JOHN RUSKIN
«PRÆTERITA»
Souvenirs de Jeunesse
TRADUCTION DE
Mme GASTON PARIS
PRÉFACE DE
R. DE LA SIZERANNE
PARIS
Librairie Hachette et Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1911
[Figure01]
TABLE DES MATIÈRES
Chapitre I. Les sources de la Wandel
Chapitre II. Herne Hill.--Les amandiers en fleur
Chapitre III. Les rives de la Tay
Chapitre IV. Sous de nouveaux maîtres
Chapitre V. Le Parnasse et le Plynlimmon
Chapitre VI. Schaffhouse et Milan
Chapitre VII. Papa et maman
Chapitre VIII. Vester, Camenæ
Chapitre IX. Le col de la Faucille
Chapitre X. Quem tu, Melpomene
Chapitre XI. Le chœur de Christ Church
Chapitre XII. La chapelle de Roslyn
Chapitre XIII. Majorité
Chapitre XIV. Rome
Chapitre XV. Cumæ
Chapitre XVI. Fontainebleau
INTRODUCTION
_Voici un livre qui fera mieux aimer Ruskin à ceux qui l'aiment et qui
le rendra encore un peu plus antipathique aux autres. Car il y a mis
plus de lui-même que dans ses grands ouvrages. C'est toute une vie, ou
du moins toute une jeunesse racontée par le vieillard qui l'a vécue, ce
sont les choses passées de cette vie_: Præterita...
_Ce récit fut commencé en 1882, sur les instances d'un ami de Ruskin,
le professeur américain Charles-Eliot Norton: il ne fut jamais fini.
Ruskin l'écrivait morceau par morceau, luttant contre le mal cérébral
qui le minait. Une première atteinte en 1876, d'autres en 1881, en 1882
et en 1885, l'avaient brisé, semblait-il. Il passait pour fou. Mais,
dans les intervalles de cette folie qui n'était que de l'anémie,
c'est-à-dire dans les brefs regains de force célébrale, il se
remettait à la besogne. Il suscitait des travaux chez ses jeunes
confrères, éditait leurs œuvres, faisait de nouveaux plans de
réforme sociale, enfin il racontait sa vie. Pendant l'été de 1889,
étant à Seascale, sur la côte de Cumberland, il crut bien qu'il
pourrait terminer cette autobiographie. Il avait résolu de la
poursuivre jusqu'à ce qu'elle fût parvenue à l'année 1875. Il
n'avait plus que neuf chapitres à écrire, mais ses forces d'attention
baissaient de jour en jour. Il lui fallut s'avouer à lui-même que la
période active de son existence touchait à son terme. Il regagna sa
petite habitation de Brantwood, dans les bois, sur le lac de Coniston,
et entra dans ce repos du corps qui devait durer onze ans avant que
commençât enfin, pour lui, ce que les croyants appellent «le repos de
l'âme». Præterita demeura donc inachevé, comme ces portraits qu'on
trouve dans l'atelier d'un maître, après sa mort, posés sur le
chevalet, entourés de tout ce qui sert à les faire, avec le charme
d'un secret dont la clef a été emportée bien loin._
_Il faut savoir gré à Mme Gaston Paris de nous avoir donné, dans une
traduction littérale et littéraire à la fois, ce portrait, tout
nouveau pour nous, de l'auteur des_ Modern Painters. _Même après les
études si consciencieuses et si fouillées de M. Collingwood et
beaucoup plus tard de M. Jacques Bardoux, il est révélateur et, même
si l'on n'a rien lu encore de Ruskin ni sur Ruskin, il est attirant. Car
la parfaite sincérité du narrateur est évidente et les souffrances ou
les émotions d'une âme impressionnable à l'excès, ses puérilités
même nous intéressent toujours, dès que la vraisemblance en est
certifiée et garantie par la seule chose qui certifie et garantit la
vérité d'un portrait dont on n'a pas connu le modèle: la vie._
_Or, ici, la figure est bien vivante: ses bizarreries se justifient
toutes seules, ses traits se rejoignent, se balancent et s'expliquent
les uns par les autres. Et dans cette ébauche de visage qu'est
l'enfance d'un homme, nous trouvons déjà le trait de «dissemblance»
qui nous explique en quoi différera des autres la figure définitive
tracée plus tard par le burin des jours._
_Ce trait de dissemblance, c'est la passion de la nature pour
elle-même, en dehors de toute idée utilitaire, ou morale, ou
religieuse, ou expressément littéraire. Ce grand trait a été souvent
méconnu, encore que très visible, parce que Ruskin, pour gagner les
foules à son enthousiasme, a fait appel à des sentiments auxiliaires
infiniment plus répandus, chez ses compatriotes, que le goût de
l'esthétique. Et, comme il avait d'ailleurs été formé, tout jeune,
par une forte discipline religieuse et_ tory, _ce fut très
naturellement qu'il parla aux Anglais de son temps la langue la plus
propre à les attirer à sa religion. Mais cette religion était bien
celle du Beau, telle qu'un artiste l'éprouve directement dans la
nature. Ce fut bien là «le Dieu qui réjouit sa jeunesse» et qui,
lorsqu'il ne crut plus à aucun autre, bénit encore son âge mûr._
_J'ai dit le «Beau» et je n'ai pas dit «l'Art» parce qu'en effet,
bien que Ruskin ait écrit sur l'Art, ce ne sont pas les œuvres d'art
qui l'attirèrent tout d'abord, et que ce ne fut jamais l'œuvre d'art
qui l'occupa tout entier. «Il vaudrait mieux que tous les tableaux
vinssent à périr que si les oiseaux cessaient de faire leurs nids!»
Ce mot de lui le peint assez. Maintes fois, on le vit plus touché par
une belle loi morale que par une réussite technique et moins
préoccupé de la survie du «buste» que du bonheur de la «cité».
Jamais il n'eût compris ni toléré qu'on développât devant lui ce
chétif paradoxe des «droits de l'Art», supérieurs à l'honnêteté
et à la droiture de la vie, dont depuis si longtemps on nous rebat les
oreilles. Et voilà, précisément, ce qui l'a fait considérer comme
plus moraliste qu'artiste par une critique toujours prête à confondre
la Beauté infinie et infiniment diverse de la Nature avec les
traductions et interprétations que nous en donne l'Art; lorsqu'au
contraire, s'il est un signe à quoi l'on reconnaisse l'artiste et qui
le distingue nettement de l'amateur d'art, du collectionneur ou du
critique, c'est que celui-là démêle directement les nuances les plus
subtiles et les caractères les plus essentiels de l'objet même, tandis
que ceux-ci ont besoin qu'il les leur ait démêlés et montrés pour
les bien voir et pour les admirer!_
_Ruskin n'eut jamais, à aucun moment, besoin d'un paysagiste pour lui
révéler un paysage. Tout enfant, avant d'avoir couru les musées, il
se passionnait pour les couleurs; pour «les spalts semés de galène»,
pour les formes des montagnes du pays de Galles, pour les jeux de
lumière sur le velours cramoisi de la chaire où parlait le pasteur. Il
ombrait en cobalt un cyanomètre pour mesurer le bleu du ciel: il
dessinait constamment, en voyage, prenant des croquis au vol. Il
recherchait les causes de la couleur des eaux du Rhin. Vieillard, il
renonça aisément aux musées, mais ne put jamais se passer du bois, du
lac, de la montagne. Il vendit ses tableaux, mais il garda sa fenêtre
ouverte sur le tableau toujours changeant des matins et des soirs. À
cette passion il sacrifia tout. Il est vrai qu'il préféra souvent une
beauté morale à un tableau de maître, mais il préféra toujours un
bel effet de soleil à tous les traits de vertu et de morale qu'on a pu
accumuler dans les rapports à l'Académie, depuis la fondation du Prix
Montyon._
_Cette passion tenait d'abord à son tempérament. Il était né
artiste, d'une sensibilité aiguë à tous les phénomènes de la forme
et de la couleur et d'une assez grande médiocrité dans tout le reste:
«Ma mémoire n'était que moyenne, avoue-t-il, et je n'ai jamais vu un
enfant plus incapable de jouer la comédie ou de raconter une histoire;
d'autre part, je n'en ai jamais connu un dont le goût pour le fait, la
chose vue, fût à la fois aussi ardent et aussi méthodique.» Il dit
ailleurs; «Une autre disposition, étrangement tenace chez moi, c'est
cette impossibilité de m'intéresser à une autre chose qu'à des
choses proches ou tout au moins visibles et présentes.» De même,
l'algèbre l'ennuyait, il ne put dépasser les équations du second
degré, mais la géométrie le ravissait et il était toujours prêt à
transformer les raisonnements en figures tangibles ou, au moins,
mesurables. L'horreur de l'abstrait et de l'embrouillé, le besoin
quasi-physique de la forme habillant l'idée, la rapidité à saisir les
rapports «esthétiques» des choses entre elles, tout cela l'inclinait
vers les sciences naturelles ou vers les créations artistiques, quelle
que fût son éducation et si peu favorable que pût être son milieu._
_Mais justement, son éducation et son milieu furent favorables. Non pas
au regard superficiel d'une biographie de dictionnaire ou
d'encyclopédie. Être ne près d'un office de marchand de vins, en
pleine Cité, être élevé par une mère protestante rigide, avec de la
Bible chaque jour, et jamais d'excitation dramatique, théâtrale, ni
«artistique» d'aucune sorte, peut paraître, au premier abord, comme
la pire des préparations à la «vie esthétique». Et l'intérêt de
la présente autobiographie est précisément qu'elle nous montre
comment, du milieu le moins artiste de Londres, chez le peuple le moins
artiste de l'Europe, à l'époque la moins heureuse en artistes, a pu
sortir le plus pénétrant visionnaire qui ait écrit sur l'Art. C'est
que la vraie formation de l'artiste n'est point du tout la pénétration
des œuvres d'art, mais l'observation enthousiaste et patiente de la
Nature, et qu'à vivre dans les musées, il se forme, dans l'homme, un
tact de collectionneur, mais non pas une âme de révélateur de
beauté. Ce qui fut favorable au développement esthétique, chez
Ruskin, ce fut la vie sobre, silencieuse et solitaire, à la campagne,
puis, un peu plus tard, les voyages attentifs et dépourvus de tout
autre intérêt que des sensations pures._
«_C'est une sensation particulièrement délicieuse, dit-il, que de
parcourir les rues d'une ville sans comprendre un mot de ce qui s'y dit.
L'oreille conserve, vis-à-vis de toutes les voix, une impartialité
absolue; le sens des mots ne gêne pas pour reconnaître si la voix est
gutturale, souple ou suave, tandis que l'attitude, le geste,
l'expression du visage prennent la valeur qu'ils ont dans la
pantomime.» Tout l'être était préparé pour vivement sentir. «Je
noterai, dit-il, une très grande délicatesse du palais et des autres
sens: odorat, ouïe. Ce que je dois à l'interdiction absolue de toute
espèce de gâteaux, vins, sucreries..._»
_Éducation veut dire aussi exemple. Ruskin avait sous les yeux
l'exemple de son père, à la fois passionné de spectacles naturels,
curieux de les reproduire par le dessin et physiologiquement doué au
point d'être le meilleur dégustateur de crus rares et non pas
simplement le plus grand importateur de Xérès. Si la faculté
artistique ou esthétique tient bien plus à des conditions
physiologiques et à un développement des sens qu'à une disposition
intellectuelle et à un remplissage de la mémoire, on voit que Ruskin
était bien mieux préparé à sa tâche par ses instincts de
naturaliste et par son milieu bourgeois que le rat de bibliothèque ou
le policeman qui se promène dans la National Gallery peuvent l'être
par ce qu'ils lisent ou ce qu'ils voient tous les jours._
_Aussi, qu'on le note bien, ne sont-ce pas du tout les tableaux et les
statues qui l'attirent durant les voyages qu'il fait dans sa jeunesse,
mais les formes changeantes du ciel et de la terre qu'il tente de
reproduire, et tous ceux d'entre nous qui ont vu ses dessins savent avec
quelle justesse, quelle unité d'impression et quelle sobriété!_
_À Gênes, il ne cherche même pas à voir les Van Dyck qui sont dans
les palais, mais il erre dans le dédale des petites rues et dessine
«l'amphithéâtre des maisons qui entourent la rade, soutenues par
leurs vieilles arches». À Florence, il n'est frappé par rien, ne
comprend rien, n'éprouve, du fait de l'art, qu'une commotion violente:
Michel-Ange! Mais, partout, il est attentif aux moindres «passages» de
tons et de couleurs, et tente d'en découvrir les raisons. C'est plus
tard, seulement, que cette passion pour «la chose vue» l'amène à
étudier chez les grands artistes comment ceux-ci l'ont vue. Et ayant,
maintes et maintes fois, observé dans la nature les effets de Turner,
il se prend d'enthousiasme la première fois qu'il découvre ce qu'en a
tiré Turner. Mais sans Turner et sans aucun artiste, Ruskin aurait
été Ruskin et aurait pu écrive la plus grande partie des_ Modern
Painters. _Voilà le grand trait de dissemblance qui le sépare des
autres écrivains d'art. Leur vocation a été décidée par la vue
d'œuvres d'art qui parfois les ont amenés à observer, çà et là, les
beautés de la Nature. Sa vocation à lui a été décidée par cette
observation directe. Leurs découvertes n'ont jamais été que des
découvertes dans les limites d'un cadre de tableau; les siennes ont
été des découvertes dans le domaine même de la nature et il n'est
pas nécessaire d'avoir visité un seul musée pour les contrôler et
pour s'en saisir._
_Parmi les circonstances favorables à cette formation esthétique, j'ai
cité les voyages. Il ne s'agit pas du voyage tel que nous le
connaissons et tel que le fait, à travers les espaces, un boulet de
canon, mais de la promenade en chaise de poste, avec tous ses imprévus,
ses déconforts, mais aussi avec ses haltes fréquentes, ses changements
d'itinéraires possibles, ses longues contemplations du même horizon,
ses arrivées par les vieilles portes ou au moins par les vieilles
entrées des villes. «Courir la poste, en ce temps-là, était si
répandu qu'aux relais, dans quelque pays qu'on se trouvât, aux cris
de: «Des chevaux! des chevaux!» on voyait apparaître, sous la porte
cochère, le postillon en bottes et en veste de couleur voyante, monté
sur ses chevaux caparaçonnés qui trottaient gaiement. Pas de siège
par devant, pas de cocher; mais quatre larges vitres qui fermaient
hermétiquement, glissant l'une sur l'autre, et qui se baissaient aussi
sans la moindre peine. Ces glaces formaient un large cadre mouvant, une
sorte de fenêtre en saillie à travers laquelle on pouvait voir la
campagne...» À toutes ces conditions de confort et d'agrément, ajoute
Ruskin, le moderne touriste à la vapeur doit, en imagination, ajouter
celle qui domine toutes les autres: pouvoir partir de l'heure qu'on veut
et, si on est en retard, faire attendre les chevaux... Le voyage, ainsi
décrit, eût été anachronique pour un lecteur d'il y a vingt ans et
les itinéraires tracés par Ruskin l'eussent intéressé médiocrement.
Ce sont des impressions tout actuelles pour le touriste d'aujourd'hui et
les itinéraires suivis par l'auteur des_ Modern Painters _sont
exactement ceux qu'ont recommencé de suivre les automobiles succédant,
sur les mêmes routes, après soixante ans d'interruption, aux chaises
de poste._
_On ne crie plus: «Des chevaux! des chevaux!» en arrivant aux
auberges. On réclame d'autres «moteurs» du marchand d'essence, debout
sur le pas de sa porte, entre ses bicyclettes et ses bidons. Le
pittoresque a perdu, sans doute, dans l'intérieur de la ville. Mais, en
pleine campagne, pourvu qu'on ne soit pas affolé de vitesse, on peut
retrouver beaucoup des impressions du voyage en chaise de poste qui
étaient perdues depuis les chemins de fer. On y sera aidé en lisant ce
livre. Des ombres voyageuses se lèveront pour flotter avec nous sur la
route solitaire, lorsque l'âcre parfum des herbes de la vallée semble
l'âme errante de la nuit claire. Aventures de coches, carrosses
rencontrés, chaises versées sous les balustres de la vieille terrasse,
torches sortant du château inconnu, destinées frôlées pendant une
heure, silhouettes entrevues et disparues à jamais: tout ce
qu'évoquait à nos imaginations le voyage de nos pères vient repasser
devant nos yeux, aux lueurs rapides des fanaux de l'automobile. Les
pages qu'on va lire étaient oubliées, hier encore, comme nos grandes
vieilles routes de France, depuis soixante ans abandonnées pour la voie
ferrée. Aujourd'hui, les routes se remplissent à nouveau et revivent.
Ces pages aussi._ Multa renascentur...
ROBERT DE LA SIZERANNE.
PRÉFACE
J'ai réuni ces souvenirs des efforts et incidents de ma vie passée
pour mes amis et pour ceux qui ont aimé mes livres.
Je les ai donc écrits simplement, comme on cause, m'étendant un peu
longuement peut-être sur les choses que j'avais plaisir à me rappeler,
avec beaucoup de soin sur celles que je m'imagine pouvoir être utiles
aux autres; au contraire, passant sous silence les souvenirs qui
n'avaient rien d'agréable, et dont le récit ne pouvait être d'aucun
profit pour le lecteur. Ma vie, ainsi présentée, m'a paru plus
amusante que je n'avais pensé lorsque j'ai commencé à ressusciter
tout ce long passé avec ses méthodes d'étude et ses principes de
travail que je me crois en droit de recommander à d'autres
travailleurs--méthodes et principes que, très certainement, les
fidèles lecteurs de mes ouvrages comprendront d'autant mieux qu'ils
seront plus familiarisés avec mon caractère. Jusqu'ici, sans aucun
parti pris de cachotterie, je ne me suis jamais attaché à l'expliquer;
je trouvais même, je l'avoue, un certain plaisir, je mettais une
certaine coquetterie à courir le risque d'être incompris.
Je trace ces quelques lignes de préface le jour anniversaire de la
naissance de mon père, dans la pièce qui, autrefois, me servait de
nursery, dans la vieille maison où, il y a juste soixante-deux ans, il
nous amenait, ma mère et moi: j'avais alors quatre ans. Ce qui, sans
cette pensée, pourrait, dans les pages qui vont suivre, sembler n'être
que le simple passe-temps d'un vieillard qui s'amuse à cueillir des
fleurs imaginaires dans les prairies de sa jeunesse, a pris, à mesure
que j'écrivais, la forme plus noble d'un respectueux hommage à la
mémoire de mes parents, ces parents auxquels je dois ce qu'il y a de
meilleur en moi, et dont le cher souvenir enlève même toute tristesse
au déclin de mes jours--si doux m'est l'espoir de les rejoindre
bientôt.
Herne Hill, 10 mai 1885.
«PRÆTERITA»
SOUVENIRS DE JEUNESSE
CHAPITRE I
LES SOURCES DE LA WANDEL
Je suis, et mon père le fut avant moi, un enragé tory de la vieille
école; j'entends de l'école de Walter Scott et d'Homère. Si je cite
ces deux noms entre tant de grands écrivains tories, c'est que je les
aime particulièrement, qu'ils ont été mes maîtres. Je lisais les
romans de Walter Scott et l'_Iliade_, traduction Pope, d'un bout de la
semaine à l'autre, quand j'étais enfant; le dimanche, par contre,
c'était _Robinson Crusoë_ et le _Pilgrim's Progress_, ma mère ayant
décidé dans son cœur de faire de moi un clergyman «évangélique».
Fort heureusement, j'avais une tante, encore plus évangélique que ma
mère, qui me faisait manger du gigot froid le dimanche, et je ne
l'aimais que chaud. Ce gigot froid a fait le plus grand tort aux idées
du _Pilgrim's Progress_. Et voilà pourquoi, en fin de compte, tout en
m'appropriant le noble et poétique enseignement de Defoe et de Bunyan,
je ne suis pas devenu un clergyman évangélique.
Je recevais encore un meilleur enseignement, que j'y fusse disposé ou
non, tous les jours de la semaine.
Walter Scott et Homère, c'était les lectures de mon choix; en même
temps, ma mère m'obligeait à apprendre par cœur de longs chapitres de
la Bible. De plus, il me fallait lire à haute voix, en prononçant
chaque syllabe et en articulant les noms les plus rébarbatifs, le Livre
Sacré, depuis la Genèse jusqu'à l'Apocalypse, au moins une fois l'an.
C'est à cette discipline--patiente, très exacte et très ferme--que je
dois non seulement une connaissance de la Bible qui m'a souvent été
précieuse, mais la faculté que j'ai de me donner de la peine, et aussi
le meilleur de mon goût en littérature. Des romans de Walter Scott,
j'eusse pu facilement, à mesure que j'avançais en âge, tomber à
d'autres romans; et Pope aurait pu m'amener à prendre l'anglais de
Johnson ou de Gibbon comme type; mais quand j'eus appris par cœur, non
seulement le trente-deuxième chapitre du _Deutéronome_, le CXVIIIe
psaume, le XVe chap. de la Ire aux Corinthiens, le Sermon sur la
Montagne et la plus grande partie de l'Apocalypse, comme j'ai toujours
aimé à me rendre compte par moi-même de ce que les mots veulent dire,
il ne m'a plus été possible, même aux jours de ma plus folle
jeunesse, d'écrire un anglais tout à fait de surface ou de convention.
Tout au plus aurais-je pu tomber dans l'innocente manie de pasticher le
style de Hooker ou de George Herbert.
C'est donc à mes maîtres préférés, Scott et Homère, que je dois
mon toryisme, toryisme que toutes mes observations ultérieures et mon
expérience n'ont servi qu'à confirmer. J'entends par là un amour
sincère pour les rois et une horreur instinctive pour quiconque tentait
de leur désobéir. Il est vrai qu'Homère et Scott me donnaient
d'étranges idées sur les rois, idées qui sont fort démodées à
l'heure actuelle; car il est bon de remarquer que l'auteur de l'_Iliade_
aussi bien que celui de _Waverley_ exigent de leurs rois et de leurs
partisans les tâches les plus héroïques. Tydée ou Idoménée tuaient
vingt Troyens pour un, et Redgauntlet harponnait plus de saumons
qu'aucun des pêcheurs du Solway; qui plus est--et cela me remplissait
d'admiration--non seulement ils accomplissaient plus de hauts faits que
les autres hommes, mais, toute proportion gardée, ils en tiraient
infiniment moins de profit; que dis-je, les meilleurs d'entre eux
étaient prêts à gouverner pour rien, laissant à leurs partisans le
soin de se partager le butin. À l'heure actuelle, il me semble que
l'idée de roi a changé et que le devoir des hauts personnages a paru
être en général de gouverner moins et d'en tirer plus d'avantages. Si
bien qu'il est fort heureux, pour mes convictions, qu'au temps de ma
jeunesse je n'aie pu contempler la royauté que de loin.
La tante qui me faisait manger du gigot froid le dimanche était une
sœur de mon père; elle habitait Bridge-end, dans la petite ville de
Perth, et avait un jardin plein de groseilliers à maquereau qui
descendait en pente jusqu'à la Tay; une petite porte ouvrait sur la
rivière qui courait vive et claire. Le courant rapide, les remous, les
tourbillons, quel monde infini, quel spectacle pour un enfant!
Mon père avait débuté dans le commerce des vins, sans capitaux et
avec un stock considérable de dettes que lui avait légué mon
grand-père. Il accepta la succession et paya ce qui était dû,
jusqu'au dernier sou, avant de songer à rien mettre de côté, ce qui
le fit traiter d'imbécile par ses meilleurs amis. Pour moi, sans porter
un jugement sur ses idées que je savais en telles matières être au
moins aussi strictes que les miennes, j'ai fait graver sur la plaque de
granit de son tombeau qu'il fut «un marchand intègre». Plus tard, il
se trouva en situation de louer une maison dans Hunter Street, Brunswick
Square, dont les fenêtres, fort heureusement pour moi, donnaient sur un
étonnant poste d'eau où les tonneaux d'arrosage venaient se remplir.
Le nez collé aux vitres, je voyais de merveilleuses petites trappes se
soulever pour donner passage à des tuyaux qui avaient des airs
étranges de boas constrictors; je n'étais jamais las de contempler ce
mystère et le délicieux ruissellement qui en résultait. Les années
passant, je pouvais avoir alors quatre à cinq ans, mon père put se
donner le luxe, pendant les deux mois d'été, d'une chaise de poste à
deux chevaux pour faire la tournée chez ceux de ses clients qui
habitaient la campagne, ce qui était pour ma mère et moi l'occasion
d'un délicieux petit voyage. C'est ainsi, au petit trot, par les quatre
fenêtres de la voiture qui encadraient le paysage à la façon d'un
panorama, perché sur une petite banquette en avant (car, louant la
chaise pour deux mois, nous la faisions agencer et organiser à notre
gré), que je vis les grandes routes et même la plupart des routes
transversales de l'Angleterre, du Pays de Galles, la plus grande partie
des lowlands d'Écosse, jusqu'à Perth où, tous les deux ans, nous
passions l'été. Je lisais l'_Abbé_ à Kinross, le _Monastère_ à
Glen Farg, que je confondais avec «Glendearg», et j'étais aussi sûr
que la Dame Blanche avait vécu sur les bords du petit ruisseau de la
vallée des Ochils, que la reine d'Écosse dans l'île de Loch Leven.
C'est ainsi que, pour mon plus grand profit, pendant toute mon enfance
et ma jeunesse, je visitai les plus beaux châteaux de l'Angleterre. Ces
magnifiques demeures m'inspiraient un respect, une admiration où il
aurait été impossible de relever la plus légère trace d'envie. Je
m'aperçus très vite, dès que je fus en âge de faire des observations
philosophiques, qu'il était infiniment préférable d'habiter une
modeste petite maison et d'avoir la joie de visiter Warwick et de
l'admirer, que d'habiter Warwick et de ne s'étonner de rien; en tous
cas, que Brunswick Square ne serait en rien plus agréable à habiter,
si l'on démolissait le château de Warwick.
À l'heure actuelle, bien que j'aie reçu les plus aimables invitations
de venir visiter l'Amérique, il me serait impossible, fût-ce pour deux
ou trois mois, de vivre dans un pays assez malheureux pour ne pas
posséder de châteaux.
Quoi qu'il en soit, toutes mes idées sur la royauté me venant surtout
du Fitz James de la _Dame du Lac_, et mes idées sur la noblesse du
Douglas de la même _Dame_ ou du Douglas de _Marmion_, un étonnement
pénible envahit mon cerveau d'enfant lorsque je dus constater que, de
nos jours, les châteaux étaient toujours inhabités. Tantallon était
toujours debout, mais d'Archibald d'Angus, point. Stirling n'avait pas
changé, mais on n'y rencontrait pas de chevalier de Snowdon. Les
galeries, les parcs d'Angleterre étaient admirables, mais Sa
Seigneurie, Mme la Duchesse, toujours en ville; c'était du moins la
réponse invariable des jardiniers ou des femmes de charge. Alors, je
faisais des vœux passionnés pour une «Restauration», une vraie
«Restauration», car je sentais vaguement que la tentative de Charles
II, ce n'était pas cela, bien que je portasse pieusement, le 29 mai,
une pomme de chêne dorée à ma boutonnière. La Restauration de
Charles II, pour moi, comparée à la Restauration de mes rêves, était
ce que la pomme de chêne dorée était à une vraie pomme. Avec les
années, la raison aidant, l'envie de manger de bonnes reinettes bien
sucrées plutôt que des pommes âcres et de voir des rois vivants
plutôt que des rois morts m'apparut comme aussi raisonnable que
romantique; et depuis, le principal objectif de ma vie a toujours été
de cultiver des reinettes, et mon espérance la plus chère, de voir des
rois[1].
J'ai eu beau chercher, il m'a été impossible de donner à ces idées,
ou préjugés, une origine aristocratique; car je ne sais rien de mes
aïeux, soit du côté de mon père, soit du côté de ma mère, si ce
n'est que ma grand'mère maternelle était la propriétaire de la
«Tête du Vieux Roi», dans la rue du Marché à Croydon; que
n'est-elle encore de ce monde, et que ne puis-je lui peindre, comme
enseigne, la tête de Roi de Simone Memmi!
Mon grand-père maternelle l'ai déjà dit, était marin et il avait
coutume de s'embarquer à Yarmouth, comme Robinson Crusoë; il ne
revenait que de loin en loin à maison où il ramenait la gaieté et la
joie. J'ai quelque idée qu'il était «dans les harengs» comme mon
père était «dans les vins», mais je ne sais rien de positif à cet
égard, ma mère se montrant toujours très réservée à ce sujet. Il
gâtait ma mère ainsi que sa cadette, autant qu'il était possible.
Seule, la moindre dissimulation--que dis-je?--la moindre exagération ne
trouvait pas grâce devant lui. Un jour qu'il avait pris ma mère en
flagrant délit de mensonge, il envoya sur l'heure la servante acheter
toute une poignée de ramilles neuves afin de la fustiger. «Cela ne me
fit pas aussi mal que s'il m'avait fouettée avec une seule baguette,
dit ma mère, mais cela me donna beaucoup à réfléchir».
Mon grand-père mourut à trente-deux ans pour avoir voulu entrer à
Croydon à cheval plutôt qu'à pied. Il eut la jambe écrasée contre
le mur; la blessure s'étant envenimée, il en mourut. Ma mère avait
alors sept ou huit ans, elle allait chez Mrs Rice qui tenait un externat
assez fashionable pour Croydon. Elle y fut élevée dans les principes
évangéliques et devint une petite fille modèle; tandis que ma tante,
que les principes évangéliques faisaient cabrer, fut bientôt à la
fois l'enfant terrible et l'enfant gâté de la maison.
Ma mère, qui avait beaucoup de moyens et une bonne dose d'amour-propre,
devenait tous les jours plus parfaite, sans se laisser intimider par les
railleries de sa cadette, qui pourtant l'adorait. Cette petite sœur
avait beaucoup plus d'esprit, infiniment moins d'orgueil et pas de sens
moral. Lorsque ma mère fut devenue une ménagère accomplie, on
l'envoya en Écosse pour diriger la maison de mon grand-père paternel.
Celui-ci était alors fort occupé à se ruiner; il ne tarda pas à y
parvenir et finit par en mourir. C'est alors que mon père partit pour
Londres; il trouva un emploi dans une grande maison de commerce où,
pendant neuf ans, il travailla sans prendre un seul jour de congé; au
bout de ce temps, il commença les affaires à son compte, paya les
dettes de son père et épousa sa perfection de cousine.
L'autre petite cousine, ma tante, qui était restée à Croydon, avait
épousé un boulanger. Lorsque j'eus quatre ans--époque où mes
souvenirs commencent à se préciser--la situation commerciale de mon
père à Londres prenant tous les jours plus d'importance, on eût pu
constater un léger, oh! très léger embarras et tout à fait
inexplicable pour moi comme enfant, entre notre maison de Brunswick
Square et la boulangerie de la rue du Marché à Croydon. Ce qui
n'empêchait pas que chaque fois que mon père était malade--et les
soucis et le travail l'avaient déjà durement marqué de leur
empreinte--nous nous en allions tous à Croydon pour nous faire gâter
par la bonne petite tante, et courir sur la colline de Duppas et dans
les bruyères d'Addington.
Ma tante habitait une petite maison qui passe encore pour la plus belle
de la rue du Marché, avec deux fenêtres au second au-dessus de la
boutique; ce qui se passait dans ces régions supérieures m'inquiétait
peu, à moins que mon père n'y fût occupé à faire quelque dessin à
l'encre de Chine, auquel cas je m'asseyais près de lui et je le
regardais faire dévotement; mais ce que je préférais par-dessus tout,
c'était la boutique; le fournil et les pierres qui entouraient la
petite source de cristal (depuis longtemps, hélas! engloutie par
l'égout moderne); mon plus cher compagnon était le chien de ma tante,
Towzer, qu'elle avait recueilli par pitié, transformant la pauvre bête
errante, hargneuse et affamée, en un brave et bon chien plein de cœur:
procédé dont elle usa toute sa vie à l'égard de tous les êtres
vivants qu'elle croisa sur sa route.
Pleinement satisfait d'avoir de loin en loin une vision des rivières du
Paradis, je vécus jusqu'à plus de quatre ans sans quitter pour ainsi
dire Hunter Street; l'été, et seulement pendant quelques semaines,
nous louions des chambres meublées dans de petits cottages à la
campagne (de vrais cottages, non des villas baptisées du nom de
chaumières), soit aux environs d'Hampstead, soit à Dulwich, chez «Mrs
Ridley», la dernière maison au bout du petit chemin bordé de haies
qui conduit aux plaines de Dulwich, et qui lui-même était tout fleuri
de boutons d'or au printemps et tout noir de mûres à l'automne. Mais
les souvenirs les plus précis qui me soient restés de cette époque
sont ceux qui se rapportent à Hunter Street.
Le grand principe d'éducation de ma mère, c'était, grâce à une
étroite surveillance, de me préserver autant que possible de tout mal
et de tout danger; ceci admis, je pouvais m'amuser à ma guise, à
condition de n'être ni de mauvaise humeur, ni ennuyeux. La règle
établie voulait qu'on ne s'occupât pas de m'amuser; à moi de trouver
des jeux: les joujoux même étaient d'abord défendus; et la
commisération qu'excitait, chez ma tante de Croydon, mon dénuement
monastique à cet égard était sans borne. À l'occasion de mon jour de
naissance, une fois, pensant faire revenir ma mère sur sa
détermination grâce à la splendeur du cadeau, elle m'avait acheté le
plus beau polichinelle qu'elle eût pu trouver au bazar: un Polichinelle
et une mère Gigogne presque aussi grands que nature, vêtus d'écarlate
et d'or, et qui gesticulaient quand on les attachait au pied d'une
chaise. Ces pantins m'ont fait une grande impression; je les vois
encore, tandis que ma tante les faisait danser devant moi. Ma mère ne
dit rien d'abord--qu'aurait-elle pu dire?--mais, quelques heures plus
tard, tranquillement, elle déclara qu'elle ne trouvait pas bon que
j'eusse ces joujoux; et je ne les ai jamais revus.
Je jouais d'ordinaire avec un trousseau de clefs, du moins tant que je
trouvai plaisir à regarder ce qui brille et à faire tinter ce qui
sonne; plus tard, j'eus une petite charrette et une balle; vers cinq ou
six ans, on me donna deux boîtes de morceaux de bois, bien lisses et
bien taillés. Avec ces modestes trésors, qu'à l'heure actuelle je
considère encore comme absolument suffisants, d'ailleurs fouetté
immédiatement dès que je pleurais, que je désobéissais ou que je
tombais dans l'escalier, je ne tardai pas à me créer de sûres et
sereines méthodes de vie et de mouvement. Je pouvais m'amuser toute la
journée à suivre le dessin et à comparer les nuances de mon tapis, à
examiner tous les nœuds du parquet; un autre divertissement était de
compter les briques des maisons d'en face; et je ne parle pas des
intermèdes passionnants que me procurait le remplissage du tonneau
d'arrosage au moyen de son serpent de cuir fixé à la colonne
ruisselante de la pompe, ou le procédé plus admirable encore par
lequel le cantonnier ouvrait avec sa grande clef de fer le robinet et
faisait jaillir un immense jet d'eau au milieu de la rue. Mais le tapis,
et les dessins de toutes sortes des rideaux, couvre-lits, papiers de
tenture, étaient mes plus précieuses ressources; l'intérêt qu'ils
m'inspiraient était tel que, lorsqu'on me conduisit chez Mr Northcote
qui devait faire mon portrait--je pouvais avoir trois ans ou trois ans
et demi--je n'étais pas avec lui depuis dix minutes que je
m'intéressais déjà à son tapis et que je lui demandais pourquoi il
avait des trous. Le portrait en question représente un joli enfant aux
cheveux blonds, en robe blanche, une robe de petite fille, avec une
large ceinture bleu de ciel, et des souliers du même bleu, qui
n'étaient pas moins larges pour les pieds que la robe pour le corps.
On avait envoyé au vieux peintre tous les objets de ma toilette, afin
qu'il n'y eût rien de laissé au hasard; mais s'ils étaient à leur
place dans la nursery, ils étonnaient dans un portrait où je suis
représenté courant dans un champ sur la lisière d'une forêt. Les
troncs des arbres coupent transversalement le fond du tableau à la
manière de Sir Joshua Reynolds, tandis que deux collines rondes, du
même bleu que les souliers, s'élèvent à l'horizon. C'est sur ma
demande que Northcote avait mis ces collines; j'avais déjà été une
fois, peut-être deux fois en Écosse; ma bonne, une Écossaise, me
chantait lorsque nous approchions de la Tweed ou de l'Esk:
For Scotland, my darling, lies full in thy view,
With her barefooted lassies, and mountains so blue[2].
Et l'idée de collines dans un lointain bleu s'associait dans mon esprit
aux plus pures joies de la vie, c'est-à-dire au jardin de ma tante, le
jardin plein de groseilliers qui descendait en pente jusqu'à la Tay.
Mais le simple fait que j'eusse répondu au vieux Mr Northcote me
demandant ce que j'aimerais qu'il peignît comme fond à mon portrait
(et j'imagine qu'il dut être fort étonné de la netteté de ma
réponse), le simple fait que j'eusse répondu: «des collines
bleues», et non des groseilliers, me paraît--sans qu'il y ait
là, je crois, aucune tendance morbide à faire trop de cas de ma
personnalité--suffisamment curieux et plein de promesses de la part
d'un enfant de l'âge que j'avais alors.
J'ajouterai qu'ayant été, ainsi que je l'ai dit déjà, régulièrement
fouetté toutes les fois que je me rendais insupportable, l'habitude
que j'avais prise de rester parfaitement tranquille enchantait
le vieux peintre; je pouvais en effet passer des heures immobile à
compter les trous du tapis ou à le regarder presser ses tubes,
opération qui me remplissait d'admiration; mais si j'aimais
à voir étaler les couleurs sur la palette, je ne me souviens pas de
m'être le moins du monde intéressé à la manière dont Mr Northcote
les posait sur la toile; mes idées sur l'art et les joies qu'il pouvait
procurer étaient alors indissolublement liées à la possession d'un
immense pot de peinture du plus beau vert et à un gros pinceau qui en
sortait tout ruisselant. Ma tranquillité faisait donc les délices du
vieux peintre; aussi supplia-t-il mon père et ma mère de permettre que
je posasse pour un de ses tableaux. Je représentais un enfant étendu
sur une peau de léopard, tandis qu'un homme des bois lui enlevait une
épine qu'il s'était enfoncée dans le pied.
Jusqu'ici les méthodes de mon éducation aussi bien que les
circonstances ne pouvaient guère, il me semble, être plus favorables,
étant donné un enfant de mon tempérament; mais la manière dont je
fis mes débuts dans les lettres me paraît très contestable, et je
n'introduirai pas cette méthode dans les écoles de Saint-George sans y
apporter de grandes modifications. Je me refusais absolument à
apprendre à lire en séparant les syllabes, tandis que j'apprenais
facilement des phrases entières par cœur, montrant avec mon doigt et
sans me tromper tous les mots de la page à mesure que je les
prononçais. Seulement, il ne fallait pas les changer de place. Ce que
voyant, ma mère renonça aux leçons de lecture, espérant qu'avec le
temps je consentirais à adopter le système répandu de l'étude par
syllabes. Je continuai donc à m'amuser à ma manière, à apprendre des
mots entiers qui se gravaient dans ma tête comme des dessins.
L'effort que je faisais ainsi pour saisir les mots en bloc m'était
facilité par l'admiration profonde que m'inspiraient les caractères
d'imprimerie que je me mis à copier, pour mon plaisir, comme d'autres
enfants auraient copié des chiens ou des chevaux. L'inscription
suivante, qui est le _fac-simile_ de la première page de mes _Sept
Paladins du Christianisme_ (à remarquer le caractère original de la
lettre L et la hauteur du G) est, je crois, une de mes premières
tentatives dans ce genre; et comme le Destin a voulu que les premières
lignes de la lettre écrite cinquante ans plus tard, où je faisais mes
recommandations à Mr Burgess, présente quelques traits de ressemblance
assez frappants, j'ai pensé qu'il serait intéressant de les reproduire
ensemble tels que.
[Figure 02]
Ma mère, comme elle me l'a dit plus tard, m'avait solennellement
«voué à Dieu» dès avant ma naissance, suivant en cela l'exemple
d'Anne, la mère du prophète Samuel. On rencontre ainsi d'excellentes
femmes disposées à se débarrasser prématurément de leurs enfants:
sans doute, dans l'idée que les fils de Zébédée ne devant pas être
assis à la gauche et à la droite du Christ, elles peuvent espérer que
leurs propres fils pourront, dans l'éternité, occuper cette
respectable situation, surtout si elles le demandent très humblement
chaque jour au Christ. Elles oublient, hélas! dans leur simplicité,
que la chose ne dépend pas uniquement de Lui.
[Figure 03: Fac-similé de l'écriture de Ruskin.--LETTRE ÉCRITE
EN 1883.]
«Voué à Dieu» voulait dire, pour ma mère, autant qu'elle se
comprenait, m'envoyer à l'Université, faire de moi un clergyman: je
fus donc élevé pour «l'Église». Mon père--que son âme repose en
paix!--qui avait la très mauvaise habitude de s'incliner devant la
volonté de ma mère toutes les fois que les choses avaient de
l'importance, et de faire à sa tête lorsqu'elles n'en avaient point,
souffrit sans mot dire que je fusse soustrait au commerce du vin de
Xérès, comme étant chose impure; peut-être, au fond, les ambitions
de ma mère à mon égard le flattaient-elles. Car je me souviens que
bien des années plus tard, causant avec un de nos amis, un artiste,
grand admirateur de Raphaël, qui se désespérait que j'eusse eu
l'audace d'exposer au public mes idées sur Turner et Raphaël, et
s'écriait: «Quel dommage! quel aimable clergyman il eût fait.--Oui,
reprit mon père les larmes aux yeux (larmes les plus vraies,
larmes les plus tendres que jamais père ait versées) oui, il serait
devenu évêque.»
Fort heureusement pour moi, ma mère, avec le sentiment qu'elle
remplissait un devoir, quels que fussent d'ailleurs ses secrets espoirs
d'avenir, me conduisit de très bonne heure aux offices où, en dépit
de mes habitudes paisibles et du flacon d'or ciselé de ma mère que
l'on m'abandonnait dans ces grandes occasions, je m'ennuyais
affreusement. Je ne connaissais rien de plus triste que le banc de
l'église, pas de jour plus lugubre que le dimanche, pas d'endroit où
il me semblait plus difficile de se tenir tranquille. (Songez que, dès
le matin, on me retirait les livres que j'aimais le plus.) Aussi j'avais
l'horreur du dimanche, une horreur qui s'emparait de moi dès le
vendredi et que l'éclat du lundi et la perspective des sept jours qui
nous séparaient du service dominical n'arrivaient pas à contrebalancer.
Il me restait pourtant dans l'esprit des bribes de sermons que
j'accommodais à ma façon et, de temps en temps, au retour, je
prêchais, accoté aux coussins du grand divan rouge qui me servait de
chaire; dans ces occasions-là, les amies les plus intimes de ma mère
joignaient les mains avec attendrissement et déclaraient que cela
dénotait des dispositions extraordinaires. Mon sermon, j'imagine,
était fort court, ce qui était d'un excellent exemple, et empreint de
la plus pure doctrine évangélique, car je me souviens qu'il
commençait par ces mots: «Ô mes frères, soyez bons!»
Mes parents recevaient rarement et je n'étais jamais autorisé à venir
à table, même au dessert. Je n'eus cette permission que bien des
années plus tard, lorsque je sus casser proprement des noisettes. Ce
fut moi alors qui fus chargé de casser les noisettes des invités
(j'espère qu'ils ne jugeaient pas mon intervention indiscrète) mais il
m'était défendu d'en manger, fût-ce une seule, non plus d'ailleurs
qu'aucune autre friandise. Je me souviens encore du jour où, à Hunter
Street, ma mère, qui faisait des rangements dans la chambre aux
provisions, me donna trois grains de raisin sec, et je n'oublierai
jamais l'occasion où, pour la première fois, je mangeai de la crème
cuite. C'était dans le petit appartement meublé de Norfolk Street où
nous nous étions réfugiés pendant qu'on repeignait la maison. Mon
père, qui dînait dans la pièce du devant, avait laissé un peu de
crème sur son assiette et ma mère me l'apporta, dans la pièce du
fond.
Mais afin que le lecteur puisse suivre plus facilement les progrès de
ma pauvre petite vie, progrès sur lesquels il trouve peut-être que je
m'étends trop complaisamment, il est nécessaire que je donne quelques
renseignements sur la situation commerciale de mon père à Londres.
La maison de commerce dont il était le principal associé (je ne doute
pas que dans les vieilles maisons de la Cité on ne s'en souvienne)
avait installé ses bureaux dans un immeuble peu spacieux, situé dans
une petite rue de l'est de Londres--Billiter Street--l'artère
principale qui relie Leadenhall Street à Fenchurch Street. Les noms des
trois associés brillaient sur la plaque de cuivre de la porte, juste
au-dessous de la sonnette: Ruskin, Telford & Domecq.
Le nom de Mr Domecq, en toute justice, eût dû occuper le premier rang,
car, en réalité, mon père et Mr Telford n'étaient que ses agents. Il
était le seul propriétaire du vignoble qui représentait la plus
grosse partie du capital de la maison de commerce, le vignoble de
Macharnudo, la colline de toute la péninsule hispanique la plus
réputée pour ses vins blancs. C'était la vendange de Macharnudo qui
fixait la qualité du vin de Xérès--sec ou doux--depuis le temps de
Henry V jusqu'à nos jours; la marne invariable et unique de cette terre
donnait au raisin une force que les années ne taisaient qu'accroître
et enrichir, sans jamais l'altérer.
Mr Pierre Domecq, espagnol de naissance, je crois, et d'éducation
mi-partie française et mi-partie anglaise, était un homme plein de
délicatesse et du caractère le plus aimable. Était-il d'origine
noble? je n'en sais rien; comment était-il devenu propriétaire de son
vignoble? je n'en sais rien; quelle était sa situation dans la maison
Gordon, Murphy & Cie, où mon père était employé? je n'en sais rien.
Je sais seulement qu'il avait vu mon père à l'œuvre et que lorsque la
Société Murphy fut dissoute, il lui demanda d'être son représentant
en Angleterre. Mon père savait qu'il pouvait avoir une confiance
absolue dans la délicatesse de Mr Domecq, dans sa manière de traiter
les affaires. Peut-être avait-il moins de confiance dans son sens
pratique et dans son activité; en tous cas, il insista, bien que ne
mettant pas de capitaux dans l'affaire et ne touchant que des
commissions, pour être, aussi bien en nom qu'en fait, le chef de la
maison.
Mr Domecq habitait le plus souvent Paris; il allait rarement en Espagne,
mais il n'en faisait pas moins prévaloir ses idées, lesquelles
étaient fort arrêtées, sur le mode de culture de ses vignobles. Il
avait autant d'autorité sur ses paysans qu'un chef de clan sur ses
hommes, maintenait les vins au plus haut, comme qualité et comme prix,
et laissait mon père libre d'organiser la vente à son gré. Le second
associé, Mr Henry Telford, avait mis dans l'affaire le capital
nécessaire pour que la maison de Londres pût marcher. Il possédait
une jolie maison de campagne à Widmore, près de Bromley.
C'était le type accompli du gentilhomme campagnard anglais de fortune
moyenne. Célibataire, il vivait avec trois sœurs non mariées,
extrêmement cultivées et raffinées, simples et bonnes en même temps,
et qui, dans leurs vies si heureuses et si bienfaisantes aux autres,
m'apparaissent comme des figures de roman, les héroïnes d'un beau
conte, plutôt que des êtres réels. Mais ni dans les livres, ni dans
la réalité, je n'ai jamais entendu parler, ni vu personne qui
ressemblât à Henry Telford: doux, modeste, affectueux, plein de bon
sens. Il adorait les chevaux, sans qu'il y eût en lui rien qui sentît,
fût-ce de très loin, le champ de courses ou l'écurie. Je crois
pourtant qu'il ne manquait pas une réunion tant soit peu importante et
qu'il passait la plus grande partie de sa vie à cheval, chassant tant
que durait la saison de la chasse; mais il ne pariait jamais, n'avait
jamais fait de chute sérieuse et n'avait jamais blessé un cheval.
Entre mon père et lui régnait la confiance la plus absolue, et toute
l'amitié qui peut exister, quand la manière de vivre est aussi
différente.
Mon père était très fier de la position sociale de Mr Telford; Mr
Telford admirait la capacité de travail de mon père, son instinct
commercial si sûr.
Le concours actif de Mr Telford se bornait, en général, à deux mois
de présence au bureau, les deux mois d'été pendant lesquels mon père
prenait ses vacances; il suppléait aussi mon père pendant quelques
semaines au commencement de l'année, quand celui-ci faisait sa tournée
chez les clients. Dans ces cas-là, Mr Telford venait tous les matins de
Widmore à Londres à cheval, signait le courrier, lisait les journaux
et rentrait le soir à cheval. S'il y avait la moindre décision à
prendre, on en référait à mon père ou on attendait son retour. Tout
le monde à Widmore eût été disposé à faire, pour ma mère et pour
moi, les plus grands frais; mais ma mère se tenait sur la réserve:
elle sentait trop, dans ce milieu si cultivé--et elle avait trop de
fierté pour ne pas en souffrir--tout ce qui avait manqué à son
éducation première: le résultat en était qu'elle n'aimait guère à
frayer qu'avec ceux qu'elle sentait lui être, en quelque sorte,
inférieurs.