Quoi qu'il en soit, Mr Telford, si étrange que cela paraisse, eut une

grande influence sur mon éducation. C'est, lui qui me fit cadeau, sur

le conseil de ses sœurs, je crois, de l'_Italie_ de Rogers, édition

illustrée, au moment où elle parut. Et ce fut ce livre qui me donna

l'occasion d'étudier attentivement le travail de Turner; je puis donc

dire, en toute justice, que c'est ce cadeau qui a décidé ma vocation.

Mais la grande erreur des biographes superficiels est de prendre

l'accident pour la cause, quand la cause seule a de l'importance. Le

point essentiel à noter et à expliquer, c'est que je fusse en état de

comprendre l'œuvre de Turner dès que je la vis, et non par quel

hasard, ou en quelle année, je la vis pour la première fois. Le pauvre

Mr Telford, en tout cas, a toujours été tenu responsable, par mon

père aussi bien que par ma mère, de toutes les folies que m'a

inspirées Turner.

Il fut mon bienfaiteur plus directement encore. Car avant que mon père

ne se crût en droit de louer une voiture pour notre petit voyage de

vacances, Mr Telford nous prêtait son «chariot».

Or, le vieux chariot anglais, cette voiture légère à deux places,

est, sans contredit, la plus confortable des voitures de voyage quand on

est deux et même trois, surtout quand le troisième voyageur est un

enfant de trois à quatre ans. Haut suspendu, ce chariot permettait de

voir par-dessus les parapets de pierre et les haies qui bordent les

routes: il est vrai que, pour y monter, il fallait déplier un petit

marche-pied capitonné qui rentrait à l'intérieur de la portière. Ce

marche-pied était pour moi une des grandes joies du voyage, le voir

baisser et relever par les garçons d'écurie un délice--joie et

délice, il est vrai, gâtés par le désir, dirai-je l'ambition, de le

baisser et le relever moi-même. Cette ambition, ai-je besoin de le

dire, ne fut jamais satisfaite, ma mère craignant que je ne me

pinçasse les doigts.

Le «dickey» (je m'étonne de n'avoir jamais eu l'idée de rechercher

l'origine de ce mot, et aujourd'hui il m'est impossible d'y arriver),

est ce siège élevé qui, dans la malle-poste royale, est occupé par

le conducteur de la diligence, siège devenu légendaire, même pour les

amateurs de littérature moderne, grâce à l'immortel colloque de Bob

Sawyer et de Sam; le «dickey», très en arrière dans la voiture de Mr

Telford, permettait d'allonger confortablement les jambes quand il vous

prenait fantaisie de respirer l'air du dehors par un jour de beau temps.

Sous le siège, il y avait place encore pour un grand coffre où l'on

fourrait au dernier moment quantité de petits paquets et de sacs. Ce

département des bagages était confié aux soins d'Anne, ma bonne; elle

emballait, surveillait, aussi habile à plier une robe qu'à faire

sauter des crêpes. Je vous prierai de remarquer que la précision et

l'adresse demandent autant d'esprit que d'invention et que, pour faire

une malle, comme pour diriger une bataille, la précision ne va pas sans

prévoyance.

Parmi tous ceux qui manquent à l'appel, combien y en a-t-il, hélas!

quand on a passé la cinquantaine? Une des personnes que je regrette le

plus, après mon père et ma mère (je ne veux parler ici que des pertes

sérieuses, non des imaginaires), celle qui me manque, encore tous les

jours, c'est cette Anne, la vieille bonne de mon père et la mienne.

Entrée à quinze ans à la maison, elle y passa sa vie et consacra tous

ses talents à nous servir. Anne avait un goût naturel et la

spécialité de faire les choses les plus désagréables; elle excellait

dans le soin des malades et triomphait quand quelqu'un d'entre nous

était dans son lit. Mais Anne avait non seulement la spécialité de

faire les choses désagréables, elle avait encore celle de les dire; on

pouvait s'en rapporter à elle. Elle commençait par voir tout au pire,

par le déclarer très haut, avant de rien faire pour y remédier. Elle

avait, de plus, une répugnance honorable et toute républicaine à

exécuter les ordres tels qu'on les lui donnait, si bien que, lorsque ma

mère et elle eurent vieilli ensemble, qu'avec les années ma mère fut

devenue un peu exigeante, qu'elle attachait une certaine importance à

ce que sa tasse de thé fût posée à tel endroit sur la petite table

ronde, Anne avait toujours grand soin de la mettre du côté opposé.

Aussi ma mère me déclarait-elle gravement tous les matins à déjeuner

que, s'il y avait femme au monde que l'esprit malin possédât, c'était

bien la vieille Anne.

En dépit de ces aspirations violentes mais brèves vers la liberté et

l'indépendance, la pauvre Anne fut toute sa vie la femme la plus

serviable; elle n'eut d'autre occupation, depuis l'âge de quinze ans

jusqu'à celui de soixante-douze, que de faire la volonté des autres,

de s'oublier elle-même: je n'ai pas entendu dire qu'elle ait jamais

fait mal à personne au monde, si ce n'est peut-être en économisant

quelques milliers de francs que ses héritiers se disputèrent après sa

mort; la pauvre femme n'était pas enterrée qu'ils étaient tous

brouillés.

Le siège en question, réservé à Anne, était assez large pour que

mon père pût y monter quand le temps était beau et le paysage

engageant. La voiture toute chargée, bagages et le reste, roulait

aisément enlevée par de bons chevaux sur les routes très bien

entretenues des malles-poste; courir la poste, en ce temps-là, était

si répandu qu'aux relais, dans quelque pays qu'on se trouvât, au cri

de: «Des chevaux! des chevaux!» on voyait apparaître, sous la porte

cochère, le postillon en bottes et en veste de couleur voyante, monté

sur ses chevaux caparaçonnés qui trottaient gaiement. Pas de siège

par devant, pas de cocher; mais quatre larges vitres qui fermaient

hermétiquement, glissant l'une sur l'autre, et qui se baissaient aussi

sans la moindre peine. Ces glaces formaient un large cadre mouvant, une

sorte de fenêtre en saillie à travers laquelle on pouvait voir la

campagne. De ma place, la vue était plus étendue encore. J'étais

assis sur la malle qui contenait mes vêtements, une petite caisse

solide sur laquelle on avait fixé un coussin, et qui était posée de

champ, devant mon père et ma mère. Je ne les gênais pas et la vue de

ce siège haut perché était aussi étendue que possible. Lorsque le

paysage n'offrait rien de particulièrement intéressant, je trottais à

califourchon sur ma caisse, suivant les mouvements du postillon; le

coussin me tenait lieu de selle et les jambes de mon père, de chevaux;

au début, cela n'avait été qu'un simulacre, mais mon père m'ayant

imprudemment fait cadeau d'un fouet de postillon à manche d'argent, la

chose devint plus sérieuse; les jambes de papa pourraient le certifier.

Ces vacances d'été, si délicieuses grâce à la bonté de Mr Telford,

commençaient en général vers le 15 mai--la fête de mon père était

le 10, et nous ne pouvions partir avant que cette solennité fût

accomplie. Ce jour-là, on me permettait de cueillir les groseilles à

maquereau, celles d'un certain groseillier contre le mur du nord, avec

lesquelles on faisait la première tarte de l'année--vacances, si l'on

veut, qui consistaient en une tournée chez les clients pour prendre les

commandes. Nous parcourions ainsi la moitié des comtés de

l'Angleterre; si c'était les comtés du Nord, nous poussions jusqu'en

Écosse pour voir ma tante.

Notre manière de voyager était aussi méthodique, aussi réglée que

notre vie ordinaire. Nous faisions de quarante à cinquante milles par

jour, nous mettant en route d'assez bon matin afin d'arriver, sans nous

presser, pour le dîner de quatre heures. En général, nous partions

vers six heures, quand les prairies sont encore couvertes de rosée et

que les aubépines embaument l'air du matin. Si, dans notre course

d'après-midi, on pouvait visiter quelque château, surtout celui d'un

lord ou mieux encore d'un duc, mon père faisait dételer et nous

conduisait, ma mère et moi, à travers les appartements de gala. Je

nous vois, dans ce cas, parlant à voix basse à la femme de charge, au

majordome ou à toute autre autorité en fonction et recueillant

pieusement leurs récits.

En analysant, plus haut, les impressions que m'ont laissées ces

expéditions, j'ai été un peu vite, j'ai anticipé le résultat, à

savoir qu'il est infiniment préférable de vivre dans une petite maison

que dans une grande. Ce qui est certain c'est que, jusqu'à ce jour,

tandis qu'il m'est impossible de passer devant un cottage couvert de

roses et de verdure sans désirer en être le propriétaire, je n'ai pas

encore rencontré le château qui m'ait fait porter envie au châtelain.

Et, bien qu'au cours de ces pèlerinages pieux, j'aie recueilli

quantité de renseignements d'art et de nature qui m'ont été

infiniment précieux, je constate qu'ils n'ont eu aucune influence sur

mon caractère, et que mon goût personnel, mon instinct naturel avaient

reçu une empreinte indélébile bien avant cette époque; je restais

attaché aux scènes modestes et simples de ma petite enfance entrevues

sous les toits rouges et bas de Croydon, au bord des petits cours d'eau

pleins de cresson au fond duquel dansait le sable d'or et où filaient

les vairons, en amont des sources de la Wandel.

[Note 1: La Cie de Saint-George a été fondée pour l'encouragement de

la vie rurale, au détriment de la vie des villes; je ne concevais de

prospérité pour l'Angleterre, comme pour tout autre pays d'ailleurs,

quelle que fût la vie qu'on y menât, que si l'on y savait découvrir

des hommes capables d'exercer la Souveraineté royale, et si l'on

savait leur obéir.]

[Note 2: Car l'Écosse, mon chéri, est là devant tes yeux.

Avec ses filles aux pieds nus et ses montagnes bleues.]

CHAPITRE II

HERNE HILL. LES AMANDIERS

EN FLEUR

Lorsque j'eus quatre ans, mon père se trouva en situation d'acheter une

maison à Herne Hill, jolie colline verdoyante qui se trouve à quatre

milles au sud du «Standard in Cornhill», dont la solitude ombragée

n'a pas changé de caractère, au moins dans ses grandes lignes:

certaines splendeurs gothiques, auxquelles quelques-uns de nos plus

riches voisins se sont abandonnés en ces dernières années, sont les

seules innovations; encore sont-elles si gracieusement dissimulées par

les beaux arbres de leurs parcs que le passant inoffensif n'en est pas

offusqué; et lorsque je me promène sur la route, entre la taverne du

Renard et la station du chemin de fer, je pourrais m'imaginer que j'ai

encore quatre ans.

Notre maison était la dernière, côté nord, du petit groupe perché

sur la crête même de la colline, là où le terrain s'aplatit et forme

une sorte de plate-forme semblable à celle où, sur le sommet du

Mont-Blanc, les neiges s'accumulent; mais il redescend bientôt par une

pente rapide jusqu'à notre vallée de Chamonix (ou plutôt de Dulwich);

la descente du côté de «Cold Harbour Lane»[3] est beaucoup moins

raide.

Au sud, la colline dévale à travers un joli pays jusque dans le vallon

de l'Effra (Effra pour Effrena, sans doute, qui signifie «débridée»;

pauvre petite rivière que l'on a, j'ai le regret de le dire, tout

récemment canalisée, murée, pour la plus grande commodité de Mr

Biffin, pharmacien, et autres); au nord, au contraire, elle se prolonge

en pente douce sur une longueur d'un demi-mille, prend sur la paroisse

de Lambeth le nom héroïque de «Champion Hill» et finit par se perdre

dans les plaines de Peckham et la barbarie rurale de Goose Green.

Le groupe dont faisait partie notre maison se composait de deux maisons

jumelles couplées avec jardins, dépendances, le tout absolument

identique. Ce sont encore aujourd'hui les plus hautes; on les

aperçoit de Norwood; si bien que de la maison, une maison à trois

étages avec greniers, on avait, en ces jours bénis où les fumées

n'obscurcissaient pas complètement le ciel, une vue très étendue sur

les collines de Norwood où le soleil se levait en hiver; de l'autre

côté s'étendait la vallée de la Tamise. Avec une longue-vue on

pouvait apercevoir Windsor dans le lointain et à l'œil nu Harrow,

quand le temps était clair, à l'heure du coucher du soleil. Devant la

maison et derrière, s'étendaient deux jardins de taille moyenne. Celui

du devant était planté d'arbustes à feuilles persistantes, de lilas

et de faux ébéniers; le jardin du fond, qui pouvait avoir soixante

mètres de long sur dix-huit de large, était renommé aux alentours

pour ses poires et ses pommes, lesquelles étaient l'orgueil de notre

prédécesseur (honte à moi, j'ai oublié le nom d'un homme auquel je

dois tant). Il y avait encore un vieux mûrier trapu, un grand cerisier

qui donnait des cerises à chair blanche, un merisier du comté de Kent,

et, tout autour, une haie ininterrompue de groseilliers à grappes et de

groseilliers à maquereau. Surchargées quand venait la saison (car le

terrain était excellent) de fruits merveilleux que l'on voyait passer

du vert le plus doux à l'ambre doré et au rouge vermillon, leurs

branches épineuses s'inclinaient sous le poids des grappes de perles ou

de rubis. Quelle joie de les découvrir sous leurs belles et larges

feuilles, qui rappelaient celles de la vigne!

La seule différence pour moi, entre ce jardin et celui du Paradis, tel

du moins que je me le représentais, c'est que dans le jardin de Herne

Hill, _tous_ les fruits étaient défendus, et ensuite qu'il n'y avait

pas d'animaux avec lesquels on pût lier amitié; mais, sous tous les

autres rapports, ce petit coin était vraiment pour moi le Paradis; le

climat (était-il plus clément alors?) me permettait d'y passer la plus

grande partie de ma vie. Ma mère, qui me faisait travailler,

s'arrangeait pour que, si j'y mettais de la bonne volonté, toutes les

leçons fussent finies à midi. Mais si je ne savais pas ma leçon à

midi, tant pis pour moi, je restais jusqu'à ce qu'elle fût sue; en

général, et cela même quand la grammaire latine vint s'ajouter aux

Psaumes, j'étais libre avant le dîner d'une heure et pour le reste de

la journée.

Ma mère, qui adorait les fleurs, jardinait, taillait auprès de moi, du

moins s'il me convenait de rester avec _elle_. Mais, si sa présence

n'était pas pour moi une gêne (car jamais je n'aurais eu l'idée de

faire en cachette quoi que ce soit que je n'eusse fait devant elle) elle

n'était pas non plus un très grand plaisir; habitué à vivre seul,

j'étais toujours occupé par une foule de petites affaires

personnelles; à sept ans, j'avais déjà une mentalité trop

indépendante, même vis-à-vis de mon père et de ma mère, et comme,

en dehors d'eux, personne ne s'occupait de moi, je m'étais organisé

une petite vie très égoïste, très heureuse, dans une suffisance de

jeune coq et l'indépendance solitaire d'un Robinson Crusoë, vie qui

m'apparaissait (comme il est naturel à tout animal à l'esprit

géométrique) comme le centre de l'univers.

Ceci tenait en partie à l'extrême modestie de mon père, en partie à

son orgueil. Il avait une telle confiance dans le jugement de ma mère,

qu'il considérait, dans les choses de ce genre, comme très supérieur

au sien, qu'il ne se serait jamais avisé de la contrecarrer en rien au

sujet de mon éducation; d'autre part, avec l'idée fixe de faire de moi

un prélat aux grandes manières, ayant accès dans les coteries les

plus raffinées, les plus huppées, aussi bien dans les milieux mondains

que dans les milieux ecclésiastiques, les visites à Croydon, où

j'étais tout le jour avec la chère et simple tante et les petits

cousins boulangers, se firent de plus en plus rares. Pour voisiner avec

les habitants de la colline, il eût fallu risquer de troubler notre vie

si doucement égoïste; de sorte que, somme toute, il n'y avait pas un

être vivant à qui j'eusse pu m'intéresser de façon enfantine, si ce

n'est moi-même, quelques fourmilières que le jardinier dérangeait

sans cesse et un ou deux oiseaux à demi apprivoisés, car je n'ai

jamais eu ni le talent, ni la persévérance d'en apprivoiser un tout à

fait. Il est vrai de dire qu'à peine y en avait-il un qui prenait assez

confiance pour s'approcher, les chats le happaient.

Cet état de choses donné, tout ce que je pouvais avoir d'imagination

se reportait sur les objets inanimés: ciel, feuilles, cailloux, tout ce

que l'on pouvait observer entre les murs du Paradis; ou encore, sous les

prétextes les plus futiles, mon imagination s'élançait dans les

régions de la fiction, du moins celles qui étaient compatibles avec

les réalités objectives de l'existence au XIXe siècle, aux environs

de Camberwell Green.

Par bonheur, je trouvai sur ce chapitre, en mon père, un guide

excellent, et toujours disposé à se prêter à ma fantaisie lorsqu'il

pouvait le faire sans enfreindre aucune des règles instituées par ma

mère. Un de mes grands plaisirs était de le voir se raser; j'avais la

permission de monter dans sa chambre tous les matins (celle qui est

au-dessous de celle où j'écris à l'heure actuelle), et j'assistais,

immobile et muet, à cette grave opération.

Je vois encore, au-dessus de la toilette, une aquarelle exécutée par

mon père sous la direction de Nasmyth père, à l'École supérieure

d'Édimbourg, je crois. Elle était faite dans la manière primitive que

le Dr Munro enseignait à Turner au moment même où mon père était au

«High school»; c'est-à-dire dans ces demi-teintes à base de bleu de

Prusse ou d'encre ordinaire, et lavées en couleurs vives dans les

lumières. Elle représentait le château de Conway à l'embouchure de

la rivière, avec, au premier plan, une chaumière, un pêcheur et une

barque amarrée au bord de l'eau[4].

Quand mon père avait fait sa barbe, il me racontait une histoire dont

l'aquarelle fournissait le sujet. Pure affaire de hasard, sans aucune

préméditation de la part de mon père, la curiosité que m'inspirait

ce pêcheur n'étant jamais satisfaite. Habitait-il la petite maison?

Où allait-il dans son bateau? On était convenu une fois pour toutes,

et pour avoir la paix, qu'il demeurait dans la chaumière et qu'il

allait pêcher du côté du Château. L'histoire ensuite se corsait de

souvenirs tirés de la tragédie de _Douglas_ et du _Château Fantôme_,

deux pièces que mon père avait jouées dans sa jeunesse à Édimbourg

devant quelques amis et devant ma mère, alors dans toute l'austérité

de ses vingt ans et de son rôle de «housekeeper» modèle. Elle avait,

ce jour-là, fait taire les pieuses préventions que lui inspiraient

toutes espèces de représentations théâtrales, et celle-ci lui avait

laissé des souvenirs ineffaçables; elle ne se lassait pas, quand je

fus plus âgé, de me dire combien mon père était beau dans son

costume de Montagnard avec la haute plume noire au bonnet.

Mon père rentrait de ses affaires tous les jours à la même heure. Il

dînait à quatre heures et demie dans le salon du devant. Ma mère,

assise à ses côtés, se faisait raconter les événements de la

journée, donnant son avis, l'encourageant, car mon père était de

nature inquiète et toujours prêt à se décourager dès que les

commandes de vin de Xérès faiblissaient le moins du monde. À cette

époque je restais confiné dans la nursery, je n'ai donc pas entendu

les conversations de mon père et de ma mère, mais je les imagine

facilement; car, entre quatre ans et six ans, j'eusse commis la plus

grave inconvenance si je m'étais seulement approché de la porte du

salon! Plus tard, le dîner achevé, en été, nous restions au jardin

jusqu'à la nuit, et nous prenions le thé sous le cerisier; en hiver,

ou quand il faisait mauvais, on servait le thé à six heures dans le

salon. On m'apportait, à moi, une tasse de lait et une tartine de pain

et de beurre que je mangeais dans un petit renfoncement à côté de la

cheminée, devant lequel on plaçait une table; c'était mon sanctuaire.

Je restais là toute la soirée, comme une idole dans sa niche, pendant

que ma mère tricotait et que mon père faisait la lecture pour elle et

pour moi, s'il me plaisait d'écouter.

La série des romans de Waverley, qui touchait alors à sa fin, faisait

les délices de tous les milieux quelque peu littéraires; je ne puis

pas plus me souvenir du temps où je ne les connaissais pas que du temps

où je ne lisais pas la Bible; et je vois aussi nettement que si

c'était hier l'expression à la fois chagrine et dédaigneuse avec

laquelle mon père laissa tomber le _Comte Robert de Paris_, après en

avoir lu les trois ou quatre premières pages, disant: «C'est la fin de

Walter Scott»; sentiment très complexe chez mon père et très amer:

mépris pour le livre lui-même, mais surtout pour les misérables qui

tourmentaient et trafiquaient du pauvre cerveau malade; mépris aussi,

s'il faut tout dire, pour l'improbité, cause première de cette ruine.

Mon père n'a jamais pu pardonner à Scott de n'avoir pas avoué son

association avec Ballantyne.

Tels étaient les purs plaisirs de Herne Hill. Mais il me faut dire

aussi toute la reconnaissance que je dois à ma mère pour ses leçons

inexorables, grâce auxquelles les moindres mots de la Sainte Écriture

chantaient familièrement dans mon cœur, musique respectée en dépit

de cette familiarité, comme devant dominer toute pensée et régler

toute action[5].

Ma mère avait obtenu ce résultat non par des discours ou en usant de

son autorité personnelle, mais en m'obligeant à lire le livre à fond,

moi-même. Aussitôt que je sus lire couramment, nous commençâmes une

série de lectures de la Bible qui ne furent jamais interrompues,

jusqu'au jour de mon entrée à Oxford. Alternativement, elle et moi

lisions un verset; elle veillait sur ma façon de dire, corrigeant

chaque intonation fausse jusqu'à ce que j'aie compris le sens du verset

s'il était à ma portée, que j'en aie bien senti toute la force. Il se

pouvait que cela passât au-dessus de ma tête, elle ne s'en inquiétait

pas, elle savait que le jour où je comprendrais, ce serait compris

comme cela devait l'être.

Nous commençâmes par la Genèse, allant d'un bout à l'autre jusqu'aux

derniers versets de l'Apocalypse--mots barbares, chiffres, loi

Lévitique, et le reste--recommençant par la Genèse dès le jour

suivant, sans prendre le temps de respirer. Si on se heurtait à un nom

terrible, tant mieux, c'était un excellent exercice de prononciation;

si le chapitre était ennuyeux, quelle admirable leçon de patience!

S'il était répugnant, quelle occasion d'exercer sa foi et de dire:

tout est préférable au mensonge. Après la lecture des chapitres (deux

ou trois par jour selon leur longueur, séance qui avait lieu tout de

suite après le déjeuner, et que les domestiques ne devaient

interrompre sous aucun prétexte; s'il venait des amis à cette heure,

ils devaient se résigner à écouter ou attendre dans le salon; en

voyage seulement, le règlement changeait) je devais aussi apprendre

quelques versets par cœur, et repasser ce que j'avais déjà appris

afin de ne pas l'oublier. En même temps, il me fallait me mettre dans

la tête toutes les belles et vieilles paraphrases écossaises, de bons

vers, sonores et puissants, auxquels, sans parler de la Bible

elle-même, je dois l'éducation première de mon oreille au point de

vue du son.

Ce qui est extraordinaire, c'est qu'entre toutes les parties de la Bible

que j'appris ainsi avec ma mère, celle que j'eus le plus de peine à

retenir, celle qui choquait le plus mon imagination d'enfant--le CXVIIIe

psaume--est celle qui m'est devenue la plus précieuse en raison de cet

amour pour la Loi de Dieu dont il est plein, en opposition avec l'abus

que font les prédicateurs modernes de ce qu'ils se figurent être Son

évangile.

Ce n'est que par un effort de volonté que j'évoque le souvenir de ces

longues matinées de travail, aussi régulières que le lever du soleil,

de travail très dur de part et d'autre, pendant lesquelles, années

après années, ma mère me forçait à apprendre paraphrases et

chapitres (le huitième du Premier des Rois entre autres; essayez-en,

cher lecteur, un jour que vous aurez une heure de loisir!) sans qu'il

fût permis de changer fût-ce une syllabe; me faisant répéter et

répéter chaque phrase jusqu'à ce que l'intonation lui donnât

complète satisfaction. Je me souviens d'une lutte entre nous qui dura

plus de trois semaines, à propos de l'accent sur le «of» de ces vers:

Shall any following spring revive

The ashes _of_ the urn?[6]

Je voulais par entêtement, mais poussé aussi par mon instinct naturel

(sans attacher d'ailleurs la moindre importance aux urnes, ni à leur

contenu), mettre l'accent sur _de_, et ce ne fut, comme je l'ai dit,

qu'au bout de trois semaines d'efforts que ma mère réussit à me le

faire alléger sur _de_ et renforcer sur _cendres_. Mais eût-il fallu

trois ans, elle y fût parvenue. Ne l'eût-elle pas fait, je ne sais

trop ce qui serait arrivé; en tous cas, je lui suis très reconnaissant

de sa persévérance.

"Præterita": souvenirs de jeunesse · 第 2 / 24 段