de vantardise, se trouvaient sous la rive escarpée, à l'extrémité du
North-Inch. Nous prenions rarement le sentier qui les côtoie, si ce
n'est au temps de la moisson, quand, pour nous amuser, nous allions
glaner dans les champs. Au retour, Jessie et moi nous écrasions le
grain des épis dans le moulin à poivre de la cuisine et nous en
faisions des gâteaux au poivre qui n'auraient certainement pas trouvé
d'acheteurs.
Si minutieux que puissent paraître ces détails, je m'élève avec
toute l'indignation que permettent les bonnes manières contre
l'imputation de partialité pour ces souvenirs. Ils ne me plaisent pas
seulement parce qu'ils sont de ma jeunesse. Cependant, j'hésite a
enregistrer comme une vérité établie l'impression que je garde de mes
courses à travers champs avec Jessie à la suite des glaneurs: à
savoir que les gerbes d'Écosse sont plus dorées que celles de tous les
autres pays du monde et qu'il n'y a nulle part des moissons qui font
plus songer au «froment du Ciel» que celles de Strath-Tay et de
Strath-Earn.
[Note 11: Ruskin avait ici commis deux fautes en écrivant _takeing_
pour taking (prenant). Note du traducteur.]
[Note 12: Ruskin avait ici commis deux fautes en écrivant
_unintelligable_ pour _unintelligible_ (inintelligible). Note du
traducteur.]
[Note 13: Le passage original est comme suit, vol. VI, édit. 1821, p.
138:
«Le Dr Franklin parle d'un phénomène très remarquable que Mr Wilke,
le célèbre électricien, a eu l'occasion d'observer. Le 20 juillet
1758, à trois heures de l'après-midi, il remarqua un gros nuage de
poussière qui s'élevait de terre; ce nuage couvrait la plaine et une
partie de la ville qu'il habitait alors. Il n'y avait pas un souffle
de vent et la poussière flottait doucement vers l'est, où l'on
apercevait une nuée noire qui impressionnait, très nettement, son
appareil électrique dans le sens positif. Cette nuée se dirigeait vers
l'ouest, le nuage de poussière la suivit et continua de monter plus
haut, toujours plus haut, jusqu'à former une épaisse colonne ayant la
forme d'un pain de sucre, qui, à la fin, sembla prendre contact avec la
nuée. À quelque distance, venait un autre gros nuage, suivi de plus
petits, qui électrisa son appareil au négatif; lorsque ces nuages se
trouvèrent en contact avec le nuage positif, on vit un éclair
traverser le nuage de poussière; après quoi les nuages négatifs
couvrirent le ciel et se fondirent en pluie, ce qui éclaircit
l'atmosphère.»]
[Note 14: Quand furieuse, venant des mines, l'eau s'échappe
Et débarrasse de ses scories le minerai.]
[Note 15: Mais ceux qui ne connaissent pas cette lumière
N'y songent pas; et dans toute cette lueur
Ils ne distinguent pas une seule couleur.]
[Note 16: Étrange manière, par besoin de la rime, de dire que
les roses sont souvent trop lourdes pour leurs tiges.]
[Note 17: Quand les colères du ciel envahirent le monde,
Que rochers, collines, montagnes furent emportés
Par les eaux montantes, que les mers débordèrent--
Alors les montagnes croulèrent et des vallées, inconnues
[jusqu'ici,]
Prirent leur place. Combien différente la Terre
À cette seconde naissance, lorsque les flots se retirèrent.
Maintenant passons à ses produits! Toi, reine des fleurs, ô rose!
Dont les pétales tendrement colorés répandent un si suave
[parfum.]
Il faut te nommer devant tes sujets,
Pour ta beauté, pour ta douceur si connues.
Tu es à la fois la fleur de l'Angleterre et la fleur
De la beauté--celle du berceau embaumé de Vénus.
Tu verseras tes parfums alentour,
Et parfois te baissant, tu cacheras ton visage contre terre.
Puis c'est le lis, qui se dresse si fier
Au-dessus de la foule bariolée,
Ici pointillé de noir sur un fond écarlate
Au milieu de ses feuilles acuminées.]
[Note 18: Je chante le Pin qui couronne la cime du pays suisse,
Et souverainement s'élève sur son lit de rochers,
Au-dessus de gouffres profonds, de falaises si hautes
Que celui qui tenterait de les franchir défierait la mort.]
[Note 19: Par opposition avec les yeux dont l'iris seul est
noir, ce qui les fait ressembler à des cerises noires.]
[Note 20: Rien ne prouve mieux la dégénérescence du puritanisme
moderne que l'incapacité où il est de comprendre les admirables
portraits que Scott nous a laissés des Covenantaires. Rien que dans
_les Puritains_, il y en a quatre d'absolument parfaits: le plus
typique, Elspeth, pure et sublime; le second, Ephraïm Macbriar, qui met
en lumière le côté le plus connu du caractère: l'exagération et la
folie ascétique; le troisième, Mause, si vivant, qui prête un peu à
rire, mais qui est si absolument sincère et pur. Enfin le dernier,
Balfour, d'un si puissant intérêt, où se révèle la foi puritaine
dans toute sa sincérité, greffée sur une disposition naturellement
cruelle et basse. Si l'on ajoute à ces quatre portraits, dans ce seul
roman, ceux du _Heart of Midlothian_ et ceux de Nicol Jarvie et d'Andrew
Fairservice dans _Rob Roy_, on aura une série d'analyses théologiques
qui dépassent de beaucoup en portée philosophique tout ce qui a jamais
été écrit, à ma connaissance, à n'importe quelle époque.]
[Note 21: Dodone, en Epire, sanctuaire de Zeus dont les prêtresses
étaient appelées: πελείαδες; (colombes) (Note du traducteur).]
[Note 22: Je me représente toujours la Tay comme une déesse et la
Greta comme une nymphe.]
CHAPITRE IV
SOUS DE NOUVEAUX MAÎTRES
Vers l'âge de huit ou neuf ans, je fus assez gravement malade, à
Dunkeld. Je ne sais si cette fièvre mit mes jours en danger, mais je
sais qu'elle me causa des malaises insupportables. Je me mis au lit au
retour d'une longue promenade pendant laquelle j'avais cueilli quantité
de digitales que je m'amusais à effeuiller pour prendre les graines et
les examiner. On crut d'abord que je m'étais empoisonné, ce qui était
absurde; néanmoins l'impression que me faisaient les tourbillons de la
rivière s'étendit aux clairières tapissées de digitales pourpres.
C'est vers cette époque que ma cousine Jessie mourut. J'eus beaucoup de
chagrin; moins à cause de ce qu'une affection d'enfance peut avoir de
force que parce que je sentais que les jours de bonheur suprême à
Perth ne reviendraient plus jamais, puisque Jessie n'était plus.
Avant que sa maladie n'eût pris une tournure inquiétante, avant même,
je crois, qu'elle ne se fût déclarée, ma tante avait eu un de ses
rêves prophétiques dont l'interprétation ne pouvait être plus
claire--vision si claire, en tout cas, qu'il était impossible de ne pas
comprendre. Ma tante s'apprêtait à traverser à gué une rivière aux
eaux sombres, lorsque la petite Jessie la rejoignit en courant et, la
dépassant, passa la première. Ma tante la suivit. Une fois de l'autre
côté, se retournant, elle aperçut à quelque distance la vieille
Mause. Quelques jours plus tard, Jessie tombait malade et mourait; une
année après, c'était le tour de ma tante, puis, deux ou trois ans
plus tard, celui de Mause qui, n'ayant plus rien à faire en ce monde,
maintenant que sa maîtresse et Jessie n'étaient plus là, pensa que le
mieux était d'aller les retrouver.
J'étais à Plymouth avec mon père et ma mère lors de la mort de ma
tante. Je me souviens que, ce jour-là, j'avais joué sur la petite
colline qui, du côté est de la ville, domine le port et la jetée. En
rentrant, je trouvai mon père qui sanglotait; c'était la première
fois que je le voyais ainsi.
Sans doute, cette mort de ma tante me causait de la peine, mais à cette
époque (et pendant de longues années encore) je vivais surtout dans le
présent, comme un petit animal, et je me souviens que le sentiment qui
dominait en moi, c'était l'ennui, étant à Plymouth, de passer une
soirée si pénible!
Ce fut la fin de nos séjours en Écosse. Mary, la seule cousine qui me
restât, vint vivre avec nous. Elle avait quatorze ans alors, et moi
dix.
Les heureux jours de Perth se terminent donc avec la première décade
de ma vie. Mary était une assez jolie fillette aux yeux bleus, un peu
lourde, très bonne, très affectueuse et très douce. Elle n'avait pas
des moyens exceptionnels, mais beaucoup de bon sens, des principes, de
la piété et une grande égalité d'humeur, sans rien, il est vrai, de
cette grâce, de cette fantaisie qui font le charme des jeunes filles.
L'harmonie familiale se trouva, grâce à elle, enrichie d'une aimable
teinte neutre, rien de plus. Mary lisait la Bible avec ma mère et moi,
le matin, et, dans l'après-midi, elle allait comme externe dans une
pension du voisinage. En voyage, elle jouait auprès de moi un rôle de
demi-institutrice. On nous permettait de sortir ensemble sans bonne,
mais, le plus souvent, nous emmenions la vieille Anne; nous trouvions
cela plus amusant.
Il était maintenant d'une certaine importance de faire un choix, de
décider à quelle église j'irais, le dimanche matin. Mon père, dont
la santé demandait des ménagements, ne pouvait assister au très long
office de l'église d'Angleterre et, ma mère étant très protestante,
le plus souvent mon père se résignait à nous accompagner à la
chapelle de Beresford, à Walworth, où le Rév. Dr Andrews faisait tous
les dimanches un sermon ingénieux, quelque peu exagéré et
grandiloquent, mais qui ne l'ennuyait pas; on lisait les prières de
l'office anglican, abrégées, et, vu notre haute situation sociale,
nous étions autorisés, au grand scandale des membres plus zélés de
l'assistance, à n'arriver que quand ces prières étaient à moitié
dites. Dans l'après-midi, Mary et moi rédigions un court résumé de
l'office. Ce n'était point obligatoire, mais Mary le faisait par esprit
de devoir, et moi pour montrer que je pouvais le faire et le bien faire.
Jamais nous ne retournions à l'église dans la journée ni le soir. Je
me souviens encore d'avoir été tout à fait abasourdi--comme d'une
vision annonçant le Jugement Dernier--en entrant, un an ou deux plus
tard, pour la première fois, dans une église éclairée, le soir.
Pas de prières en commun à la maison, ce qui n'empêchait pas ma mère
de veiller sur ses servantes avec sollicitude; elle en avait très soin,
ce qui n'est pas toujours le cas dans les maisons les plus
religieusement démonstratives. Elle les aimait jeunes, et les
choisissait de préférence sortant de familles à elle connues. C'est
ainsi que nous avons eu des séries de sœurs et jamais une mauvaise
domestique.
Le dimanche soir, mon père nous lisait quelque sermon de Blair ou,
parfois, nous avions à dîner un employé de la maison ou un client.
Dans ce cas-là, la conversation, par politesse sans doute, roulait
toujours sur les vins en général, et le sherry en particulier.
Mary et moi, nous passions la soirée du dimanche comme nous pouvions
avec le _Pilgrim's Progress_, la _Holy War_ de Bunyan, les _Emblems_ de
Quarles, le _Book of Martyrs_ de Foxe, la _Lady of the Manor_, livre
terrifiant pour moi, plein d'histoires de jeunes personnes dépravées
qui, après avoir été au bal, étaient incontinent emportées par une
maladie, et _Henry Milner_, de Mrs Sherwood, le _Youth' Magazine_,
_Alfred Campbell_, the _Young Pilgrim_, et encore, concession à la
dureté de nos cœurs, la _Natural History_ de Bingley. Personne de nous
ne se souciait de chanter des cantiques ou des psaumes, en tant que
cantiques ou psaumes, et nous étions trop honnêtes pour les chanter
simplement pour la musique qui, d'ailleurs, ne nous semblait pas
divertissante. Mon père et ma mère, tout en témoignant au Dr Andrews
leur intérêt pour ses œuvres sous forme de chèques et, à Noël,
leur admiration pour ses sermons et la pureté de sa doctrine sous la
forme de dindes et de boîtes de raisins secs, n'avaient jamais essayé
d'entrer en relations avec leur pasteur et ne se souciaient pas du tout
que, au cours de visites pastorales, on vînt s'enquérir de l'état
leur âme. Néanmoins, Mary et moi nous subissions son charme, même à
distance, et souvent nous nous promenions de long en large avec Anne sur
la route de Walworth dans l'espoir de le voir passer. Un jour, grâce
spéciale de la Providence, nous le croisâmes; très pressé, et se
heurtant contre moi, il faillit se jeter par terre. Anne, tandis qu'il
se remettait de son émotion, lui fit une profonde révérence; sur quoi
il s'arrêta, demanda qui nous étions et se montra des plus gracieux.
Nous rentrâmes à la maison fort surexcités, annonçant à ma mère,
qui ne manifesta pas un grand enthousiasme, que le docteur viendrait
nous voir un de ces jours. C'est ainsi que cette bienheureuse relation
s'établit. Je pouvais avoir onze ou douze ans. Miss Andrews, la sœur
aînée de «The Angel in the House», était une jeune fille de
dix-sept ans, extrêmement jolie; elle chantait _Tambourgi,
Tambourgi_[23] avec beaucoup d'entrain et une voix magnifique; au temps
des mûres, elle venait en cueillir avec nous sur les haies de Norwood,
et ses visites me laissaient sous l'impression que les jeunes filles
sont des êtres incompréhensibles mais étrangement séduisants.
La sympathie que j'éprouvais pour le docteur et la réputation de fin
lettré qu'il avait (à Walworth) décidèrent mon père à lui demander
de me donner quelques notions de grec. Le docteur, on s'en aperçut plus
tard, ne savait pas beaucoup plus de grec que l'alphabet et les
déclinaisons, mais il savait en tracer fort joliment les caractères et
son oreille était très sensible au rythme. Nous commençâmes par les
odes d'Anacréon, qu'il me fit scander ainsi que mon Virgile avec une
extrême précision. De temps en temps, pour me reposer, il me récitait
des passages de Shakespeare qu'il disait avec force et justesse. Le
mètre anacréontique m'enchantait aussi bien que l'inspiration.
J'appris la moitié des odes par cœur pour mon plaisir; et je sus
ainsi, ce qui m'a été utile plus tard lorsque j'ai étudié l'art
grec, que les Grecs aimaient les tourterelles, les hirondelles et les
roses, autant que moi.
Dans l'intervalle de ces leçons qui ne me surmenaient pas, je m'amusais
à écrire de méchants vers, à dessiner des cartes ou à copier les
illustrations, par Cruikshank, _des Contes de Fées_ de Grimm, ce que je
faisais avec une exactitude qui paraît extraordinaire à bien des gens.
Le bonheur a voulu qu'une de ces copies, faite lorsque j'avais onze ou
douze ans, ait été conservée. Quant à moi, je n'ai jamais vu travail
d'enfant qui témoigne d'aussi peu d'originalité. J'étais incapable,
littéralement, de dessiner quoi que ce soit, pas même un chat, une
souris, un bateau, _de tête_; et, fort heureusement alors, ni mes
parents, ni mon professeur n'avaient l'idée de me faire dessiner
d'après la tête des autres.
Cependant Mary qui, à son externat, prenait des leçons de dessin comme
toutes ses petites compagnes, parlait avec enthousiasme de son
professeur; la facture libre et primesautière des dessins qu'il lui
donnait à copier intéressa mon père; il fut encore plus content
lorsque Mary, pendant une de ses absences, eut copié au crayon, mais de
manière à donner l'impression de la gravure à l'eau-forte, une petite
aquarelle de Prout qui représentait une chaumière au bord de la route,
et qui fut la première de notre collection. Nous n'avions à cette
époque que cette seule aquarelle et deux miniatures sur ivoire. Lorsque
je repense à la bonne exécution de cette étude de blanc et noir, je
me dis que Mary serait arrivée à d'excellents résultats avec son
dessin si elle avait eu de bonnes leçons et plus d'encouragement; mais
il ne fallait rien lui demander d'après nature. Cet été-là (1829) à
Matlock, où nous étions installés, tout ce qu'elle put faire, ce fut
un croquis du nouvel hôtel des Bains.
Dans le même temps, parmi le gravier étincelant, les spaths semés de
galène des allées du jardin, dans les boutiques du joli village, dans
nos promenades, je poursuivais avec délices mes études minéralogiques
sur le fluor, le carbonate de chaux, le minerai de plomb; ma joie ne
connaissait pas de bornes quand je pouvais descendre dans une mine. En
me permettant ainsi de m'abandonner à ma passion souterraine, mon père
et ma mère témoignaient d'une bonté dont je ne pouvais me rendre
compte alors; car ma mère avait horreur de tout ce qui était sale, et
mon père, très nerveux, rêvait toujours d'échelles rompues,
d'accidents, ce qui ne les empêchait pas de me suivre partout où
j'avais envie d'aller. Mon père est même venu avec moi dans la
terrible mine de Speedwell, à Castleton, où, pour une fois, je
l'avoue, je ne suis pas descendu sans émotion. De Matlock, nous dûmes
aller dans le Cumberland, car je retrouve cette inscription de la main
de mon père: «Commencé le 28 novembre 1830, terminé le 11 janvier
1832» sur la première page de l'«Iteriad» un poème en quatre livres
que je composai à cette époque et dont le sujet m'avait été inspiré
par notre voyage sur les lacs. J'y reviendrai peut-être plus tard.
Ce doit être au printemps de 1830 que l'on prit l'importante
résolution de me donner un maître de dessin. Comme Mary était
incapable de reproduire d'après nature le plus petit coin de paysage,
et que je m'en désolais en voyage, je manifestai le désir d'apprendre
moi-même. Sur quoi, l'aimable professeur de Mary, que mes parents
eurent le bon sens de ne pas rendre responsable du peu de dispositions
de leur nièce, fut prié de venir me donner une heure de leçon par
semaine.
Pour qu'un professeur s'impose au public, il faut sans doute qu'il ait
une manière, un genre, qu'il s'y tienne et qu'il n'enseigne pas autre
chose. Néanmoins, je ne puis pardonner à Mr Runciman de n'avoir pas
développé les dispositions vraiment extraordinaires que j'avais pour
le dessin à la plume. Tout ce que je fis dans ce genre fut seulement
pour me divertir; Mr Runciman n'a jamais su que me faire copier et
recopier ses propres dessins maniérés et imparfaits: il m'a gâté et
la main et l'esprit. Il m'a pourtant appris beaucoup de choses,
suggéré plus encore. Il m'a enseigné la perspective très
consciencieusement et en même temps très simplement, ce qui fut pour
moi une acquisition d'une valeur incalculable. C'est grâce à lui aussi
que je suis arrivé à une dextérité de main qui m'a été précieuse;
il est vrai que ç'a été quelquefois au détriment de la puissance, de
la fermeté du trait. Il a développé en moi, je devrais plutôt dire
créé, l'habitude de chercher d'abord les points essentiels, de les
détacher de façon décisive; il m'a expliqué la signification et
l'importance de la composition, bien qu'il fût lui-même incapable de
rien composer.
Les deux années qui suivirent furent deux années particulièrement
heureuses. Je dessinais au crayon, cela va sans dire, infiniment moins
bien que Mary; chacun reconnaissait sa supériorité, ce qui était un
juste hommage rendu à sa persévérance et à son travail. Comme,
toutefois, elle ne composait pas de poèmes en vers, qu'elle ne
collectionnait pas de minéraux, qu'elle ne montrait de dispositions
extraordinaires dans aucun genre, elle était en train de tomber
beaucoup trop bas dans l'estimation de mon orgueil. Mais, pendant
quelque temps, je ne pus prétendre l'égaler dans la copie et, quant à
mes premiers essais d'après nature, ils parurent chez nous très peu
faits pour flatter l'orgueil paternel.
Je m'essayai en prévision d'un voyage à Douvres dont ma mère berçait
les ennuis d'une maladie que je fis en 1829; je vois encore mon premier
album de croquis, un petit in-octavo tout en hauteur, fort incommode, à
couverture moirée et flexible. Le papier en était d'un blanc pur, un
peu grenu; il est rempli d'ébauches jetées au hasard sur le papier,
que j'ai gâtées en essayant de les terminer, des vues des châteaux de
Douvres et de Tunbridge et aussi de la tour principale de la cathédrale
de Canterbury. J'ai mis de côté pour les conserver ces croquis et une
très bonne étude de Battle Abbey[24] avec quelques parties de détail
séparées; le premier croquis que j'aie réellement fait d'après
nature est celui de la première maison d'une rue de Sevenoaks. Ces
tentatives me donnèrent peu de satisfaction et ne me valurent aucun
encouragement; pourtant on y retrouve l'instinct inné de l'architecture
et cela peut être intéressant à noter pour ceux qui aiment à
remonter aux sources des choses. J'ai donné deux petits dessins au
crayon du porche sud et de la tour centrale de Canterbury à Miss Gale
de Burgate House, Canterbury, et ce qui restait du carnet lui-même a
Mrs Talbot de Tyn-y-Ffynon, Barmouth--deux de mes très chères amies.
Mais alors, et avant tout, mon plus grand bonheur était de regarder la
mer. Il m'était défendu d'aller en bateau, surtout en bateau à voile;
il m'était même défendu de me promener seul sur le port. De sorte que
je n'appris alors, des choses de la marine, rien qui vaille; mais je
passais tous les jours quatre ou cinq heures, plongé dans une extase
d'admiration et d'étonnement à regarder les vagues, occupation qui a
fait mes délices jusqu'à ma quarantième année. Sur une plage,
n'importe laquelle, j'étais heureux; il me suffisait de regarder les
vagues monter en courant, d'entendre leur voix, d'aller au-devant
d'elles ou de me sauver à leur approche; par contre, je n'ai jamais
pris goût à l'histoire naturelle des coquillages, des crevettes, des
algues ou des méduses. Les galets, quand il y en avait, c'était
différent. Autrement, je restais des heures à suivre le va-et-vient
puissant du flot ourlé d'écume. Comme un serin, à ce qu'il me semble
aujourd'hui, j'ai gâché les années précieuses de ma jeunesse dans la
rêverie et l'admiration béate; peut-être retrouverait-on là un
certain accent byronien, qui n'est pas sans signification sans doute;
mais que de temps perdu!
Nous n'avons pas dû nous absenter pendant l'été de 1832, car l'album
suivant ne contient que des esquisses d'arbres, des arbres de Dulwich,
et la vue d'un pont sur l'Effra, aujourd'hui comblée, à l'endroit où
passait la route de Norwood. Cette route, d'où l'on suivait le cours de
la jolie petite rivière, forme maintenant une sorte de marécage
fangeux, en contre-bas du chemin de fer, non loin de la station de Herne
Hill. Ce croquis est le premier qui me valut quelques compliments de la
part des miens. Mais c'est le jour de mes treize (?) ans, le 8 février
1832, que l'associé de mon père, Mr Henry Telford, m'ayant donné
l'_Italie_ de Rogers, décida de ma vie.
À cette époque, c'est à peine si je connaissais le nom de Turner; je
me souvenais pourtant avoir entendu dire à Mr Runciman que «le monde
s'était récemment laissé éblouir et dévoyer par quelques idées
brillantes de Turner». Mais je n'eus pas plutôt jeté les yeux sur les
illustrations de Rogers que je ne voulus plus avoir d'autre maître, et
je me mis à les copier d'aussi près que possible, à la plume.