Les raisons que j'ai données, et qui m'ont décidé à réimprimer ce

morceau qui était trop littéralement une «composition» sont: la

première, que c'est un assez bon échantillon de mon orthographe à

l'âge de sept ans; je dis assez bon, car il était rare que je fisse

des fautes et qu'ici il y en a deux (tak_e_ing et unintellig_a_ble) que

je ne peux m'expliquer que par la très grande hâte où j'étais de

terminer mon volume; la seconde, que l'idée d'utiliser dans mon

histoire des matériaux tirés à la fois des _Dialogues scientifiques_

de Joyce[13] et du _Manfred_ de Byron est un exemple excellent du

mélange bizarre que présentait mon cerveau et qu'il a conservé; ce

qui fait que les lecteurs sottement entichés de science ont toujours

tenu mes livres en suspicion parce qu'ils y rencontraient l'amour du

beau, et que les lecteurs sottement épris d'esthétique ne les

prenaient pas au sérieux parce qu'ils y rencontraient l'amour de la

science; la troisième, enfin, que la méthode de tout point

raisonnable, du jugement définitif, au nom de laquelle je demande au

lecteur sensé d'excuser ces fragments incohérents, ne peut trouver une

meilleure démonstration que dans le fait qu'à sept ans, aucune

histoire, si séduisante qu'elle fût, ne pouvait faire d'impression

sur Harry, tant qu'il n'avait pas vu--dans les nuages ou

ailleurs--quelque chose qui y ressemblât. Des six poèmes, le premier

célèbre une machine à vapeur et débute ainsi:

When furious up from mines, the water pours

And clears from rusty moisture ail the ores;[14]

et le dernier, sur l'Arc-en-ciel, en vers blancs, non rimés en raison de

son caractère didactique, est accompagné de réflexions sur

l'ignorance et la légèreté de certains individus:

But those that do not know about that light

Reflect not on it; and in ail that light

Not one of ail the colours do they know[15].

L'année de mes sept ans accomplie, ma mère joignit une leçon de latin

à la lecture de la Bible et régla définitivement les occupations que

j'ai énumérées dans le chapitre précédent. Mais, ce qui m'étonne

quand j'essaie pour mon propre plaisir, si ce n'est pour celui du

lecteur, de mettre ces souvenirs au point, c'est de ne pas me rappeler

comment se passait la matinée. Je sais seulement que je déjeunais dans

la nursery et que lorsque Bridget, ma cousine de Croydon, était à la

maison, nous nous querellions à qui aurait les parties les plus rôties

du pain grillé. Ceci même doit être postérieur, car, à l'époque

qui nous occupe, je ne devais pas être promu à l'honneur de manger du

pain grillé. Je n'ai de souvenirs très précis sur les événements de

la journée qu'à partir du moment où papa partait pour la Cité. Il

prenait la diligence, et ma mère, après avoir rapidement donné ses

ordres, m'appelait. Nous commencions nos leçons à neuf heures et demie

par la lecture de la Bible, comme je l'ai dit plus haut, après quoi

j'apprenais par cœur deux ou trois versets, plus un verset de

paraphrase; et encore une déclinaison latine ou un temps de verbe et

huit mots du vocabulaire de la grammaire latine d'Adam, la meilleure

qu'il y ait jamais eu. Ceci fait, j'étais libre le reste de la

journée. Pour l'arithmétique, elle fut salutairement remise à

beaucoup plus tard; quant à la géographie, je l'appris très

facilement moi-même à ma façon; mes notions d'histoire, je les ai

puisées dans les _Contes racontés par un grand-père_, de Scott. Donc,

vers midi, je descendais au jardin quand il faisait beau; quand il

pleuvait, je passais le temps comme je pouvais. J'ai déjà parlé des

fameux cubes de bois qui, dès que je pus me traînera quatre pattes,

furent mes compagnons de tous les instants; et je suis impardonnable

d'avoir oublié à quel généreux ami (je soupçonne fort ma tante de

Croydon) je dus, un peu plus tard, un pont à deux arches, impeccable

quant aux voussures, aux clefs de voûte, et à l'ajustement de la

maçonnerie taillée en biseau et assemblée en queue d'aronde sur le

modèle du pont Waterloo. Les cintres très bien faits, et une suite de

marches en marqueterie qui descendaient jusqu'à la rivière, faisaient

de ce petit modèle quelque chose de vraiment instructif; je ne me

lassais pas de le bâtir, de le _dé_bâtir (il était trop bien établi

pour qu'on pût le jeter bas, il fallait toujours le démonter) et de le

rebâtir. Le plaisir que j'avais à faire et à refaire les mêmes

choses, à lire et à relire les mêmes livres, a beaucoup contribué à

développer cette faculté, qui m'a été si précieuse, d'aller au fond

des choses.

Quelques personnes diront certainement que ces joujoux, donnés par

hasard, décidèrent de mon goût pour l'architecture; mais je n'ai

jamais entendu parler d'un autre enfant si passionnément épris de ses

bois de construction, si ce n'est le Frank de Miss Edgeworth. Il est

vrai qu'à l'époque où nous vivons--âge d'universelle briqueterie

s'il en fut--on ne donne plus aux enfants pour jouer de modestes

morceaux de bois, mais des locomotives; et ces petits êtres sont

toujours à prendre des billets, à monter et descendre aux stations

sans jamais chercher à s'expliquer le principe du puff-puff! À quoi

cela leur servirait-il d'ailleurs, à moins qu'ils ne puissent apprendre

en même temps que jamais le principe du puff-puff ne remplacera celui

de la vie? Moi, au contraire, avec _Harry et Lucy_ non seulement j'ai

compris le système moteur du puff-puff, mais, grâce à mes briques de

bois, je connus bientôt les lois de la stabilité en matière de tours

et d'arceaux. J'étais aidé dans ces études par le goût passionné

que j'avais de voir travailler des ouvriers; je pouvais rester des

heures à regarder maçons, briquetiers, tailleurs de pierre, paveurs,

quand ma bonne me permettait de m'arrêter pendant nos promenades;

j'étais au comble du bonheur si, de la fenêtre de l'auberge ou de

l'hôtel, quand nous voyagions, je pouvais voir des ouvriers travailler;

la journée dans ce cas ne me paraissait jamais assez longue, je restais

là des heures, en extase, et rien ne pouvait me distraire. Le plus

souvent, au jardin, quand le temps le permettait, j'observais les

habitudes des plantes, sans qu'il me vînt l'idée de les cultiver ou de

les soigner; je n'aimais pas plus à m'occuper des fleurs que des

oiseaux, des arbres, du ciel ou de la mer, mais je passais des heures à

les regarder, à les fouiller. Sans la moindre curiosité morbide, mais

avec une admiration étonnée, j'arrachais leurs pétales jusqu'à ce

qu'elles m'eussent livré leurs secrets, du moins les secrets qui

pouvaient intéresser un enfant; je faisais des collections de

graines--elles me tenaient lieu de perles ou de billes--sans qu'il me

vînt jamais la pensée de les semer. Un vieux jardinier venait une fois

par semaine ratisser les allées, enlever les mauvaises herbes; je

n'aurais pas mieux demandé que de l'aider, mais je fus découragé et

humilié un jour où, sans rien dire, je le vis revenir sur les endroits

déjà nettoyés par moi. Mais ce que j'aimais par-dessus tout, c'était

de creuser des trous, forme de jardinage qui, hélas! n'avait pas

l'approbation maternelle. Alors, tout naturellement, je retombais

dans mes habitudes de contemplation; à neuf ans, je commençai

un poème intitulé _Eudosia_--d'où me venait ce nom, que me

représentait-il?--poème _sur l'Univers_. Une ou deux strophes qui

rappellent le début à la fois de mon _Deucalion_ et de ma _Proserpine_

ne seront peut-être pas déplacées au milieu de ces graves souvenirs,

d'autant que j'en puis donner la date exacte: 28 septembre 1828. Le

«livre Premier» commence ainsi:

When first the wrath of heaven o'erwhelmed the world,

And o'er the rocks, and hills, and mountains, hurl'd

The waters' gathering mass; and sea o'er shore--

Then mountains fell, and vales, unknown before,

Lay where they were. Far different was the Earth

When first the flood came down, than at its second birth.

Now for its produce!--Queen of flowers, O rose,

From whose fair colored leaves such odor flows,

Thou must now be before thy subjects named,

Both for thy beauty and thy sweetness famed.

Thou art the flower of England, and the flow'r

Of Beauty too--of Venus odrous bower.

And thou wilt often shed sweet odors round,

And often stooping, hide thy head on ground[16].

And then the lily, towering up so proud,

And raising its gay head among the various crowd,

There the black spots upon a scarlet ground,

And there the taper-pointed leaves are found[17].

En 220 vers de cette valeur, le premier livre s'élève de la rose au

chêne. Le second débute--à ma grande surprise et contrairement à

toutes mes habitudes--par une apostrophe extatique à quelque chose que

je n'avais jamais vu:

I sing the Pine, which clothes high Switzer's head,

And high enthroned, grows on a rocky bed,

On gulphs so deep, on cliffs that are so high,

He that would dare to climb them, dares to die[18].

Mon enthousiasme ne se soutint pas longtemps; après une description de

la descente de l'Alpnach, imitée de _Harry et Lucy_, en 76 vers, je

m'arrête court. À l'autre bout et à l'envers du cahier, je fais

observer que le «cristal de roche est entouré d'actinolithe, d'axinite

et d'épidote au Bourg d'Oisans en Dauphiné». Mais les méditations au

jardin ne cessèrent pas, et qui pourrait dire si ces heures de rêverie

m'ont été profitables ou si ce fut un temps absolument perdu? En tout

cas, il ne fut pas perdu pour mon agrément. Le bonheur que j'y trouvais

rendait toutes les autres occupations du dehors insipides. Le lecteur

pourra bien trouver que ces rêveries improductives eussent pu

facilement, si ma mère l'eût voulu, servir de base à de sérieuses

connaissances botaniques. Mais s'il y avait alors des livres de

géologie et de minéralogie à ma portée, les livres de botanique--et

on a fait peu de progrès à cet égard depuis--étaient tous plus ardus

encore que la grammaire latine. Je me bornai à la minéralogie et, en

fin de compte, je crois que le temps passé au jardin n'aurait pas pu

être mieux employé, si ce n'est peut-être en sarclant les mauvaises

herbes.

À six heures, le point sur l'aiguille, je prenais le thé avec mon

père et ma mère dans le salon, ou plutôt dans ma niche d'où il

m'était défendu de sortir sous aucun prétexte. J'ai déjà parlé de

ce petit recoin à côté la cheminée, bien éclairé par une fenêtre

latérale en été, par la lampe de la cheminée en hiver, près du feu,

sans en être gêné et à l'abri de tout courant d'air.

Une grande table à écrire, placée devant moi, m'enfermait; on y

posait mon assiette, ma tasse, et les livres avec lesquels je m'amusais.

Quand il avait pris son thé, mon père faisait la lecture à ma mère,

sans se préoccuper de moi. J'écoutais ou je lisais pour mon compte.

Mon père nous lut ainsi, et plus d'une fois, toutes les comédies de

Shakespeare, ses drames historiques, tout Walter Scott et _Don

Quichotte_, dont il raffolait. J'en riais alors aux larmes; aujourd'hui

c'est pour moi un des livres les plus tristes et même, par endroits,

les plus choquants. Mon père était un merveilleux lecteur; vers et

prose: Shakespeare, Pope, Spenser, Byron et Scott, comme Goldsmith,

Addison et Johnson. Pour la poésie plus légère, il manquait

peut-être de la finesse d'oreille, de la subtilité nécessaire; mais

le sentiment qu'il avait de la vigueur et de la sagesse d'une expression

juste, de la puissance des syllabes bien ordonnancées, donnait a sa

manière déliré _Hamlet, Lear, Cæsar_ ou _Marmion_ une justesse et

une grandeur harmonieuses; il n'avait, par contre, aucune idée de la

manière dont on doit moduler le refrain d'une ballade, et la

préciosité des sentiments exprimés l'agaçait. Ce qu'il aimait avant

tout, dans les œuvres, c'était la volonté, une volonté héroïque et

une haute raison; il ne tolérait pas l'amour morbide de la souffrance

et n'aurait jamais lu pour son plaisir ou pour mon instruction des

ballades comme _Burd Helen_, les _Twa Corbies_ ou autres poèmes ou

contes dont tout l'intérêt repose sur un amour sans espoir ou une mort

stérile.

Mais une pure et noble douleur vint bientôt mêler sa note grave aux

accents joyeux de ces jours de bonheur; musique suave, magnifique comme

un beau chant de cathédrale. Ceci m'oblige à revenir en arrière à

parler de choses qui m'ont été contées et dont cependant certaines

sont aussi précises que si je les avais vues de mes yeux.

C'est aux environs de 1780 que ma grand'mère, Catherine Tweedale, se

fit enlever par mon grand-père paternel; elle n'avait pas encore seize

ans; ma tante Jessie, l'unique sœur de mon père, était née l'année

suivante. Quelques semaines après cet événement, un ami entrant à

l'improviste dans la chambre de ma grand'mère l'avait surprise dansant

le branle à trois avec deux chaises comme partenaires, n'ayant pas, sur

l'heure, trouvé d'autre moyen d'exprimer qu'elle trouvait la vie

délicieuse et toute pleine de bénédictions et de promesses.

Elles ne se réalisèrent pas toutes par la suite; tante Jessie, une

délicieuse créature, aux yeux noirs, les beaux yeux des Highlands,

profondément pieuse, douce et résignée (le Destin, hélas! lui fut

souvent contraire) épousa un tanneur de Perth quelque peu rude, mais

dont les affaires étaient assez prospères. Lorsque je les vis pour la

première fois, ma tante et mon oncle le tanneur habitaient une maison

carrée, en pierre grise, dans un faubourg de Perth non loin du pont; le

jardin descendait en pente rapide jusqu'à la Tay qui tourbillonnait,

profonde et claire, autour des marches où les servantes venaient

remplir leurs seaux.

Un de mes correspondants abusé s'est plaint dans _Fors_ de la mauvaise

habitude que j'avais de railler les gens qui n'ont point d'ancêtres. Je

proteste là contre, bien que je me sente, il est vrai, toujours un peu

gêné quand j'ai à parler de mon oncle le boulanger ou de mon oncle le

tanneur. Mes lecteurs peuvent m'en croire quand j'affirme--évoquant

aujourd'hui les rêves faits jadis sous le toit de l'honnête boulanger

de Market Street à Croydon, ou chez Pierre, et non Simon, le tanneur,

dans la petite maison du bord de la rivière--que je n'échangerais pas

ces rêves et encore moins les tendres réalités de ces jours de mon

enfance pour ceux des plus beaux seigneurs ou des plus grandes dames

ayant pour théâtres des halls somptueux, de beaux gazons, des lacs, au

milieu de parcs ombreux et profonds comme des forêts.

Les belles pelouses, les lacs ne manquaient pas dans le North-Inch de

Perth, et les remous de la Tay s'attardant devant Rose Terrace faisaient

mes délices; c'est là que nous habitions (après la mort de mon oncle,

enlevé rapidement par une attaque d'apoplexie) dans le calme des beaux

jours d'été écossais avec ma tante devenue veuve et ma petite cousine

Jessie, l'heureuse petite Jessie de six, sept, huit et neuf ans, la

petite Jessie aux yeux de velours noir, profondément noirs[19].

Jessie avait non seulement les yeux de sa mère, elle avait sa piété;

et le dimanche soir, elle et moi, nous passions une sorte d'examen sur

les Écritures. C'était à qui répondrait le mieux et nous étions

fiers comme des paons, quand les frères aînés de Jessie et sa sœur

Marie étaient «recalés», et que Jessie ou moi étions «dux», ce

qui arrivait presque toujours. Nous avions décidé de nous marier...

dès que nous serions un peu plus âgés, il ne nous venait pas à

l'idée de dire plus raisonnables.

Le hasard avait voulu que la bonne à tout faire dans la maison de Rose

Terrace fût une très vieille «Mause» qui avait été servante chez

mon grand-père à Édimbourg, un vrai type, le portrait frappant de la

Mause des _Puritains d'Écosse_[20], avec peut-être une foi plus

patiente encore, plus solennelle et plus intrépide; foi passée au

crible, de souffrances sans nom; car Mause avait cruellement souffert

dans sa jeunesse, souffert de la faim, au point de ramasser des croûtes

de pain et des os dans les tas d'ordures. Aussi, pour elle, voir gâcher

le plus petit atome de nourriture, c'était un crime impardonnable,

comparable au blasphème. «Oh, Miss Margaret! s'écria-t-elle avec

indignation en voyant ma mère jeter par la fenêtre quelques miettes de

pain restées sur une assiette, j'aimerais mieux recevoir un coup de

poing!» Elle faisait son dîner de tout ce que les autres servantes

laissaient, souvent de pelures de pommes de terre, ayant donné son

propre repas au premier pauvre venu; et elle restait debout pendant tout

l'office--bien qu'âgée d'au moins soixante-dix ans et très faible

quand je la connus--lorsqu'elle avait pu décider quelque dévoyé,

rencontré dans la rue, à prendre sa place à l'église. Peut-être sa

vieille figure parcheminée--figée dans une expression de résolution

et de patience, qui ne savait pas sourire, et dont le sourcil froncé

nous faisait trembler, Jessie et moi, lorsque nous osions redemander de

la crème pour notre porridge, ou que, le dimanche, nous faisions trop

de bruit--est-elle en partie responsable de mon tant soit peu de

prévention contre la religion évangélique, prévention dont on

retrouve la trace, je l'avoue, dans mes derniers ouvrages; mais je ne

pourrai jamais être assez reconnaissant envers la Providence d'avoir pu

voir dans notre «vieille Mause» l'esprit puritain écossais dans toute

sa foi et toute sa vigueur, et d'avoir été par conséquent à même de

tracer l'action de cet esprit dans la politique réformatrice de

l'Église avec le respect et l'honneur qui lui sont dus.

Ma tante, vraie prêtresse de Dodone[21] dans les Highlands, si tant est

qu'il y en ait jamais eu, était de nature infiniment plus douce;

néanmoins, je n'osais l'approcher qu'à distance respectueuse. Elle ne

s'était jamais consolée de la mort de trois petits enfants qu'elle

avait perdus. Le petit Pierre, surtout, était la pierre angulaire de

son édifice, l'amour sur lequel s'échafaudaient toutes ses autres

tendresses. Il lui avait été enlevé si rapidement, d'une tumeur

blanche au genou! L'enfant souffrait beaucoup, et il allait toujours

s'affaiblissant, mais il restait obéissant, tendre et doux. Un jour que

sa mère voulait lui faire prendre quelques gouttes de porto et qu'elle

l'avait pris sur ses genoux, comme elle approchait le verre de ses

lèvres: «Pas maintenant, maman, fit-il, dans une minute,» et,

appuyant sa tête sur l'épaule maternelle, il avait poussé un grand

soupir et était mort. Puis ç'avait été le tour de Catherine; et

celui de ...... j'oublie le nom de l'autre petite fille; je ne les ai

connues ni l'une ni l'autre, mais ma mère m'en a souvent parlé;

Catherine était sa préférée. Un soir que ma tante, après une

conversation sérieuse avec son mari sur l'éducation de leurs deux

enfants, s'était couchée, elle fut quelque temps avant de pouvoir

s'endormir et, comme elle s'agitait dans son lit, elle vit tout à coup

la porte de sa chambre s'ouvrir et deux bêches entrer et se poser au

pied de son lit. Les deux enfants mouraient quelques jours plus tard; je

dis quelques jours, car je ne suis pas sûr de me rappeler exactement

les paroles de ma mère.

À l'époque où nous allions à Perth, il y avait encore Marie, la

fille aînée, qui était chargée de surveiller les enfants quand la

vieille Mause était trop occupée; James, John, William et Andrew (je

ne sais plus qui était le parrain de William, le seul des garçons qui

n'eût pas un nom d'apôtre). Ils étaient d'ailleurs tous au collège

ou à l'Université. William et Andrew, quand ils étaient à la maison,

ne songeaient qu'à nous taquiner, Jessie et moi, et ils mangeaient les

plus belles poires. Quant aux grands, on ne les voyait jamais. Les

petites filles et moi nous nous amusions à notre manière, qui était

toujours tranquille, soit dans le North-Inch, soit sur les bords du

Lead, un bras de la Tay qui, passant devant Rose Terrace, faisait

tourner un moulin, et que, depuis, on a comblé. Alors, il était

délicieux et ses eaux cristallines étaient un trésor de diamants,

pour nous autres enfants. Mary avait alors près de douze ans; c'était

une blonde aux yeux bleus, presque jolie; sa piété très fervente

n'était point aussi agissante que celle de Jessie.

Mon père, le plus souvent, profitait de notre séjour à Perth pour

faire des excursions en Écosse et, chose étrange, ma mère elle-même

n'était plus à Rose Terrace qu'un personnage de second plan. Je ne

m'explique pas pourquoi elle sortait si peu avec nous; elle et ma tante

conservaient, en dépit de tout, leurs habitudes retirées. Mary, Jessie

et moi avions la permission de faire tout ce que nous voulions dans le

North Inch; je ne travaillais pas pendant ces séjours à Perth, en

dehors des concours pieux du dimanche.

Si le hasard avait voulu qu'il se fût trouvé là quelqu'un en état de

me donner des notions de botanique ou de minéralogie, quelle chance

c'eût été pour moi; mais les choses étant ce qu'elles étaient, je

passais mes journées un peu comme les chardons et les tanaisies du

rivage, à regarder l'eau courir; d'étranges inquiétudes me venaient,

devant les remous de la Tay, où l'eau passait du brun au bleu presque

noir, et devant les précipices de Kinnoull; horreur sacrée créée en

partie par mon imagination, mais aussi par les airs mystérieux que

prenaient les servantes quand nous gravissions le chemin de Kinnoull et

que je voulais rester en arrière, pour regarder la petite source de

cristal de Bower's Well.

«Vous dites pourtant que vous n'aviez peur de rien», m'écrit un ami

qui s'inquiète, et qui ne voudrait pas que la véracité de ces

souvenirs pût être mise en doute. En effet, j'ai dit que je n'avais

peur ni des revenants, ni du tonnerre, ni des animaux, entendant par là

les choses qui habituellement font la terreur des enfants. Mais chaque

jour, la vie m'apprenait qu'il est raisonnable d'avoir peur; sans cela,

comment aurais-je pu, dans les pages qui précèdent, me présenter

comme la personne la plus sensée que je connaisse? C'est ainsi que

jamais il ne m'est arrivé, même en ces années d'insouciance funeste,

de passer sans ressentir quelque émoi devant les tourbillons noirs, que

ne trouble aucun flocon d'écume, où la Tay se recueille, semblable à

Méduse[22], et je ne dis pas non plus que je me promènerais dans un

cimetière la nuit (ni même le jour) comme si ses pierres tumulaires

n'étaient que des pavés mis debout. Tout au contraire. Mais il est

très important, afin que le lecteur n'ait aucune inquiétude au sujet

de certains de mes écrits qui ont paru extra-sensitifs et émotifs,

qu'il sache bien que je n'ai jamais été sujet à me créer des

fantômes, à me faire des illusions, peut-être devrais-je dire avec

regret que je n'en ai jamais été capable et que je n'ai jamais été

sujet non plus à avoir les nerfs ébranlés par la surprise. Lorsque

j'avais cinq ans, nous avions à Herne Hill un gros terre-neuve que

j'aimais beaucoup. Revenant de voyage, un été, ma première pensée

fut de courir dire bonjour à Lion. Ma mère me laissa aller à

l'écurie avec notre unique domestique mâle, Thomas, lui recommandant

bien de ne pas me laisser approcher du chien qui était à la chaîne.

Thomas, pour plus de sûreté, me prit dans ses bras. Lion, qui mangeait

sa pâtée, ne fit pas la moindre attention à nous; je demandai alors

la permission de le caresser. Cet imbécile de Thomas se baissa pour que

je pusse toucher le chien qui se jeta sur moi, m'enlevant un morceau de

la lèvre. On me remonta par l'escalier de service, saignant abondamment

mais nullement effrayé, et n'ayant qu'une crainte, c'est qu'on ne se

débarrassât de Lion. Il fallut en effet s'en séparer, mais ma mère

ne renvoya pas Thomas, elle lui pardonna car elle savait à quel point

il regrettait sa maladresse qu'elle se trouvait d'ailleurs seule à

blâmer dans la circonstance. La morsure du chien a laissé une trace

qui ne s'est jamais effacée, déformant la bouche (alors réellement

jolie), mais la blessure fut vite cicatrisée. Je me souviens que les

derniers mots que je prononçai, avant d'être réduit par le Dr Aveline

à un silence qui devait durer quelques jours, furent ceux-ci: «Maman,

si je ne peux pas parler, je peux jouer du violon». On ne fut pas de

cet avis à la maison, et je ne fis aucun progrès sur cet instrument,

digne pourtant de mon génie. Cet accident ne diminua en rien mon amour

pour les chiens, et jamais ils ne m'inspirèrent la moindre crainte.

Je ne sais si je courus un vrai danger dans cette même écurie un jour

où, me trouvant seul, je tombai la tête la première dans une grande

cuve pleine d'eau qui servait à l'arrosage du jardin; j'aurais été en

assez mauvaise posture si je ne m'étais servi du petit arrosoir que je

tenais à la main pour toucher le fond et me donner un bon élan; après

quoi, de la main gauche, je saisis le bord de la cuve. Cet exploit me

valut, après coup, de grands éloges; on vanta ma présence d'esprit,

ma décision. En songeant aux rares occasions où j'ai eu à faire

preuve de sang-froid, je constate que j'ai toujours trouvé ma tête

lucide quand j'en ai eu besoin, et que je suis beaucoup plus exposé à

me laisser troubler par un accès d'admiration soudain que par un danger

imprévu.

"Præterita": souvenirs de jeunesse · 第 4 / 24 段