Grant est resté longtemps associé au souvenir
d'une poudre brune, rhubarbe ou autre, âcre, amère, qui raclait la
gorge, et qu'il fallait pourtant avaler. Son nom avait toujours pour mon
oreille un son rude, granuleux et ses visites me causaient une profonde
terreur, d'autant qu'il ne riait jamais, qu'il avait un visage pâle,
triste, tanné, ridé, rhubarbesque en un mot. À part cela, le meilleur
et le plus consciencieux des hommes, tendrement attaché à mon père,
auprès duquel il assumait le rôle de conseiller médical aussi bien
des dispositions psychiques que des dispositions physiques de son
client.
Ce fut sans doute en raison de sa situation de famille--il était, dans
tous les sens du mot, un parfait gentleman--que le Dr Grant fut nommé
médecin à bord d'une des frégates de Sa Majesté qui s'en allait
faire une croisière sur la côte ouest de l'Amérique du Sud. La santé
du bord ayant très heureusement laissé beaucoup de loisirs au docteur,
il put consacrer la plus grande partie de son temps à l'étude de
l'histoire naturelle de la côte du Chili et du Pérou. Un des plus
importants résultats de cette expédition fut la prise du plus beau
cerf-volant qu'on ait jamais vu. Il avait d'énormes pinces très
curieuses--j'oublie ce que «chiasos» signifie en grec--mais sa
mâchoire était chiasique. Il arriva à la maison admirablement
emballé dans du coton, et lorsqu'on ouvrit la boîte, il excita
l'admiration de tous les assistants; on l'appela le «Chiasognathos
Grantii». Autre résultat de l'expédition: la collection
véritablement complète de toutes les espèces de colibris de Valparaiso
dont il fit un choix et dont il offrit à ma mère--merveilleuse
envolée de pourpre et d'or--de quoi remplir deux vitrines aussi
grandes que celles de la collection Gould au British Museum.
Elles firent l'ornement du salon de Herne Hill et me donnèrent
par la suite des modèles parfaits de plumage, souplesse et couleur.
Elles sont maintenant à la place d'honneur, dans une des salles les
mieux éclairées de l'école paroissiale de Coniston.
Le troisième résultat de l'expédition fut plus important encore. De
riches Espagnols, propriétaires de mines importantes dans l'Amérique
du Sud, avaient offert au Dr Grant des échantillons très curieux des
plus beaux Lions de Copiapo. Ce fut pour moi, alors dans toute l'ardeur
de ma passion minéralogique, un événement considérable que de voir
la table du salon chargée de lamelles d'argent et d'or arborescent. Ce
ne fut pas seulement l'homme de science, mais ce fut l'avare qui
sommeillait en moi qui, en une heure ou deux, se développa
prodigieusement! Je comptais, grain par grain, mon trésor dans les
fragments que le Dr Grant m'avait donnés; et je me souviens encore de
l'indignation que j'éprouvai en voyant que l'enthousiasme de mon cousin
Charles n'était nullement au diapason du mien, lorsque je l'informai
que la mince couche supérieure d'un modeste spécimen, et dont la
grosseur pouvait équivaloir à la seizième partie d'une pièce de
«six pence», était de «l'argent brut».
Ce fut au retour de ce voyage que le Dr Grant s'installa à Richmond,
où il ne tarda pas à se faire une bonne clientèle. De temps à autre,
par une jolie matinée d'été, ou par une après-midi ensoleillée
d'hiver, nous traversions les landes de Clapham et de Wandsworth et nous
allions, papa, maman, Mary et moi, déjeuner à l'auberge du «Star and
Garter» avec le Dr Grant. Déjeuners qui faisaient époque dans ma vie,
non seulement en raison de la jolie vue que l'on avait des fenêtres de
la salle à manger, mais surtout parce que, en ces grandes
circonstances, on me permettait de manger du pain frais, pain français,
moi qui, même en voyage, ne mangeais jamais que du gros pain rassis.
Mais, laissant le Dr Grant au milieu de ces agréables souvenirs, il
faut que j'en arrive aux amis qui, en dehors de ma parenté, ont eu la
plus grande influence sur ma vie d'enfant, à Mr et Mrs Richard Gray.
Mon père, à ses débuts, avait souvent habité l'Espagne, pour y
apprendre les méthodes de fabrication du sherry et de la mise en cave;
il avait vécu à Xérès, à Cadix ou à Lisbonne. À Lisbonne, il
s'était lié avec un jeune Écossais, employé dans une maison de
commerce espagnole, mais qui n'avait rien de l'esprit rond-de-cuir. Au
contraire, Richard Gray renchérissait sur son ami en sentiment
romantique et partageait cette passion pour la meilleure littérature
qui s'alliait assez étrangement avec les habitudes rangées de l'homme
d'affaires qu'était mon père. Aussi énergique, aussi actif, aussi
pur, l'enthousiasme de Mr Gray flambait souvent sans profit, surtout si
on le comparait à celui de mon père; on aurait pu dire de cette flamme
ce que Carlyle disait du feu des Français à Dettingen par opposition
avec le feu des Anglais, que c'était «fagot contre anthracite». Je ne
jurerais pas toutefois que mon père ne se soit pas laissé entraîner
quelquefois par l'ardent Richard dans quelque folle équipée à Cintra,
quelque fête de village et même quelque course de taureau, ce qui
pourrait paraître en contradiction avec ce que j'ai dit plus haut, à
savoir que, pendant neuf années, mon père n'avait pas pris un seul
jour de congé! Toujours est-il que les deux jeunes gens s'étaient
liés d'une amitié très tendre qui eut sur le caractère de mon père
une influence égayante et bienfaisante. Amitié véritablement
fraternelle et qui ne fut en rien diminuée lorsque, peu temps avant de
quitter l'Espagne, Mr Gray épousa une jeune Écossaise aussi belle que
bonne, Mary Monro.
Absolument bonne, et bonne avec grâce, très simple, très aimante et
très sérieuse, elle n'avait pas assez d'esprit pour être méchante,
et trop de cœur pour être sotte. Enthousiaste, elle l'était presque
autant que son mari. Tous deux d'une piété évangélique ardente qui
n'était jamais agressive; tous deux religieusement autant que
passionnément épris l'un de l'autre. Le ménage des Gray est le
ménage le mieux assorti qu'il ait été donné de voir en ce monde où
l'on a la manie d'arranger les mariages. Hélas! le destin a voulu
qu'ils eussent le chagrin de ne pas avoir d'enfants. Aussi, la
principale occupation de Mrs Gray fut-elle bientôt de _me_ gâter. À
l'époque où j'étais en âge de l'être, Mr Gray, qui avait fait
d'assez bonnes affaires en Espagne, était venu s'installer à Londres
avec sa femme, la mère de sa femme, et la caniche blanche de la mère
de sa femme, Mrs Monro, qui répondait au nom de Petite. Ils vivaient
tous quatre dans une belle maison de Camberwell Grove. L'heureuse
famille! La vieille Mrs Monro, aussi charmante que sa fille, avec un peu
plus de sens pratique; Richard heureux entre elles et les aimant de tout
son cœur, et enfin Petite, qui avait de bon sens à elle seule plus que
deux au moins des membres de la famille, qui faisait leur joie et qu'ils
adoraient à qui mieux mieux.
Leur maison était située au bout de l'avenue, une avenue de beaux
arbres en ce temps-là, longue de près de trois quarts de mille,
montant en pente rapide et offrant une admirable perspective, telle la
nef d'une cathédrale gothique; les arbres, ormes, sycomores, trembles,
mêlaient leurs branches les plus élevées, qui s'entrecroisaient;
toutes les maisons de l'avenue avaient un chemin dallé qui accédait au
perron, en passant entre de petits carrés de gazon frais tondu. Maisons
de trois ou quatre étages, le plus souvent groupées sur des plans en
terrasses, bâties en briques d'un ton foncé avec des toits d'ardoise
hauts et raides, le tout bien conditionné, bien tenu, bien balayé,
bourgeoisement cossu et vulgaire et un air parfaitement content de soi
qui ne demande rien à personne. Près de deux kilomètres de route
charmante séparaient Berne Hill du Grove; Mrs Gray et ma mère, sous le
moindre prétexte, montaient ou descendaient l'une chez l'autre; la
maison de Mr Gray nous était ouverte à toutes les heures du jour ou
de la nuit, nous y étions chez nous. Je ne pourrais pas en dire autant
de Herne Hill, pour les Gray, notre demeure gardant toujours une sorte
d'inviolabilité sacrée. Cette distance observée et maintenue fait
que, durant toute mon enfance, j'ai eu le sentiment que nous étions, de
façon ou d'autre, des êtres supérieurs à nos amis ou à nos parents;
nous les protégions plus on moins, nous leur faisions la grâce de leur
donner des conseils, nous les instruisions par notre exemple, tout en
étant tenus, aussi bien par notre dignité que par la hiérarchie
sociale, à éviter toute familiarité.
Il y avait pourtant une exception; et c'est là un souvenir que j'ai le
plus grand plaisir à évoquer. Dans le premier chapitre de
l'_Antiquaire_, l'aubergiste de Queen's Ferry offre à un hôte de
distinction une bouteille du meilleur porto de Robert Cockburn; porto
dont Robert Cockburn ne laissait jamais manquer Sir Walter, car il
était à cette époque sinon le plus gros, du moins le premier
importateur des grands vins de Portugal, comme mon père des grands vins
d'Espagne. Mr Cockburn était d'une des bonnes familles d'Édimbourg et
il avait fait acte de condescendance en entrant dans le commerce; d'une
grande intelligence, d'un esprit vif et mordant, il était reçu dans la
meilleure société d'Édimbourg, et se trouvait lié à mon père par
mille souvenirs de «la vieille ville». C'était sans contredit le plus
noble, le plus important des convives de nos agapes marchandes.
Mrs Cockburn, encore mieux née, le type de la grande dame écossaise de
la vieille école, était indulgente pourtant aux idées modernes. On
disait que Lord Byron l'avait aimée, qu'elle était la première de ses
premières grandes passions, la Mary Duff de Lachin-y-Gair. Quand je
l'ai vue pour la première fois, elle était encore extrêmement belle,
bien que d'un certain âge, pleine de bon sens, et, en dépit d'une
certaine austérité un peu hautaine, parfaitement bonne.
Les Cockburn avaient deux fils, Alexandre et Archibald, tous deux dans
les affaires de leur père, tous deux intelligents et énergiques, mais
tous deux parfaitement décidés--et en cela ils se conformaient au
désir de leurs parents--à être avant tout des gentlemen, des
marchands ensuite; disposition de tout point respectable et digne
d'être encouragée de nos jours, et où, dans leur cas particulier, il
n'entrait ni orgueil, ni pose. Ces deux Cockburn étaient bien de vrais
gentilshommes, nés gentilshommes, et plus à leur aise dans leurs
montagnes qu'à leur bureau où néanmoins ils s'occupaient en
conscience de leurs affaires. Elles ne se développèrent pas cependant,
comme elles eussent pu le faire, si elles eussent été entre des mains
moins aristocratiques.
Alexandre et Archibald dînaient souvent chez nous. Le premier avait
beaucoup de l'humour de son père; le second était un beau et jeune
Highlander aux cheveux noirs, que ma passion pour Walter Scott avait
touché; aussi était-il toujours disposé à causer pêche et chasse
avec moi. Car, dès l'enfance, j'ai aimé les récits d'aventures, bien
que je ne fusse rien moins qu'aventureux. J'ai lu tous les romans du
capitaine Marryat, sans que cela m'ait jamais inspiré la moindre envie
de m'embarquer; j'ai visité le champ de bataille de Waterloo sans
songer un instant à me faire soldat; je me suis passionné pour les
récits de pêche d'Isaac Walton sans avoir jamais jeté la mouche; je
savais par cœur le _Deerslayer_ et le _Pathfinder_, de Cooper, sans
avoir jamais eu encre les mains autre chose qu'un pistolet à bouchon et
sans avoir découvert d'autres sentiers que ceux des solitudes de Gipsy
Hill. S'il m'est arrivé de me raconter des histoires merveilleuses de
batailles dont j'étais le général victorieux, cavernes où je
découvrais des filons d'or, ce n'était que jeux d'imagination, rêves
sans rapport avec la réalité. Dès cette époque, je redoutais de
grandir, de vieillir; je n'aspirais pas à être plus sage. Quant aux
projets d'avenir, je n'en faisais pas plus qu'un jeune ver à soie perdu
au milieu de sa première feuille de mûrier.
[Note 25: Montagne du Pays de Galles. (Note du traducteur.)]
[Note 26: James Hogg, poète écossais. (Note du traducteur.)]
CHAPITRE VI
SCHAFFHOUSE ET MILAN
La visite au champ de bataille de Waterloo, à laquelle il est fait
allusion dans le chapitre précédent, eut lieu lorsque j'avais cinq
ans, à l'occasion des fêtes du couronnement de Charles X. Nous
passâmes quelques semaines à Paris dans une pension de famille
tranquille, et ensuite quelques jours à Bruxelles, mais je n'ai gardé
aucun souvenir des stations intermédiaires. Lorsque je reviens sur ces
souvenirs lointains, je m'aperçois que j'étais lent à émouvoir, que
mes impressions s'éveillaient avec peine, et que j'avais besoin de
séjourner deux ou trois jours dans une ville pour en avoir la plus
légère idée; il est vrai que l'idée une fois formée était
généralement juste. Il m'est rarement arrivé d'avoir à modifier ces
premières impressions, et celles qui s'y ajoutaient n'étaient pas
aussi durables. D'où, ce que les gens appellent mes préjugés et qui
seraient plutôt des _après-jugés_, c'est-à-dire tout le contraire.
(Je n'ai pas la prétention d'introduire le mot dans la langue, mais il
m'est commode pour l'instant; il épargne du temps et de l'encre.)
Une autre disposition étrangement tenace chez moi, c'est cette
impossibilité de m'intéresser à autre chose qu'à des choses proches
ou tout au moins visibles et présentes. J'imagine que les enfants sont
souvent ainsi, mais cette disposition est demeurée chez moi et c'est un
des traits de mon tempérament d'homme fait.
De cette première visite à Paris, je garde surtout le souvenir des
coussins de plume garnissant les fauteuils de velours rouge de l'hôtel,
que l'on n'arrivait pas à aplatir même lorsqu'on était assis dessus
depuis une demi-heure; du parquet bien frotté du salon et du brave
«Boots», de «Brosse» pour parler plus correctement, qui s'escrimait
sur les dits parquets chaque matin si bien qu'ils étaient aussi polis,
aussi luisants qu'une table d'acajou; de la jolie cour plantée de
fleurs et d'arbustes sur laquelle s'ouvraient les fenêtres de notre
rez-de-chaussée; du gentil petit groom nègre au service d'une autre
famille qui attrapait le chat de la maison, et me le mettait dans les
bras; et d'une non moins gentille femme de chambre, très bonne fille,
qui d'ordinaire me le reprenait dans la crainte que je ne lui fisse mal
(l'expérience qu'elle avait des garçons, et des garçons anglais en
particulier, l'inclinant à se méfier de la pureté de mes intentions).
Je me souviens de ces choses, de certaines personnes, des Tuileries, et
des jardins de «Tivoli» où mon père me fit monter sur les montagnes
russes et où j'ai vu le plus beau feu d'artifice du monde; mais, par
contre, j'ai parfaitement oublié la Seine et Notre-Dame, et tout ce qui
tient à la ville ou aux environs, excepté les moulins à vent de
Montmartre. De même à Bruxelles j'ai perdu tout souvenir de l'Hôtel
de Ville, des rues spacieuses; il ne semble pas que j'aie été ému de
rien, ni même surpris, tandis que je n'ai pas oublié un détail de la
course en voiture jusqu'à Waterloo et de la promenade à pied à
travers la plaine. On n'avait pas encore construit l'horrible levée de
terre qui l'a déshonorée; neuf ans s'étaient à peine écoulés
depuis la bataille, et chaque monticule, chaque pli du terrain racontait
fidèlement les charges en avant ou les mouvements en arrière. Gravée
dans mon esprit par des lectures postérieures, cette vision de la
terrible lutte est restée parfaitement distincte, alors que le souvenir
d'une visite plus récente, faite depuis la construction de la digue,
s'est pour ainsi dire effacé.