annamite ou cambodgienne, voire chame ou birmane, car je ne sais jamais
au juste à quel idiome asiatique il emprunte, de temps à autre, les
mots sans suite qu’il gargouille dans la gorge ou mâche entre les dents.
Je dois avouer que Moutier a manifesté un contentement modéré de son
retour. Il y a entre eux une telle dissemblance d’architecture morale
que leur voisinage jure toujours un peu. Moutier est une de ces bâtisses
sur fond rocheux, où les assises se soudent tout naturellement, d’un
équilibre en quelque sorte parlant, à la masse éternelle. Vigel est un
de ces travaux d’art jetés sur les limons d’Asie. La civilisation
enfonce des piliers qui, à un moment donné, ne bougent plus, parce que
leur glissement remuerait trop de choses molles. Mais, pour faire pont,
pour franchir les hiatus, tout le reste de l’architecture est aérien,
étrangement enchevêtré, en sorte qu’en certains points on ne sait plus
bien comment l’on est suspendu; et, si l’on vient à regarder en dessous,
à percevoir la surface aux fluidités inquiétantes, on peut être
troublé!... Mais comme c’est amusant, pour l’homme du métier, qui tient
cette traîtrise dans ses formules!
XIV
Un incident inattendu a failli rendre tragique cette mésintelligence.
Il faut dire que le bulletin météorologique de Chang-préah laisse
prévoir des orages. La fin de la saison sèche approche, et les
brouillards de la nuit ont disparu. Vers la fin de l’après-midi, de
larges nuages montent, comme des cerfs-volants noirs, et, sous leur
ombre, la peau du marais semble frissonner de terreur.
A l’horizon, des éclairs, lointains et silencieux, illuminent les
ténèbres précoces d’une phosphorescence intermittente d’ampoules
bleuâtres. Qu’il y ait, sur les nerfs de tous, des actions fâcheuses
et, dans l’ambiance de la popote, des tensions grosses d’étincelles,
comment s’en étonner?
Donc, ce matin, nos cinq contremaîtres européens--nous avons enterré un
des leurs, il y a trois jours, un bon gros garçon, parti un peu vite, et
cela avait provoqué plus d’émotion qu’à l’ordinaire, à cause de cette
rapidité d’abord, et aussi parce qu’on savait qu’il laissait à Saïgon
toute une famille à rapatrier--les cinq blancs qui nous restent pour
assurer la surveillance des caïs indigènes, sont entrés dans le bureau
de Moutier.
J’étais assis à côté d’André, et en train d’étudier avec lui le levé au
centième du kilomètre 84. A la mine des cinq hommes alignés, il était
évident qu’il fallait s’attendre à quelque réclamation, ou à pis.
C’est Dumoulin, le surveillant de mon secteur, qui prit la parole en
leur nom. Ce mari légitime d’une congaïe indigène est un gaillard très
sec et très brun, qui porte la chevelure en brosse comme un Cambodgien,
et dont j’apprécie, pour leur action sur les Asiatiques, les manières
fines, froides, un tantinet indolentes. D’une voix volontairement
correcte, il exposa que la vie au marais présentait, pour ses camarades
et lui, des dangers et des fatigues, non prévues à leur contrat, et
qu’ils ne pourraient la continuer à ce prix. Puis, s’échauffant, il
rappela que Grondet était mort, que Masson était mort, que Duloc, que
Thory... et qu’une casse comme celle-là, il fallait la payer. Il y avait
bien l’indemnité de mille piastres pour les veuves, inscrite au contrat,
mais ce n’était plus suffisant...
Ici, Moutier l’interrompit sans le moindre geste d’impatience, mais du
ton de quelqu’un décidé à ne pas laisser traîner une affaire.
--Enfin, que demandez-vous?
--Cent piastres de plus par mois, pour les mois passés à Chang-préah...
étant entendu que les mois écoulés seront rappelés... et, comme
versement aux veuves, en cas de décès, mille piastres de supplément.
Moutier resta muet un instant, se contentant de dévisager le groupe.
Sous le regard, ils parurent d’abord gênés, puis, un peu grondants...
Dumoulin s’écria, avec un mauvais son dans la voix:
--Je vous ferai remarquer, monsieur, que le total de nos demandes
représente à peine les dépenses qu’a occasionnées le séjour de madame
Vallery.
Ici, je crus devoir intervenir.
--Dumoulin, ce n’est pas à vous à jeter dans cet entretien le nom de
madame Vallery, et vous ne devriez pas oublier...
Il se tourna vers moi, et, avec fermeté:
--Pardon, monsieur de Tourange, j’ai la plus grande reconnaissance
personnelle, soyez-en sûr, à madame Vallery. Mais il ne saurait être
question ici de sentiments personnels, car ce n’est ni avec vous ni avec
monsieur Moutier, en somme, que nous avons à traiter, mais avec monsieur
Vanelli; et avec celui-là, n’est-ce pas, c’est dent pour dent, œil pour
œil... payant, payant!
Moutier s’était levé, très calme. Voyant la figure de nos hommes, je
supposais qu’il allait éviter de les heurter de front, user de quelque
éloquence dilatoire, promettre d’écrire à Battambang, d’appuyer leur
réclamation... J’aurais dû mieux le connaître. Du geste il montra la
porte.
--Vous pouvez vous retirer. Vous avez ma parole que votre demande sera
accordée. A la prochaine paie, le rappel vous sera fait.
Une victoire aussi soudaine ne laissa pas de les déconcerter quelque
peu. Ils ouvrirent leurs yeux tout ronds pour contempler Moutier,
virent à son air que la réponse était péremptoire. Dumoulin murmura:
«Merci, monsieur l’ingénieur», et ils s’éclipsèrent sans autre
manifestation.
Dès qu’ils eurent refermé la porte, je ne pus m’empêcher de m’écrier:
--Pourquoi n’avoir pas essayé de parlementer?
--Pourquoi? me dit Moutier avec une violence inattendue; parce qu’ils
ont raison.
Il répéta, détachant les syllabes:
--Ils ont raison! Oui, ils ont raison. La vie d’un homme doit se
payer... Que voulez-vous que j’aille répliquer à ces gens qui me
numérotaient des cadavres?... Que je réponde par la liste des
actionnaires du Siam-Cambodge? Il avait raison, le Dumoulin: œil pour
œil, dent pour dent, «tant pour tant», comme dirait l’Herr Graf von
Faulwitz.
--Cependant...
--Cependant quoi? Qu’il y a la gloire du sacrifice, le beau mysticisme
qui vous est cher, de l’immolation à l’«œuvre»? Eh oui! quand on est ce
que nous sommes, des maîtres ouvriers, des chefs, on peut se payer de
cette somptueuse monnaie-là. Ceux-là... ils ont le cerveau que les
Vanelli leur ont fabriqué. Ils ont le droit d’exiger que tout soit
compté en bonnes piastres tin-tin, et si les vieilles pièces creuses ont
encore cours quelquefois chez eux, ce n’est vraiment pas la faute aux
banquiers de ce monde!
--Vous avez raison. Mais, comment ferez-vous ratifier par Battambang les
assurances données à ces braves gens?
Il sourit et, clopinant, alla prendre sa canne dans un coin de la pièce.
--Oh! ceci est une autre affaire, et de ce pas je vais la traiter avec
Vallery. Si vous voulez continuer d’éplucher ce carnet, dans une heure
au plus, je suis de nouveau à vous.
Effectivement, trois quarts d’heure plus tard, je le voyais revenir, la
mine guillerette, et se rasseoir, en sifflotant, devant la feuille
déployée du lever.
--Vous avez eu gain de cause?
--Cette question! fit-il. Bien sûr!
--Vallery n’a pas laissé écorcher son patron sans crier?
--Non, mais j’ai employé l’argument décisif.
--Je serais curieux de savoir lequel!
--Je l’ai prié d’écrire à Vanelli, au cas où cela deviendrait
nécessaire, d’écrire de ma part à moi, Moutier, que si j’étais mis dans
l’obligation de faire honneur à mes engagements sur mes propres deniers,
je me trouverais ruiné; et que, si j’étais ruiné, je prenais un autre
engagement que j’aurais non moins à honneur de tenir, et qui était de
lui brûler la figure, à lui, Vanelli!
--Bigre! Et qu’a dit Vallery?
--Rien. Il a lu dans mes yeux que c’était sérieux, et s’est engagé à
avoir les fonds de Battambang avant huit jours.
Et, sur ces mots, nous reprîmes, le cœur à l’aise, nos petits calculs de
pentes et de cubages; et, de la journée, nous ne reparlâmes plus de
l’incident.
Mais, le soir à la popote, Vigel, qui avait déjeuné sur son terrain,
nous aborda avec quelque chose aux lèvres comme:
--Il paraît que les contremaîtres ont fait chanter le vieux pirate! Ils
ont bien agi! Je le leur ai dit d’ailleurs, je le leur avais dit
auparavant.
Je crus que Moutier allait lui sauter à la gorge.
--Vous me ferez le plaisir de vous abstenir dorénavant de ces conseils!
Vigel le regarda de côté, sans la moindre émotion.
--Mais oui, ils ont bien agi... et, de plus, ils vous ont donné
l’exemple. Ce qu’ils ont fait, vous auriez dû le faire pour votre
compte, mais il y a six semaines, en pleine saison sèche. Maintenant,
parbleu, il est trop tard! Avec tous ces éclairs qui se montrent comme
des ventres de gros poissons pourris, on peut compter sur la pluie avant
huit jours. La belle avance, en vérité! Elle n’emportera pas, bien sûr,
vos arches, ni ne fondra votre ballast; tandis que le travail arrêté il
y a un mois ou deux, alors que tout sortait à peine du limon primitif,
où l’eau du ciel l’aurait immédiatement replongé...
La figure de Moutier s’était empourprée violemment pendant tout ce
discours, puis était devenue d’une pâleur de mort.
Il fit un pas vers Vigel et, du même ton qu’il avait dit aux autres:
«Vous pouvez vous retirer», il articula:
--Ah! vous croyez qu’il valait mieux arrêter le travail en saison
sèche... Eh bien! je vous avertis que si le travail s’arrête seulement
un jour, d’ici la fin, c’est vous que j’en rendrai responsable, et c’est
à vous que je brûlerai la figure!
Vigel n’avait pas bougé. Il haussa légèrement les épaules et dit
négligemment:
--Je n’ai pas plus l’air, je pense, d’un meneur de grèves que vous d’un
tireur de massacre. Et si vous voulez éviter des incidents sur le
chantier, vous ferez bien mieux d’en mettre à la porte le Père et le
bonze, la robe noire et la robe jaune...
Je ne sais comment aurait tourné cette querelle, si l’entrée de Fagui
n’avait fait diversion.
Fagui s’était prise d’une affection bizarre pour Vigel et le suivait,
comme un chien, quand il faisait son va-et-vient sur la voie. Depuis son
retour, Vigel avait le service de la traction, et il prétendait même, en
riant, que Fagui lui était d’un grand secours, et deviendrait, avant
peu, un chef de gare de premier ordre. Et je ne serais pas, au surplus,
très étonné qu’une certaine jalousie de cette préférence de la folle,
soit entrée dans l’animosité de Moutier à l’égard de mon acrobatique
«vieux camarade».
XV
Vigel, au sortir de la popote, glissa son bras sous le mien.
--Avez-vous entendu ce pauvre Moutier? Mais, celui qui cessera le
travail avant la fin, le malheureux devrait bien demander au docteur de
le lui désigner!
Je m’arrête net et saisis mon homme aux épaules. Il arrive de la ville,
lui; les horreurs de nos physionomies marécageuses ont dû lui sauter aux
yeux! Au jour le jour, on ne se rend pas compte; on ne voit pas la vie
se retirer lentement, pas plus que nous ne pouvions voir décroître l’eau
du marais, et, petit à petit, les fonds crevassés apparaître...
Et c’est vrai pourtant que la mine de mon pauvre André n’est pas
brillante, que sa jambe tire de plus en plus vilainement! Il s’obstine à
marcher, mais, le soir, la plaie suppure, et je sais d’autre part qu’il
a caché de durs accès de fièvre, et que le docteur l’invita, presque en
colère, à se faire porter en litière, s’il voulait continuer à circuler.
Objurgation vaine, d’ailleurs... Ah! non, pas celui-là, pas le meilleur
de l’équipe!
--Voyons, Vigel, vous le trouvez si bas, vous qui ne l’avez pas vu de
quelque temps?
--Lui? Il n’en a pas pour quinze jours. Et, d’ailleurs, la robe noire du
Père commence à tourner autour... C’est un signe qui ne trompe guère.
Mensonge! mensonge injurieux que ces misérables paroles. Moi, qui
connais Moutier, je sais, je suis sûr, que, dussent être exacts ces
tristes pronostics, dût approcher le pas de la Camarde, il ne
souffrirait pas que soit fraudé par ce piétinement menaçant le rythme
loyal des intelligences! Que Vigel, à la rigueur, puisse arguer de sa
bonne foi, et, jusqu’à un certain point, de la logique des apparences,
soit... Oui, c’est indéniable, Moutier, jadis peu enclin à la tendresse
envers les hommes de Dieu, de n’importe quel pays du monde, marque,
depuis les jours d’épreuve, au Père du May, une déférence extrême et une
gratitude se traduisant par des entretiens sans doute plus prolongés que
ne l’exigeraient les strictes relations de service. C’est indéniable...
mais quoi de plus naturel?
Comment un homme tel que Moutier, qui a épuisé sa vie d’ouvrier au
service d’une entreprise mondiale éparpillée, fragmentée, encore dans le
désordre des fondations, si incertaine et si pulvérulente qu’il faut,
pour y établir de la cohérence, une foi en quelque sorte enragée;
comment cet homme ne serait-il pas séduit par cet autre impérialisme
universel, précis, méthodique, convergent, dont la silhouette obscure du
Père affirme ici l’indéfectibilité? Comment lui, le passager de ce
vaisseau, dont on peut sentir à certaines minutes l’emportement
somptueux, mais à qui n’apparaissent, d’autres fois, que des feux
changeants, à droite, à gauche, qui sont peut-être des feux de
naufrageurs, ne frémirait-il pas, en voyant passer, à côté de lui, le
sillage inexorablement tendu, la proue vers l’étoile éternelle, de la
barque de Pierre, si funèbre, si silencieuse, si fantômale que
l’apparition puisse être dans la nuit!
Oui, c’est cela! Moutier, employeur d’hommes, et le Père, employeur
d’hommes, se sont rencontrés à pied d’œuvre, et s’estiment pour des
qualités professionnelles communes.
Et pourtant, et pourtant...
Me voici seul dans ma sala, seul, dans le grand silence de la nuit
orageuse, avec pour toute lumière humaine, ce photophore où viennent
s’écraser mille bestioles éperdues; et me voici troublé jusqu’aux
entrailles, comme si c’était une part de moi-même qui se jouait dans
cette partie. Passionnément, je voudrais savoir si, oui ou non, le Père
a tenté formellement, l’heure étant proche, d’embarquer pour les
chantiers éternels cet ouvrier de choix, après tant de coolies... A-t-il
forcé l’espèce de mystère cadenassé de cet homme que j’aurais aimé à
voir mourir, comme un coffre-fort sombré, avec tous ses trésors à jamais
enfermés, et ne livrant, jusqu’à la dernière minute, que le défi de sa
géométrique carrure?
Voyons, c’est par le cerveau, certainement, que le prêtre a dû commencer
son délicat travail de serrurier... Il a dû, comme en se jouant,
n’éveillant pas les méfiances, essayer des clefs ordinaires de la
logique... Mais je n’ai pas d’indices révélateurs, pas d’empreintes
authentiques!... Je me souviens seulement d’une fin d’entretien à
laquelle il me fut donné d’assister, par hasard, parce que je me
trouvais en forêt, sur ce chemin longeant la voie où je m’étais promené
avec Moutier, où Moutier faisait sonner du fer de sa canne les vieilles
dalles khmères, et où les futaies adjacentes claustraient nos minces
silhouettes de promeneurs diserts, comme entre les deux parvis d’une
allée de buis géants! Et c’était justement cette canne de mon ami qui,
cette fois-là, était en jeu, cette canne bizarrement affectionnée, qui
est faite d’un ancien fléau de balance chinoise.
Le Père l’avait entre les doigts et il montrait les singulières
incrustations de clous de cuivre qui la constellaient, et qui, pour mes
yeux profanes, n’étaient rien qu’une curieuse, voire baroque
ornementation. Et le Père disait à peu près: «Voici une graduation dont
les chiffres vous sont inconnus, et, certes, une poissonnière de France
ne saurait s’en servir du premier coup. Cependant un Chinois fait avec
elle de bonnes pesées, et elle est, en somme, une traduction passable de
la loi universelle du levier. Vous qui avez une connaissance de cette
loi très supérieure, très épurée de toute réalisation matérielle, vous
arriveriez beaucoup plus vite que notre poissonnière à utiliser ce
fléau. Néanmoins, vous restez bien persuadé qu’il existe, de la loi du
levier, une traduction, une adaptation à nos besoins, plus judicieuse
que toutes les autres; la vôtre, celle du système métrique... Méditez ce
petit apologue, mon cher ami. Je crois qu’il peut s’appliquer assez bien
à la variation des rites religieux.» Et je me souviens que Moutier
reprit sa canne avec un long sourire, et que, du bout de l’ongle, près
de la poignée, tout contre les clous énigmatiques, il traça dans le
vernis une croix minuscule, «pour se rappeler, dit-il, l’apologue à
l’occasion».
Mais, par ailleurs, non, je ne sais rien. Je n’ai pas le droit de
supposer que le Père a exécuté de plus rudes attaques sur la serrure...
Moutier est resté le même, vis-à-vis de moi, loyal et taciturne, solide
et sans éclat... le même. «Quand la robe noire voltige autour, c’est un
signe qui ne trompe guère...» Je n’ai jamais entendu sur les lèvres de
Moutier une plainte, un cri d’anxiété, surpris sur son visage un
tressaillement. Il regarde sa jambe ravagée du même œil indifférent que
les bouquets de buissons que la sécheresse a cautérisés, déchiquetés sur
les bords du marais.
Et voilà que c’est moi qui me mets à tressaillir, longuement,
invinciblement, à crier d’angoisse!
Imbécile, qui n’ai rien vu, rien deviné, rien compris, et surtout rien
fait. Ce Père est meilleur laboureur que moi, qui sait que l’heure
menaçante pour la _récolte_ n’est pas celle de la brume et des fumées
opaques, mais celle de la grande sérénité glacée... Quand l’œil et la
pensée de l’homme sont trop lucides et dispersent les vapeurs de la vie,
c’est alors qu’il faut trembler... Et moi, je tremble; oui, je tremble,
et mes dents claquent soudain, comme au milieu d’une solitude polaire.
XVI
Et je ne saurai jamais si le Père a cambriolé l’âme de Moutier, s’il a
ravi les joyaux du coffre-fort trapu pour le compte du céleste Recéleur!
Un terrible accès de fièvre m’avait cloué au lit, puis un autre, puis un
autre... J’ai grelotté, j’ai transpiré, j’ai déliré, paraît-il... Neuf
jours passèrent ainsi.
Quand je pénétrai, le dixième jour, dans la sala de Moutier, la bière
était clouée. Elle était en ce bois d’or frais, qui prend très vite à
l’air la couleur du sang. Sur le couvercle était posé un petit crucifix
de cuivre et d’ébène, que j’avais maintes fois distingué sur la poitrine
du Père. Et celui-ci était debout, dans un coin de la pièce, les mains
dans les manches de sa soutane, les yeux baissés, les lèvres orantes.
Nous mîmes André Moutier en terre dans l’enclos des palmiers à sucre et
des lianes à belles grappes violettes, à trois mètres à peu près de Just
Barnot. Et, comme les orages avaient crevé pendant mes jours de fièvre,
comme il avait plu abondamment, une herbe merveilleusement verte et
serrée avait poussé. Et elle enveloppait, dans un même manteau
miséricordieux, la fosse fraîche et celle qui, déjà, sous les
dégradations climatériques, avait l’air d’une vieille, très vieille
chose.
XVII
Le surlendemain, la première locomotive roula sur le kilomètre 83. Les
derniers tire-fonds avaient été mis en place, la veille, et dans la
matinée, Bob Findlay, le nouvel Éliacin de l’équipe, avait vérifié
lui-même, une par une, toutes les éclisses. De bout en bout, il y en
avait cent vingt-cinq par rail, et la voie était double; et en outre,
vers le milieu de la digue, on avait profité d’un élargissement du seuil
rocheux pour poser des aiguilles et établir un embryon de voie de
garage. Car, à cette espèce de rond-point, nous avions reconnu l’amorce
d’une substruction coupant en croix la première; et c’était une idée de
Vanelli qu’on pourrait partir de là, plus tard, pour obturer les arches
de passage des hautes eaux et entreprendre l’asséchement du marais.
Sitôt après la sieste, afin que tout fût terminé pour la pluie
quotidienne de quatre heures, nous nous rendîmes, tous les Européens et
le Père et Fagui avec nous, au pied du poteau limite. Un bouquet de
drapeaux tricolores ombrageait l’écriteau, où était peint de frais, en
lettres bleues sur fond blanc, le chiffre 83, et la disposition en
éventail des hampes donnait à l’ensemble, de loin, le profil d’un de ces
palmiers qu’on appelle à Saïgon, arbres du voyageur.
Les coolies avaient été rassemblés le long de la voie. Ils étaient
assis, l’air indifférent, et quelques-uns jouaient une façon de jeu
d’osselets avec les petites brisures des cailloux du ballast. Mais
Dumoulin cria des mots indigènes, et les caïs, le rotin haut, firent
aligner leur monde sur deux lignes, dès que la locomotive parut à
l’entrée de la digue.
C’était Vigel qui conduisait celle-ci. Vigel avait, pour la
circonstance, arboré un «blanc» de gala, ajusté sur son torse comme une
écorce de jeune bouleau. Ses mains étaient gantées de blanc et une
mousseline blanche avait remplacé, sur son casque, l’habituelle soie
turquoise.
C’était le plus ancien mécanicien indigène qui avait l’honneur de lui
servir de chauffeur, un vieil Annamite à barbiche et à lunettes, tout
vêtu de soie noire luisante, et qui ne cessait, depuis sa désignation,
de grimacer de vanité et de contentement. Nous vîmes de loin, à la
jumelle, les deux hommes sauter sur le tablier de la machine, et
celle-ci souffler, démarrer et, après quelques tours de roue, stopper.
Nous savions ce que cela voulait dire et que Vigel mettait de la
coquetterie à prendre un départ impeccable, son essieu avant arrêté
juste sur la ligne du poteau 82, lequel, comme le 83, était fleuronné de
drapeaux. Il siffla longuement, puis donna un coup bref. De bout en bout
de la ligne, un silence gagna, dans lequel on entendit, comme les
battements d’un grand cœur, les coups de piston. Alors, à l’autre
extrémité, séparés des coolies par un intervalle vide d’une dizaine de
mètres, nous fîmes joyeusement la haie pour recevoir notre camarade, et
lui, nous ayant aperçus, ralentit l’allure. La locomotive était du type
trapu et ramassé des machines-tenders, et, avec sa cheminée courte sur
le nez, s’avançait un peu comme un rhinocéros. Mais on l’avait
enguirlandée, pomponnée, harnachée, et un collier de jaunes fleurs
d’alabanda--tout le reliquat des jardins d’Hetty Dibson,--pendait
mirifiquement au travers de sa poitrine noire. A l’instant précis où le
dôme vint à hauteur du poteau pavoisé, Vallery, qui était légèrement en
avant et tenait le bras levé, l’abaissa. Alors, Vigel renversa la vapeur
et, de nouveau, siffla longuement... Et le son parut rebondir
indéfiniment sur l’eau morte, couleur de rouille, au fond de laquelle se
cachait le Gong honteux et vaincu...
* * * * *
Naturellement, nous achevâmes, le soir, de célébrer, comme il convenait,
un tel événement. C’est Findlay qui régla le débouchage des bouteilles
de Champagne, et c’est Vallery qui se chargea de télégraphier à Bangkok
et à Saïgon le bulletin de victoire. Et c’est Vigel qui, pour corser la
note patriotique, et faire taire l’accordéon garibaldien d’un
contremaître piémontais, ouvrit le piano--le vieux piano de la chambre
aux ailes--et attaqua avec décision cet air de Schumann où passe,
masquée, la _Marseillaise_!
XVIII
Mais, il y eut, cela va sans dire, des célébrations plus qualifiées
lorsque put être annoncée l’ouverture au trafic du monde de ce désiré
Siam-Cambodge, tronçon français!
La date du 14 juillet ayant été retenue par la famille,--la famille
Vanelli--comme la plus congruente pour la cérémonie d’un baptême auquel
le Gouverneur général se réservait d’apporter son parrainage,
l’invitation nous fut transmise d’accélérer, à cette fin, les ultimes
travaux.
Je crois bien que le comte de Faulwitz, qui vint à Chang-préah en
messager spécial de ladite invitation, prit sous son bonnet de nous
représenter, en outre, le chic sportif qu’il y aurait, pour nous, à
gagner de vitesse, oui-dà, et à battre sur le poteau-frontière les gens
du tronçon siamois, si fiers de leur avance du début.
Mais je crois bien aussi que l’aiguillon, manœuvré par ce subtil
banderillero, eût trouvé mon épiderme insensible. Car, à la vérité, le
succès du kilomètre 83 m’avait laissé un peu comme le taureau dans
l’arène, après une trop belle passe de manteau rouge, hébété, ébloui et
reniflant obscurément vers le toril. Une petite phrase du père Vallery:
«Vous n’aurez pas le cœur de me laisser en plan, mon ami», me mit les
fers, et je fonçai décidément, à travers la forêt débroussaillée, pour
le kilomètre 84, puis pour le kilomètre 85.