professionnel, aisée! Mais je m’ennuyais. Les recrues, comme Bob
Findlay, m’attristaient par leur extrême jeunesse, et je ne voyais
qu’accidentellement mon camarade Vigel, toujours occupé d’organiser la
traction entre Battambang et la troisième rivière et toujours fidèlement
servi, dans cette navette sur la ligne, par l’ombre blanche de Fagui.
D’ailleurs, quand je le rencontrais, il m’assommait avec ce qu’il
appelait «sa revanche», ses ténébreux projets à l’égard d’Elsa.
--Que diriez-vous, par exemple, si la folle--elle adore ces petites
manœuvres--faisait fonctionner l’aiguillage de ce stupide moignon de
voie, qui déshonore la perspective du milieu de la digue? Quel beau
patapouf du train officiel!...
--Et l’ingénieur Vigel sauverait la jeune héritière qui lui tomberait
dans les bras, cependant que l’odieux mari serait dévoré par les
grenouilles et les serpents d’eau... J’ai vu ce climat rendre des
cervelles tout à fait spongieuses, mon pauvre Henry, si on ne prenait la
précaution de les doucher matin et soir!
Le temps des orages était passé. Il tombait maintenant, chaque
après-midi, vers quatre heures, une large ondée brève et réglée comme un
arrosage municipal. Mais je n’avais plus le goût des promenades.
Vraiment je ne donnai rien de moi-même et je ne reçus rien dans ces six
semaines. Je n’appris rien, sinon peut-être à m’écheniller
convenablement des sangsues qu’on rapporte à foison des sous-bois
mouillés. Il ne faut pas les arracher, ni les soulever avec la lame d’un
couteau. Il faut frotter une allumette et griller légèrement du côté du
gros bout, qui est la tête. Alors la vilaine petite chose se met en
spirale et tombe à plat comme un anchois roulé.
Le 13 juillet tout était paré, comme on dit à bord. L’amour-propre
sportif de M. de Faulwitz aurait lieu d’être satisfait. Notre gare
terminus de Chang-préah dressait le disque rouge de son signal à cinq
mètres de la plaque de fonte du bornage de la frontière que les gens de
Siam pataugeaient encore, à deux kilomètres et demi de là, dans des
bas-fonds gélatineux, désossés, pour leur malchance, de toute digue
khmère!
A telles enseignes que leurs délégués, poliment invités à la cérémonie
baptismale, durent arriver à dos d’éléphant.
Ils arrivèrent vers deux heures et demie et alignèrent, face au remblai,
leurs six bêtes, crottées et massives, comme six bastions en terre, et
qui, ma foi, faisaient honorable figure, même au regard d’une
locomotive.
A côté d’eux, tirailleurs et miliciens, jambières rouges et jambières
bleues, dressaient une haie de parade et maintenaient à distance
protocolaire la foule versicolore et rieuse, où les deux sexes
montraient mêmes beaux habits et même turbulence d’écoliers échappés.
Car ce n’étaient plus là nos graves, patients et robustes coolies
chinois. On ne voyait que sampots rutilants et chevelures en brosse...
La politique avait voulu ce changement de figuration; la cour de
Pnom-penh ne devait-elle pas accompagner dans ses déplacements le
Gouverneur général? Politiquement, nous avions depuis un mois renvoyé,
par lots, dans leurs foyers, les têtes nattées du Père du May, et
réinscrit sur nos contrôles les ouailles d’A-ka-thor. Politiquement,
tous nos vieux amis de la bonzerie se tenaient là, somptueux et dignes,
le crâne rasé de frais, le talap à la main, entourés de vénération et de
respect. Il en arrivait de minute en minute. Toute la matinée, le
marais, officiellement désensorcelé, n’avait cessé d’être sillonné de
pirogues légères et pointues, véhiculant de minuscules pagayeurs, tout
un banc d’école de petits Cambodgiens, aux longs cheveux noirs couronnés
de fleurs, et à l’arrière, assis, jambes croisées, dans une sainte
attitude de Bouddah sur son lotus, le talapoin magister...
La robe noire du prêtre français ne faisait pas tache insolite dans le
groupe safrané. Le Père du May était parti depuis six jours, avec le
dernier convoi de ses chrétiens.
Le train officiel entra en gare, après l’ondée, comme l’aiguille de nos
montres, à défaut d’un cadran de la Compagnie, marquait quatre heures
trente.
Il donnait, par sa longueur, une flatteuse idée de la capacité du trafic
du Siam-Cambodge. Il contenait le Gouverneur général, son état-major,
son cabinet, le Résident supérieur et son secrétariat, le comte Vanelli
et son escorte, quatre marins armés, pantalonnés à la «pied d’éléphant»
et discrètement étiquetés «Lotus blanc» sur le ruban de leurs chapeaux,
Sa Majesté Cambodgienne et sa suite, ses épouses et ses danseuses, son
ministre des Travaux publics, les musiciens de ses danseuses, et
l’innumérable armée de la valetaille préposée aux soins de la
nourriture, de la ventilation et du couchage. Du wagon central, aux
portières fleuries et pavoisées, descendit, la dernière, Elsa de
Faulwitz, seule robe du cortège.
On ne pouvait songer à loger tout ce monde dans les bâtiments de la
gare, et moins encore dans les huttes sur pilotis du village de
Chang-préah. Mais Vallery avait pris l’initiative d’une séduisante
combinaison.
Près du village existaient des ruines khmères, quelques parcelles de ce
trésor archéologique dont toute la région garde le mystérieux dépôt.
Vallery en avait fait aménager les moyens d’accès et nettoyer les
abords, et c’est là que devaient être installées tentes et baraques de
fortune, ainsi que la table du banquet. L’assistance s’y rendit
aussitôt. Le sol du chemin était sablé et bordé de buissons garnis de
passiflores sauvages. Aux troncs des arbres voisins étaient accrochées,
à l’imitation, semblait-il, des orchidées de la forêt, des bouquets soit
de petits drapeaux tricolores, soit de ces pavillons, familiers à la
mâture du _Lotus_, et que Moutier appelait irrespectueusement chiffons
roses... Il faisait doux, un temps bleu de fête galante. Madame de
Faulwitz riait bruyamment au bras du Gouverneur.
Quand on atteignit l’emplacement annoncé, il s’éleva un cri général
d’admiration et aussi un concert de louanges à l’adresse de Vallery pour
sa trouvaille de ce bijou de décor.
Au premier plan, une façon de vaste pelouse, où se prélassaient dans
l’herbe drue, comme des bêtes au pacage, de prodigieux animaux de
pierre: lions à mufle carré, garrudas au bec en pioche, éléphants
érigeant la trompe pour le barrissement. En portants latéraux, des
arbres d’une ancienneté d’écorce et d’une puissance d’ombre sans
rivales, des géants aux troncs tordus qui remuaient leurs feuillages
comme de noirs paquets de chaînes, et derrière eux, à l’infini, tout le
bleuissement mystérieux de la forêt. En fond, l’amoncellement des ruines
elles-mêmes, qui semblaient avoir été bâties sur une colline
artificielle. Le grès de leurs blocs, d’une couleur de cendre verdie,
s’argentait à souhait dans le coup de lumière du soleil. Une famille de
singes gris, du même gris patiné de vert que les pierres, y révéla son
existence de locataires à notre approche. Une main aux racines
serpentantes, la tête tournée vers nous, ils escaladèrent, sans trop
d’émoi, la colline, pour nous céder la place.
Nous consacrâmes une bonne heure à l’exploration des ruines. L’essentiel
de leur dessin primitif paraissait être une sorte de cloître en
quadrilatère, entourant une tour centrale exhaussée. Le cloître, couvert
d’une étroite voûte en encorbellement, abritait des vestiges de
sculptures en bas-relief, où les érudits de notre compagnie
s’ingéniaient à retrouver des illustrations d’épisodes du Râmayana.
D’autres sculptures, principalement de personnages féminins à la taille
étranglée, aux seins ronds et à la chevelure savante, décoraient la
paroi extérieure, dont les fenêtres étaient garnies de barreaux de
pierre, tournés comme des pieds de table, d’un fort curieux effet
ornemental.
La tour centrale était carrée à la base et se terminait par une
juxtaposition d’assises, dont le profil d’ensemble en hauteur avait dû
rappeler assez bien celui d’un quartier de fruit. Sur les quatre faces
de la base étaient taillés quatre visages colossaux, dont il n’était
plus possible de reconnaître l’identité, tant ils étaient ravagés par la
foudre et le temps.
Un seul n’avait pas subi de trop cruelles atteintes; mais, un jeu de la
végétation dans les orbes de ses yeux aveugles et un ébrèchement
accidentel de sa lèvre inférieure contribuaient à lui donner une
expression de mélancolie farouche et quasi surhumaine.
Cette note mélancolique, aussi bien d’ailleurs que les volètements
lugubres des chauves-souris sous les voûtes du cloître, était
heureusement sans répercussion sur l’humeur de notre compagnie,
laquelle, au contraire, était gaie, très gaie.
Vanelli ne cessait de plaisanter gaillardement Sa Majesté Cambodgienne
sur les bonnes fortunes de son dernier séjour à Montmartre.
Cependant, le soleil déclinant, chacun s’occupait de son aménagement
pour la nuit. Je vis éclore, miraculeusement, au milieu de la pelouse,
une grande tente doublée de soie jaune, d’où sortaient de violents
parfums, et devant laquelle les matelots du _Lotus_ vinrent monter la
garde.
Vallery vaquait, en bon majordome, aux soins du banquet, s’affairait au
déballage des caisses, à la frappe des bouteilles dans la glace,
pressait les boys, bousculait les _bebs_, essuyait, d’une serviette de
table, ses cheveux gris ruisselants.
Il fut payé de ses peines, car ce premier banquet--le programme du
pique-nique comportait deux jours pleins de réjouissances--ce premier
banquet fut, en tout point, réussi: champagne, paniers de fraises,
corbeilles de mangues et de sapotilles, guirlandes de roses sur la
nappe, félicitations, congratulations et discours.
Le Gouverneur général prononça des paroles. Je trouvai qu’elles ne
correspondaient pas exactement... à quoi? je n’aurai su le dire... mais
elles ne correspondaient pas...
M. le Gouverneur parla beaucoup des vivants et un peu des morts. Il est
très difficile de parler heureusement des morts devant ceux qui les ont
vus mourir. Et c’est pourquoi, sans doute, il me semblait que l’orateur
ne traitait pas la question... Mais peut-être les sangsues
m’avaient-elles aigri le caractère, dans ces dernières semaines.
Il y eut, quand le Gouverneur se rassit, des hourrahs, des
applaudissements et de longs tintements de coupes. Madame de Faulwitz,
les yeux étincelants, riait et jeta une rose, par-dessus la table, au
nez de son père.
Après le café, on se rapprocha des ruines. Les petites danseuses
royales, après qu’on eut cousu sur elles leurs vêtements d’or, entrèrent
dans le mouvement de la danse. Un cercle de musiciens, assis à terre,
entre elles et nous, tapait sur des tympanons, soufflait dans des flûtes
et frottait des cordes...
A la longue, une sorte de vertige s’emparait de vous, à voir ces rats
dorés sortir des pierres, à l’appel de ces évocateurs infernaux, y
rentrer, en ressortir, courir sur place.
A un moment donné, un beau feu de bengale illumina tout l’arrière-plan
de la scène. Des coins de feuillage tombaient sur sa clarté rose, et
c’était comme le déploiement d’un immense étendard vanellien!
Dans l’intermède, je m’approchai de Vallery.
--Je vous fais mes adieux, lui dis-je.
--Vous vous retirez déjà?
--Je ne me retire pas, je pars.
Il parut ne pas comprendre.
--Vous partez? Pour où?
--Pour ma sala, ce soir; pour Saïgon demain; pour la France dans huit
jours.
--Mais, pourquoi si brusquement? Vous ai-je... bredouilla-t-il, vous
a-t-on...
--Voyons, dis-je en souriant, ne me suis-je pas engagé comme un soldat,
pour la durée de la guerre? La guerre est finie, ce me semble. N’est-ce
pas une victoire qu’on célèbre ce soir?
Cette fois il ne répliqua rien. C’était, j’imagine, une sagesse que lui
avait inculquée Hetty Dibson, que d’éviter les paroles vaines, quand
quelqu’un dit: «Je m’en vais!»
Il tortillait doucement sa barbiche argentée, et ses regards scrutaient
l’arrière-fond de mes prunelles. A la fin, il poussa un léger soupir et
me tendit la main.
--Adieu, Tourange!
Mon poney m’attendait tout sellé, attaché par la bride à un poteau de la
gare. Je lui rendis la main, et il partit au galop, énervé par l’odeur
des éléphants. Le ciel était clair. J’épiais, tout en chevauchant, les
apparitions et les disparitions de la lune dans les cimes, une lune au
premier quartier, fine et sans taches... Il y a un arbre, dans la forêt,
dont la fleur a tout à fait cet aspect de griffe blanche.
XIX
Et l’aube vint, comme une bulle d’or qui, dilatée, aérienne,
frémissante, emplit un instant tout l’espace, puis creva dans l’azur
sans fond. Le marais de bronze devint d’or, d’or pâteux ondé de grandes
couleurs roses... Et la lumière recommença de pleuvoir.
De là-bas, dans le sud-est, de la rive argileuse, où poussent les trams
dont l’ombre est légère, je la regardais battre, asperger, inonder à
grandes nappes éblouissantes l’assise du kilomètre 83. Je voulais que
mes yeux s’emplissent de cela...
Cela, ce n’était pas beau--au sens chéri des esthéticiens--avec ce
profil court sur pattes de crémaillère renversée. Mais, c’était notre
œuvre.
Nous avions coulé de bon béton, nous avions lié de bon fer, nous avions
encastré de bonnes pierres, nous avions conjuré le mauvais limon...
C’était droit, net, d’un trait, comme notre volonté tendue, comme les
lignes de nos épures. C’était plat comme une table, et cela portait tout
le bouquet resplendissant du ciel. Et je savais que c’était solide,
durable, pas en toc. Je prêtais l’oreille au bruit sourd des hautes
eaux, des fluidités fangeuses qui tournaient autour des piliers. Et
j’étais sûr qu’il ne pouvait rien contre elle, ce frottement flasque et
sournois: j’étais content, c’était notre œuvre.
Dieu! qu’elle nous avait coûté de soins et de peines! Du sang aussi...
Du sang vraiment? Pas assez de sang... Que sont quelques gouttelettes, à
peine grosses comme ces fleurettes rouges qui couvrent des kilomètres du
marais? Ah! si notre ciment en était imbibé, pétri, comme l’œuvre serait
plus belle, plus rose, plus indestructible... N’importe, je suis
content!
Comme l’homme qui a bâti sa demeure, comme l’artiste qui a buriné le
bronze sorti du moule, comme l’époux qui se réjouit du sein gonflé de
l’épouse, je suis content. Je lève les bras en signe d’allégresse, une
grande joie me prend aux entrailles. L’œuvre est là, et elle porte ma
survie, le tout petit enfant de mon éternité, agrippé et suçant la
lumière à son flanc. Dites-moi, vous tous qui courez, qui sautillez, qui
vous tordez le cou, cherchant la joie, en est-il une autre? Mensonge! Il
n’est qu’une plénitude...
Allons, rions, dansons! Comme David devant l’arche, pleine de l’Éternel,
comme les petites robes d’or devant les portiques des ancêtres, comme
les grues antigones devant la splendeur de l’œuf de l’astre... dansons!
Qui a fait cela? Nous autres, les hommes, je m’entends, quinze ouvriers
et trois mille coolies.
* * * * *
--Vous paraissez bien joyeux, monsieur de Tourange?
Elle est là, elle, l’Ennemie, avec sa tête altière et ses yeux obscurs
de revendications. Elle est là... La jeune lumière nacre sa chevelure
massive. La longue ligne blanche de sa robe serpente entre les troncs
argentés, et de grandes lunes d’ombre bleuâtre choient sur le tissu
pâle.
--Est-ce de nous quitter? Pourquoi partez-vous sans nous dire adieu?
Moi, je tenais à vous dire adieu...
--Adieu donc, madame... Mais, retournez vite là-bas; votre absence
ferait manquer toutes les fêtes.
Elle ne bouge pas. Sa main joue distraitement avec le sautoir qui fait
un bruit d’écailles à son col. Au bout du sautoir, il y a un cœur d’or,
un de ces bijoux du pays que les petites filles nues portent comme un
hochet.
--Pourquoi me parlez-vous comme un mal élevé? Est-ce parce qu’hier soir
je vous ai négligé? Mais, hier, j’appartenais au protocole! J’étais une
horrible chose officielle... Et voyez à quelle heure il faut sortir du
lit, pour vous trouver!
Maintenant le sourire est à sa bouche, comme la flèche sur l’arc bandé.
Elle fait un pas, étend la main vers le marais éblouissant.
--Que regardiez-vous donc avec tant d’allégresse?
--Je me retourne à demi. J’allonge le bras à mon tour:
--Ceci.
Elle suit l’indication de mon doigt et fait une moue d’enfant amusé.
--Ce n’est pas très beau... Mais enfin, puisque cela vous plaît!
Elle est assez près de moi, pour que je sente son haleine qui rôde, qui
menace, qui étourdit....
--Mais vous pouvez regarder cela, et ne pas me regarder, moi, d’un air
fâché, en fronçant les sourcils comme devant votre carnet de chiffres!
Pourquoi me regardez-vous d’un air fâché?
«Pourquoi je vous regarde d’un air fâché, Elsa de Faulwitz aux yeux trop
beaux, aux yeux trop riches? S’ils perçaient les fronts, comme ils
percent les cœurs, les regards de ces yeux, peut-être liraient-ils:
«Pour faire... cela... que vous ne trouvez pas très séduisant, il a
fallu que beaucoup de gens meurent, et moi, je les ai vus mourir. Et
quand vous n’êtes pas là, Elsa, je pense que ces morts sont morts pour
une chose sans nom, sans gloire, sans profit, mais si magnifique!...
Savez-vous le sens de ce mot? Magnifique veut dire: qui fait grand.
Mais, quand je vous vois, vous si éclatante, si fascinante, si superbe,
il me vient cette idée affreuse que nos morts sont morts pour que
monsieur votre père puisse gagner beaucoup d’argent, et servir les
quatre mille volontés de la toute petite chose que vous êtes, Elsa...»
Et je prononce le dernier mot seulement: «Elsa...» et je m’arrête...
Elle n’a pas l’air d’avoir entendu, mais, elle doit s’être rapprochée,
car je vois ces yeux grandir. Maladroitement je reprends le ton du «mal
élevé»:
--En regardant «cela» moi, je pensais aux morts...
--Si vous pensiez aux morts, pourquoi étiez-vous si joyeux?
Cette droite réplique me décontenance.
Elle sent son avantage, et comme un bon combattant s’empresse de
redoubler l’attaque:
--Je répète ma question: pourquoi regardez-vous, en dansant, le chemin
de fer de Mureiro Vanelli, et, en fronçant les sourcils, la fille de
Mureiro Vanelli? J’ai peur que vous ne soyez injuste et pour mon père et
pour moi, monsieur de Tourange... Il n’y a que deux choses qui aient de
la valeur au monde, l’intelligence des hommes, et la beauté des femmes.
Il y a plus d’intelligence dans la tête de papa que dans tout un
troupeau de fonctionnaires et de subalternes, et, s’il se sert de cette
intelligence pour glorifier la beauté de sa fille, j’ai le droit d’en
être fière... Non, ne soyez pas injuste... ni ingrat. Si je l’avais
voulu... non, j’allais dire une banalité... Vous êtes intelligent,
certes, mais j’aurais voulu vous donner le goût de la domination, de la
conquête... Qui veut conquérir le monde, qu’il conquière la femme
d’abord!
Elle parlait, elle parlait... mais, je n’entendais pas son babil. Seul
me touchait l’éclair de ses yeux éclatants, et l’haleine, l’haleine
rôdeuse, l’haleine embaumée...
Et ma joie, la sainte joie de mes entrailles, ma bonne joie d’ouvrier
agonisait devant l’horrible désir de la prendre, celle-là, de la clouer,
toute frémissante, contre l’œuvre, comme une bête maléfique et
merveilleuse...
Il y eut, dans ses prunelles batailleuses, comme un éclair de triomphe
et, entre ses dents serrées, comme un grincement. Mais, comme je pliais
sa taille, comme ma bouche forçait ses lèvres, un éclat de rire brutal
nous redressa brusquement et Vigel bondit.
Je lâchai madame de Faulwitz, et fis un pas vers l’intrus. Une minute,
nous nous regardâmes, presque épaule contre épaule. Il était grand et
souple, mais, je le dépassais en hauteur et en largeur, et je me
rappelais le jour où j’avais si bien lancé le pauvre Moutier contre les
troncs des trams... Et je me disais que, pour un rien, ce n’est pas dans
cette direction mais dans l’autre, du côté de la fausse pelouse, où l’on
enfonce si bien, que le camarade Vigel serait expédié.
A deux pas, ayant rajusté son feutre, madame de Faulwitz souriait et
jouait avec son sautoir. Alors, tout à coup, Vigel se retourna vers
elle.
--Ah! vous en êtes venue à vos fins! Il vous fallait le rouler celui-là
aussi... Joliment bien combiné, le rendez-vous! Mais, halte-là,
j’interviens cette fois... J’interviens dans votre carrière galante....
Il y a longtemps que j’aurais dû le faire! j’aurais dû vous écraser la
tête, la première fois, vous rappelez-vous, sur la bonne glace du
Peï-ho... ou encore à Saïgon, quand je voulais vous poignarder sur la
belle terre rouge... Elle aurait bien bu le sang!
Je m’approchai, pour le prendre au collet. Mais Elsa Vanelli, qui
n’avait pas bronché, m’arrêta d’un signe. Elle haussa les épaules et dit
froidement:
--Dummkopf!
Puis, avec un rire léger:
--Oh! tous ces hommes, quels vaniteux! Le voilà qui parle de
rendez-vous. Alors, vous croyez que c’est pour vous, Vigel, ou pour
Tourange que je suis ici? Non, mon cher, non... Pour qui? Vous voulez le
savoir? Suivez-moi, je n’y vois aucun inconvénient.
Elle assura le pli de sa jupe, ouvrit son ombrelle et s’en alla
tranquillement, tandis que nous restions sur place, en vérité un peu
penauds. Quand elle eut marché quelques mètres, elle se retourna et fit
claquer ses doigts, comme on appelle un chien; et cela brisa notre
immobilité, nous la suivîmes.
Le soleil maintenant blanchissait le ciel, gonflait l’énormité de la
nue, rapetissant, écrasant la digue sur la surface couleur de rouille.
Un cou de canard émergeait comme un crochet de fer. Je reconnus bien
vite l’endroit où nous conduisait madame de Faulwitz. Un bouquet de
lataniers, un tournant, une haie de lianes aux éternelles grappes
teintes... Voici l’enclos où, à l’ombre de son palmier à sucre, dort
Justus Barnot. Une herbe miraculeusement haute l’emplit et déferle sur
les îlots rectangulaires des tombes. Toutes lavées, toutes nettes, on
dirait fermées d’hier, sont ces dernières, et, de grandes gerbes
multicolores et parfumées, une profusion de fleurs, toutes luisantes
encore de leur bain d’aurore, chamarrent l’uniformité grise de leurs
dalles. Dans un coin stationnent, brancards baissés, trois larges
brouettes vides, et, tout auprès, une équipe de trois coolies, sous la
surveillance d’un marin du _Lotus_, s’occupe à redresser une croix sapée
par les pluies.
Madame de Faulwitz nous regardait, et son regard disait: «Voilà ceux
pour lesquels je suis venue!»
Mais aucune parole ne sortait de ses lèvres. Après une courte pause à
l’entrée, elle se dirigea droit vers la tombe de Just Barnot, l’homme du
comte de Faulwitz, et, dégageant sous les fleurs un coin de la pierre,
s’y agenouilla.
Quand elle fut relevée, elle vint se placer entre nous deux, et tous
trois, silencieux, reprîmes le chemin de la digue.
Un oiseau se mit à chanter sur un mode étrange. Des corbeaux et des
hérons s’envolaient, comme en s’étirant, du somme paresseux des
feuillages.
Nous avions l’air de rêver tous trois.
A hauteur de la véranda de ma sala, je fis halte, et mes deux compagnons
m’imitèrent. Avant que j’aie pu ouvrir la bouche, madame de Faulwitz
s’était écartée d’un pas, et, d’une voix inattendue, de la voix posée,
sérieuse, d’une amie loyale, un tantinet «grande dame», un tantinet
«patronne»:
--Il y a eu beaucoup de morts, dit-elle, il est juste que les vivants
soient récompensés, et je suis sûre que papa le fera... le fera comme je
le lui demanderai... Monsieur de Tourange, on ne peut rien pour vous,
que vous souhaiter l’avenir de Dieu; mais, vous, Vigel, venez me parler.
Il se rapprocha vivement d’elle, et, tandis que je me détournais pour
vérifier le tas de mes bagages empilés sous l’auvent de la véranda, je
les entendis qui causaient en chinois.
La fin de l’entretien vint à mes oreilles, au moment où je reparus sur
le chemin, mais en paroles françaises, prononcées à très haute voix par
madame de Faulwitz:
--C’est convenu. Voulez-vous me ramener auprès de mon père? Une
locomotive est là... Vous savez, je pense, la conduire?--ajouta-t-elle
avec un sourire.
Et Vigel s’inclina.
Je les accompagnai jusqu’à la voie. Vigel bouscula vers la gauche le
mécanicien annamite et mit la main au volant de la coulisse.