à quelle date la situer, et je regrette bien que Mr Telford n'ait pas
mis mon nom en tête du livre; c'est mon père qui a écrit sur la
première page: «Donné par Henry Telford Esq.», et il n'a pas, ce qui
est tout à fait extraordinaire de sa part, pensé à ajouter la date,
et, à une année près, cela a peu d'importance. Ce qui est certain
c'est que, dès le printemps de 1833, Prout publiait ses croquis de
Flandre et d'Allemagne. Je me vois encore entrant avec mon père chez le
libraire qui recevait les souscriptions, et m'arrêtant devant la
gravure spécimen, une fenêtre à tourelle sur la Moselle, à Coblentz.
Le volume nous arriva à Herne Hill un peu avant l'époque où chaque
année nous partions en voyage; et ma mère, témoin du plaisir que mon
père et moi éprouvions devant ces paysages merveilleux, suggéra
l'idée qu'il ne serait pas impossible d'aller les voir en réalité.
Mon père hésita un moment, et puis, les yeux brillants, fit:
«Pourquoi pas?» Il y eut alors deux ou trois semaines de préparatifs,
d'agitation délicieuse. Je me souviens que, le même soir, je descendis
mon gros livre de géographie, un de mes plus précieux trésors encore
à l'heure actuelle, (au moment où j'écris ces lignes, je l'ouvre et,
pour la première fois, je pense à mettre mes propres initiales sous le
nom de mon père, à la première page), que je regardai avec Marie le
contour du Mont-Blanc d'après Saussure, et que je lus l'information
très curieuse sur les Alpes que ce dessin sert à illustrer. Ce qui
prouve que la Suisse, dès le premier moment, fut comprise dans le plan
du voyage, voyage qui s'accomplit bientôt le plus heureusement du
monde, et qui eut les meilleures conséquences, grâce à Dieu. Nous
gagnâmes Cologne par Calais et Bruxelles; puis nous remontâmes le Rhin
jusqu'à Strasbourg; ensuite, par la Forêt-Noire, à Schaffhouse; puis,
traversant rapidement la Suisse au nord par Bâle, Berne, Interlaken,
Lucerne, Zurich, jusqu'à Constance. Là, nous suivîmes de nouveau le
Rhin jusqu'à Coire; et, passant le Splugen, nous allâmes à Côme,
Milan et Gênes, avec l'intention, je m'en souviens très bien, de
pousser jusqu'à Rome. Mais la saison était déjà avancée, et la
chaleur à Gênes nous avertit qu'il y aurait imprudence à aller plus
loin; nous fîmes volte-face et revînmes par le Simplon jusqu'à
Genève, en visitant Chamonix; retour par Lyon et Dijon.
Faire ce long voyage de la seule façon qui fût possible alors,
c'est-à-dire en chaise de poste et avec des bateaux à rames pour la
traversée des lacs, exigeait que chaque jour l'étape fût
minutieusement calculée. Mon père aimait à arriver de bonne heure à
l'endroit où nous devions passer la nuit, et il ne permettait jamais
que sous aucun prétexte on s'arrêtât. Impossible donc de prendre le
moindre croquis en cours de route (le petit pourboire supplémentaire
qu'il eût fallu donner y était aussi pour quelque chose). Je pris
ainsi la très mauvaise habitude, qui a eu ses avantages quelquefois, de
tracer quelques lignes à la hâte, de prendre des notes pendant que la
voiture marchait et de les mettre au point le soir, de mémoire.
J'arrivai ainsi, pendant ce premier voyage, à noircir une trentaine de
feuilles de papier: c'était presque toujours de petits croquis à la
plume ou à l'encre de Chine, il en tenait quatre ou cinq sur la même
page. Quelques-uns ne manquaient pas de grâce, mais la plupart étaient
lourds, témoignaient d'un travail pénible et n'avaient ni variété,
ni esprit, ni originalité.
À l'aide de ces barbouillages pris à la volée, je faisais, quand nous
passions quelques heures dans une ville, des dessins plus finis à la
plume ou au crayon, dont cinq ou six, tout au plus, méritent d'être
conservés. Mon père était très fier d'une étude que j'avais faite
ainsi de l'église Renaissance de Dijon, à tours jumelles. Elle est à
Brantwood, accrochée à côté d'un Hôtel de Ville de Bruxelles,
encore plus laborieux. Le dessin du même Hôtel de Ville, qui est à
Oxford, est une copie de celui de Prout que j'avais faite pour illustrer
un volume où j'avais commencé, en vers, le récit de notre voyage, car
ce voyage avait surexcité au plus haut point mes pauvres petites
facultés; il m'a procuré des jouissances dont l'essence doit être
absolument insaisissable pour ceux qui n'ont rien éprouvé d'analogue,
des joies plus nombreuses, en trois mois, que n'en ont goûté pendant
toute leur vie la plupart des gens. Je tâcherai de dire, plus tard,
l'impression que me causèrent les Alpes que j'aperçus pour la
première fois de Schaffhouse et aussi Milan et Genève; mais, pour le
moment, il me faut poursuivre mon récit.
L'hiver de 1833, et les instants de loisir que je pus dérober à mes
études en 1834, furent consacrés à rédiger, à mettre au net et à
décorer de vignettes le fameux compte rendu poétique de notre voyage,
à l'imitation de l'_Italie_ de Rogers. Les dessins, sur feuilles
séparées, étaient collés dans les cahiers; beaucoup ont été
enlevés depuis, d'autres y sont encore, mais les vers qui devaient les
expliquer n'ont jamais été écrits, car mon inspiration était
épuisée bien avant que nous eussions gagné les bords du Rhin. Cette
folie inachevée est aux mains de Joanie, afin qu'elle ne puisse tomber
que sous des yeux amis.
Mon père et ma mère, qui s'étaient enfin aperçus que le Dr Andrews
ne pouvait pas plus me préparer à l'Université qu'aux devoirs du Haut
Sacerdoce, m'envoyèrent comme externe à l'école du Rév. Thomas Dale,
dans Grove Lane, non loin de Herne Hill. Chargé de mon sac de livres,
je trottinais aux côtés de mon père qui me conduisait chaque matin
après le déjeuner; je revenais pour le dîner d'une heure, n'ayant
plus, le soir, qu'à préparer mes leçons du lendemain.
Dans ces conditions, je voyais peu mes camarades de classe, les deux
fils de Mr Dale, Tom et James; et trois pensionnaires: le fils du
colonel Matson, de Woolwich, le fils de l'alderman Key, de Denmark Hill,
et un beau garçon plein d'entrain, Willoughby Jones, depuis Sir W...,
qui vient de mourir, ce qui m'a fait beaucoup de peine.
Je passais aux yeux de ces garçons pour un pur imbécile, et ils me
traitaient, j'imagine, comme ils auraient traité une petite fille. Ils
ne me rossaient pas, cela n'en valait pas la peine; ils ne me blaguaient
pas non plus, ayant découvert, dès le premier jour, que la raillerie
n'avait aucune prise sur moi. Le plus souvent, je ne comprenais pas ou,
si je comprenais, je n'y attachais pas d'importance: la très haute
idée que j'avais de ma valeur, dans le fond de mon cœur, me maintenait
dans une sérénité inaltérable, me défendait contre toute
appréciation défavorable, qu'elle vint d'un professeur ou d'un
camarade. D'intelligence ouverte, aimant les livres, ayant de plus une
mémoire prompte et sûre, je savais toujours admirablement mes leçons
et, comme les autres élèves n'en apprenaient jamais que le moins
possible, bien que je fusse très en retard sur beaucoup de points,
j'avais presque toujours les meilleures notes. J'ai déjà raconté dans
le premier chapitre de _Fiction Fair and Foul_ que Mr Dale avait traité
ma chère vieille grammaire latine si claire de «vieillerie
écossaise». Ce geste, du même coup, m'éloigna à jamais de lui et,
de ce jour, je n'appris les leçons qu'il me donnait que par devoir.
En même temps que je travaillais les lettres, j'étudiais les
mathématiques avec un professeur que l'on avait découvert encore dans
ce malencontreux Walworth. Mr Rowbotham était de tout point méritant,
recommandable et instruit dans sa partie; aidé par sa femme, et bien
qu'encombré d'enfants, il tenait une «Académie pour jeunes gens» non
loin de «The Elephant and Castle» dans une de ces maisons qui étalent
sur le bord de la route de Walworth une petite bande de gazon pelé
derrière une grille de fer.
Il savait la grammaire latine, allemande, française; enseignait
«l'usage des sphères» tout au moins dans la limite nécessaire à une
école préparatoire, et en fait de mathématiques en savait bien plus
qu'il n'en fallait pour me donner des leçons. En dehors de cela, par
exemple, il ne fallait pas lui demander grand'chose. Il ne savait rien
des hommes ni de leur histoire, rien de la nature, ne s'étant jamais
demandé si elle avait un sens; au résumé, un pauvre être borné et
triste, incapable de gaieté et de fantaisie, considérant les
mathématiques comme la seule occupation digne d'un cerveau humain,
asthmatique au dernier degré et sujet à des crises de suffocation que
rien ne parvenait à soulager. Avec cela, pas le sou et aucun espoir de
sortir de cette misère, en dépit de tous ses efforts, car, son dur
labeur de pion terminé, il passait encore toute sa soirée à rédiger
des manuels d'algèbre et d'arithmétique, à compiler des grammaires
françaises et allemandes, qui n'étaient pour les éditeurs qu'autant
d'occasions de le voler, ajoutant à grand'peine au bout de l'année,
parce travail supplémentaire, quatre ou cinq cents francs à son
revenu. Jamais l'Angleterre, en ce siècle, ne vit éclore plus triste
fleur dans la serre chaude de la métropole, créature plus misérable,
plus innocente, plus patiente, plus inerte, plus insipide et plus
malheureuse.
Sous la direction de Mr Rowbotham, deux fois par semaine, le soir, (on
lui offrait toujours un thé substantiel, réconfort dont le pauvre
asthmatique sentait la nécessité après avoir gravi la rude montée de
Herne Hill), je fis des progrès sensibles en français. J'en avais
grand besoin. Jusque-là, c'est à peine si, écorchant un mot par ici
ou par là, j'arrivais à demander mon chemin; et je ne sais vraiment
pas comment, un jour à Paris, allant au Louvre avec Salvador, notre
courrier, je réussis à me tirer d'affaire. Je m'étais mis en tête de
faire un croquis des _Disciples d'Emmaüs_, de Rembrandt. Salvador
s'était adressé à un gardien, car il faut une permission spéciale,
mais on lui avait répondu que j'étais trop jeune pour qu'on pût me
donner une carte, quinze ans étant l'âge exigé; devant ma mine
déconfite, le brave homme ajouta que si j'allais moi-même au
«Bureau», si je parlais au chef, peut-être obtiendrais-je
l'autorisation. Je demandai à être mené sur l'heure devant les
autorités, et le gardien, me prenant sous sa protection, m'introduisit;
là, dans mon mauvais français, j'exposai ma requête à quelques
messieurs d'aspect très grave. J'obtins gain de cause et fis un croquis
du _Souper d'Emmaüs_ d'un sentiment vraiment assez juste, dont je fus
extrêmement fier.
Mais cette connaissance bornée de la langue, bien que suffisante en
pareille affaire, fut l'occasion pour moi d'un grand chagrin et d'une
profonde humiliation au dîner, au fatal dîner chez M. Domecq. J'avais
l'air fort piteux sans doute, car la petite Élise, qui avait alors neuf
ans, et l'âme compatissante, ayant remarqué que ses grandes sœurs ne
s'occupaient pas de moi, fut touchée de mon abandon; elle traversa tout
le salon, s'assit à côté de moi et, posant familièrement son coude
sur mes genoux, se mit à gazouiller. Elle babilla ainsi pendant plus
d'une heure, ne demandant pas qu'on lui répondît--elle voyait
d'ailleurs que j'en aurais été incapable--parfaitement satisfaite de
l'attention respectueuse et reconnaissante que je lui prêtais et de
l'intérêt plein d'admiration qu'excitait en moi non peut-être ce
qu'elle disait, mais la manière dont elle le disait. Elle me fit par le
menu l'historique de sa pension, me parla des maîtresses, qui étaient
parfaitement désagréables, et de ses petites compagnes qui étaient
charmantes, et des punitions qui pleuvaient, mais aussi c'est si amusant
de faire ce qui est défendu, et de revenir aux Champs-Élysées pendant
les vacances et d'habiter Paris, un vrai paradis! Cette heure passa
comme un rêve et me laissa bien résolu à faire tout mon possible pour
apprendre le français.
Et voilà pourquoi, ainsi que je l'ai déjà dit, je donnai entière
satisfaction à Mr Rowbotham, sous ce rapport. J'étudiai aussi avec lui
les trois premiers livres d'Euclide; et, en algèbre, j'arrivai jusqu'à
l'équation du second degré. Mais là, je m'arrêtai et pour toujours.
Dès que j'en arrivai aux sommes des séries, aux symboles qui expriment
des relations, et non la grandeur réelle des choses--en partie parce
que je n'étais pas doué, en partie parce que cela me dégoûtait et
que j'avais déjà l'horreur saine des choses vétilleuses et vainement
intangibles--je regimbai ou bien restai abasourdi. Plus tard, à Oxford,
on me fit malgré moi passer par quelques sections coniques dont les
figures dessinées me furent précieuses et qui m'apprirent autant de
trigonométrie que j'avais besoin d'en savoir pour dessiner les
élévations et plans de mes montagnes. En géométrie élémentaire, je
réussissais bien, j'étais même fort pour un écolier; et, ma
suffisance se développant avec perversité à mesure que je
m'apercevais de la médiocrité de mes professeurs, je pris le parti de
travailler à ma façon; pendant cette année de 1835, je passai
beaucoup de temps à diviser un angle en trois parties égales. Que
d'heures d'application ainsi gaspillées! J'en avais déjà le sentiment
sans me rendre compte que j'aurais à me reprocher par la suite des
heures plus mal employées encore.
Tandis que l'éducation faisait de moi un petit spécimen d'arbuste
forcé, quelques coups de gelée me dépouillaient des quelques rares
fleurettes qui avaient poussé autour de moi, pour mon plus grand
bonheur.
[Note 23: Mélodies hébraïques.]
[Note 24: Battle Abbey près de Hastings. (Note du traducteur).]
CHAPITRE V
LE PARNASSE ET LE PLYNLIMMON[25]
Dans le chapitre précédent, je me suis complu à récapituler mes
exploits d'enfant, à énumérer mes talents, et cela m'a entraîné au
delà des années de mon enfance les plus fécondes en événements bons
et mauvais. Je ne me fais pas scrupule d'en faire l'historique, car
personne, en dehors de moi, ne pourrait le faire. Pour ce qui s'est
passé plus tard, mes amis, à certains égards, me connaissent mieux
que je ne me connais moi-même.
La seconde décade de ma vie se trouva coupée brusquement, séparée de
l'heureux temps de mon enfance, par la mort de ma tante de Croydon,
morte de froid littéralement en se livrant à quelque savonnage
domestique par un méchant vent d'est. Son grand épagneul brun taché
de blanc, Dash, resta couché sur son cercueil tant qu'on voulut bien
l'y laisser, après quoi on l'amena à Herne Hill où il fut mon fidèle
et unique compagnon, jusqu'au moment où Mary vint vivre avec nous.
La mort de ma tante de Croydon, qui survint aux environs de mes dix ans,
mit un terme à mes courses sur les bords de la Wandel comme aussi sur
les bords de la Tay. Nous ne quittions guère Herne Hill que pour
voyager et nous menions une vie sans grand horizon.
Ma tante de Croydon laissait quatre fils, John, William, George et
Charles, et deux filles, Margaret et Bridget; c'étaient de beaux
garçons et de jolies filles; mais Margaret, dans sa jeunesse, avait
été victime d'un accident, et elle était restée infirme.
Intelligente, spirituelle comme sa mère, elle ne m'intéressait
cependant pas, bien que j'eusse pour tous mes cousins de Croydon des
sentiments quasi fraternels. Mais je n'ai jamais beaucoup aimé les
malades--le goût ne m'en est pas venu encore--et, qui plus est,
Margaret se coiffait en boucles, ce que je n'ai jamais pu souffrir.
Bridget ne ressemblait pas à sa sœur; elle avait les yeux noirs ou,
pour parler plus exactement, couleur de noisette foncée; elle était
svelte, très animée, avec des traits trop pointus pour être tout à
fait jolie, des articulations trop anguleuses pour être tout à fait
gracieuse; fantasque, un peu personnelle, mais pourtant assez agréable
pour qu'on l'ait invitée à venir une ou deux fois à Perth pendant que
nous y étions, et à passer quelques semaines à Herne Hill; sans
toutefois qu'elle s'attachât beaucoup à nous, ni nous à elle. Je la
trouvais un peu encombrante à la nursery qui était devenue, à mesure
que j'avais grandi, ma salle d'étude; et cela ne l'amusait pas de
travailler avec moi dans le jardin, ou peut-être ne le lui
permettait-on pas.
Les quatre fils étaient tous de bons garçons, sérieux et
travailleurs. L'aîné, John, plus habitué aux affaires que les autres,
s'embarqua bientôt pour l'Australie. Il y réussit. Le second, William,
finit aussi par s'en tirer à Londres.
Le troisième frère, George, qui était le meilleur des enfants et des
hommes, n'avait pas beaucoup de moyens. Un type de George IV rural:
belle santé, bonne humeur, en un mot l'Anglais dans sa meilleure
expression. Il était entré dans les affaires de Market Street où il
secondait son père, et tous deux nous témoignaient une affection qui
faisait notre joie. D'une honnêteté scrupuleuse, ils étaient l'un et
l'autre aussi incapables d'indélicatesse que d'habileté. Je les
abandonnerai ici pour l'instant, occupés qu'ils sont à traîner
gaiement leur charrette remplie de pains de quatre livres.
Le quatrième, le plus jeune, Charles, était, comme dernier-né dans
les contes de fées, gai, vermeil, brillant, ne manquant ni de sens
commun ni de _bon_ sens, affectueux comme tous les autres membres de la
famille. Élève modèle à l'école, il respectait les règles de la
grammaire et même celles de la politesse; aussi se trouvait-il très à
son aise dans le cercle raffiné de Herne Hill. Son frère aîné avait
dirigé son éducation de plus importantes matières encore: tout
enfant, il lui avait fait enfourcher à poil un poney avec, pour toute
recommandation, la menace d'une bonne fessée s'il se laissait tomber;
aussi n'était-il pas tombé. Même procédé pour la natation. Dès la
première leçon, John avait lancé le gamin, comme une pierre, au beau
milieu du canal de Croydon, s'y jetant à sa suite, bien entendu; mais
l'enfant avait regagné la rive sans secours, m'a-t-on dit. Il n'était
pas «plus haut que cela» qu'il était déjà passé maître dans l'art
de l'équitation et de la natation.
Ma mère prenait d'autant plus de plaisir à conter ces deux histoires
qu'elle-même, dans l'éducation de son fils, avait sacrifié l'orgueil
qu'elle eût éprouvé à le voir héroïque à la crainte de l'exposer
au moindre danger: défense expresse d'approcher seulement du bord d'un
étang ou d'entrer dans une prairie où il y aurait eu un poney en
liberté. Ma mauvaise étoile avait voulu, de plus, qu'aux environs de
la maison il n'y eût pas la plus petite ferme, pas la moindre mare qui
aurait pu obliger à modifier ces ordonnances. Mais j'ai déjà noté,
avec reconnaissance, tout le bien que je devais à l'étang aux têtards
de Croxted Lane; j'ai dit aussi qu'il y avait, entre la maison et
l'école, une prairie élyséenne, sorte de lande en friche. Et à
l'extrémité de cette lande, il y avait un étang, un grand étang,
dont jamais personne n'avait sondé la profondeur, cette profondeur
allant, même en été, jusqu'à trois pieds au milieu; la sombre
couleur de ses eaux ajoutait du danger à leur mystère. Au bord du
grand étang, sur la rive droite, s'élevait un orme majestueux. On
racontait que d'une de ses branches--et personne n'osait mettre en doute
la véracité du récit, pieusement accepté--un dimanche, un mauvais
petit garçon était tombé dans l'eau, et que, du même coup, son âme
était tombée dans un gouffre plus noir et plus profond encore.
Un des grands bonheurs de ma petite enfance, c'était lorsqu'il m'était
permis d'aller avec ma bonne contempler, de la route, l'étang vengeur.
La disparition de cet étang, lorsque, par mesure sanitaire, on a
converti la lande de Camberwell en un square bien soigné, est encore,
pour moi, un sujet de lamentation.
Étant donné le régime de précaution dont j'ai parlé plus haut, il
va de soi que, lors de mes visites à Croydon, il ne m'était jamais
permis de sortir avec mes cousins, dans la crainte qu'ils ne
m'entraînassent à mal, et je ne connaissais pas de plaisirs plus
aventureux que mes promenades, avec Anne ou ma mère, sur la route à
l'endroit où le petit ruisseau qui sort de l'étang de Scarborough la
traverse ou, dans les prairies de Duppas Hill, que de regarder mon père
dessiner--je serais resté des heures ainsi--ou de contempler, sans
jamais me lasser, la pompe et le ruisseau, de l'autre côté de la rue
ou plutôt de la ruelle, car il n'y avait certainement pas trois mètres
d'un mur à l'autre. Il n'est donc point étonnant--lorsqu'il fut
décidé que Charles viendrait à Londres et entrerait en apprentissage
chez Smith, Elder et Cie, avec l'insigne privilège de venir dîner à
Herne Hill tous les dimanches--il n'est donc point étonnant que la
présence de mon cousin Charles fût pour moi un sujet de vive
surexcitation, car c'était, en fait, une révélation, la révélation
des activités de la jeunesse, et je m'attachai sincèrement à lui.
Je n'étais pas un enfant amusant pour un jeune homme, ni même pour
personne, en dehors de papa, de maman et de Mrs Richard Gray (dont il
sera parlé ultérieurement), car je n'étais, en vérité, rien de plus
qu'un petit singe encombrant, suffisant et sans intérêt. Charles n'en
fut pas moins très gentil, très affectueux toujours; il répondait
fraternellement à l'admiration que j'avais pour lui.
Chez Smith et Elder, ce fut bientôt, au dire de tous, un commis
exemplaire; il connaissait aussi bien ses livres que ses clients. Comme
tout bon employé, il s'enorgueillissait personnellement de tout ce qui
se faisait dans la maison, de tout ce qui en sortait. Il nous apportait,
le dimanche, un volume ou deux, spécimens des derniers parus;
choisissant, de préférence, à cause de moi, des livres à gravures.
C'est ainsi que je connus Stanfield et Harding bien avant de posséder,
moi-même, une seule de leurs œuvres; mais le plus précieux cadeau que
j'aie reçu à cette époque, celui dont l'effet a été le plus profond
et le plus durable, je le dois à ma tante de Croydon, ce fut le _Forget
me not_, de 1827, avec la belle gravure d'après le «Tombeau de
Vérone» de Prout.
Étrange, n'est-il pas vrai, que la première impulsion donnée aux
instincts les plus raffinés de mon esprit me soit venue de cette sœur
de ma mère, si bonne, si droite, mais sans aucune culture.
Mais des résultats plus magnifiques furent dus aux relations de Charles
avec la littérature, grâce à l'intérêt que nous portions tous au
petit in-octavo, relié de façon cossue et doré, que Smith et Elder
publiaient, chaque année, sous le titre de _Friendship's Offering_. Il
était composé par un pieux missionnaire écossais et poète, _poeta
minor_, très _minor_, Thomas Pringle, dont il est parlé, une ou deux
fois, avec quelque éloge, dans la _Vie de Scott_, de Lockhart. Homme
d'une conscience rigide, d'une méthode inflexible, mais de
connaissances bornées, avec toute la suffisance écossaise, le goût
des voyages, et le courage aventureux d'un Park ou d'un Livingstone;
avec aussi, quelques jolies touches de romantisme, des velléités
philosophiques qui tempéraient son austérité. Pringle était admis,
bien qu'il n'y jouât qu'un rôle modeste, dans les meilleurs cercles
littéraires et lié--ne fallait-il pas, pour composer le petit
in-octavo doré sur tranche, s'adresser à toutes les personnalités
littéraires?--avec toutes sortes de gens du haut en bas de l'échelle,
jusqu'à moi, pauvre dernier petit échelon. Scott l'avait protégé; il
était en correspondance polie avec Wordsworth et Rogers, en très bons
termes avec le Berger d'Ettrick[26], et avait, lui-même, commis un
livre en vers, sur l'Afrique, dans lequel les antilopes étaient
appelées _springboks_, et où les mœurs et coutumes de l'Afrique
étaient soigneusement observées.
Pour faire plaisir au gentil commis de chez Smith, si bon garçon, qui
racontait des merveilles de son livresque petit cousin, et aussi parce
qu'il était constamment à la recherche de compositions légères pour
boucher les interstices de la maçonnerie de l'_Offering_, le digne Mr
Pringle vint nous voir à Herne Hill. Mis au courant de ma vie
littéraire, il voulut bien s'intéresser à ses progrès et, de temps
à autre, il emportait quelques vers de ma composition. Il fut le
premier à déclarer franchement à mon père et à ma mère qu'il ne
voyait, jusqu'à présent, aucune raison de penser que je ferais oublier
Milton ou Byron; aussi, aucun de nous n'attachait-il grande importance
à son opinion. Mais il reconnut, bien qu'oblitérées souvent par la
vanité paternelle, les facultés naturelles, véritablement
supérieures de mon père, la sensibilité d'un romantisme exquis dont
il était doué et aussi l'admirable foi de ma mère dans cet Évangile
qu'il avait choisi de prêcher. Il devint un des convives les plus
respectés de nos dîners du dimanche et l'on prenait toujours son avis
dans les questions touchant mon éducation. Intéressé par l'amour
véritable que j'avais pour la nature, par ma facilité à faire les
vers, il lut, avec attention, quelques-unes de mes élucubrations, m'en
dit le fort et le faible, et un jour--véritable initiation
Eleusinienne, pèlerinage Delphique--il me prit par la main et me
conduisit chez le poète Rogers.